Criton – 1951-12-15 – L’Europe commence

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-15 – La Vie Internationale.

 

L’Europe Commence

 

Le vote du Parlement français pour la ratification du Plan Schuman était attendu dans le monde comme une épreuve nationale et internationale ; il dépassait par sa signification les controverses entre partisans et adversaires du Plan dans l’ordre technique. C’était une épreuve morale. On pouvait s’opposer au Plan pour des motifs pratiques, on ne le pouvait pas pour des raisons de haute politique. L’approbation du Parlement français a fait la preuve d’une profonde sagesse. Même les critiques souvent justes ont servi à montrer à l’opinion mondiale que c’était un sacrifice difficile. Et cela aussi n’était pas inopportun.

 

La Portée du Plan Schuman

Les modalités du Plan et leur signification ont été magistralement étudiées dans un article de M. Reuter dans la «Revue de Sciences Politiques » auquel nous renvoyons nos lecteurs curieux d’une appréciation objective.

Le Plan ne préjuge ni des conjonctures économiques ni des tendances politiques de l’avenir. Il est assez souple, et disons-le, assez complexe pour s’adapter à toutes. Il nous semble même qu’il ne changera pas grand-chose à l’ordre naturel qui se serait établi sans lui dans le domaine industriel et commercial.

C’est surtout le symbole et l’expression d’une volonté d’agir dans un esprit de collaboration européenne. Cette volonté connaîtra bien des vicissitudes. Elle ne pourra plus désormais être méconnue, puisqu’elle sera assortie d’institutions et d’organismes. Comme l’O.N.U., ses échecs ne l’empêcheront pas d’exister. A ce titre, elle sera plus efficace par ce qu’elle empêchera de se faire que parce qu’elle fera effectivement.

En outre, l’application du plan Schuman servira à promouvoir d’autres organisations européennes. Celle qui s’annonce la plus difficile est celle de l’armée européenne, c’est-à-dire d’une armée dénationalisée. L’opinion est plus sensible à cet égard qu’au projet de communauté charbon-acier. Mais l’élan donné forcera les résistances et la formation morale de l’Europe, sinon sa réalisation effective a pris un départ concret. Le reste suivra.

 

Signification du vote

Cette première ébauche d’une communauté européenne a une signification historique. Elle s’est faite sous l’égide des Etats-Unis. Elle marque la fin de l’influence anglaise sur la politique du continent qui tend depuis deux siècles à le diviser en factions rivales d’égale puissance, et à mettre à l’occasion celle de la Grande-Bretagne dans la balance pour rétablir l’équilibre rompu. C’est ce qui explique que les Travaillistes au pouvoir se sont employés à faire échouer le Plan et que M. Churchill n’a pas hésité à se désavouer lui-même, après avoir été dans l’opposition un partisan chaleureux de l’idée européenne en prenant position, une fois redevenu premier ministre, contre toute communauté qui associerait entre eux les états du continent.

Le plan Churchill n’est que trop clair. L’échec du plan Schuman lui aurait permis au cours de son prochain voyage à Washington de montrer aux Américains que l’Europe n’ayant, à cause de ses rivalités, aucune chance d’exister, le seul point d’appui en Europe était pour les Etats-Unis, l’Angleterre. Financièrement, économiquement et militairement elle était le seul allié sûr et digne d’être consolidé et appuyé. Stratégiquement, les îles britanniques et la Chaîne de ses bases suffisaient à assurer une défense efficace du monde libre, sans les risques que comporte une défense de l’Europe continentale sur le continent même.

Cette économie d’argent, d’hommes et de risques politiques était susceptible de plaire à beaucoup d’Américains qui répugnent aux engagements trop précis et aux aventures coûteuses. Eisenhower et Truman étaient fermement pour la défense de l’Europe. Mais leurs adversaires sont nombreux et puissants. Un échec du plan Schuman aurait donné à ceux-là un argument qui, peut-être, eût été décisif. Car le résultat des élections présidentielles aux Etats-Unis pouvait en être influencé.

 

Les Relations Américano-Soviétiques

Il semble désormais probable que M. Kennan sera nommé ambassadeur des Etats-Unis à Moscou. Cet expert remarquable des affaires Russes, ancien attaché d’ambassade auprès du Kremlin s’est fait remarquer par ses articles dans « Foreign Affairs ». Il a une connaissance étendue du russe, des Russes et de leur régime. Comme sa désignation était très controversée aux Etats-Unis, les Soviets avaient d’abord fait savoir par de virulents articles de presse qu’il ne serait pas « persona grata ». Puis devant l’inévitable, ils se sont déjugés. Ils ne pardonnent pas à Kennan sa clairvoyance :

Dans son article d’Avril 1951, il montre que la révolution soviétique est entrée dans une seconde phase. La génération d’hommes qui l’a faite est aujourd’hui ou incrustée dans le pouvoir ou supprimée, ou désabusée. La génération qui monte a perdu l’élan. Elle sent que les promesses  du bolchévisme n’ont rien apporté au peuple de l’abondance et de la liberté qu’elles faisaient prévoir. Elle devient passive et indifférente. Entre une autorité dont les idées n’évoluent pas et un monde extérieur qui se transforme, il existe une barrière chaque jour plus épaisse. Et les masses le sentent. L’expansion industrielle américaine, le développement du bien-être, l’atténuation progressive des inégalités sociales est infiniment plus rapide qu’en U.R.S.S. et cela ne manque pas d’agir. L’impérialisme soviétique s’en ressent. On sent que ses possibilités de conquête pacifique ou militaire s’amenuisent.

Et M. Churchill lui-même reconnaît dans son récent et retentissant discours aux Communes que les risques de guerre sont moins pressants qu’en 1948, au moment du blocus de Berlin. Tandis qu’Attlee travailliste était intransigeant sur la réalisation du programme de réarmement, c’est Churchill le Conservateur, rejoignant Bevan et l’aile gauche du Labour, qui en propose la réduction.

 

Cela aussi est un tournant historique. Si l’opinion mondiale en a été surprise, nos lecteurs du moins ne le seront pas. Une observation attentive de ce qui se passe derrière le rideau de fer devait logiquement aboutir à cette conclusion.

 

Iran et Egypte

Les affaires d’Egypte et d’Iran sont toujours dans la phase de paroxysme. Cela ne veut pas dire qu’elles n’évoluent pas.

A Téhéran, on voit s’agiter contre Mossadegh et l’opposition de ceux qui sont favorables à une entente avec l’Occident et celle des partisans procommunistes du parti Tudeh. Mossadegh espère que la menace d’un coup de force communiste va obliger les Américains à sortir leur carnet de chèques pour sauver l’Etat Persan de la banqueroute. Les Anglais n’espèrent plus que la chute de Mossadegh ramènera au pouvoir leurs partisans. Ils se résigneront à une solution que la banque internationale américaine de reconstruction est en train de préparer.

