Criton – 1945-12-22 – La Conférence de Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1945-12-22 – Le Chemin de la Paix.

 

La Conférence de Moscou

Toute l’attention du monde est fixée sur Moscou. A l’intense activité diplomatique, à la confusion des nouvelles, aux multiples manœuvres et ballons d’essai, on devine que le moment est venu où l’on va savoir si l’on est sur la route de la paix ou de la guerre.

Bien que les pourparlers n’en soient qu’au premier stade et le secret bien gardé, nous inclinons vers l’optimisme, pour plusieurs raisons.

Tandis que la presse russe continue contre l’Angleterre une campagne violente d’accusations et d’injures, un silence respectueux se fait sur l’Amérique. Manifestement, on cherche à Moscou à séparer l’Angleterre des Etats-Unis, et pour se ménager les faveurs de ceux-ci dont on attend de l’outillage, des spécialistes et des crédits, et aussi pour lasser les Etats-Unis de soutenir en tous lieux du monde des alliés qu’il faut toujours tirer d’affaire.

Notre seconde raison d’optimisme, ce sont les entretiens récents de Staline avec Livinof.

Litvinof, en disgrâce depuis la faillite de la S.D.N., a toujours été tenu en réserve par Staline. C’est le seul homme d’Etat russe qui ait une expérience profonde de la diplomatie internationale. A l’Assemblée des Nations Unies, il sera indispensable, si la Russie veut éviter contre elle une coalition. Si l’on allait vers la rupture, Litvinof ne serait pas à Sochi.

 

Le Problème Chinois

Il y a une troisième raison qui fait espérer que Moscou tient à reprendre avec Washington les relations normales qui existaient avant la Conférence de Londres : c’est la détente en Chine.

Le président Truman, après l’affaire Hurley, a fait un exposé très clair des desiderata américains. Indépendance de la Chine, maintien du gouvernement national de Tchang-Kaï-Chek, mais conciliation avec les partis autres que le Kouo-Min-Tang (c’est-à-dire en fait les communistes), établissement d’un gouvernement démocratique comme les Etats-Unis l’entendent.

Ce discours n’a pas été critiqué à Moscou. Il semble même que les Russes ont laissé les troupes de Tchang-Kaï-Chek se réinstaller en Mandchourie.

De nouveau, les leaders communistes du Yehan sont allés négocier à Tchoug-King. Dans un article assez curieux reproduit par la presse américaine, et sans doute écrit pour les besoins de la cause, on explique à Moscou que les communistes chinois ne sont pas de vrais communistes, mais des démocrates à demi bourgeois.

Cette question chinoise est à nos yeux infiniment plus importante que l’affaire de l’Azerbaïdjan, qui n’est qu’une tragi-comédie, et la bombe atomique dont les Russes n’ont pas la naïveté de croire qu’on leur livrera le secret. Ils comptent bien le trouver eux-mêmes.

 

Les Débats sur l’Accord de Washington

Après trois mois de discussions, de rumeurs, de succès et d’échec, le fameux accord financier, comme nous l’avons toujours fait prévoir, a été signé et notifié. Il est la pierre angulaire de l’alliance des deux nations, le tribut aussi que doit payer l’Angleterre pour s’assurer le concours matériel et moral des Etats-Unis.

Dans la presse et au parlement, on a entendu des pleurs et des grincements de dents. Albion ne commande plus aux vagues, emprunte à de plus riches et ne pourra plus agir sans consulter autrui.

 

L’Angleterre et la France

On a fait grand état à Paris et à Londres d’un accord Franco-Anglais sur la Syrie. Se moque-t-on ? Il s’agit de l’évacuation du pays par les troupes anglaises, qui n’y étaient venues que pour en expulser les nôtres.

Quant au départ simultané des troupes françaises, on sait bien qu’il n’y en a plus, sinon de désarmées. Tout cela fait partie du même plan que nous retrouvons sous diverses formes : donner aux Français l’impression que les relations franco-anglaises sont très cordiales, mais éliminer la France de la discussion des grands problèmes généraux.

C’est le seul point sur lequel les trois grands soient d’accord.

 

La Politique Economique de la France

On a le sentiment qu’à Paris depuis quelques jours, on prête aux questions économiques une attention plus sérieuse. Le gouvernement se décide à demander la rectification du plan de Bretton-Woods : l’isolement diplomatique de la France est très grave, l’isolement économique le serait peut-être plus encore car, si le capitalisme d’Etat russe et le capitalisme libéral en Amérique (et avec quelques atténuations en Angleterre) fonctionnent, et même bien, notre économie à nous, est détraquée.

Entre un capitalisme qui est encore notre régime et qui est lié à nos habitudes mais qui, condamné peu à peu, est réduit à l’impuissance, et un collectivisme dont il n’existe encore que le cadre, c’est-à-dire la bureaucratie, sans moyens d’action suffisants, notre économie est extrêmement vulnérable. Dès que les secours cessent d’arriver, la paralysie est immédiate.

Dans ces conditions, comment l’économie peut-elle soutenir une politique étrangère ? Commencerait-on à y voir clair ?

 

                                                                                                CRITON