Criton – 1951-07-21 – Volte-Face

ORIGINAL-Criton-1951-07-21  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-07-21 – La Vie Internationale.

 

Volte-Face

 

Les pourparlers d’armistice de Kaesong suivent leur cours ; les discussions d’Harriman à Téhéran passent, à leur tour, par des phases d’optimisme et de pessimisme. Nul doute cependant que, dans les deux cas, l’accord ne soit finalement acquis. Mais l’intérêt est ailleurs ; d’abord l’évolution de la politique soviétique, ensuite le développement du plan stratégique américain qui se concentre en ce moment sur l’Espagne.

 

Renversement de la Politique Soviétique

Dans le cas des Russes, il n’est pas douteux que nous assistons à un renversement de tactique auquel la politique soviétique nous a d’ailleurs accoutumés. N’ayant pu diviser les Alliés par la menace, ils vont essayer de l’apaisement. Les indices abondent : les déclarations optimistes de Malik sur l’issue de la guerre en Corée : « Je suis sûr, a-t-il dit, que la paix est en vue », la reprise des contacts entre commandants à Berlin, la publication à Moscou d’une nouvelle revue en langue anglaise « News » destinée, disent-ils, à établir une meilleure compréhension entre les deux mondes, le silence de Moscou sur le conflit des pétroles persans.

Le Kremlin tire la leçon de ses échecs. Echec militaire en Corée, échec de la guerre froide qui n’a fait qu’accélérer l’effort militaire des Etats-Unis et resserrer l’alliance atlantique. L’U.R.S.S. sent qu’il s’agit à présent de conserver les positions acquises et d’obtenir la pause pour les consolider. Il y a à cela des raisons profondes.

 

Situation Intérieure en U.R.S.S.

Tous les rapports confirment les difficultés croissantes de l’économie soviétique. Non seulement le plan quinquennal qui s’achève n’a pas donné les résultats attendus, mais pour la première fois on n’entend pas parler du nouveau plan qui devrait lui succéder. Nous avons souligné à maintes reprises l’importance de cet échec, maintenant apparent et à demi avoué. L’U.R.S.S. n’a pas les ressources suffisantes pour soutenir à la fois l’effort d’armement, qu’il faut constamment renouveler car les engins de la guerre se démodent vite, et le développement de l’outillage civil et de la reconstruction.

Ce qui pèse le plus dans la balance morale, c’est l’impuissance de l’économie soviétique à assurer une vie décente à la population. Le travail aux pièces baptisé stakhanovisme, loin de stimuler l’ouvrier, le déprime ; le manœuvre est plus mal logé et son pouvoir d’achat est moindre qu’au temps des Tsars. Le travail forcé des concentrationnaires rend de plus en plus faiblement. Le mécontentement grandit. Un trait donne une idée du dénuement de la population soviétique : Un voyageur, par un beau dimanche de mai dernier, parcourant sur 80 kilomètres une des routes qui mènent de Moscou vers la campagne, n’a croisé que quatre bicyclettes et une moto, celle de la police. Quant aux automobiles, comme il n’y a ni poste d’essence, ni ateliers de réparations, on n’en voit que rarement hors des villes ; une panne est sans remède. Les trains roulent sur des voies sans ballast ; le plus rapide ne dépasse pas cinquante à l’heure. Ces détails intéressent plus qu’on ne pense la politique internationale.

Sur le plan matériel, l’échec aussi patent d’un système s’accompagne du déclin de son prestige, déjà manifeste. Sur le plan social, il aura et a déjà dans le monde libre des conséquences très étendues.

 

Bases en Espagne

Il y a longtemps que nous avons signalé ici les projets des Etats-Unis en Espagne. L’affaire a été menée dans le secret tant que le travaillisme était fort en Angleterre et les partis de gauche au pouvoir en France. Maintenant, de plus, le temps presse, car les Etats-Unis ont besoin de bases rapprochées pour leurs bombardiers à réaction, dont le rayon d’action est trop faible pour qu’ils s’envolent des Etats-Unis, et les anciennes forteresses volantes ont été jugées trop vulnérables en Corée.

Londres et Paris ont émis contre l’admission de l’Espagne dans la défense atlantique des objections de pure forme pour des raisons de politique intérieure. En fait, l’Espagne ne sera pas incluse dans le pacte atlantique, mais l’amiral Sherman qui s’entretient en ce moment avec Franco prépare un accord bilatéral entre l’Espagne et les Etats-Unis qui jouera exactement le même rôle. Sous la pression de l’opinion espagnole très agitée en ce moment, Franco devra jeter du lest pour obtenir des crédits américains. Un remaniement ministériel est imminent.

 

Le Congrès de Milan

On n’a pas prêté assez d’attention au Congrès, qui vient de se tenir à Milan, de l’Union des Syndicats libres, fédération mondiale des organisations ouvrières opposées au communisme. Il est du plus haut intérêt pour l’étude de l’évolution des problèmes sociaux qui commandent l’avenir des nations.

La controverse essentielle a porté sur les futures relations du travail et de la direction des entreprises. Deux tendances s’opposent : l’une européenne qui se cristallise autour de l’organisation qui a fait en Allemagne récemment l’objet d’une loi la « Mitmestimmung », c’est-à-dire la participation des ouvriers à la direction des entreprises et par voie de conséquence, la responsabilité des travailleurs tenus d’en assurer leur prospérité. Le travail et sa rémunération serait fonction des résultats économiques. L’ouvrier aurait à subir la mauvaise comme la bonne fortune de son affaire.

Les Américains sont de tendances opposées. L’ouvrier loue son travail aux conditions générales du marché et n’a pas à se soucier des résultats. Si on le fait, comme il est courant aux Etats-Unis, bénéficier des profits, il s’en félicite, mais si l’entreprise est en faillite, cela ne le regarde pas. Il touchera son salaire et s’embauchera ailleurs. Les Américains tiennent à une séparation rigoureuse du « manager man » et de la main-d’œuvre. La cogestion ne l’intéresse pas.

Autre détail, il n’a pas été question de lutte de classes et lorsque M. Jouhaux a parlé de nationalisations, on a pu constater parmi les délégués que la formule ne provoquait pas l’enthousiasme. Les piètres résultats de celle-ci en Angleterre et en France l’ont discréditée. On a remarqué surtout que les nationalisations avaient eu pour effet de freiner la hausse des salaires en général parce que l’Etat, payeur en difficulté et patron peu efficace, était obligé de mal rémunérer ses services, et que le patronat s’abritait derrière les salaires de l’Etat qui servaient de base. L’Etat freine aussi le développement de l’économie et du bien-être général.

Le capitalisme d’Etat, que le communisme a porté à sa perfection et qui a plus ou moins grignoté le secteur privé en Europe, est lui aussi condamné. A la lumière des faits, les vieilles formules sur lesquelles vivent encore les partis politiques européens perdent, peu à peu de leur sens.

Nous l’avions vu déjà au Congrès socialiste de Francfort. Cette évolution des rapports humains est pleine de promesses, les slogans et les passions cèdent devant l’enseignement des statistiques. On cherche le type d’organisation qui assurera l’élévation la plus rapide du niveau de vie et la meilleure répartition du revenu global, au lieu de se battre sur des abstractions.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

 

Criton – 1951-07-14 – Le Rôle du Facteur “Temps”

ORIGINAL-Criton-1951-07-14  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-07-14 – La Vie Internationale.

 

Le Rôle du Facteur « Temps »

 

Les négociations de Kaesong pour l’armistice procèdent normalement ; l’affaire des pétroles persans passe par des phases de tension et de détente auxquelles on s’attendait ; mais c’est la question du réarmement allemand qui, mise en sommeil apparent pendant la conférence du Palais Rose, revient au premier plan et semble cette fois près de recevoir une solution. Rien dans tout cela qui vienne infirmer un optimisme raisonnable.