Au Caire, Nahas Pacha commence à s’inquiéter des violences de la passion populaire qu’il a déchainée et de la tiédeur à la cause égyptienne des autres états arabes. Il semble que derrière l’échange acerbe de notes officielles, de livre blanc et de répliques égyptiennes, des conversations secrètes s’ébauchent. Là encore l’incidence du facteur soviétique et de sa force éventuelle influera sur les résistances orientales.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-12-08 – La Première Pierre

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-08 – La Vie Internationale.

 

La Première Pierre

 

L’événement le plus significatif de la semaine ne figure pas dans les gros titres : ce sont les conversations entre Charles Wilson, le maître de la mobilisation industrielle aux U.S.A. et le président Truman. Ils ont décidé que le réarmement américain ne serait pas poussé à la cadence prévue, d’abord parce que les réalisations à ce jour étaient en fait très en retard sur les plans établis, ensuite parce qu’il serait dangereux de troubler l’économie civile par des restrictions de production.

Au lieu de forcer la fabrication d’armes, on veillera à préparer l’industrie pour que tout soit au point pour que, le cas échéant, la mobilisation totale puisse se faire en un temps minimum. Ces résolutions n’ont d’ailleurs pas été rendues publiques d’une façon claire ; elles se devinent plutôt qu’elles ne sont exprimées, parce qu’il ne faudrait pas que les peuples en tirent la conclusion qu’une guerre n’est pas à craindre dans le proche avenir et que l’effort entrepris peut être relâché.

En réalité, la tournure prise par les négociations en Corée, et sans doute les renseignements fournis par les services secrets, confirment l’impression que l’U.R.S.S. ne courra pas dans un avenir proche la grande aventure. A quoi bon, dès lors fabriquer en hâte un matériel de guerre qui serait démodé quand on devrait s’en servir ? Ce qui importe plutôt actuellement, c’est de donner aux peuples de la communauté atlantique les moyens d’élever leur niveau de vie et de les soustraire aux tentations du communisme. C’est ce qui explique que, grâce aux dépenses à effectuer par les Américains en Europe pour des travaux d’infrastructure et par divers autres expédients, la France, l’Angleterre et l’Italie recevront les sommes nécessaires pour surmonter la crise économique qui les menaçait récemment – tout au moins pour les mois qui viennent. Les Dollars refusés par le Congrès se retrouveront sous d’autres rubriques. Pour l’économie américaine, le réarmement servira de régulateur et non de perturbateur.

D’ailleurs, contrairement à ce que prévoyaient les économistes et même les hommes d’affaires, le réarmement non seulement n’a pas causé jusqu’ici de pénurie dans le secteur civil mais au contraire, la mévente oblige les distributeurs à baisser leurs prix. Sait-on que jusqu’ici, à peine 1,8% de l’acier produit sert à la fabrication d’armes ? Le réarmement apparait comme un consommateur d’épargne en formation et une énorme dépense stérile plutôt qu’il n’accapare les moyens de production. C’est donc l’aspect financier qui retient l’attention, source d’inflation sans contrepartie, il devra être ajusté aux besoins civils, de façon à éviter la pénurie, mais aussi bien la surproduction dans ce secteur.

 

Adenauer à Londres

Le chancelier Adenauer est à Londres dans l’espoir de sonder les intentions du gouvernement Churchill. Si la présence du premier ministre allemand a laissé le public Français indifférent, la population londonienne a été plutôt hostile. Le chancelier voudrait savoir ce que ferait l’Angleterre si la France, l’Allemagne et l’Italie formaient un bloc économique et militaire et quels moyens de lutte emploieraient les Britanniques contre cette nouvelle alliance continentale. Churchill compte beaucoup sur son voyage à Washington, non pour modifier la ligne politique du président Truman, mais pour supputer les chances d’un changement d’administration aux Etats-Unis l’an prochain. Il espère qu’un président républicain, comme Taft, abandonnerait la politique d’appui continental pour la stratégie des bases périphériques, autrement dit, qu’il laisserait à leur sort la France, l’Allemagne et l’Italie pour défendre et soutenir la Grande-Bretagne.

Nous avons le sentiment, en effet, qu’en 1952, un changement d’administration est probable et que la réélection de Truman perd des chances. Mais celles de Taft n’augmentent pas pour cela. Un changement d’administration souhaité par le pays, ne signifie pas nécessairement un changement de politique encore moins de stratégie, surtout en cas d’élection du général Eisenhower qui ne s’est pas prononcé.

 

La Ratification du Plan Schuman

En attendant, le plan Schuman va passer du royaume des dossiers dans celui de la réalité. Son approbation par le parlement français suffit à en assurer la mise en vigueur. Deux années de transition seront nécessaires pour lui donner réellement vie.

Le plan avait, en France comme ailleurs, fort peu de partisans. Il a fallu l’opposition des communistes, pour qui toute entente européenne est un défi à l’hégémonie de Moscou, et celle de certains groupements industriels (ce sont aujourd’hui les mieux placés, qui voient dans le plan un frein à leur expansion) pour former par contraste une majorité favorable.

Tel qu’il est conçu, d’ailleurs, le plan Schuman est plutôt un symbole qu’une dictature internationale dans l’ordre économique. Il est à parier qu’il ne changera pas grand-chose à l’état de fait qui règnerait sans lui, mais ce symbole a une grande signification. C’est le premier pas vers la réconciliation des membres de ce continent, quarante ans après l’échec de la première tentative de Caillaux à la suite du coup d’Agadir, après deux sanglantes et inutiles épreuves, à la faveur du péril soviétique sans doute, mais aussi grâce à l’appui d’un certain bon sens populaire diffus parmi les nations en cause.

 

Le Coup d’Etat Syrien

Le coup d’état en Syrie fait presque partie des rites. L’armée, représentée par l’ambitieux colonel Chichakli a repris le pouvoir accordé aux civils et dont ceux-ci s’avisaient d’user sans permission. Il n’est pas sans relation naturellement avec la politique extérieure, et l’accueil maussade du Caire est l’indice d’une déception. La cause égyptienne ne gagne pas de terrain en Orient. Par ailleurs, le gouvernement qui a déchaîné les passions populaires commence à s’alarmer des désordres : l’affaire du Canal pourrait bien tourner autrement que ne l’espérait Nahas Pacha.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1951-12-01 – Inflation de Discours

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-01 – La Vie Internationale.

 

Inflation de discours

 

Pour mieux dissimuler ses buts, la politique soviétique joue simultanément des deux armes : l’apaisement et la guerre froide. La confusion mentale, (aucun terme n’est trop fort) qui règne présentement dans les démocraties fait le succès de cette politique : la peur de la guerre et l’appréhension des désordres économiques qu’amènerait un retour à la paix, se conjuguent. Il faudrait se pénétrer de l’idée que si la guerre n’est pas possible dans le proche avenir, la paix l’est encore moins. Mais pour que les démocraties puissent sortir de cet état d’infériorité et reprennent l’initiative, il faudrait qu’elles aient l’audace de penser que quoiqu’elles fassent, les Soviets ne feront pas la guerre.

