Criton – 1951-07-07 – Prévisions et Surprises

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Le Courrier d’Aix – 1951-07-07 – La Vie Internationale.

 

Prévisions et Surprises

 

Les préparatifs de l’armistice en Corée sont laborieux ; les négociations le seront plus encore. Mais l’intention d’aboutir est, de part et d’autre, certaine. Il ne s’agit pas d’une ruse de guerre des communistes. Moscou veut ralentir l’effort de réarmement des Alliés et déjà deux ministres anglais Stokes et Shinwall, parlent de réduire les programmes. Moscou veut surtout empêcher la conclusion du traité de paix avec le Japon dont la signature est prévue pour septembre, et faire échec aux projets de réarmement de l’Allemagne qui rencontrent toujours une opposition intérieure et extérieure.

Le but final – dont les Soviets n’ont jamais fait mystère – est la réunion d’une conférence des Cinq grands qui comprendrait la Chine de Mao Tsé Tung, ce qui offrirait un beau champ de propagande pacifiste et des chances de diviser les Occidentaux, là où la conférence du Palais Rose avait échoué.

 

Attitude Américaine

Le gouvernement Truman qui avait à justifier le renvoi de Mac Arthur et tenait à montrer que sa politique était la bonne, a fait preuve de tout l’empressement compatible avec la prudence. Il permet aux Sino-Coréens de sauver la face en cédant à des exigences de détail sur le lieu et le délai de la réunion d’armistice. Il a de plus à tenir compte de l’opinion de tous ceux de ses électeurs qui ont des fils en Corée.

A Washington, du reste, on ne négligera aucune occasion de gagner du temps, pourvu que le rythme du réarmement ne soit pas ralenti. Le point litigieux est la conscription. Adoptée par le Gouvernement et avalisée en principe par le Congrès, son application n’est pas encore décidée par les parlementaires.

Or, tout est là. A partir du jour où les Américains seront soumis au service militaire obligatoire automatiquement et sans exemptions, comme en Europe, la paix sera pratiquement assurée. Avant l’armistice en Corée, cette mesure était acquise. Avec la fin des hostilités, cela est malheureusement moins certain. Car c’est pour l’Américain un très gros sacrifice auquel l’opinion répugne, et devant lequel les parlementaires hésitent.

 

Aspect Economique

Autre problème délicat, l’état « d’urgence » auquel le pays est soumis depuis le 25 juin 1950 et qui comporte entre autres un ensemble de contrôles économiques et d’interventions étatiques dans la fixation des salaires et des prix, sans parler des nouveaux impôts. Cela est difficilement accepté en temps de paix dans un pays où la libre entreprise et la non-ingérence de l’Etat dans les affaires privées est un dogme.

La lutte sur ce point est d’autant plus vive que le spectre de l’inflation qu’agite le gouvernement Truman, ne paraît pas bien effrayant. On dit que les contrôles empêchent plutôt les prix de baisser que de monter. On l’a vu récemment avec la petite guerre des rabais dans les grands magasins. Le dernier budget échu au 30 juin montre un excédent de recettes de 3 milliards ½ de dollars, au contraire du précédent qui était en déficit. Le prochain s’équilibrera avec, au plus, une dizaine de milliards d’impôts nouveaux et ce sera l’année de pointe du réarmement. Les stocks de marchandises sont importants,  sauf d’automobiles particulières, et on ne manque de rien aux U.S.A. Certains sénateurs même hésitent à demander l’abolition des contrôles, de peur de favoriser l’importation du beurre qui ferait baisser les cours et nuirait aux bénéfices des fermiers. Le dilemme des canons et du beurre est donc résolu.

Par ailleurs, les prix de la plupart des produits de base ont baissé dans des proportions considérables depuis mars. Sauf le soufre, le cuivre et la ferraille parmi les articles d’importance, la pénurie de matières premières est un mythe. La preuve est faite, contrairement aux prévisions des économistes, que dans un monde d’économie libre et d’initiative privée doté d’une armature financière à toute épreuve, il n’y a pas de disette qui dure. Il faut plutôt craindre que l’empressement fiévreux des producteurs ne crée une situation inverse et un excédent qui n’est pas sans péril.

 

Le Conflit Anglo-Persan

Le conflit des pétroles persans qu’on voyait déjà résolu a retrouvé toute son acuité. Anglais et Iraniens jouent serré. Les Anglais veulent arrêter les raffineries, fermer les puits, et évacuer leur personnel pour mettre les Persans au pied du mur. Ceux-ci acceptent le défi et cherchent un personnel de remplacement ; la lutte sera longue, et c’est sa durée même qui imposera un compromis dont nous n’avons jamais douté.

 

L’Internationale Socialiste

L’internationale socialiste est reconstituée à Francfort ; elle en avait besoin. Les partis socialistes des différents pays étaient en parfait désaccord entre eux et ont fini par représenter le plus étroit nationalisme, apanage autrefois des partis de droite qui sont aujourd’hui favorables aux groupements internationaux. Ce sont les britanniques qui tiennent le drapeau de cette nouvelle internationale, en la personne de Morgan Phillips, élu président.

Après des débats académiques sur  des généralités pour masquer les désaccords, on s’est entendu sans peine contre le communisme et le capitalisme, naturellement. Le contact avec les réalités du devoir, comme l’on dit, a modifié de façon significative l’atmosphère et le programme de cette nouvelle confédération politique.

D’abord, il n’est plus question de lutte des classes ; le Marxisme n’est plus un dogme, mais une des références du parti : enfin, la nationalisation des moyens de production n’est plus essentielle, mais un moyen parmi d’autres d’assurer le contrôle démocratique sur l’économie et une planification dont les limites ne sont pas rigides puisque la part reste faite au secteur privé. On voit que ce néo-socialisme est uniquement réformiste et plus du tout doctrinaire. Cette attitude ne manquera pas d’influencer les partis qui auront, comme en France, à se prononcer sur la participation au gouvernement.

Mais ce qui a confondu les congressistes, c’est que le thème essentiel de Morgan Phillips a été le réarmement. Il a été aussi loin que le plus militariste des politiciens pouvait le souhaiter. Et cela n’a pas été sans murmures du côté de chez Schumacher et de ne pas mal d’autres. Loin de notre pensée de blâmer l’orateur travailliste, mais l’internationale socialiste reconstituée sur le thème du réarmement et de la défense militaire, il faut avouer que ce n’est pas banal. Les mânes des grands ancêtres ont dû frémir.

 

                                                                                  CRITON