 

La Tactique Américaine

A l’offensive de paix du Kremlin, le gouvernement Truman oppose la sienne. Washington ne fait rien pour enlever aux Sino-Coréens les moyens de sauver la face, pourvu que les négociations sur le « cessez-le-feu » ne débordent pas du plan militaire au politique. A Kaesong on a laissé les chefs communistes se présenter comme partie invitante. On leur accorde l’avantage de faire croire à leurs peuples que ce sont les Américains qui sollicitent la trêve.

Truman d’autre part, a envoyé au président de l’U.R.S.S. Chvernik une lettre fort habile ; en transmettant au peuple soviétique le message d’amitié voté par le Congrès américain, il a ajouté que le principal obstacle à une détente était l’isolement où se maintient la Russie, et l’absence des communications qui permettraient une meilleure compréhension mutuelle. Radio Moscou n’a soufflé mot de cet appel. On dit encore qu’une invitation à se rendre à Washington serait proposée à Staline. Les Etats-Unis ne cherchent pas à faire de l’armistice en Corée une victoire américaine : les faits parlent suffisamment par eux-mêmes.

Par contre, les Etats-Unis cherchent à prévenir les manœuvres soviétiques qui se dessinent grâce à une action rapide qui mettra Moscou devant le fait accompli avant que la question coréenne ne soit réglée ; en sorte que, si Moscou veut enfin que se réunisse une conférence à quatre pour reprendre l’ensemble des problèmes européens et asiatiques, il faudra qu’il accélère les négociations de Kaesong, et par conséquent cède aux exigences fondamentales de Washington. On sait que la signature du traité japonais doit intervenir début septembre. Quant au problème allemand il peut se résoudre plus vite encore.

 

Le Réarmement Allemand

C’est d’ailleurs du côté allemand même que l’empressement est le plus marqué. Nous avons suivi ici l’évolution de l’opinion allemande : d’abord hostilité à toute participation à l’armée européenne, intransigeance de Schumacher qui lui valut ses succès électoraux, puis la patience du chancelier Adenauer pour faire admettre au peuple allemand la nécessité et l’intérêt de rejeter le neutralisme et de s’intégrer dans la communauté occidentale, l’habileté avec laquelle il a étouffé les explosions de nationalisme sur la question sarroise, tout en promettant de la résoudre au bénéfice de son pays. Ce mélange de fermeté et de souplesse ne tardera pas à réussir. Hier a été proclamé par les puissances victorieuses, la cessation de l’état de guerre avec l’Allemagne. Nouvelle étape vers l’égalité des droits. Il ne faudrait pas croire que le compromis qui s’élabore marque une défaite des négociateurs français.

Adenauer a eu peur pendant la conférence du Palais Rose que l’Allemagne ne soit sacrifiée et neutralisée pour permettre un accord entre Russes et Occidentaux. Il craignait que Staline ne fasse des concessions pour obtenir un règlement en Europe et un modus vivendi qui aurait consacré la coupure définitive de l’Allemagne en deux tronçons, états tampons et neutres entre les deux blocs. Aussi est-il décidé à se prêter à de larges concessions afin de rendre à l’Allemagne l’espoir de redevenir par étapes une puissance unifiée et un partenaire égal. La mission du conseiller intime d’Adenauer, Theodor Blank à Paris le prouve. Il sait que si les Français consentent à la formation de divisions allemandes, et non plus de « combat teams », ils s’opposeront à la reconstitution du grand état-major allemand, et que la limitation de l’armée allemande à 250.000 hommes ne lui laissera pas plus de 20 pour cent de l’ensemble des forces prévues pour l’armée européenne.

On se demande d’ailleurs pourquoi la diplomatie soviétique n’a pas profité des négociations du printemps pour obtenir cette neutralisation de l’Allemagne que les Français auraient appuyée volontiers. Les zigzags, comme on les appelle, de la politique russe passant de l’obstruction du Palais Rose, après avoir elle-même sollicité cette réunion, à une soudaine demande d’armistice en Corée ne peuvent s’expliquer qu’ainsi : c’est la propagande qui importe aux Soviets, plus que tout autre chose, et il s’agit de l’alimenter. Car Moscou compte sur l’action des masses, sur leur crédulité et leur ignorance des combinaisons diplomatiques pour briser la volonté des gouvernements démocratiques. Illusion que tous les dictateurs ont entretenue mais qui, de nos jours, paraît vaine. Les Russes ne parviendront pas à disloquer l’alliance atlantique. Les Etats-Unis ont maintenant la force militaire qui repose sur la puissance industrielle, et dans l’état précaire où se trouvent, plus ou moins par leur faute, les pays européens, Angleterre comprise, ils tiennent toutes les ficelles. Leur volonté ne peut être résistée, sous peine d’effondrement.

 

En Iran

Il semble qu’en Perse même, Washington finira par avoir le dernier mot. On a été passablement alerté aux Etats-Unis quand certains conservateurs britanniques – non pas Churchill mais Salisbury – ont préconisé la manière forte en Iran. Pour ne pas perdre le pétrole persan, c’est-à-dire 350 millions de dollars par an (toute la structure financière de la Grande-Bretagne s’écroulerait sous le coup dans la situation difficile où elle se trouve), ces conservateurs envisageaient une occupation militaire de la Perse méridionale qui aurait eu pour corollaire une occupation Russe au Nord.

La Perse coupée en deux aurait cessé d’exister, et Russes et Anglais se seraient entendus pour se partager ses dépouilles, plan qui d’ailleurs remonte au début du siècle, que les vieux Persans connaissent bien et qu’ils redoutent toujours. Plutôt que de perdre le pétrole, les Anglais auraient livré aux Russes les bords de la Caspienne et l’Azerbaïdjan. C’est ce qui sans doute rendra Téhéran plus conciliant, et Washington plus actif ; gageons que M. Averell Harriman, conseiller personnel du président Truman, est déjà en route pour la Perse.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-07-07 – Prévisions et Surprises

ORIGINAL-Criton-1951-07-07  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-07-07 – La Vie Internationale.

 

Prévisions et Surprises

 

Les préparatifs de l’armistice en Corée sont laborieux ; les négociations le seront plus encore. Mais l’intention d’aboutir est, de part et d’autre, certaine. Il ne s’agit pas d’une ruse de guerre des communistes. Moscou veut ralentir l’effort de réarmement des Alliés et déjà deux ministres anglais Stokes et Shinwall, parlent de réduire les programmes. Moscou veut surtout empêcher la conclusion du traité de paix avec le Japon dont la signature est prévue pour septembre, et faire échec aux projets de réarmement de l’Allemagne qui rencontrent toujours une opposition intérieure et extérieure.

Le but final – dont les Soviets n’ont jamais fait mystère – est la réunion d’une conférence des Cinq grands qui comprendrait la Chine de Mao Tsé Tung, ce qui offrirait un beau champ de propagande pacifiste et des chances de diviser les Occidentaux, là où la conférence du Palais Rose avait échoué.

 

Attitude Américaine

Le gouvernement Truman qui avait à justifier le renvoi de Mac Arthur et tenait à montrer que sa politique était la bonne, a fait preuve de tout l’empressement compatible avec la prudence. Il permet aux Sino-Coréens de sauver la face en cédant à des exigences de détail sur le lieu et le délai de la réunion d’armistice. Il a de plus à tenir compte de l’opinion de tous ceux de ses électeurs qui ont des fils en Corée.

A Washington, du reste, on ne négligera aucune occasion de gagner du temps, pourvu que le rythme du réarmement ne soit pas ralenti. Le point litigieux est la conscription. Adoptée par le Gouvernement et avalisée en principe par le Congrès, son application n’est pas encore décidée par les parlementaires.