 

La Crise derrière le Rideau de Fer

En effet, si la crise des démocraties, Angleterre mise à part, tient beaucoup plus à l’aboulie des dirigeants qu’à des difficultés réelles, la crise du monde soviétique, elle, est réelle.

L’affaire Slansky en Tchécoslovaquie, montre que, les maîtres du Kremlin ne pouvant plus compter sur personne, décapitent un à un tous ceux qu’ils avaient installés au pouvoir et que le moment est venu où les candidats se dérobent ; même en Russie, le parti bolchévik se dépeuple. Le nombre des Komsomols diminue de façon accélérée. Personne ne veut avoir un rôle privilégié qui l’expose à la haine de ses semblables et à une disgrâce fatale et rapide. Le nombre des hommes restés en place depuis leur nomination est infime, surtout dans les emplois élevés. Cette fuite devant les responsabilités s’est accentuée, depuis que la crise de production a atteint peu à peu toutes les branches de l’économie et qu’on a dû renoncer à des plans étendus. Les normes n’étant jamais atteintes et les moyens de coercition épuisés, les chefs responsables sont exposés au blâme des bureaucrates avec les conséquences qu’on sait.

 

L’Armistice en Corée

L’armistice en Corée n’est pas signé – Washington a raison de le rappeler à l’opinion –, seule la ligne de cessez-le-feu est arrêtée. Ce que l’on voudrait voir, c’est les Soviétiques accepter le contrôle de la trêve. Ce serait un événement sans précédent qu’une commission où figureraient des occidentaux circulant librement en territoire rouge.

Nous ne croirons à l’armistice que le jour où cette information nous parviendra. L’hypothèse demeure, jusqu’à l’expiration du terme des trente jours que les Soviets, après avoir endormi l’opinion, rejettent sur les Etats-Unis, la responsabilité d’un échec ; l’Armistice était fait, la ligne de démarcation établie, et les Américains reprennent le combat et si ce combat impliquait l’emploi d’armes atomiques quel succès de propagande !

Il se peut, cependant, que les Chinois veuillent préserver leurs centres industriels, mais ce ne sera pas pour cela le signe de la fin des hostilités en Asie, la seule région au monde où les Soviets peuvent impunément mener la guerre.

 

Conférences

Il faut plaindre les chroniqueurs qui ont à suivre aujourd’hui les palabres simultanées de Paris, de Strasbourg et de Rome ; le pire n’est pas de les suivre, c’est de confronter les opinions de ceux qui le font. Autant de têtes, autant d’avis. La confusion des commentateurs reflète et dépasse celle des acteurs. Où en est-on ?

 

La Question Allemande

La question allemande a-t-elle progressé depuis la visite d’Adenauer à Paris ? Celui-ci le dit, d’autres l’espèrent, certains n’en sont pas sûrs.

Ce qui est réglé, c’est qu’il n’y aura pas d’accord des trois Puissances avec Moscou sans accord avec Bonn et qu’inversement, Bonn ne négociera pas avec les représentants de Moscou, en l’espèce, Grotewohl et Peck, sans le consentement des Trois Grands.

Cela implique l’intégration de l’Allemagne occidentale dans le camp diplomatique des pays libres. D’autre part, la frontière Oder-Neisse n’est pas reconnue par les Alliés. Enfin, le plan Schuman et le plan Pleven d’armée européenne, acceptés par les deux camps font partie intégrante de l’accord et en conditionnent la signature.

Voilà le cadre de l’accord auquel s’ajoutent les conventions déjà établies par les trois hauts commissaires : souveraineté diplomatique de l’Allemagne, égalité commerciale, indépendance juridique. Que reste-t-il à régler ?

1° La question de l’arbitrage en cas de désaccord dans l’application des conventions ;

2° La question de la participation financière de l’Allemagne à l’entretien de ce qui s’appelle dorénavant les Troupes alliées de sécurité ;

3° Et c’est là le plus sérieux problème, le contrôle de l’industrie allemande sera-t-il aboli et l’Allemagne autorisée à fabriquer des armements lourds ? ;

4° Un point reste obscur, s’est-on mis d’accord sur le droit des Alliés d’intervenir en Allemagne avec ou sans le consentement des chefs de la République fédérale, au cas où celle-ci serait menacée par un putsch de gauche ou de droite ?

On voit tout ce qui reste à décider. Et par ailleurs, après les violences de Schumacher et la confusion politique au parlement français, on se demande si les accords trouveront des députés pour les valider.

 

Rome et Strasbourg

A Rome et à Strasbourg, on a surtout décidé de continuer à discuter. En gros, on a vu l’accord Schuman-Eisenhower appuyé par les Allemands et les Italiens pour créer l’armée européenne et même une Europe unifiée. A ce fort courant, s’oppose comme toujours l’Angleterre et grâce à elle, le Benelux et les Scandinaves. M. Churchill, comme il était apparent dès son retour, fait exactement la même politique que les Travaillistes, à cela près que pour ne pas compromettre ses chances auprès des Américains, il promet son appui moral aux plans Schuman et Pleven et une collaboration éventuelle et conditionnelle en cas de réalisation.

Churchill compte-t-il sur un succès républicain aux prochaines élections en Amérique ? Eisenhower et Truman sont fermement pour l’Union européenne et l’armée continentale unifiée. Mais, non seulement les Taft sont contre et préfèrent limiter les engagements américains à la périphérie de l’orbite soviétique à l’Angleterre, à l’Afrique du Nord, aux îles de la Méditerranée, aux postes avancés arabes et pakistanais, mais il semble que le Pentagone et Bradley lui-même inclinent dans ce sens et Jessup l’a exprimé nettement à son tour.

Conservateur ou Travailliste, l’Angleterre s’opposera à toute entente européenne directement ou indirectement. Mais si les Européens sont décidés, et que les américains les appuient, elle est impuissante à l’empêcher. Le fait nouveau est là.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-11-24 – Un Temps de Réflexion

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-24 – La Vie Internationale.

 

Un Temps de Réflexion

 

Les pourparlers d’armistice en Corée dont on était las de commenter les ruptures et les reprises sont brusquement sur le point d’aboutir. Lorsqu’en juin dernier, Gromyko avait mis la négociation en mouvement, nous pensions que ce n’était pas comme à l’ordinaire une manœuvre, mais un plan arrêté pour mettre un terme ou du moins une trêve aux hostilités ; entre temps, l’impression avait flotté ; on revivait ces longues séries d’escarmouches qui entretiennent la guerre des nerfs.

