ORIGINAL. Criton – 1946-02-16 pdf
Le Courrier d’Aix – 1946-02-16 – Le Chemin de la Paix
A l’O.N.U.
Les débats se sont poursuivis à Londres dans un esprit de conciliation et de prudence sur les requêtes russes touchant la Grèce et l’Indonésie.
L’intéressant, c’est qu’on a pu, par les réactions des divers délégués, apprécier l’état de l’opinion internationale. Deux traits dominent : la peur des Russes, et un vif désir d’éviter un conflit fatal, et malgré toute la sympathie qui va aux Anglo-Saxons et surtout à l’Angleterre, ne jamais approuver leur action.
En l’espèce, les requêtes russes, hâtivement conçues, manquaient d’arguments, surtout celle qui touchait l’Indonésie. Les délégués, néanmoins, ont montré toute leur volonté d’impartialité.
Le Discours de Staline
Staline a prononcé quelques mots à propos des « élections » en U.R.S.S.
Ce qu’il y a d’affligeant dans la situation présente, c’est que la même peur affecte les deux camps. Staline représente la Russie soviétique comme entourée d’ennemis qui la guettent, l’objet de tous les complots, l’ennemi mortel de toutes les puissances capitalistes et réactionnaires qui veulent l’abattre.
Evidemment, rien n’est plus sûr et de meilleure propagande que de persuader le moujik russe, le plus méfiant des êtres, qu’il doit travailler et se priver pour s’armer contre ses ennemis. Il est possible toutefois que Staline soit, en quelque mesure, sincère. Ces hommes qui ont été longtemps des hors la loi, dans un pays où chaque personnalité avait, avant la révolution tout comme aujourd’hui, un policier qui l’observe, ont conservé le sentiment qu’ils sont entourés d’ennemis. Fort ignorants par ailleurs des mœurs, des langues, de l’esprit occidental, attachés à une doctrine simpliste qui voit dans l’homme riche la bête immonde que tous les moyens sont bons pour abattre, les Russes d’aujourd’hui paraissent vivre dans la crainte d’une coalition mondiale, tout comme les Anglo-Saxons voient dans l’expansion russe l’obstacle qui les empêchera de vivre et de commercer en paix.
Y a-t-il là un immense malentendu ? Dans une certaine mesure, nous le croyons.
Il y a autre chose aussi : ce sont les conditions matérielles : par quel prodige de sagesse, deux systèmes d’organisation économique pourront-ils coexister sans se nuire ?
Il semble toutefois que Vychinski qui a beaucoup d’instruction, ait senti le danger de lasser l’évidente bonne volonté dont il était l’objet.
Le Problème Palestinien
Dans le cadre de ce conflit anglo-russe, Les mobiles de la politique anglo-américaine dans le Proche-Orient se précisent. On sait que l’Angleterre, inspiratrice du Sionisme, a dû sacrifier la cause juive à ses intérêts arabes.
Les Américains, qui ont eux aussi besoin des Arabes pour l’exploitation des pétroles et l’octroi de Concessions nouvelles, se sont longtemps refusés à intervenir, malgré l’énergique pression des juifs d’Amérique. Ce n’est que récemment qu’ils ont accepté de jouer le rôle d’arbitre, et convoqué pour l’examen du problème palestinien une commission.
C’est qu’ils comprennent qu’il y a un intérêt commun à l’Angleterre et aux Etats-Unis, de ramener le calme dans ces pays, où les désordres ne peuvent que donner à l’influence russe l’occasion de se faire sentir.
Dans ce but, les Anglais ont proclamé l’indépendance de la Transjordanie, dont l’émir Abdullah, leur allié, est le maître : le nouvel Etat va fusionner avec l’Irak, ancien mandat anglais lui aussi, dont Fayçal est roi. Abdullah deviendra régent de ce grand Etat Arabe qui disposera d’une armée indigène importante dont les officiers sont anglais.
Ce grand Etat pourra à l’avenir exercer assez de prestige pour s’adjoindre la Syrie, si celle-ci ne sort pas des difficultés que lui vaut son indépendance.
Et voilà pourquoi nous fûmes chassés de Damas.
Le plan anglais est plus vaste encore. D’abord on résoudrait le problème palestinien en créant une zone purement Juive enfermée dans l’Etat Arabe, et dont le port unique serait Jaffa, contrôlé par les Anglais. L’Etat juif, exigu et cerné, ne serait pas susceptible d’expansion. Le nouvel état Transjordan-Irakien ferait contrepoids à la ligue arabe, dont l’animateur, Ibn-Séoud, est un ennemi des Anglais.
On sait que l’émir Hussein – dont les descendants sont précisément sur le trône d’Irak – a été évincé en Arabie par Ibn-Séoud, et que Fayçal est son mortel ennemi. D’ailleurs, depuis l’entrevue au Caire entre Ibn-Séoud et Farouk, roi d’Egypte, une tendance plus conciliante se fait jour, sans doute sur les conseils des Américains, grands amis d’Ibn-Séoud.
Les Anglo-Saxons semblent avoir réussi à alerter tous les pays arabes sur le péril russe, et comptent se servir de cet épouvantail pour consolider leur position dans le Proche-Orient.
CRITON
Certains lecteurs ont vu dans mes chroniques antérieures des critiques personnelles contre le précédent gouvernement. Nous n’avons fait que relater les opinions qui circulaient à l’étranger sur la question. A notre avis, il est bon, qu’elles soient ou non agréables, que les Français en soient informés.