Or, tout est là. A partir du jour où les Américains seront soumis au service militaire obligatoire automatiquement et sans exemptions, comme en Europe, la paix sera pratiquement assurée. Avant l’armistice en Corée, cette mesure était acquise. Avec la fin des hostilités, cela est malheureusement moins certain. Car c’est pour l’Américain un très gros sacrifice auquel l’opinion répugne, et devant lequel les parlementaires hésitent.

 

Aspect Economique

Autre problème délicat, l’état « d’urgence » auquel le pays est soumis depuis le 25 juin 1950 et qui comporte entre autres un ensemble de contrôles économiques et d’interventions étatiques dans la fixation des salaires et des prix, sans parler des nouveaux impôts. Cela est difficilement accepté en temps de paix dans un pays où la libre entreprise et la non-ingérence de l’Etat dans les affaires privées est un dogme.

La lutte sur ce point est d’autant plus vive que le spectre de l’inflation qu’agite le gouvernement Truman, ne paraît pas bien effrayant. On dit que les contrôles empêchent plutôt les prix de baisser que de monter. On l’a vu récemment avec la petite guerre des rabais dans les grands magasins. Le dernier budget échu au 30 juin montre un excédent de recettes de 3 milliards ½ de dollars, au contraire du précédent qui était en déficit. Le prochain s’équilibrera avec, au plus, une dizaine de milliards d’impôts nouveaux et ce sera l’année de pointe du réarmement. Les stocks de marchandises sont importants,  sauf d’automobiles particulières, et on ne manque de rien aux U.S.A. Certains sénateurs même hésitent à demander l’abolition des contrôles, de peur de favoriser l’importation du beurre qui ferait baisser les cours et nuirait aux bénéfices des fermiers. Le dilemme des canons et du beurre est donc résolu.

Par ailleurs, les prix de la plupart des produits de base ont baissé dans des proportions considérables depuis mars. Sauf le soufre, le cuivre et la ferraille parmi les articles d’importance, la pénurie de matières premières est un mythe. La preuve est faite, contrairement aux prévisions des économistes, que dans un monde d’économie libre et d’initiative privée doté d’une armature financière à toute épreuve, il n’y a pas de disette qui dure. Il faut plutôt craindre que l’empressement fiévreux des producteurs ne crée une situation inverse et un excédent qui n’est pas sans péril.

 

Le Conflit Anglo-Persan

Le conflit des pétroles persans qu’on voyait déjà résolu a retrouvé toute son acuité. Anglais et Iraniens jouent serré. Les Anglais veulent arrêter les raffineries, fermer les puits, et évacuer leur personnel pour mettre les Persans au pied du mur. Ceux-ci acceptent le défi et cherchent un personnel de remplacement ; la lutte sera longue, et c’est sa durée même qui imposera un compromis dont nous n’avons jamais douté.

 

L’Internationale Socialiste

L’internationale socialiste est reconstituée à Francfort ; elle en avait besoin. Les partis socialistes des différents pays étaient en parfait désaccord entre eux et ont fini par représenter le plus étroit nationalisme, apanage autrefois des partis de droite qui sont aujourd’hui favorables aux groupements internationaux. Ce sont les britanniques qui tiennent le drapeau de cette nouvelle internationale, en la personne de Morgan Phillips, élu président.

Après des débats académiques sur  des généralités pour masquer les désaccords, on s’est entendu sans peine contre le communisme et le capitalisme, naturellement. Le contact avec les réalités du devoir, comme l’on dit, a modifié de façon significative l’atmosphère et le programme de cette nouvelle confédération politique.

D’abord, il n’est plus question de lutte des classes ; le Marxisme n’est plus un dogme, mais une des références du parti : enfin, la nationalisation des moyens de production n’est plus essentielle, mais un moyen parmi d’autres d’assurer le contrôle démocratique sur l’économie et une planification dont les limites ne sont pas rigides puisque la part reste faite au secteur privé. On voit que ce néo-socialisme est uniquement réformiste et plus du tout doctrinaire. Cette attitude ne manquera pas d’influencer les partis qui auront, comme en France, à se prononcer sur la participation au gouvernement.

Mais ce qui a confondu les congressistes, c’est que le thème essentiel de Morgan Phillips a été le réarmement. Il a été aussi loin que le plus militariste des politiciens pouvait le souhaiter. Et cela n’a pas été sans murmures du côté de chez Schumacher et de ne pas mal d’autres. Loin de notre pensée de blâmer l’orateur travailliste, mais l’internationale socialiste reconstituée sur le thème du réarmement et de la défense militaire, il faut avouer que ce n’est pas banal. Les mânes des grands ancêtres ont dû frémir.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-06-30 – Vers l’Armistice en Corée

ORIGINAL-Criton-1951-06-30  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-06-30 – La Vie Internationale.

 

Vers l’Armistice en Corée

 

Le 22 juillet de l’an dernier, lorsque les Américains, après l’invasion de la Corée du Sud, résistaient dans le réduit de Fusan, nous écrivions ici que selon nos impressions, Staline se rendait compte qu’il avait commis une faute en lançant l’agression. Il semble aujourd’hui qu’il se dispose à liquider l’affaire. Le véritable enjeu était de savoir si une armée nombreuse, bien aguerrie, pourvue seulement d’armes légères, pouvait détruire une force numériquement faible, mais dotée d’armements perfectionnés. La preuve est faite que la puissance de feu, aidée de l’aviation, servie, par de bons techniciens, l’emporte sur les masses. C’est le seul enseignement positif que les Russes peuvent tirer de l’expérience : il n’y a rien à faire de décisif contre l’organisation américaine. A notre avis, l’appel de Malik pour un « cessez-le-feu » est la garantie que les Soviets ont renoncé à tenter la grande aventure.

 

Genèse du discours

Il semble que les Russes ont beaucoup hésité à ce qui est, qu’ils le veuillent ou non, un aveu de défaite. Il n’y a pas longtemps que Staline, lui-même dans une interview, prédisait aux Américains qu’ils seraient jetés à la mer. L’aurait-il dit s’il avait eu l’intention de demander l’armistice ?

Il n’est pas exagéré d’affirmer que le discours de Malik du 23 juin marque la fin d’une phase politique et tactique. Les Soviets vont adopter maintenant une attitude défensive, et essayer de diviser et d’endormir l’opinion en se faisant, avec actes à l’appui cette fois, les champions de la paix. Manœuvre dit-on, certainement, mais le fait demeure, l’agression a échoué et on l’avoue.

 

Perspectives

Il s’en faut bien entendu que l’affaire de Corée soit terminée. Un « cessez-le-feu » ne résout rien, pas même le problème militaire, car les Nations-Unies vont exiger des garanties et devront conserver des forces pour les appuyer. Toutes sortes de questions politiques vont surgir, et les Chinois en profiteront pour reconstituer leurs armées épuisées. On ne voit pas bien comment la Corée peut redevenir libre et unifiée si l’armée Nord-Coréenne n’est pas dissoute.

Comment les Nations-Unies pourront-elles rétablir un ordre politique dans le pays et déjouer de nouvelles intrigues ? L’avenir est plein de complications prévisibles.

 

La Réaction Américaine

Qu’en pense Washington ? Il est malaisé de le dire. Sentiment très mélangé sans doute. La guerre de Corée était meurtrière, et la fin sera un soulagement. Cependant, si victoire il y a, ce n’est pas le triomphe complet par lequel les Etats-Unis aiment conclure les défis qu’on leur porte, et si ce n’est qu’une trêve, la reprise des hostilités serait cruelle et mal supportée. Washington cependant ne peut se refuser à la paix si ses conditions essentielles sont acceptées, et tout porte à croire qu’elles le seront. Par ailleurs, ne faudrait-il pas demander des garanties qu’une poussée chinoise libérée au Nord, ne se portera pas vers le Sud, c’est-à-dire vers l’Indochine, la Birmanie et le Siam ?