 

L’Armistice en Corée

Qu’est-ce qui peut avoir déterminé les Soviets et les Sino-Coréens ? Peut-être ont-ils su que cet hiver, saison propice aux actions aériennes, les Américains allaient prendre les grands moyens pour briser leur résistance ? L’emploi d’armes atomiques tactiques résultant des expériences de Las Vegas allait-il changer la nature du combat ? Autant d’hypothèses. D’ailleurs, il ne faut pas anticiper, et la bataille continue. Les Communistes n’ont encore accepté que l’arrêt des hostilités sur la ligne de bataille actuelle. Reste à savoir s’ils sont prêts à échanger les prisonniers et à faciliter le contrôle des arrières destiné à assurer la sincérité de la trêve ? Rien n’est encore certain.

 

Le Massacre des Prisonniers

Est-ce à dessein que les Américains ont laissé publier le rapport du colonel Hanley sur le massacre présumé de 6.000 prisonniers des forces de l’O.N.U. par les Sino-Coréens ? Il est difficile de croire que le Colonel a agi sans ordre. Les faits sont d’ailleurs confirmés par le général Ridgway et doivent s’accommoder de preuves. On pense qu’en faisant coïncider cette révélation cruelle aux familles américaines avec l’exigence d’un délai de trente jours donné aux Sino-Coréens pour conclure l’armistice, les Etats-Unis se donnent droit, en cas d’échec, de ne reculer devant aucun moyen pour vaincre un ennemi aussi barbare. Conclure que la guerre coréenne est, ou bien sur le point de finir, ou que la Chine de Mao Tsé Tung devra subir un dur assaut.

 

Les Pétroles Persans

Les deux affaires du Moyen-Orient, celle d’Egypte et celle de Perse semblent, malgré les derniers sanglants incidents d’Ismaïlia, prendre un cours plus modéré. Le Dr Mossadegh est rentré d’Amérique sans y avoir trouvé d’appui moral ou financier. Il n’a pas réussi à diviser l’Angleterre et les Etats-Unis sur la question des pétroles. La politique des deux pays était pourtant bien différente : Washington souhaitait un compromis avec Mossadegh, tandis que Londres attendait sa chute, pour reprendre avec son successeur présumé, l’ancien premier Ghavam Sultaneh, des négociations plus prometteuses.

Les Américains craignent que la démission de Mossadegh ne permette au parti prosoviétique Tudeh de faire un coup de force, et que les Russes n’entrent en jeu. De plus, ils se désintéressent d’autant plus volontiers des pétroles persans que les compagnies américaines ont réussi en moins de temps qu’on ne pouvait l’imaginer à compenser la perte de ces gisements par une production record de leurs puits d’Arabie.

Les Anglais, eux, ne veulent pas d’un accord qui les obligerait à régler en grande partie le pétrole persan en dollars. Sans doute, un retour à Abadan des techniciens britanniques est hors de question. Mais par le jeu de l’indemnité à payer à la Compagnie Anglo-Iranian expropriée, ils peuvent s’assurer un approvisionnement qui ne chargerait pas leur balance commerciale. La querelle actuelle se joue en fait sur cette seule question.

 

Suez et l’Egypte

Il faudra quelques temps au gouvernement égyptien pour sauver la face. Nahas pacha a été très déçu de ne pas rencontrer l’appui sans réserve des pays arabes. Ceux-ci craignent surtout de rester en tête à tête avec Israël, et ne souhaitent pas, si cela était concevable, que les Anglais et les Américains se désintéressent de Suez et du Proche-Orient. Ils savent qu’ils ne peuvent compter sur leurs propres forces pour arrêter l’expansion juive, et la présence anglaise plus encore que l’américaine est nécessaire pour conserver l’équilibre de cette partie du monde. Même l’émir Talal de Jordanie qu’on disait hostile aux Britanniques, demeure réservé devant l’attitude de l’Egypte. Laissons à celle-ci le temps d’éprouver cet isolement.

 

La Visite du Chancelier Adenauer

  1. Adenauer est venu à Paris, mais jusqu’ici les pourparlers n’ont pas préparé de conclusions décisives. Les points en litige qui comprennent le pool charbon-acier, l’armée européenne avec participation allemande, la substitution d’un accord contractuel au statut d’occupation sont trop complexes pour être traités ici. Mais le fond du problème est simple. La République de Bonn est placée devant ce dilemme, ou bien s’engager à fond dans le bloc atlantique et renoncer pour un temps indéterminé à l’unification allemande, ou bien laisser ouverte la possibilité de cette unification en différant constamment l’accord.

Le choix est évidemment grave. Les Allemands de l’Ouest et le Bundestag penchent vers l’expectative, et Adenauer ne peut compter que sur de grosses concessions des Alliés pour ramener la balance dans l’autre sens.

 

L’Election à la Maison Blanche

L’élection présidentielle aux Etats-Unis, bien qu’éloignée de près d’un an encore, est déjà très débattue.

Il y a d’un côté le mystère Truman-Eisenhower. Le Général sera-t-il ou non candidat ; sera-t-il dans ce cas Républicain, ou Démocrate ou sans parti ? Truman s’effacerait-il devant lui comme il l’a promis en 45. Côté Républicain, 3 candidats : Eisenhower, s’il y consent, sinon, Warren qui représente la nuance Dewey acquise à la politique partisane et enfin le sénateur Taft, l’ex-isolationniste, celui qui préférait la victoire d’Hitler à l’intervention américaine en Europe.

Taft vient de publier un petit livre pour faire oublier ses opinions passées et préciser sa politique de demain. L’opposition n’est plus aujourd’hui entre isolationnisme et interventionnisme, mais entre nationalisme et internationalisme. Taft reconnaît que l’isolationnisme est mort à l’âge atomique où l’on vole plus vite que le son. Il aurait pu ajouter où il n’y a plus la France écrasée, l’Angleterre pour recevoir les coups, et enfin la Russie pour épuiser l’adversaire.

L’isolationnisme est mort le jour où les Etats-Unis directement menacés ont avant tout à compter sur eux-mêmes. Mais il n’entend pas pour autant que les Etats-Unis, rompant avec leur politique traditionnelle, prennent à l’égard des pays du continent européen des engagements préalables liant automatiquement le sort de l’Amérique au leur. Autrement dit, si l’Allemagne et la France sont envahies nous verrons ce qu’il convient de faire bien que nous ayons averti l’U.R.S.S. préalablement qu’une telle attaque serait un casus belli.

Taft, d’autre part, veut bien aider l’Europe militairement, lui donner les moyens de jouer son rôle dans la défense des Etats-Unis, mais sans se mêler pour le moins de ses affaires économiques ou politiques. Pas de crédits possibles pour renflouer les finances européennes et Taft a fait de son mieux pour les rogner. L’Europe on le sait, est un « panier de crabes ». Oui, des crabes que l’ogre généralement dévore pendant qu’on s’apprête, tranquillement, à l’assommer.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-11-17 – Rien de Changé

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-17 – La Vie Internationale.

