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Le Courrier d’Aix – 1945-12-29 – Le Chemin de la Paix.
La Conférence de Moscou
Des fêtes, de banquets, atmosphère propice à l’apaisement. On semble avoir surtout réglé des questions de procédure, c’est-à-dire remis les solutions à plus tard.
Néanmoins, on a l’impression que les choses suivront un cours normal, qu’on n’est pas entraîné sur la pente fatale qui mène à la guerre. Les Russes ont tenu à faire bonne impression. La présence de Staline aurait, dit-on, écarté les intransigeants, Vychinski en particulier.
Heureusement pour la paix, chacun des deux protagonistes, américain et russe, sent son point faible ; les masses soviétiques sont épuisées : le rendement du travail baisse. Avant d’exiger d’elles un nouvel effort, il faut relever le niveau de vie.
De plus, la Russie n’est pas à l’abri des nécessités financières. Les questions de crédit, de rendement des entreprises, se posent comme ailleurs.
Les Etats-Unis sont préoccupés d’un problème militaire d’importance : comment conserver hors d’Amérique, et même à l’intérieur, une armée efficace, nombreuse, et surtout immédiatement disponible ? Même mal, moins aigu peut-être, chez les Anglais.
Habitudes, traditions ; on ne fabrique pas des soldats. Les Anglo-saxons savent qu’en cas de conflit, ils n’auront plus la chance d’avoir des alliés pour recevoir les premiers coups et leur donner du temps. Il leur faudra être toujours prêts.
Si la paix n’est pas menacée, la guerre des nerfs n’en continuera pas moins. Conflits aigus, coups de force, entretiendront l’inquiétude.
Le point névralgique se déplace : hier la Perse, aujourd’hui la Turquie, demain ? Il faut s’y accoutumer.
En Russie, où il n’y a ni liberté, ni opinion publique, la production et l’activité ne sont pas affectées par ce genre de crises. Il est normal que, pour affaiblir les adversaires, on cherche à entretenir un état de malaise.
Le Problème Polonais
Les négociations de Moscou n’ont d’ailleurs pas empêché la presse et la radio russes de continuer leur campagne anti-anglaise.
Ces jours-ci, c’est le Gouvernement polonais qui attaque. Ce Gouvernement, arrivé de Moscou avec les Russes, a à sa tête un inconnu dont les Polonais ne savent même pas le nom véritable.
La haine traditionnelle et la peur des Russes sont toujours aussi vives dans le peuple. Les drames effroyables que furent le soulèvement de Varsovie et l’affaire de Katyn (au fait, quand publiera-t-on les documents qu’on dit avoir trouvés en Allemagne ?) sont encore agissants.
Le Gouvernement polonais accuse les Anglais de ravitailler les bandes de partisans et les mouvements secrets, de conserver l’armée polonaise qui a combattu avec eux et ne veut pas rentrer en Pologne, etc.
Yougoslavie
Anglais et Américains ont reconnu Tito, abandonnant le roi Pierre.
Des intérêts économiques étaient en jeu. Ignorer Tito, c’était s’interdire de pénétrer dans le pays. Les Anglo-saxons semblent décidés à renouer peu à peu avec les Etats balkaniques, même si leurs Gouvernements dépendent de Moscou. Les affaires commandent à la politique.
La Question Turque
Devant les revendications russes sur l’Arménie, qui s’étendent maintenant jusqu’à Trébizonde, les Turcs ont pris le parti de se refuser à toute concession. Ils pensent que, si la Russie risquait un coup de force, il vaudrait mieux répondre par la guerre qui provoquerait un conflit général.
Les Russes agissent surtout par propagande. Ils se font ici le soutien de l’Eglise chrétienne !
Les Turcs néanmoins sont inquiets. Dans quelle mesure peuvent-ils compter sur l’aide américaine ?
Les Anglais, eux, à toutes fins utiles, projettent d’installer une base navale dans le Golfe d’Alexandrette (qu’ils nous firent céder à la Turquie en 39). A proximité des Dardanelles et couvrant la Syrie, la position est excellente.
Extrême-Orient
L’impression de détente se confirme chaque jour.
Les Russes ont annoncé qu’un contingent de 70.000 de leurs hommes participera à l’occupation du Japon.
On ne parle plus guère de la guerre civile en Chine. Le général Marshall, ambassadeur des U.S.A. à Tchoung-King, conduit vers une bonne fin les pourparlers avec les communistes chinois.
Les Russes se montrent accommodants partout où les intérêts américains sont prépondérants, intransigeants et même menaçants, où les intérêts anglais dominent. Aussi le Foreign Office, dont la tâche est lourde, broie du noir. La défense des intérêts anglais dépend du bon vouloir de Washington.
Monnaie et Politique Etrangère
Les événements monétaires en France appellent un commentaire dans le domaine extérieur.
Un Pays comme le nôtre n’est pas maître de son destin s’il n’est pas d’abord maître de sa monnaie. Ordre social, moralité, justice à l’intérieur, tout dépend d’une monnaie saine.
Là aussi nous croyons que les mensonges ne paient pas. Mais le mal monétaire chronique rend illusoire aussi l’autorité d’une nation autour des tables de conférence. Ce fut une cause sérieuse de notre affaiblissement avant 39.
On s’aperçoit, non seulement que le problème est primordial, mais que notre poids dans le monde se mesurera à la solution qu’on aura trouvée : bon gré, mal gré, tant que nous ne serons pas en régime totalitaire (et même si nous le voulions tous, nous n’y serions pas demain), notre économie dépendra étroitement du monde anglo-saxon.
Paradoxal mais vrai, nous n’assurerons notre indépendance qu’en trouvant avec ce monde un accord de dépendance convenable et, par le fait même, mutuel et réciproque. Nécessité peut-être fâcheuse, mais contre quoi nul ne peut.
CRITON