 

Les Motifs de Moscou

Les motifs profonds de Moscou ne sont pas non plus très apparents. A-t-on voulu éviter une défaite chinoise complète ? A-t-on cédé à une pression de Mao Tsé Tung qui demandait la paix ou des armes que Moscou ne voulait pas fournir ? A-t-on voulu simplement enlever aux Américains un champ d’expériences militaires de haute valeur pour la tactique d’une autre guerre éventuelle ? Tout à la fois sans doute.

Par-dessus, il y a beaucoup d’indices que les Soviets traversent une crise. De leur propre aveu, les mécomptes dans l’ordre économique sont nombreux. La masse est inerte et sans élan, les mécontents sont légion et les satellites, épuisés et hostiles. Il suffit d’entendre ceux qui reviennent de Russie pour se rendre compte que le retard des Soviets en face de l’Occident ne fait que s’accroître. Si la misère s’est un peu atténuée cette année, et que pour la première fois le peuple mange à peu près à sa faim, les boutiques sont encore vides, les objets de consommation sont rares et de mauvaise qualité, le rendement du travail très médiocre, la bureaucratie écrasante. Tout y respire la peur et l’abattement. Ce n’est pas dans ces conditions qu’on entreprend la conquête du monde. Washington le sait, mais l’intérêt des Etats-Unis est de maintenir la crainte des Soviets pour soutenir à l’intérieur et en Europe l’effort de réarmement.

 

Les Pétroles Persans

L’affaire des pétroles persans est plus aigüe que jamais. Le lion britannique remue la queue et Londres, patient jusqu’ici, se prépare à une action plus vigoureuse, soutenue par l’opinion. Nous avons été très critiques à l’égard de la politique anglaise, mais ici nous partageons intégralement son point de vue. Il est regrettable que les Etats-Unis se soient montrés si réservés, et Paris si indifférent.

Si on laisse les Anglais capituler à Abadan, c’est le prestige de l’Occident tout entier qui s’effondre. L’audace de Téhéran appelle une solidarité sans réserve des grandes puissances – champions du droit –. On se trompe à Washington si l’on croit que du chaos iranien sortira une situation favorable aux entreprises américaines. La rébellion des Persans fera tache d’huile. L’Egypte attend son tour avec impatience. Le Canal de Suez, les concessions belges et anglaises vont pâtir.

Certes, les anglais ont profité des pétroles d’Abadan, mais que serait la Perse, si elle n’en avait profité également ? Il est inadmissible qu’on procède à une expropriation pure et simple d’entreprises qui ont exigé vingt ans d’efforts et de capitaux alors que l’Anglo-Iranian est disposé à réviser son contrat dûment accepté par la Perse, dans un sens plus libéral. Si l’on défend le droit, il faut le défendre partout et ne pas céder à la force, sinon l’exemple sera contagieux. Si je ne te crains pas, dit le proverbe, je me moque de toi.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1951-06-23 – Nouvelle Etape

ORIGINAL-Criton-1951-06-23  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-06-23 – La Vie Internationale.

 

Nouvelle Etape

 

L’activité diplomatique a été comme suspendue par l’attente du résultat des élections françaises ; celles-ci ont confirmé exactement les prévisions, et la politique internationale n’en sera pas modifiée. A plus ou moins longue échéance cependant, l’influence d’un nationalisme plus intransigeant se fera sentir. D’ici là, le dispositif militaire du pacte atlantique sera mis en place. L’activité de ce côté ne s’est pas ralentie. Cette machine compliquée répartie entre commandants de nations diverses composée d’organismes politiques, économiques et militaires de trois armes différentes, ordonnées selon une échelle subtile de hiérarchies pour accorder les susceptibilités, paraît devoir fonctionner comme une grande affaire américaine déployée tout autour du monde soviétique.

Cet encerclement dont les Russes font des affiches, ils ont tout fait pour le provoquer. L’état de tension entretenu tant par le petit blocus de Berlin que par les dérobades de Gromyko au Palais Rose, facilite la soudure des forces occidentales. Que les Russes veuillent ou non la guerre, il semble que leur intérêt aurait été plutôt de se montrer conciliants.

En tous cas, nous voici engagés dans les semaines décisives pour la paix du monde : si aucun événement grave ne s’est passé d’ici l’automne, le monde libre aura acquis de telles forces qu’une attaque délibérée paraît invraisemblable. Rien d’ailleurs ne fait craindre un été orageux, sinon l’affaire des pétroles persans.

 

En Iran

Nous avons toujours pensé que le conflit de « l’Iranian Oil Company » finirait par un accord. On en est aujourd’hui plus loin que jamais, mais ce n’est pas une raison de désespérer.

Si l’Angleterre et l’Iran étaient seuls en cause, l’Angleterre affaiblie, démoralisée, qui recule depuis la guerre devant la plupart de ses tâches en Orient, ne pourrait résister au coup de force de Téhéran. Mais la question des pétroles persans est internationale, et par conséquent en dernier ressort intéresse les Etats-Unis. Ceux-ci laissent faire pour le moment mais ne pourraient consentir à la perte, même momentanée, des ressources en carburant de la Perse. Les répercussions seraient de nature à obliger tous les pays, y compris les Etats-Unis, à rationner l’essence.

La bataille sera dure et longue car les Iraniens spéculent sur la peur d’une intervention russe que les Alliés occidentaux voudraient éviter cette année. C’est pourquoi Téhéran cherche à réussir son fait accompli avant l’automne.

 

L’Attitude Américaine

Les Américains sont dans une position difficile. Ils ne peuvent intervenir directement, car ce serait contredire la politique suivie jusqu’ici à l’égard des peuples d’Asie qui eut pour but de les aider à recouvrer et à exercer leur souveraineté et traiter différemment la Perse et l’Indonésie par exemple. On doit bien se rendre compte à Washington que cette politique est une faute et que si elle est irréprochable en principe, elle est en fait au moins prématurée. Elle ne serait possible que si les peuples de couleur étaient plus évolués, et si d’autre part les Soviets ne guettaient pas les occasions de désordre.

Dans un monde où, comme reconnaît ces jours-ci Lippmann, le point crucial est un rapport de forces militaires, on ne peut donner aux forces morales le libre jeu que l’on souhaiterait. De plus, l’évolution des consciences est tellement plus lente que le progrès matériel, que les puissances dirigeantes se doivent d’exercer leur fermeté. Il est bon que les Etats-Unis auxquels les faits en Asie ont déjà donné quelques leçons se voient en Perse obligés bientôt d’accorder leur politique aux nécessités du bien commun.

 

En Angleterre

En Angleterre, l’affaire des pétroles iraniens a achevé de démoraliser l’opinion. L’autorité de M. Morrison paraît bien faible. Le travaillisme se cramponne au pouvoir et ne réussira qu’à rendre une future défaite plus lourde. La lenteur, aussi, des évolutions anglaises a toujours fait que le mal est irréparable quand ils songent à y parer. Ils ne réagissent qu’une fois frappés. C’est ainsi que sans le vouloir, ils ont laissé venir les deux grandes guerres. Quand Churchill reviendra au pouvoir, y aura-t-il encore moyen de redresser la situation ?

 

En Hongrie

C’est, en ce moment, vers la Hongrie que se tournent les regards d’une humanité angoissée. Non seulement un nouveau procès Mindszenty commence qui va condamner à une mort lente, après les drogues et les tortures d’usage, un certain nombre de prêtres et de prélats, mais une déportation massive et brutale de citoyens inoffensifs a fait déjà à Budapest dix mille victimes. La terreur règne dans la ville où les suicides se multiplient. Les camps de concentration et de travail forcé se remplissent encore une fois. D’anciens militants communistes, devenus suspects, s’y rencontrent avec d’anciens bourgeois.