 

Rien de Changé

 

Vichinsky a donné à notre précédent article une confirmation que nous aurions souhaitée moins éclatante. Moscou semble avoir hésité au cours de ces derniers mois entre une tactique dilatoire et la continuation pure et simple de la guerre froide. A l’assemblée des Nations-Unies, l’occasion semblait tentante d’amorcer des pourparlers, de les pousser assez loin pour désorganiser les plans de défense atlantique, et déclencher une crise économique et, l’effet obtenu, de rompre à nouveau sous un quelconque prétexte. C’eût été, à nos yeux d’occidentaux, beaucoup plus habile ; au contraire, la lourde ironie de Vichinsky a profondément révolté l’opinion. On ne plaisante pas avec la paix du monde. Et l’homme de la rue, fut-il neutraliste ou sympathisant, en a ressenti le coup. Vichinsky aurait voulu faire le jeu des Américains qu’il ne s’y serait pas pris autrement, car les mines attristées après le fameux discours n’étaient peut-être que de circonstance … Enfin, le fait est là. La guerre sous toutes ses formes continue.

 

Réactions au Discours Vichinsky

Les réactions sont très nuancées. A Paris, on souhaitait sincèrement un nouveau dialogue. Pour relever le moral assez médiocre des Français, éviter ou ajourner un effort de réarmement avec tout ce qu’il comporte de difficultés financières et de servitudes morales, desserrer la pression américaine, et surtout éloigner le spectre d’une nouvelle Wehrmacht, au moins pour l’immédiat.

 

Les Projets Anglais

A Londres, le discours Vichinsky n’a pas été pris aussi gravement qu’à Washington. On ne le tient pas pour définitif. L’exposé de M. Eden, très modéré, a bien fait entendre que le gouvernement conservateur ne changerait rien à ses plans pour obtenir des Soviets une explication satisfaisante. On tient à laisser, coûte que coûte, la voie ouverte à une démarche spectaculaire de Churchill à Moscou. Le vieux leader a confiance dans la connaissance qu’il a acquise de l’âme russe au cours de ses entrevues avec Staline pour trouver des arguments décisifs. A lire ses mémoires, on se demande si, après en avoir perdu un bon nombre, il n’a pas encore conservé quelques illusions sur les bolcheviks, à moins que ce ne soit sur son propre pouvoir.

Il est certain qu’il tentera quelque chose pour tenir ses promesses aux électeurs anglais, choisira l’heure où le succès lui semblera possible qui n’est évidemment pas très proche.

Auparavant Churchill ira s’entretenir avec Truman, avec plusieurs de ses ministres pour reconstituer l’alliance anglo-américaine très relâchée depuis la mort de Bevin, et renouer l’étroite collaboration du temps de guerre. Il nous semble que Churchill a aussi quelques illusions là-dessus. Il n’est pas sûr qu’il retrouve la même chaleur et la même communauté de vues qu’il avait réussi à entretenir aux heures tragiques.

L’opinion américaine, des dirigeants au simple citoyen, n’a plus sur la valeur de l’alliance britannique la confiance d’autrefois. Les difficultés de l’Angleterre sont d’une telle ampleur et exigeraient aux Etats-Unis de tels sacrifices, si l’on voulait les résoudre, qu’on s’en tiendra au minimum pour garder un allié indispensable dans le plan de défense, lui conserver la « tête hors de l’eau » comme l’on dit là-bas. Mais de là à une égalité dans le « partnership », une direction conjointe et un partage de responsabilités, il y a loin, d’autant qu’un retour au pouvoir des Travaillistes n’est pas une éventualité à exclure dans l’état de division de l’électorat. Les Américains aiment les placements rentables. Dans le cas anglais, l’investissement serait énorme, et le dividende infime.

 

La Crise du Dollar

Le retour au pouvoir de Churchill coïncidant avec une pénurie de Dollars plus aigüe qu’en 1947 a accusé la rivalité des gouvernements aux abois. Churchill va-t-il obtenir la grosse part du gâteau déjà réduit que l’Oncle Sam destine à l’Europe ? Aussi les quémandeurs étalent-ils complaisamment leur misère. Un article malveillant, mais bien documenté de la « Deutsche Zeitung », insinue que la crise financière française est volontairement maintenue à son paroxysme pour attirer l’attention des Etats-Unis sur l’urgence d’un secours.

 

Les Relations Franco-Anglaises

Cela mis à part, on va s’efforcer de faire entrer les relations franco-anglaises dans une phase cordiale. Paris et Washington paraissent d’accord pour réaliser l’armée européenne, mais Londres voudrait qu’on attendît la suprême tentative de Churchill à Moscou.

Nous ne voudrions pas paraître sceptique, mais en dépit de la bonne volonté de Churchill et d’Eden à notre égard, la coopération franco-anglaise, beaucoup plus aisée sur les questions d’Orient et d’Afrique, va être soumise à de nouvelles épreuves en Europe et dans les rapports réciproques avec les Etats-Unis, parce que Churchill veut détourner les Américains de miser sur la France et le continent, et les dissuader de prendre des risques que l’alliance anglaise au contraire ne comporte pas. Unification de l’Europe, Plan Schuman, armée européenne. L’enjeu est grave, Churchill est puissant, les Européens instables, la partie sera serrée.

 

Le Traité Allemand

La situation politique en Allemagne devient difficile, sinon confuse. Adenauer devait venir à Paris pour rencontrer Acheson, Eden et Schuman. On dit qu’il se récuse et envoie son adjoint. Juge-t-il que les risques d’une entente des quatre occupants sur le dos de l’Allemagne étant écartés, les concessions faites dans le projet d’accord avec les Alliés pourront être reprises, ou cède-t-il plutôt à la mauvaise volonté du parlement de Bonn. La position du Chancelier s’est beaucoup affaiblie depuis quelques mois. Il n’a plus l’autorité pour imposer ses vues. Le réarmement est plus impopulaire que jamais en Allemagne, et la démagogie de Schumacher marque des points. Pour rendre au Chancelier son prestige, il faudrait que les Alliés lui assurent un succès marquant. Est-ce possible ?

Il ne nous reste plus de place pour le périple du Dr Mossadegh, les grandes manifestations silencieuses du Caire, la démission du Cabinet Syrien et d’autres sujets brûlants. Ceux-là, au moins, on est sûr de les retrouver.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-11-17 – Rien de Changé

Le Courrier d’Aix – 1951-11-17 – La Vie Internationale.

