Criton – 1951-06-30 – Vers l’Armistice en Corée

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Le Courrier d’Aix – 1951-06-30 – La Vie Internationale.

 

Vers l’Armistice en Corée

 

Le 22 juillet de l’an dernier, lorsque les Américains, après l’invasion de la Corée du Sud, résistaient dans le réduit de Fusan, nous écrivions ici que selon nos impressions, Staline se rendait compte qu’il avait commis une faute en lançant l’agression. Il semble aujourd’hui qu’il se dispose à liquider l’affaire. Le véritable enjeu était de savoir si une armée nombreuse, bien aguerrie, pourvue seulement d’armes légères, pouvait détruire une force numériquement faible, mais dotée d’armements perfectionnés. La preuve est faite que la puissance de feu, aidée de l’aviation, servie, par de bons techniciens, l’emporte sur les masses. C’est le seul enseignement positif que les Russes peuvent tirer de l’expérience : il n’y a rien à faire de décisif contre l’organisation américaine. A notre avis, l’appel de Malik pour un « cessez-le-feu » est la garantie que les Soviets ont renoncé à tenter la grande aventure.

 

Genèse du discours

Il semble que les Russes ont beaucoup hésité à ce qui est, qu’ils le veuillent ou non, un aveu de défaite. Il n’y a pas longtemps que Staline, lui-même dans une interview, prédisait aux Américains qu’ils seraient jetés à la mer. L’aurait-il dit s’il avait eu l’intention de demander l’armistice ?

Il n’est pas exagéré d’affirmer que le discours de Malik du 23 juin marque la fin d’une phase politique et tactique. Les Soviets vont adopter maintenant une attitude défensive, et essayer de diviser et d’endormir l’opinion en se faisant, avec actes à l’appui cette fois, les champions de la paix. Manœuvre dit-on, certainement, mais le fait demeure, l’agression a échoué et on l’avoue.

 

Perspectives

Il s’en faut bien entendu que l’affaire de Corée soit terminée. Un « cessez-le-feu » ne résout rien, pas même le problème militaire, car les Nations-Unies vont exiger des garanties et devront conserver des forces pour les appuyer. Toutes sortes de questions politiques vont surgir, et les Chinois en profiteront pour reconstituer leurs armées épuisées. On ne voit pas bien comment la Corée peut redevenir libre et unifiée si l’armée Nord-Coréenne n’est pas dissoute.

Comment les Nations-Unies pourront-elles rétablir un ordre politique dans le pays et déjouer de nouvelles intrigues ? L’avenir est plein de complications prévisibles.

 

La Réaction Américaine

Qu’en pense Washington ? Il est malaisé de le dire. Sentiment très mélangé sans doute. La guerre de Corée était meurtrière, et la fin sera un soulagement. Cependant, si victoire il y a, ce n’est pas le triomphe complet par lequel les Etats-Unis aiment conclure les défis qu’on leur porte, et si ce n’est qu’une trêve, la reprise des hostilités serait cruelle et mal supportée. Washington cependant ne peut se refuser à la paix si ses conditions essentielles sont acceptées, et tout porte à croire qu’elles le seront. Par ailleurs, ne faudrait-il pas demander des garanties qu’une poussée chinoise libérée au Nord, ne se portera pas vers le Sud, c’est-à-dire vers l’Indochine, la Birmanie et le Siam ?

 

Les Motifs de Moscou

Les motifs profonds de Moscou ne sont pas non plus très apparents. A-t-on voulu éviter une défaite chinoise complète ? A-t-on cédé à une pression de Mao Tsé Tung qui demandait la paix ou des armes que Moscou ne voulait pas fournir ? A-t-on voulu simplement enlever aux Américains un champ d’expériences militaires de haute valeur pour la tactique d’une autre guerre éventuelle ? Tout à la fois sans doute.

Par-dessus, il y a beaucoup d’indices que les Soviets traversent une crise. De leur propre aveu, les mécomptes dans l’ordre économique sont nombreux. La masse est inerte et sans élan, les mécontents sont légion et les satellites, épuisés et hostiles. Il suffit d’entendre ceux qui reviennent de Russie pour se rendre compte que le retard des Soviets en face de l’Occident ne fait que s’accroître. Si la misère s’est un peu atténuée cette année, et que pour la première fois le peuple mange à peu près à sa faim, les boutiques sont encore vides, les objets de consommation sont rares et de mauvaise qualité, le rendement du travail très médiocre, la bureaucratie écrasante. Tout y respire la peur et l’abattement. Ce n’est pas dans ces conditions qu’on entreprend la conquête du monde. Washington le sait, mais l’intérêt des Etats-Unis est de maintenir la crainte des Soviets pour soutenir à l’intérieur et en Europe l’effort de réarmement.

 

Les Pétroles Persans

L’affaire des pétroles persans est plus aigüe que jamais. Le lion britannique remue la queue et Londres, patient jusqu’ici, se prépare à une action plus vigoureuse, soutenue par l’opinion. Nous avons été très critiques à l’égard de la politique anglaise, mais ici nous partageons intégralement son point de vue. Il est regrettable que les Etats-Unis se soient montrés si réservés, et Paris si indifférent.

Si on laisse les Anglais capituler à Abadan, c’est le prestige de l’Occident tout entier qui s’effondre. L’audace de Téhéran appelle une solidarité sans réserve des grandes puissances – champions du droit –. On se trompe à Washington si l’on croit que du chaos iranien sortira une situation favorable aux entreprises américaines. La rébellion des Persans fera tache d’huile. L’Egypte attend son tour avec impatience. Le Canal de Suez, les concessions belges et anglaises vont pâtir.

Certes, les anglais ont profité des pétroles d’Abadan, mais que serait la Perse, si elle n’en avait profité également ? Il est inadmissible qu’on procède à une expropriation pure et simple d’entreprises qui ont exigé vingt ans d’efforts et de capitaux alors que l’Anglo-Iranian est disposé à réviser son contrat dûment accepté par la Perse, dans un sens plus libéral. Si l’on défend le droit, il faut le défendre partout et ne pas céder à la force, sinon l’exemple sera contagieux. Si je ne te crains pas, dit le proverbe, je me moque de toi.

 

                                                                                            CRITON