Il faudrait que les 5 millions de Français qui ont voté communiste dimanche dernier puissent prendre connaissance de ces documents affreux qui passent en horreur tout ce que les nazis ont inventé. Il faudrait qu’ils lisent le reportage si vivant et si objectif que Vittorio Rossi publie dans le « Corriere de Milan ». On peut parcourir les pays derrière le rideau de fer sans entendre rire. La méfiance et l’accablement partout ; partout aussi la misère, l’obscurité, l’insolente inégalité des classes, l’arrogance et la vanité des militaires. Pays momifiés dans la torpeur et l’esclavage. Cela s’est beaucoup accentué depuis un an ; on ne voit pas bien comment dans ces conditions Moscou tenterait la conquête du monde. Il est bien évident au contraire, que de façon ou d’autre, une immense révolte étouffera le régime.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-06-09 – Optimisme

ORIGINAL-Criton-1951-06-09  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-06-09 – La Vie Internationale.

 

Optimisme

 

La guerre froide et la menace d’agression soviétique d’un côté, de l’autre le réarmement américain avec l’état d’urgence nationale, le va-et-vient des militaires, les discours, la controverse Mac Arthur, les manœuvres hebdomadaires sur mer, sur terre et dans les airs, ont créé un état de dépression mentale qui sert magnifiquement le bolchévisme.

C’est d’ailleurs dans le domaine psychologique qu’il a le mieux réussi et ses adversaires l’y ont bien aidé. Comme toutes les psychoses individuelles ou collectives, celle-là est injustifiée en raison. Malheureusement la raison n’y peut pas grand-chose.

 

Mise au Point

Le curieux, c’est que la peur de la guerre, disons pour préciser d’une guerre déclenchée par les Soviets comportant une invasion immédiate de l’Occident européen et de l’Asie du Sud-Est, a commencé à partir du moment où elle est devenue improbable ; de 1946 à 1950, l’Europe occidentale a été comme une vitrine de bijouterie séparée du cambrioleur par la glace. Un coup de poing suffisait. A ce moment-là, on n’y croyait point. Si les Soviets ont hésité devant une entreprise facile, c’est qu’ils savaient qu’avec le temps, ils subiraient le sort d’Hitler. Cependant même dans ce cas ils pouvaient espérer une victoire morale, car le monde libre n’aurait pas survécu dans l’état où il était à une nouvelle secousse.

Tout a changé depuis, et ce qui était risqué alors, serait aujourd’hui fatal. Avec la guerre de Corée, les Etats-Unis ont déjà un an d’expérience militaire et un potentiel triple. Même compte-tenu des aléas et des retards, la puissance du monde libre va croître à un rythme que les moyens de l’industrie soviétique ne pourront pas suivre. Ce qui ne veut pas dire qu’un conflit n’éclatera point. Mais à ce moment, la destruction du monde occidental ne sera plus possible.

 

En U.R.S.S.

D’ailleurs, bien des choses ont changé en U.R.S.S. Le parti de la guerre semble avoir disparu. Le parti des compromis économiques et politiques aussi. La ligne qui l’emporte c’est celle de l’autarcie et du collectivisme à outrance, le rideau de fer plus hermétique, la séparation morale des deux mondes plus absolue. Devant une hostilité et un scepticisme croissant du public soviétique, un raidissement doctrinal plus brutal. Notons que le personnel politique de l’U.R.S.S. n’évolue pas. Ce sont toujours à la tête les mêmes révolutionnaires du début, fermés à l’Occident, qui jouent emmurés leur même partie d’échecs, imbus d’un marxisme désuet et purement doctrinal.

 

Pessimisme

Un autre aspect de la psychose européenne, c’est une sorte de mauvaise conscience, comme si le communisme représentait le progrès et la liberté, la réaction et un sentiment de pessimisme diffus, comme si tout allait mal de ce côté, que l’on n’y commettait que des erreurs et qu’il faille, tôt ou tard, se déclarer vaincus.

Sentiment qui est tout à rebours du témoignage des faits. Il suffirait de vivre une semaine en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, ou en U.R.S.S., d’essayer à l’aide de témoignages historiques de se reporter à la vie de 1914 dans ces divers pays et dans le nôtre, de comparer : on verrait où est le progrès et où est la régression. Sans parler des pays vraiment libres économiquement, les Etats-Unis, ou plus encore le Maroc ou le Brésil. Mettons en parallèle une seconde, Prague ou Budapest 1951, avec Casablanca ou Sao Paulo. Il n’y aurait pas besoin de statistiques pour montrer où la vie circule, se développe et comment, où la richesse et le bien-être se créent. Malheureusement, il n’y a pas l’évidence qui vaille contre des préjugés et la neurasthénie.

 

Mécontentement

Autre aspect non moins curieux de ce déséquilibre et de ce mécontentement systématique. La guerre de Corée surgit, les prix montent, les matières premières accaparées se font rares, on crie à l’inflation. Inflation dont d’ailleurs on profite largement : activité accrue, hauts salaires, disparition du chômage, bénéfices élevés. Depuis quelques semaines, la marée se renverse ; certains prix de matières s’effondrent, les stocks sortent, le spectre de la pénurie qui devait arrêter les usines, mettre les ouvriers en chômage, tandis que les prix s’élèveraient toujours, disparaît. Croyez-vous qu’on s’en réjouisse ? Point du tout. On voit des faillites, des mines fermées, que n’inventerait-on ?

Aux Etats-Unis où cette psychose sévit aussi, on souhaite la fin de la guerre de Corée, et dès qu’on parle de paix les affaires se ralentissent, on s’inquiète. Et si nous disions que la France est prospère, qu’on y vit bien et même trop bien, un peu en dessus de ses moyens, que la vie y est encore moins chère qu’ailleurs, que les gouvernements de ces dernières trois années ont su choisir entre beaucoup d’inconvénients les moins incommodes on dirait que nous faisons de la propagande électorale pour les sortants.

Bien sûr, d’immenses périls rôdent, qui d’ailleurs ne se réaliseront pas. C’en seront d’autres que nous n’avons pas prévus. Bien sûr, il y a des difficultés insurmontables, des problèmes dont on ne voit pas la solution, des dilemmes insolubles. Mais de tout cela, il y en aura toujours, comme il y en a toujours eu. C’est le propre de l’idéologie de promettre l’âge d’or ; peut-être à ce moment l’homme mesurerait-il vraiment la misère de sa condition, car il faudrait encore mourir.

De ces conclusions banales, tirons seulement deux conclusions : Aujourd’hui, si la sécurité du monde libre n’est pas encore assurée, une agression brusque paraît exclue, le redressement économique du monde libre est un succès qui sans être complet est splendide en comparaison des résultats obtenus en Russie et chez ses satellites, pour ne rien dire de la Chine où règnent la terreur et la misère. Qu’il y ait ou non une Conférence des Quatre, cela ne changera rien à ces faits essentiels.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-06-02 – Ombres et Clartés

ORIGINAL-Criton-1951-06-02  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-06-02 – La Vie Internationale.

 

Ombres et Clartés

 

On a prêté, sans trop y croire, une oreille complaisante aux bruits d’un armistice en Corée. Il se peut que la question ait été envisagée à Moscou. Mais tout compte fait, et malgré le dur échec militaire des Sino-Coréens, les Soviets préfèrent immobiliser des forces américaines à 10.000 kilomètres de leur base et laisser pourrir la guerre pour lasser l’opinion américaine.

Les Etats-Unis de leur côté auraient été embarrassés de négocier et préfèrent s’être déclarés prêts à un accord et à rejeter la responsabilité de prolonger l’effusion de sang sur les communistes ; d’autant que les Chinois libérés du fardeau coréen auraient été libres de s’employer ailleurs, ce qui eut compliqué la stratégie alliée.