 

Rien de Changé

 

Vichinsky a donné à notre précédent article une confirmation que nous aurions souhaitée moins éclatante. Moscou semble avoir hésité au cours de ces derniers mois entre une tactique dilatoire et la continuation pure et simple de la guerre froide. A l’assemblée des Nations-Unies, l’occasion semblait tentante d’amorcer des pourparlers, de les pousser assez loin pour désorganiser les plans de défense atlantique, et déclencher une crise économique et, l’effet obtenu, de rompre à nouveau sous un quelconque prétexte. C’eût été, à nos yeux d’occidentaux, beaucoup plus habile ; au contraire, la lourde ironie de Vichinsky a profondément révolté l’opinion. On ne plaisante pas avec la paix du monde. Et l’homme de la rue, fut-il neutraliste ou sympathisant, en a ressenti le coup. Vichinsky aurait voulu faire le jeu des Américains qu’il ne s’y serait pas pris autrement, car les mines attristées après le fameux discours n’étaient peut-être que de circonstance … Enfin, le fait est là. La guerre sous toutes ses formes continue.

 

Réactions au Discours Vichinsky

Les réactions sont très nuancées. A Paris, on souhaitait sincèrement un nouveau dialogue. Pour relever le moral assez médiocre des Français, éviter ou ajourner un effort de réarmement avec tout ce qu’il comporte de difficultés financières et de servitudes morales, desserrer la pression américaine, et surtout éloigner le spectre d’une nouvelle Wehrmacht, au moins pour l’immédiat.

 

Les Projets Anglais

A Londres, le discours Vichinsky n’a pas été pris aussi gravement qu’à Washington. On ne le tient pas pour définitif. L’exposé de M. Eden, très modéré, a bien fait entendre que le gouvernement conservateur ne changerait rien à ses plans pour obtenir des Soviets une explication satisfaisante. On tient à laisser, coûte que coûte, la voie ouverte à une démarche spectaculaire de Churchill à Moscou. Le vieux leader a confiance dans la connaissance qu’il a acquise de l’âme russe au cours de ses entrevues avec Staline pour trouver des arguments décisifs. A lire ses mémoires, on se demande si, après en avoir perdu un bon nombre, il n’a pas encore conservé quelques illusions sur les bolcheviks, à moins que ce ne soit sur son propre pouvoir.

Il est certain qu’il tentera quelque chose pour tenir ses promesses aux électeurs anglais, choisira l’heure où le succès lui semblera possible qui n’est évidemment pas très proche.

Auparavant Churchill ira s’entretenir avec Truman, avec plusieurs de ses ministres pour reconstituer l’alliance anglo-américaine très relâchée depuis la mort de Bevin, et renouer l’étroite collaboration du temps de guerre. Il nous semble que Churchill a aussi quelques illusions là-dessus. Il n’est pas sûr qu’il retrouve la même chaleur et la même communauté de vues qu’il avait réussi à entretenir aux heures tragiques.

L’opinion américaine, des dirigeants au simple citoyen, n’a plus sur la valeur de l’alliance britannique la confiance d’autrefois. Les difficultés de l’Angleterre sont d’une telle ampleur et exigeraient aux Etats-Unis de tels sacrifices, si l’on voulait les résoudre, qu’on s’en tiendra au minimum pour garder un allié indispensable dans le plan de défense, lui conserver la « tête hors de l’eau » comme l’on dit là-bas. Mais de là à une égalité dans le « partnership », une direction conjointe et un partage de responsabilités, il y a loin, d’autant qu’un retour au pouvoir des Travaillistes n’est pas une éventualité à exclure dans l’état de division de l’électorat. Les Américains aiment les placements rentables. Dans le cas anglais, l’investissement serait énorme, et le dividende infime.

 

La Crise du Dollar

Le retour au pouvoir de Churchill coïncidant avec une pénurie de Dollars plus aigüe qu’en 1947 a accusé la rivalité des gouvernements aux abois. Churchill va-t-il obtenir la grosse part du gâteau déjà réduit que l’Oncle Sam destine à l’Europe ? Aussi les quémandeurs étalent-ils complaisamment leur misère. Un article malveillant, mais bien documenté de la « Deutsche Zeitung », insinue que la crise financière française est volontairement maintenue à son paroxysme pour attirer l’attention des Etats-Unis sur l’urgence d’un secours.

 

Les Relations Franco-Anglaises

Cela mis à part, on va s’efforcer de faire entrer les relations franco-anglaises dans une phase cordiale. Paris et Washington paraissent d’accord pour réaliser l’armée européenne, mais Londres voudrait qu’on attendît la suprême tentative de Churchill à Moscou.

Nous ne voudrions pas paraître sceptique, mais en dépit de la bonne volonté de Churchill et d’Eden à notre égard, la coopération franco-anglaise, beaucoup plus aisée sur les questions d’Orient et d’Afrique, va être soumise à de nouvelles épreuves en Europe et dans les rapports réciproques avec les Etats-Unis, parce que Churchill veut détourner les Américains de miser sur la France et le continent, et les dissuader de prendre des risques que l’alliance anglaise au contraire ne comporte pas. Unification de l’Europe, Plan Schuman, armée européenne. L’enjeu est grave, Churchill est puissant, les Européens instables, la partie sera serrée.

 

Le Traité Allemand

La situation politique en Allemagne devient difficile, sinon confuse. Adenauer devait venir à Paris pour rencontrer Acheson, Eden et Schuman. On dit qu’il se récuse et envoie son adjoint. Juge-t-il que les risques d’une entente des quatre occupants sur le dos de l’Allemagne étant écartés, les concessions faites dans le projet d’accord avec les Alliés pourront être reprises, ou cède-t-il plutôt à la mauvaise volonté du parlement de Bonn. La position du Chancelier s’est beaucoup affaiblie depuis quelques mois. Il n’a plus l’autorité pour imposer ses vues. Le réarmement est plus impopulaire que jamais en Allemagne, et la démagogie de Schumacher marque des points. Pour rendre au Chancelier son prestige, il faudrait que les Alliés lui assurent un succès marquant. Est-ce possible ?

Il ne nous reste plus de place pour le périple du Dr Mossadegh, les grandes manifestations silencieuses du Caire, la démission du Cabinet Syrien et d’autres sujets brûlants. Ceux-là, au moins, on est sûr de les retrouver.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-11-10 – Le Forum de Paris

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-10 – La Vie Internationale.

 

Le Forum de Paris

 

Nous voilà entrés dans la grande saison diplomatique et politique dont Paris est le Centre. Un déluge de discours en perspective, avec pour thème la grande offensive de paix orchestrée par les Occidentaux pour répondre à celle des Soviétiques. Qu’en peut-il résulter ?

Tout le long de ces chroniques depuis la fin de la guerre, le fil directeur pour comprendre la succession des événements, fut qu’il n’y aurait jamais d’accord possible entre le bolchévisme et le monde libre, à moins que les Soviets ne se sentent perdus, ce qui n’est pas le cas.

