Criton – 1946-02-09 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-02-09 – Le Chemin de la Paix.

 

L’Assemblée des Nations-Unies, écrit le Times, ne peut fonctionner que si les grandes Puissances sont d’accord. Sinon, cette Institution est, non seulement inutile, mais constitue un véritable danger pour la paix. C’est ce danger qu’on vient de sentir à propos du problème grec.

 

Les Débats du Conseil de Sécurité

Il y a eu du sport à Londres. Les deux protagonistes, Bevin et Vychinski, ont fait assaut d’accusations, et par moment la vérité était perceptible dans leurs discours, chose contraire aux usages diplomatiques. A l’heure où nous écrivons, l’Assemblée ne sait quelle conclusion donner au débat. Le duel anglo-russe dépasse sa compétence.

 

Problèmes Anglo-Russes

La grande offensive soviétique contre l’Angleterre, par la radio, la diplomatie, la presse russe et communiste de tous les pays, s’intensifie chaque jour.

Il y a le procès des officiers polonais de l’armée Huniers cantonnée près d’Ancône, qui, parachutés d’Italie, auraient tenté de renverser le Gouvernement pro-russe de Varsovie. Celui-ci a confié à sa police quelques exécutions qui ont provoqué des incidents diplomatiques à Londres et une note des Etats-Unis.

Il y a les poursuites du Gouvernement bulgare contre l’opposition, accusée d’obéir aux agents anglais.

Il y a l’agitation des Arméniens de Turquie et des pays Syro-libanais qui demandent l’appui de la République soviétique d’Arménie contre leurs oppresseurs.

Il y a, en préparation, une révolte classique des kurdes fomentée par les Soviets pour ébranler l’Empire ottoman.

Enfin, et surtout, il y a le problème persan qui ira faire à Londres un tour sans résultat mais qui va  en s’échauffant à l’intérieur du pays.

Il y a même la question de l’attribution des Iles du Dodécanèse, l’établissement du « Trusteeship » sur les colonies italiennes d’Afrique.

La guerre des nerfs est poussée à fond pour atteindre le moral anglais, déprimer les affaires et provoquer une course aux armements, ruineuse pour les pays libres. Comme ils sont sûrs que les Anglais sont incapables, moralement et matériellement, de prendre l’initiative d’une guerre, les Soviets jouent sans risque.

 

La Question Française

Bien qu’au second plan des préoccupations internationales, l’évolution politique de la France est suivie avec intérêt. Comme prévu, le projet d’emprunt à New-York a rencontré des résistances. M. Blum a dû ajourner son voyage pour consulter ses amis de Londres sur la façon de s’y prendre.

Notre prestige aux Etats-Unis est faible. Une propagande sournoise, dont l’origine se devine, a entretenu entre Français et Américains des rapports désagréables. Les soldats de retour ont indisposé l’opinion contre nous. Notre chaos politique, les conflits d’idéologies creuses sans rapport avec la réalité font, aux Etats-Unis, douter de notre bon sens.

On attendait des hommes nouveaux à la tête de la quatrième République : on y retrouve de vieilles connaissances.

 

La Situation aux Etats-Unis

Par-delà ces motifs, il y a aux Etats-Unis une crise politique profonde et complexe.

Le problème extérieur, malgré le calme apparent, cause de vives appréhensions.

Jusqu’ici, les Etats-Unis, seul pays riche au monde, avait fait la guerre avec prodigalité sans se soucier trop de leurs finances. Mais la guerre, à ce point de vue, n’est pas finie. Les armements vont être plus coûteux que jamais. Le dollar, qu’on le veuille ou non à Wall Street, a perdu les trois-quarts de sa valeur intrinsèque. Les Américains luttent, comme les Anglais après 18, pour maintenir la fiction d’une monnaie stable, pour que la dépréciation latente ne s’inscrive pas dans les prix.

C’est ce qui explique les grèves actuelles. Les ouvriers luttent pour défendre un niveau de vie que la reprise d’une activité normale ferait baisser rapidement, si les salaires ne suivaient pas. Mais le Gouvernement, pour éviter l’inflation et conserver en même temps un lourd appareil militaire, s’oppose à une hausse trop accentuée.

Voilà pourquoi, l’emprunt anglais, quoique déjà conclu, soulève des critiques aux Etats-Unis. Le nôtre vient mal à propos et risque de se faire attendre.

 

Finances et Armement

On se rend compte cependant que la France est au bord d’un gouffre dont elle pourrait aisément sortir si le courage et le climat politique s’y prêtaient ; mais que dans l’état actuel, toutes les aventures sont possibles.

On a prêté à l’étranger, une vive attention à un petit fait : la grève des journaux parisiens, la façon désinvolte dont les ouvriers imprimeurs ont traité les Ministres pour qui ils avaient voté en octobre. La polémique du Syndicat et de l « Humanité » a paru révélatrice de l’opinion de masses : un mépris croissant pour les partis politiques, le discrédit de plus en plus profond de l’Etat.

Cette tendance anarchisante n’est pas pour rassurer d’éventuels prêteurs. Ne comptons que sur nous-mêmes.

 

                                                                                                CRITON