 

Le Conflit des Pétroles

Du côté persan, par contre, l’optimisme qui était raisonnable, se fortifie ; le temps passe ; les esprits ne peuvent que s’apaiser et les conseils de Washington à Téhéran ont eu leur poids. Les Persans ont trop besoin de dollars pour en priver délibérément le trésor public. Une crise financière inéluctable plongerait le pays dans l’anarchie. Il n’en est pas très loin. Il faut évidemment compter avec les passions populaires attisées par le parti Tudeh affilié à Moscou, mais le Moyen-Orient n’est pas la contrée des grands drames nationaux. Des révoltes, des cris, quelques pillages et tout retombe au silence. Il est probable aussi que le Pakistan, jeune état mal équilibré, use de son influence pour prévenir un bouleversement qui l’attendrait.

De leur côté, les grands propriétaires et les hauts dignitaires de la Perse ne verraient pas volontiers se répandre dans le pays des bandes armées par les Soviets. Ils ont profité habilement de la crainte des Occidentaux de voir la Russie intervenir pour conclure avec les Anglais un marché avantageux. Washington n’y mettra pas obstacle, bien au contraire, et les Britanniques devront s’incliner.

Notons enfin, que les Soviets ont été très réservés jusqu’ici ; à peine commencent-ils à en parler à la radio. D’ailleurs, malgré les excès habituels de langage, la Russie, pour des motifs de politique intérieure, semble jouer la prudence. Ayant en Asie un champ d’agitation assez large, et faute de pouvoir affronter militairement les Etats-Unis, on a de plus en plus l’impression que les Soviets s’en tiendront à une politique de guerre froide, sans accord d’aucune sorte, toujours menaçante, mais sans plus. C’est exactement ce que demandent les Etats-Unis ; gagner du temps, fortifier leur armée, organiser et étendre leurs bases, tenir plus étroitement leurs alliés alarmés par la menace soviétique. Si paradoxal que cela semble, les deux adversaires font conjointement la politique qui les sert le mieux.

 

Les Elections en Italie

Les élections italiennes ont été conformes aux prévisions. La Démocratie chrétienne n’en sort pas affaiblie, et la politique de coalition pratiquée par De Gasperi a permis aux petits partis de s’affirmer sans toutefois être en mesure d’entrer en conflit avec le grand. La minorité socialo-communiste reste forte. Elle a encore une clientèle solide. Cela a obligé les électeurs bourgeois à sortir de leur apathie et de courir aux urnes. Souhaitons qu’il en soit de même en France.

Une participation de 85 à 95% pour des élections municipales est un gros succès pour le Gouvernement et une preuve de civisme des masses. A noter que le néo-fascisme comme le néo-nazisme en Allemagne ne représente qu’une minorité négligeable. Un extrémisme de droite est une constante des démocraties. Nous le savons bien.

 

La Querelle Sarroise

La Question sarroise, un moment calmée, a rebondi avec l’interdiction signifiée au parti démocrate pro-allemand par le président Hoffmann. Les ténors du socialisme allemand, Schumacher et Carlo Schmidt en ont profité pour attaquer l’impérialisme français et faire de la surenchère nationaliste. Adenauer cherche à mettre les circonstances à profit pour exercer un petit chantage sur les Franco-Américains en subordonnant la ratification du plan Schuman à une reconnaissance de la Sarre comme terre allemande.

Il faut dire impartialement que la politique française aurait gagné à être plus claire, puisque l’on pouvait s’accorder sur le rattachement économique de la Sarre à la France, on pouvait laisser les Sarrois libres de leurs autres relations. Il nous semble même qu’il serait plus habile de paraître se désintéresser des problèmes autres qu’économiques. Tôt ou tard, la Sarre se rattachera politiquement au Reich et tout soupçon de pression française pour l’en détourner pourrait bien avoir l’effet contraire. Il eut été préférable de ne pas renvoyer à un traité de paix qui n’est pas prochain, le règlement définitif de cette question et faire signer dans un accord formel par les Alliés et l’Allemagne, le rattachement économique de la Sarre à la France. Un jour tout pourrait se trouver remis en question et l’équilibre de l’Europe en être ébranlé.

La capacité allemande de redressement est en effet plus puissante encore qu’on ne l’imaginait. Pour la première fois en Avril, la balance commerciale de la République de Bonn présente un solde actif. Après le déficit alarmant des derniers mois de 1950, ce redressement est surprenant et en dit long sur les possibilités de la concurrence allemande sur les marchés extérieurs. Cette force ne doit pas échapper à tout contrôle, dans l’intérêt de l’Europe, dans l’intérêt des Allemands eux-mêmes. Car les rivalités économiques moins tragiques que les conflits militaires n’en sont pas moins susceptibles, surtout dans le monde de demain, d’aboutir à des formes de domination aussi menaçantes et aussi cruelles que celles de la force brute.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-05-26 – La Raison du plus Fort

ORIGINAL-Criton-1951-05-26  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-05-26 – La Vie Internationale.

 

La Raison du Plus Fort

 

La guerre de Corée toucherait-elle à sa faim, comme hier la guerre civile en Grèce et le blocus de Berlin ? Les Soviets jugeraient-ils inutile une lutte sans issue à moins de s’y engager à fond ?

Lorsqu’au 26 juin dernier, les Etats-Unis décidèrent de s’opposer à l’agression par les armes, nous avions eu l’impression, toute intuitive, que les joueurs d’échecs du Kremlin s’étaient aussitôt rendu compte qu’ils avaient avancé le mauvais pion. Aujourd’hui, les conséquences de leur geste doivent leur paraître définitivement malheureuses. Echec militaire, déception et irritation de leur allié Chinois, effort fantastique du réarmement américain, renforcement de la solidarité occidentale, perte de force et de prestige des partis communistes à l’intérieur des pays libres, sans compter d’autres inconvénients mineurs dont le moindre n’est pas d’avoir fourni à l’armée américaine un champ d’expérience et d’entrainement de grande valeur tactique. Quant au profit, il n’apparaît guère : le bloc atlantique n’est pas entamé, l’Indochine n’est pas conquise et l’opinion américaine n’est pas, comme la propagande l’assure, lasse du combat.

 

A Téhéran

Le conflit du pétrole en Perse, offre-t-il aux Soviets des chances de compensations ? L’affaire est grave, mais l’est-elle au point de finir tragiquement ?

En mettant les choses au mieux pour l’U.R.S.S., qu’elle puisse s’emparer des puits d’Abadan, qu’en peut-elle faire ? Les Russes pourraient organiser l’extraction avec leurs techniciens, mais le pétrole resterait sur place – inutilisable. – Pas de flotte de tankers pour le transporter, pas de pipeline possible vers la Russie séparée de la Perse par de hautes montagnes, pas de citernes en nombre suffisant, ni de routes, ni de voies ferrées. Il faudrait des années pour établir des transports réguliers.

Les Etats-Unis soutiennent-ils l’Angleterre pour le maintien de ses droits ? En principe, il semble. Ils n’autoriseront pas les Compagnies américaines à se substituer à l’Iranian Oil Company. Ils demanderont sans doute, s’il y a lieu, à toutes les nations de l’O.N.U. d’en faire autant pour les leurs. Les Persans se trouveront dans l’incapacité d’exploiter leur richesse qui ira se détériorant rapidement. Il faut donc gagner du temps, pour que les passions se calment et que la voix de l’intérêt l’emporte.

Une solution de force serait une faute grave. Il est peu probable que les Anglais y songent sérieusement. Ils seraient mal engagés, et matériellement ils n’en tireraient d’autre profit que de donner aux Soviets l’occasion inespérée d’entrer en jeu. Par ailleurs, abandonner la partie serait également funeste. L’économie anglaise recevrait un coup dont elle ne pourrait se remettre dans l’état déjà précaire où elle se trouve ; le succès des Persans serait d’un terrible exemple pour les autres pays d’Orient détenteurs de pétrole. Les Américains s’en rendent bien compte, mais c’est eux à présent qui conseillent le « wait and see ». Le temps arrangera les choses.

