Criton – 1946-02-23 – Le Chemin de la Paix

ORIGINAL-Criton-1946-02-23.1 pdf

ORIGINAL-Criton-1946-02-23.2 pdf

Le Courrier d’Aix – 1946-02-23 – Le Chemin de la Paix.

 

La semaine internationale, abondante en événements qui concernent la France, a mis à jour des questions graves qui ne nous apportent pas les pensées optimistes auxquelles nous aspirons tous, auxquelles cependant on ne peut sacrifier la vérité.

 

La Question Syro-Libanaise à l’O.N.U.

Les protestations des Etats syrien et libanais portées devant le tribunal de l’O.N.U. contre le maintien des troupes Franco-Anglaises ont été presque exclusivement dirigées contre la France.

  1. Bevin s’était absenté, laissant la parole à Sir Cadogan pour l’Angleterre. M. Cichnisky a soutenu vigoureusement la cause Syro-Libanaise, portant contre le gouvernement du général de Gaulle des accusations précises. La défense de M. Bidault, calme et modérée, a porté.

Le délégué soviétique, qui s’est servi de l’occasion pour user pour la première fois du droit de veto, n’en a pas moins essuyé devant l’opinion mondiale un échec qui ne fait que souligner d’ailleurs l’attitude hostile de l’U.R.S.S. à nos intérêts, en Proche-Orient en particulier, et à toute notre politique extérieure en général.

 

Le Problème de l’Unité Allemande

Plus grave est la double offensive menée conjointement par la Russie et les Etats-Unis contre notre opposition à un gouvernement central allemand.

On sent qu’en l’absence de tout appui, même anglais, après la note de M. Byrnes au gouvernement français, il est inévitable que nous cédions sur ce point. Nous n’en avons jamais douté.

Mais il y a plus : nous tenons de toutes nos forces, comme un intérêt vital pour notre sécurité, à l’internationalisation de la Ruhr et à l’autonomie des pays Rhénans.

Jusqu’ici, si nous avions rencontré des réticences, nous n’avions pas été en présence d’une hostilité déterminée ; l’Angleterre et les Etats-Unis avaient paru vouloir tenir compte, au moins dans une certaine mesure, de nos aspirations.

Mais la Russie, en dépit même de l’attitude très nette du parti communiste français en complet accord avec le gouvernement, revenant sur ses intentions premières favorables à l’internationalisation de la Ruhr, soutient la thèse des partis allemands, qui réclament l’indépendance et l’unité de ce qui sera le quatrième Reich.

Cette évolution, à laquelle nos lecteurs pouvaient s’attendre, met dans un jour cruel notre total isolement. Nous étions en droit d’attendre de l’alliance Russe le maintien de la sécurité française à l’Ouest, la double vigilance Franco-Russe devant tenir l’Allemagne dans une impuissance définitive.

Il n’en sera malheureusement rien. Les trois Grands, qui se disputent l’appui de la nouvelle Allemagne, ne consentiront pas, pour des raisons identiques, au démembrement de l’Allemagne.

Les Russes craignent, à la suite des élections qui ont eu lieu dans les zones américaine et anglaise, que la force allemande divisée ne soit en partie dirigée contre eux, et que l’attraction anglo-saxonne ne gêne leurs desseins dans la zone qu’ils occupent. Ils ne veulent pas que l’Allemagne de l’Ouest échappe complètement à leur contrôle.

De même, les Anglo-Saxons voient dans la reconstitution de l’unité allemande l’impossibilité de rétablir un certain équilibre européen.

Tout cela était latent et devient aujourd’hui évident.

 

Le Trusteeship et la Question Coloniale

Une autre menace non moins grave et dont nous avons suivi l’évolution est dirigée contre notre colonisation, et spécialement contre notre position en Afrique du Nord.

Le Gouvernement français avait bien vu que, si la Tripolitaine était définitivement enlevée à l’Italie, mise sous contrôle international par le système du Trusteeship et destinée à recevoir au bout de quelques années sont indépendance, c’était un état arabe qui se constituerait, aux portes de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc.

Comment notre autorité résistera-t-elle à ce voisinage ? Les Anglais, qui auraient pu nous aider, ont, comme on l’a vu, épousé complètement la cause arabe ; Russes et Américains veulent, les uns pour des raisons politiques, les autres pour des raisons économiques, que la porte soit ouverte et la concurrence libre dans ces pays. Notre souveraineté y est nettement visée.

Ajoutons à cela que la décision malheureuse, sur laquelle nous avions fait silence, d’établir dans nos colonies africaines de l’intérieur un régime de change spécial établissant entre la métropole et ces territoires une véritable barrière douanière compliquée de formalités et de restrictions, met en danger la solidarité morale de la France et de ses colonies.

C’est tout l’édifice de l’Empire français qui est ainsi en question. Un vaste mouvement d’union, de patriotisme et de bonne foi pourrait encore nous rendre assez de prestige pour retrouver des appuis. Il n’est que temps.

 

                                                                                                       CRITON