Cette fois-ci encore, ceux qui espèrent ou feignent d’espérer, un modus vivendi entre les deux mondes seront déçus. Les discours de Beria et de Malinovski sur la Place Rouge à l’occasion de l’anniversaire de la révolution d’octobre, ne laissent guère de doute. Ni en Corée où les pourparlers d’armistice traînent sans résultat, ni à Berlin où le pont aérien pour ravitailler la ville en charbon est sur le point de reprendre, on ne voit de signe d’apaisement. Est-il sûr même qu’une détente soit souhaitable. Evidemment oui, si le partenaire soviétique était de bonne foi. Mais, comme l’a dit Truman dans un accès de sincérité qui n’est pas dans la tradition diplomatique, « un traité avec les Soviets ne vaut pas le papier sur lequel on l’écrirait ». Ce serait encore une tactique de bonne guerre destinée à endormir la vigilance des peuples prompts à se saisir d’illusions agréables.

Un accord est moins que jamais possible car les Soviets ont besoin d’exciter leurs peuples contre un ennemi possible afin de les tenir en alerte par la peur. De plus, dans l’état d’apathie ou de sourde hostilité où se trouvent ces mêmes peuples à l’égard de leur régime, la moindre fissure dans le rideau de fer pourrait être le signe d’une débâcle.

Le voudraient-ils, les Soviets ne peuvent actuellement consentir à aucune des conditions préalables à une détente. C’est pourquoi les Alliés, et Churchill le premier, savent qu’ils peuvent sans risque proposer toutes les mesures de contrôle d’armements, d’élections libres en Allemagne ou ailleurs, et qu’elles ne seront jamais suivies d’effet. Il s’agit en tout cela de se donner le meilleur rôle et de mettre l’adversaire au pied du mur.

 

Le Voyage d’Eisenhower

Plus important que ces luttes oratoires est le voyage d’Eisenhower à Washington. Les expériences atomiques de Las Vegas qui se poursuivent ne peuvent qu’avoir des répercussions sérieuses sur le programme américain et européen d’armement.

Jusqu’ici, il s’agissait de constituer une armée nombreuse, et c’est pourquoi le concours de l’Allemagne était jugé si important par le Pentagone. Mais si cette bombe atomique de campagne est réellement capable d’anéantir une division, une attaque de masse sur un front réduit deviendrait inefficace. Obligés de se disperser, les assaillants ne pourraient mettre à profit leur supériorité numérique. De part et d’autre, des formations trop denses seraient vouées à la destruction, d’où la nécessité de substituer à des bataillons compacts des formations légères dotées d’une grande puissance de feu et surtout d’une grande mobilité ; Du même coup, la défense d’un front réduit comme celui de l’Elbe ou du Rhin, n’exigerait plus que des formations de techniciens très expérimentés et peu vulnérables, soutenus par une énorme aviation.

Si ces vues se trouvent confirmées par des essais multiples et variés, tout le programme militaire du monde libre devrait être révisé. C’est ce qu’Eisenhower est venu discuter dans son pays : Si l’on en juge par les transformations de la stratégie de la première guerre mondiale à la seconde, en fonction des applications scientifiques, il est logique de penser qu’en sept ans depuis la première bombe atomique, et tenant compte de l’accélération du progrès, les principes de la dernière guerre n’ont plus grande valeur.

 

Le Facteur Israélien

Autre fait d’importance, à la chambre des députés de Tel-Aviv, les ministres israéliens se sont prononcés sans équivoque pour l’Alliance occidentale. Les événements actuels, en Egypte comme dans l’ensemble du monde arabe, seraient incompréhensibles si l’on perdait de vue, comme on le fait, le facteur israélien. Le nationalisme n’est là-bas qu’un moyen d’agitation. Ce qui inquiète les dirigeants arabes, c’est la faveur dont jouit Israël auprès de ceux qui dominaient le Moyen-Orient jusqu’ici. L’expansion d’Israël est un facteur inéluctable. Le monde arabe se sent menacé et chercherait au besoin protection auprès de l’U.R.S.S. qu’ils craignent. C’est pourquoi aussi la Ligue arabe est très réservée à l’égard de la cause égyptienne. Un apaisement est déjà dans l’air. Il se précisera avec le temps.

 

L’Accord Allemand

Le chancelier Adenauer a réussi à avancer considérablement les pourparlers avec les trois Hauts commissaires. Le projet d’accord est presque achevé, la seule difficulté sérieuse tourne autour du droit qu’entendent conserver les puissances occupantes, d’intervenir au cas où la démocratie serait menacée en Allemagne par quelque nouvel Hitler rouge ou brun. Les Alliés ont très habilement joué de la proximité de la réunion de l’O.N.U. pour retarder la conclusion d’un traité final. D’abord pour laisser aux Soviets, s’ils désiraient réellement empêcher le réarmement de l’Allemagne de payer pour cela le prix fort, c’est-à-dire de lever le rideau de fer et d’abandonner la guerre de Corée.

En même temps, les Alliés ont fait pression sur le Gouvernement de Bonn qui craint par-dessus tout, si paradoxal que cela semble, une réunification de l’Allemagne qui précèderait sa neutralisation et son évacuation par les quatre armées occupantes. Les Soviets, bien qu’ils n’aient pas l’intention d’abandonner leur zone vont chercher à retarder le plus possible l’intégration de l’Allemagne occidentale au Bloc atlantique. Ils ne le pourront pas indéfiniment. Une fois obligés de se dérober, les accords qui seront prêts n’attendront plus que la signature d’Adenauer et des Occidentaux. Tel paraît être le plan. Aux Soviets de le déjouer, s’ils peuvent.

Quant à l’opinion des travailleurs allemands sur leur maître soviétique, il est illustré par une déclaration d’un groupe d’ouvriers de la Leuna Werke :

« Les Soviets, disent-ils, ont réalisé le régime capitaliste tel que Karl Marx l’avait décrit et s’il revenait parmi nous, il verrait fonctionner cette loi d’airain qui soumet le prolétaire aux normes de rendement, au salaire aux pièces, au refus de toute discussion des conditions de travail, que l’évolution du capitalisme a précisément abolies. Un siècle de lutte du prolétariat aboutit à cette oppression qui n’existe qu’en pays soviétique ».

Gageons qu’on a dû épurer ces déviationnistes.

 

                                                                                  CRITON

 

 

 

Criton – 1951-11-03 – Le Retour des Conservateurs

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-03 – La Vie Internationale.

 

Le Retour de Conservateurs

 

Winston Churchill reprend le pouvoir. Succès certes, mais triomphe, point. Pourra-t-il gouverner longtemps avec une majorité si faible ?  Et sa politique ne sera-t-elle pas limitée par la pression d’une opposition presque égale à ses moyens ? Tout dépend des succès qu’elle comptera, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Devant les difficultés énormes et la nécessité de mesures impopulaires, on peut conclure que l’équilibre politique de l’Angleterre est encore en question. Le monde libre, pour affirmer sa force, aurait eu besoin d’un verdict clair du peuple britannique. Il ne l’a pas donné.