 

L’Economie Britannique

En tout état de cause, malheureusement, l’affaire des pétroles persans pèsera sur l’avenir de l’Angleterre ; ces pétroles étaient à la base de l’indépendance économique anglaise. En mettant les choses au mieux, leur exploitation future imposera une charge très lourde sur la balance commerciale du Royaume-Uni. Or, cette balance après une courte amélioration est depuis trois mois plus déficitaire que jamais. Les exportations augmentent peu, les importations ont monté de 40% par suite de la hausse des matières premières. Un rationnement de l’essence aggraverait encore la situation. Voici les chiffres : depuis le 1er janvier, le déficit anglais est de 300 milliards de nos francs, dont cent pour le seul mois d’avril, et le programme de réarmement qui prévoit treize mille milliards de dépenses est à peine en train ; on peut calculer la charge supplémentaire s’il fallait payer l’essence en or ou en dollars. On comprend dans ces conditions que le parti Conservateur n’est pas pressé de reprendre le pouvoir. Il n’y a qu’une solution, c’est que l’Angleterre s’intègre à un espace économique aussi vaste que possible si elle ne veut, en désespoir de cause, devenir le cinquantième état des Etats-Unis.

 

Morrison en Allemagne

Le voyage à Bonn et à Vienne de M. Morrison répond à cette inquiétude. On a été surpris du changement de ton à l’égard du plan Schuman et de l’invitation adressée au chancelier Adenauer de se rendre à Londres. Dans sa réponse, d’ailleurs, le chancelier n’a pas manqué de faire remarquer à Morrison que l’intégration de l’industrie britannique au plan Schuman était aussi essentielle à l’Angleterre qu’aux partenaires européens. La force des choses l’emportera sur tous les calculs égoïstes.

 

Les Elections Françaises

Les élections françaises passionnent les étrangers plus que les Français. Les conjectures vont leur train. Chacun les formule selon ses préférences.

On s’accorde à compter sur le bon sens et d’équilibre qu’on reconnaît à la France sous son apparent désordre ; on rend hommage à la qualité, méconnue ici, de parlementaires de valeur – au Sénat surtout -. On s’attend à une très forte position du Centre droit, le mélange de radicalisme et de conservatisme qui par-delà nos frontières figure l’essence de la France.

Par ailleurs, l’étranger attache plus d’importance au rôle du parlement français que le Français qui y voit surtout un instrument pour faire aboutir ses revendications personnelles. En politique extérieure, le seul qui nous concerne, son rôle est à peu près nul depuis le dernier conflit. La guerre d’Indochine, le pacte atlantique, la participation à l’expédition de Corée entre autres, se sont faits sans le concours du parlement et même de l’opinion, on s’est incliné devant des nécessités faute d’avoir d’autre solution. Et cela vaut sans doute mieux. Les passions s’en seraient mêlé qui eussent tout gâché.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-05-19 – L’Europe et l’Asie

ORIGINAL-Criton-1951-05-19  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-05-19 – La Vie Internationale.

 

L’Europe et l’Asie

 

A défaut d’événement d’importance, c’est l’affaire Mac Arthur qui occupe le premier plan. Cette controverse dont les termes sont pourtant clairs a été faussée par les commentaires.

Mac Arthur est un militaire auquel les tergiversations et les scrupules diplomatiques des chefs d’Etat paraissent absurdes et nuisibles. Il est convaincu que l’adversaire communiste bluffe et qu’une action massive le dégonflerait, que la victoire acquise, le monde s’inclinerait devant la toute-puissance américaine. L’Etat-Major représenté par Marshall croit au contraire que le but des rouges est d’enliser les Etats Unis de plus en plus en Asie ; l’expérience prouve que dans ces vastes contrées, l’adversaire est indestructible ; les armes modernes y sont de peu de valeur, et qu’au demeurant, le moment de risquer une guerre totale n’est pas venu.

Comme nous le notions déjà la semaine passée, les esprits se calment en U.S.A., et la politique officielle reçoit chaque jour plus d’approbation.

 

L’Europe n’est pas Sacrifiée

Parmi les erreurs qu’a fait commettre l’attitude de Mac Arthur, la plus grave serait de croire qu’il s’agit d’opposer une politique, Europe d’abord, à une autre axée sur l’Asie et le Pacifique, erreur que commet M. Duverger dans « Le Monde », et contre laquelle Mac Arthur lui-même s’est pourtant levé. Il a précisé même qu’il était favorable à l’0envoi des troupes américaines en Europe, que les Etats-Unis étaient assez forts pour faire face en tous lieux, mais que c’était en Asie qu’un coup décisif pouvait être porté dès maintenant avec succès et à peu de frais. C’est en Asie que se joue le sort de l’Europe.

Le point faible de ces discussions publiques c’est qu’on n’en peut rien conclure faute de savoir quelles sont les forces et les intentions de l’adversaire alors que, sous couleur de liberté démocratique, le monde libre étale les siennes. Mac Arthur a contre lui de s’être trompé en novembre sur les plans des Chinois et d’avoir été pris par surprise. Cela enlève à ses convictions beaucoup de poids. Qui sait si les bolcheviks ne vont pas un de ces jours déclencher contre l’armée américaine l’arme bactériologique à laquelle ils font de périodiques allusions ?

 

Politique Anglaise

L’Angleterre et le Travaillisme jouent de guignon. Dans n’importe quel pays, il y a longtemps que le gouvernement serait balayé. Mac Arthur, et avec lui l’opinion américaine, a soulevé la question de Hong-Kong et la contrebande qui s’y concentre au profit de la machine de guerre chinoise. Conservateurs ou Travaillistes, personne ne veut renoncer à cette source de devises fortes et il y a pour cela l’habituel argument : Si ce n’était pas nous qui la faisions, cette contrebande, il se trouverait toujours quelqu’un pour s’en charger, autant en profiter nous-mêmes. Cela entretient quand même un certain malaise anglo-américain.

 

Pétroles Persans

Il n’y a jamais été douteux que l’affaire des pétroles persans s’arrangerait. A regarder de près les choses, elles ne font honneur à personne et l’ingérence de Moscou n’y change rien. Les Persans ont été honteusement exploités par la Compagnie anglaise qui, à coup de pots de vin, a joué des marionnettes de la politique iranienne. Les Compagnies américaines, jalouses d’être évincées de ce pétrole, ont dressé contre les Anglais tous les traquenards, et aujourd’hui encore, guettent la succession. Les extrémistes persans, de leur côté, ont soulevé les passions populaires contre l’étranger pour préserver leurs propres privilèges. Il est rassurant toutefois que les Soviets n’aient, jusqu’ici pas ouvertement profité des troubles.

En tout état de cause l’accord à intervenir enlèvera aux Anglais, sinon leur pétrole du moins un peu de leur indépendance économique. On sent d’ailleurs que Morrison, mieux instruit que Bevin de la véritable situation de l’Angleterre, est prêt à renverser la vapeur. Il va se rendre en Allemagne et à Washington pour s’informer et voir par quels moyens l’Angleterre sortirait avec honneur et profit de l’isolement dangereux où l’a plongé la politique nationaliste du cabinet. Il n’aura fait que préparer les voies, car il est impossible que les élections n’aient pas lieu vers l’automne.

 

En U.R.S.S.

