Criton – 1946-01-19 – Les Nations-Unies

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Le Courrier d’Aix – 1946-01-19 – Le Chemin de la Paix.

 

Les Nations Unies

A Londres, on accorde les violons. M. Byrnes a bien marqué tout ce que les Etats-Unis attendaient de l’Assemblée des Nations. Il a promis l’appui total de son Pays. On n’en doutait pas. Aucun événement notable n’a dominé l’ouverture des séances.

 

La Politique Russe

Comme prévu, bien que Vichinsky ne soit pas encore à Londres, la coopération loyale de la Russie est acquise, comme on en décida à Moscou. La Russie participera activement, et déjà, pour la désignation du secrétaire permanent, pour l’élection des membres non permanents du Conseil de Sécurité, les Russes ont livré bataille, non pour couler l’institution, mais pour faire sentir qu’ils y jouaient de toutes leurs forces, et l’on a vu dans leur camp tous les peuples d’Europe Centrale soumis au contrôle soviétique, y compris la Tchécoslovaquie, plus quelques mécontents.

On luttera pour la direction des travaux, et la Russie ne laissera pas passer une occasion, lorsque la majorité sera flottante sur une question, d’emporter la décision à son profit. L’O.N.U. sera le théâtre d’une lutte d’influences qui suivra probablement, comme l’ancienne « S.D.N. », les fluctuations de prestige des Grands.

 

La Situation aux Etats-Unis

Sur ce nouveau théâtre des rivalités internationales, les Etats-Unis font une entrée médiocre.

Rappelons la crise économique et sociale provoquée par les grèves, l’effervescence politique créée par le discours Truman qui accuse le Congrès de mollesse, et surtout par deux autres facteurs.

D’une part, la crise militaire ; les démobilisations devront être freinées, sinon, faute de rengagements, l’armée américaine à l’extérieur serait ridiculement faible parce que composée d’hommes qui n’ont jamais vu le feu.

D’autre part, le bruit se propage que le secret de la bombe atomique n’existe pas, et que chacun (et surtout les Russes) peuvent en fabriquer à bref délai et à meilleur compte que les Etats-Unis. Cette rumeur n’est-elle qu’une manœuvre pour émouvoir l’opinion, est-elle véridique, nous l’ignorons. Le fait n’est pas sans influencer le moral des petites Nations qui ne veulent pas miser sur le plus faible.

 

Le Proche-Orient

C’est toujours le Levant qui paraît le plus grave sujet d’inquiétude : on a discuté sur une note que les Soviets auraient adressée pour appuyer le Gouvernement libanais dans sa résistance à l’accord Franco-Britannique.

Les Russes soutiendront de tout leur pouvoir les efforts d’indépendance des pays arabes. Nous en avions parlé lors du conflit Franco-Anglais en Syrie.

Les partis communistes et les communautés orthodoxes ont pour mission d’éliminer toute influence étrangère, française en pays syro-libanais, anglaise en Palestine et ailleurs, et même juive ; les Soviets ont pris position contre le Sionisme, ne voulant pas que les Juifs russes aient deux nationalités. Ils cherchent en même temps, par l’influence de l’Eglise orthodoxe ressuscitée, à expulser les communautés chrétiennes catholiques et protestantes et à se poser en protecteurs des chrétiens indignes, minorités craintives abandonnées à leur sort et en quête d’appuis.

 

La Politique Française

Ni les relations Franco-Anglaises en général, surtout en ce qui concerne l’Allemagne et la Ruhr, ni l’attitude de notre Gouvernement dans l’O.N.U., ne paraissent bien fixées. L’instabilité de la situation intérieure impose une sorte d’attente acceptée de part et d’autre et, nous pensons, déplorée par tous.

 

Finance et Politique extérieure

Dans un avenir qui ne saurait être éloigné, notre situation financière appellera des mesures d’un ordre de grandeur adéquat à l’ampleur du problème. Ces mesures ne seront efficaces qu’avec un appui extérieur considérable (notre Ministre chiffrait nos importations cette année à quelques deux milliards et demi de dollars). Notre équilibre économique repose donc sur la possibilité d’un crédit énorme dont les Etats-Unis seuls disposent.

On pourrait décrire notre politique par une image : Supposons un navire mixte qui, toutes voiles dehors, serait poussé dans une direction par un vent violent, tandis que les machines à toute vapeur le lanceraient en sens opposé. Il y aurait quelque risque de naufrage.

D’une part, une inflation rapide à laquelle rien ne s’oppose, d’autre part une psychose de déflation créée à la fois par l’impôt sur le capital et les nationalisations, et par un blocage des prix que le désordre administratif transforme en frein de la production. De telle sorte que l’on cumule les inconvénients des deux systèmes sans en recueillir les avantages ; d’un côté, l’expansion, malsaine certes mais réelle, que l’inflation apporte à l’activité économique ; de l’autre, le recul des prix et l’augmentation des marchandises disponibles que la déflation rend possible. Ici, au contraire, les prix montent et les biens consommables restent rares.

X x x x

On ne saurait trop répéter que la souveraineté d’un pays ne peut s’affirmer que s’il est d’abord maître de son économie, capable de donner à ses échanges intérieurs et extérieurs une assiette convenable, sinon chacun sait qu’un appel au crédit étranger ne va pas sans abandon de souveraineté. Nous sommes à ce tournant.

Ajoutons que la perspective d’élections prochaines en France rend très hésitants et même inquiets les Américains. Un changement de majorité ne risque-t-il pas de décider d’une nouvelle politique extérieure française ? D’ici qu’on soit fixé, il est à craindre qu’aucune aide massive ne nous soit fournie : Pourra-t-on attendre ?

La question est d’une telle importance que les allées et venues de la diplomatie ne sont en regard que jeux d’enfants.

 

                                                                                                CRITON