Criton – 1946-02-02 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-02-02 – Le Chemin de la Paix.

 

La radio et la presse russes se déchainent contre l’Angleterre, « protectrice du fascisme ». Cependant l’ambassadeur Clarke, à son départ, a été très cordialement reçu par Staline et invité à déjeuner. A Londres également, âpres controverses dans une atmosphère sans orage. Comme en 39, on ne saura qu’au dernier jour où le Kremlin veut en venir.

 

Les Débats de l’O.N.U.

Les Anglais ont insisté pour que les questions persanes, grecques et indonésiennes soient portées simultanément devant le Conseil de Sécurité.

Bevin, excédé par les attaques russes, a marqué un point : le leader nationaliste indonésien, à la surprise générale, a déclaré se féliciter de la présence des troupes anglaises dans son pays : elles y maintiennent l’ordre. Moscou avait un peu vite répliqué à la requête persane en soulevant cette question.

De même, ce qui est normal, le Gouvernement grec approuve l’occupation anglaise. Londres veut exploiter cette situation pour confondre les Russes et relever son prestige.

Par ailleurs, les Russes ont obtenu gain de cause en imposant comme secrétaire général de l’O.N.U. le candidat norvégien au lieu du canadien.

Enfin, une controverse s’est élevée entre Américains et Russes au sujet des Kouriles et du Sud de Sakhaline que Moscou entend annexer, paraît-il, contrairement  aux accords de Yalta qui prévoyaient seulement une occupation militaire.

En un mot, l’O.N.U., pour l’heure, aux prises avec des questions brulantes, fonctionne. Cependant à Washington, on se prépare aux grandes manœuvres navales dans le Pacifique, où toute une flotte sera sacrifiée pour essayer la bombe atomique sur mer et sous l’eau : discret avertissement.

 

La Crise Française

La presse anglo-saxonne a été surprise de la froide indifférence qui, en France, a accompagné la démission du général de Gaulle. Très réservés d’abord, les journaux, et en particulier le Times, ont porté sur sa politique, tant intérieure qu’extérieure, un jugement très sévère. Comme nous l’avions supposé, les réticences américaines au sujet d’un gros emprunt français ont précipité la crise. Souhaitons que M. Blum, dont la compétence en matière économique n’a jamais été éclatante, obtienne le maximum.

Washington posera pas mal de conditions. Nous parions volontiers que l’affaire sera longue à décider. Rappelons que la Grèce, bien qu’elle fût occupée, bien qu’elle n’eût, pour se remettre, besoin que d’un somme minime, a côtoyé l’abîme longtemps, avant d’être secourue. Cependant, la restauration de l’économie grecque était la condition du maintien de l’influence anglaise …..

Il ne faut pas trop dramatiser : les Etats modernes ne font plus faillite. Le remède existe ; nous allons le voir à l’œuvre. Mais son effet n’est que temporaire.

Nos finances ne peuvent pas guérir tant qu’un producteur aura à sa charge, outre sa famille, celles de sept non producteurs. Aucun régime, aucun système, qu’il soit libéral ou totalitaire, ne peut s’en accommoder.

 

Soucis Américains

Tandis que les pays libres se remettent péniblement à l’ouvrage, la reconstruction soviétique avance à grands pas. La production de charbon baisse en France, en Angleterre et aux U.S.A., faute de mineurs. Celle de la Russie s’accroit, parce qu’on ne s’occupe pas des préférences des travailleurs.

Les Américains calculent que, probablement d’ici cinq à sept ans, les ressources de la Russie seront assez développées pour qu’elle puisse exporter de façon massive. A ce moment, la Russie disposera des destins du monde économique. Il lui suffira de jeter sur le marché une denrée dont l’équilibre est fragile, le blé par exemple, pour écraser les prix et ruiner les producteurs libres.

La coexistence des deux mondes, l’un fermé, l’autre ouvert, sera impossible à moins de sagesse mutuelle. Cette perspective est pour la paix du monde infiniment plus grave que la menace atomique.

 

La Politique Française

Le maintien de M. Bidault aux Affaires Etrangères montre qu’on est satisfait de la voie suivie. Reste à en persuader nos partenaires. Cette politique, comme toute autre, a ses mérites. Elle s’appuie sur nos traditions spirituelles, se pose en arbitre, et en cas de conflit rend notre neutralité possible.

En effet, lorsqu’on aura cessé de s’hypnotiser sur le problème allemand – qui certes nous touche, mais a cessé d’être vital – il faudra étudier la seule hypothèse du monde de demain : la guerre entre Russes et Anglo-Saxons.

Comment jouent chez nous ces rivaux ? A-t-on remarqué que le parti pro-russe en France, naguère antimilitariste et même plus, au risque d’indisposer sa clientèle, s’est fait le champion d’une solide armée. Pourquoi ? Parce que les Russes pensent qu’en cas de conflit, les Anglo-Saxons ne pourraient pas éviter d’occuper notre territoire.

On sait, par l’exemple de Mers-el-Kébir, qu’ils recourraient sans hésiter à la manière forte. Si une armée française s’opposait au débarquement, le sang coulerait (en pure perte d’ailleurs, car la partie serait inégale), et nous voilà, du coup, dans le camp russe.

Si par la suite, après quelques revers des armées de terre anglo-saxonnes, notre pays était occupé par l’armée rouge, comme il ne manquerait pas d’y avoir eu des collaborateurs, on pourrait procéder au nom de la patrie à une épuration magistrale, et proclamer les Soviets, jusqu’à ce qu’un troisième acte vienne peut-être modifier la face des choses.

Il s’agit là d’une hypothèse. Le vraisemblable, heureusement, n’est pas souvent ce qui arrive. Il vaut toutefois qu’on y pense pour décider si l’armée métropolitaine, dont l’insuffisance fut si dangereuse en 19 et en 39, aura besoin demain d’être très nombreuse, et s’il n’y aurait pas là plus de dangers que d’avantages. Délicat problème …

 

                                                                                                CRITON