Il serait bon que l’on répandît dans l’opinion française, à la veille de la consultation électorale, les derniers hauts faits de Staline. Nous ne reviendrons pas sur la destruction des onze mille isbas et la concentration progressive, dans des baraquements, de cent mille paysans condamnés à la condition d’ouvrier agricole à perpétuité dans le même kolkhoze. Un autre incident s’est produit à Moscou sans doute provoqué. Les Juifs réunis à l’occasion de leur fête religieuse ont manifesté et crié leur désir de rejoindre leur patrie. Une protestation publique à Moscou cela ne s’était pas vu depuis trente ans. Le ministre d’Israël affolé porta ses excuses au Kremlin. On lui répondit sèchement que le Sionisme n’est pas de mise en U.R.S.S. ; quelques jours après, le foyer juif qui avait été constitué aux confins du Turkestan et où les Israélites étaient jusqu’ici relégués a été dissous, les réfugiés expédiés en Sibérie, et la rafle a commencé dans toute la Russie où 3 millions de Juifs vivent encore. Beaucoup meurent en route et l’accès à la Palestine leur est interdit.

Enfin, comme chaque année en U.R.S.S. on décrète la baisse des prix en mars et on lance l’emprunt forcé en Mai ; 30 milliards de roubles cette fois et avec des lots de 25.000. Cela représente une retenue de quatre semaines de salaire dans les usines et l’on signale beaucoup de résistance ; ces bons ne sont pas négociables et ne sont qu’un impôt déguisé. Comme par ailleurs la baisse des prix n’a été en général que nominale et n’a été sensible qu’à l’intérieur des grandes collectivités industrielles, que le marché noir a plutôt monté, cette nouvelle ponction va abaisser encore le niveau de vie qui, comme l’ont prouvé de récentes études, est inférieur à celui de 1914. Il est hors de doute que l’U.R.S.S. traverse une crise intérieure dont il est difficile de mesurer la profondeur mais qui explique une relative modération en politique étrangère.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-05-12 – La Destinée Américaine

ORIGINAL-Criton-1951-05-12 pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-05-12 – La Vie Internationale.

 

La Destinée Américaine

 

On ne sait d’où viennent les rumeurs d’un prochain armistice en Corée. Soit que les Soviets changent de pédale dans la guerre des nerfs, soit qu’inquiets de l’encerclement et du réarmement intense organisé contre eux par les Etats-Unis, ils cherchent à ralentir le mouvement et à diviser sur la question de l’effort militaire les Européens déjà réticents, de leurs alliés d’outre atlantique ; soit que la Chine, plus épuisée qu’on ne le pensait par ses offensives à corps perdu, ne puisse plus prolonger la lutte sans un renfort considérable que lui refuse Moscou.

Toutes hypothèses plausibles, à moins que les bruits soient simplement une manœuvre politique de Washington pour enlever aux plans de Mac Arthur leur intérêt stratégique. Si en effet les Chinois cherchent la paix, la question du bombardement des bases de Mandchourie ne se poserait plus.

 

Le Fond du Problème

On a beaucoup épilogué sur la déposition Mac Arthur, mais il nous semble que Walter Lippmann a touché le fond du problème dans son article sur la « Question du destin américain ». Est-ce que le destin des Etats-Unis est un destin impérial, ou si l’on veut impérialiste, ou bien est-ce d’être le promoteur et le protecteur de la communauté atlantique et de la civilisation occidentale qu’elle représente ?

Cette alternative n’est pas nouvelle. Elle remonte au temps de la guerre d’Espagne en 1898, de la conquête de Cuba et des Philippines. Elle n’est pas davantage près d’être résolue. Les Etats-Unis seront-ils les maîtres d’un empire qu’ils gouverneront pour leur gloire, pour leur profit et celui de leurs vassaux, comme l’ont été jusqu’ici tous les empires, ou, rompant avec la tradition historique, seront-ils les premiers serviteurs d’une communauté de nations libres, grandes et petites dont ils garantiront l’intégrité, le développement et la prospérité ? La pensée de Mac Arthur serait, en faisant la guerre à la Chine rouge, de transformer le Pacifique en un lac américain, de restaurer Tchang-Kaï-Chek à la tête d’une Chine ouverte à l’expansion industrielle américaine et de maintenir le Japon allié, fidèle et soumis.

Ce vaste plan vaudrait selon Mac Arthur, le risque d’une troisième guerre, danger d’ailleurs assez minime à ses yeux. Il est significatif que dans ses discours, le proconsul ait si dédaigneusement parlé de l’O.N.U. et des Alliés, que Truman au contraire considère comme indispensables à la liberté et au salut même des Etats-Unis. Conflit fondamental de tendances, l’une nationaliste qui trouve toujours beaucoup d’appel parmi les masses, qui flatte leur orgueil et le sentiment de leur force, et une générosité, un respect religieux de la personne et de la liberté humaine qui sont aussi profondément américains.

Ajoutons, ce que Lippmann ne dit pas, que dans les consciences des peuples, comme des individus, il y a des accommodements avec le ciel que l’altruisme et l’intérêt bien compris ne sont pas toujours en conflit et que les Etats-Unis, les passions une fois apaisées, suivront une politique susceptible d’assurer à la fois leur expansion illimitée et une certaine liberté aux autres peuples. C’est d’ailleurs ce que Washington a réussi jusqu’ici.

Dans la mesure où les événements dont Moscou seul tient la clef, ne viendront pas changer les données du problème, le département d’Etat a gain de cause dans l’opinion. Si l’affaire Mac Arthur permet à Truman de maintenir une politique de fermeté et de « non apaisement », elle n’ira pas délibérément à provoquer une réaction fatale des Russes.

 

Tournant de la Politique Anglaise

La nouvelle orientation donnée par Morrison à la politique anglaise s’explicite rapidement. L’affaire Bevan achève de couper le Travaillisme, parti de gouvernement, des « Trade Unions ». Le syndicalisme tend à se désolidariser du pouvoir et à reprendre la lutte professionnelle.

Dans le domaine international, Morrison et Attlee ont reconnu la nécessité de resserrer les liens avec les Etats-Unis. La politique de Bevin favorable à Mao Tsé Tung est abandonnée. Londres a décrété l’embargo sur le caoutchouc à destination de la Chine et a nettement déclaré que la question de Formose ne pouvait être réglée qu’après la cessation de la guerre de Corée et le retour du pays à l’indépendance. A l’O.N.U. Londres soutiendra également les mesures coercitives à l’égard de Pékin.

 

Au Proche-Orient

Le plus important changement est sans doute l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’intégration de la Grèce et de la Turquie dans le pacte de l’Atlantique. Les Anglais jusqu’ici s’y étaient opposés voulant en Orient et en Méditerranée orientale à eux seuls la défense de ces régions qu’ils avaient d’ailleurs réussi à assurer seuls pendant la dernière guerre. Mais l’affaire des pétroles persans a été un signe d’alarme. L’appui américain est indispensable si Londres veut conserver son approvisionnement en carburant et maintenir son prestige en Moyen-Orient. Les Anglais ont fait mine d’employer la force s’il le faut pour défendre les droits de l’Anglo-Iranian-Company. Cette extrémité serait grave, car elle donnerait à l’U.R.S.S. le droit d’intervenir en Perse avec des forces militaires. Il est peu probable qu’on en vienne là, mais le conflit n’est pas réglé, il s’en faut.

 

Crise du Socialisme

Un point intéressant était récemment soulevé par le « Times ». Une crise de conscience du Socialisme serait en train de se faire jour : le Socialisme a-t-il eu raison de confondre la collectivité et l’Etat, et de donner à cet Etat tentaculaire tous les pouvoirs et surtout le pouvoir économique ?

Vieille controverse mais qui prend aujourd’hui plus d’acuité à la lumière des résultats. L’Etat n’a-t-il pas contribué à paralyser les initiatives, et surtout en prétendant libérer l’individu des féodalités, n’a-t-il pas constitué de ses propres mains des féodalités autrement redoutables pour la collectivité et qui échappent à tout contrôle ? Réflexions qui ne s’imposent pas seulement en Angleterre.

 

                                                                                            CRITON