 

L’Impression à l’Extérieur

Les Américains n’ont pas accueilli le retour de Churchill avec beaucoup d’enthousiasme. D’abord, parce qu’ils craignent ses initiatives et son caractère impérieux, mais surtout parce que son succès dépend d’eux, c’est-à-dire du prêt qu’ils devront consentir pour défendre la Livre sterling et là, il ne s’agit pas d’un secours mais d’une somme d’importance. Les trois milliards de dollars engloutis en dix-huit mois par le gouvernement travailliste sont un pénible souvenir.

On a dit à Washington : « Combien faudra-t-il que le contribuable américain paye pour que tous les Anglais restent assurés du berceau à la tombe, y compris ou sans leurs lunettes et leurs fausses dents ». C’est en effet, l’énorme charge des assurances sociales intégrales et étatisées qui, venant en Angleterre comme en France d’ailleurs, écraser le budget d’un pays appauvri par la guerre, a rendu difficile sinon impossible le retour à l’équilibre. Il eut fallu procéder par étapes. L’on a voulu tout, et tout de suite. Et il est impossible de faire machine arrière. Donc l’Amérique paiera, puisque l’on ne peut dans l’état de tension présent laisser s’écrouler l’empire britannique. C’est pourquoi aussi, d’un point de vue égoïstement français, nous pouvons craindre que devant la nécessité de nouvelles largesses, les Etats-Unis ne soient plus réticents aux appels des autres quémandeurs.

 

Les Perspectives en Orient et en Europe

Si en face de la Russie le retour de Churchill n’apporte pas grand espoir d’apaisement,  il sera sans doute de toute importance pour le redressement de la situation en Orient. En outre, la politique des Conservateurs sera beaucoup plus compréhensive à l’égard de la France et des problèmes européens en général. Déjà, les premiers entretiens d’Eden font prévoir une rapide évolution en ce sens. L’Angleterre va chercher à rétablir avec le continent, surtout avec l’Italie et la France et peut-être l’Espagne, des relations de confiance qui n’existaient plus. Les Allemands de Bonn espèrent aussi une solution plus rapide des problèmes en suspens.

D’une façon générale le retour au pouvoir d’une personnalité aussi forte donnera confiance à un monde peut-être plus inquiet qu’il n’y a lieu de l’être. La gêne créée par un gouvernement socialiste au milieu d’états qui ont rejeté le socialisme et surtout la perspective d’un affaiblissement progressif de ce facteur considérable qu’est l’Angleterre dans le monde libre créaient un vide redoutable. Churchill à lui seul le comble.

 

Optimisme

Ce facteur d’optimisme s’ajoute à pas mal d’autres, et nous nous étonnons qu’on n’en tienne pas compte davantage.

Il y a d’abord l’effondrement du communisme en Angleterre et en Suisse aux dernières élections. Il n’était pas bien fort dans l’un et dans l’autre pays, mais ce discrédit total est cependant symbolique. Partout, à chaque consultation, le nombre des voix communistes diminue.

Un autre facteur qu’on commence seulement à apercevoir est la désaffection croissante du peuple russe à l’égard de son régime. Comme nous l’avons souvent noté, le courant remonte loin. S’il n’y a pas opposition ouverte il y a, de plus en plus, apathie et défiance. Quant aux pays satellites, on sait dans quel état de décomposition économique ils se trouvent plongés. Si une possibilité de révolte existait, le régime serait balayé en un instant.

Il y a aussi, et surtout, cette révolution dans l’art militaire que les expériences d’armes atomiques dans le désert de Las Vegas sont en train de préparer. Tout en se gardant d’exagérer, la technique à chaque guerre change considérablement, et de plus en plus vite, et ces transformations sont avant tout l’effet d’innovations industrielles. Ainsi, la supériorité industrielle doit nécessairement jouer de façon de plus en plus évidente en faveur des Américains qui la possèdent.

 

En Orient

Bien sûr, il y a le Moyen-Orient. Mais nous avons toujours pensé que les troubles de ce côté ne devaient pas être surévalués.

Une guerre froide est commencée en Egypte, mais les moyens du gouvernement de Farouk sont très limités. N’oublions pas qu’outre l’Angleterre, il y a à côté de Suez une république d’Israël qui est toujours juridiquement en guerre avec l’Egypte, et que les Egyptiens ont reçu des Israéliens une dure leçon il y a deux ans. Si les Anglais ne s’y étaient opposés, Israël serait aujourd’hui de l’autre côté du Canal, en place des troupes égyptiennes ; Israël a la seule armée du Moyen-Orient. C’est un contrepoids sérieux, et cela explique la modération dont fait preuve Assam Pacha et la Ligue arabe ; et les hésitations du Liban à refuser de se joindre à la défense du Moyen-Orient proposée par les Alliés, l’agitation politique en Syrie, la prudence des Transjordaniens. Le jeu de bascule en Orient a tôt fait de renverser les positions les mieux arrêtées en apparence. Nous en avons fait l’expérience ces derniers mois. L’Egypte pourrait avant longtemps se trouver isolée.

 

Le Voyage de Mossadegh

Le président Mossadegh prolonge son séjour aux Etats-Unis. On est très bien soigné dans les cliniques du nouveau monde. Il a préféré ce traitement à un retour triomphal à Téhéran après son succès aux Nations-Unies ; lentement, la solution mi- internationale, mi- commerciale de l’affaire des pétroles mûrit. Encore quelque patience et nous verrons sortir des projets.

 

Aux Nations-Unies

Maintenant va s’ouvrir à Paris la V° session des Nations-Unies. On en attend beaucoup. Est-ce à tort, est-ce à raison ? Tout dépend des Russes, et ils n’ont pas fait savoir leur jeu. Peut-être ne le composeront-ils qu’au gré des circonstances. Un fait est significatif. Les Américains n’ont pas voulu précipiter la conclusion des accords prévus entre Adenauer et les Commissaires alliés. Les difficultés viennent certes du côté des Allemands qui discutent plus âprement depuis que le ballon d’essai de l’unification a été lancé par Grotewohl. Adenauer aurait cependant préféré qu’avant l’assemblée de l’O.N.U. les relations de Bonn et de l’Occident soient fixées. On a choisi à Washington : mettre les Russes en plus grand embarras en laissant le nouveau statut en suspens. Moscou a la parole.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-10-27 – Aveuglement de la Démocratie

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-27 – La Vie Internationale.

 

Aveuglement de la Démocratie

 

A l’heure où nous écrivons, le résultat des élections anglaises n’est pas encore connu. Mais il résulte de sondages très précis opérés en dernière heure que la victoire des Conservateurs sera beaucoup moins nette qu’on ne le prévoyait il y a huit jours. C’est le retour de Churchill au pouvoir qui semble avoir inquiété la masse des indécis. Les Travaillistes ont fait grand usage de l’argument : voter Labour c’est voter pour la paix. Contrairement à ce que l’on pensait, la campagne électorale a peu porté sur les problèmes essentiels. Un candidat disait qu’il était impossible de faire comprendre à un auditoire ce que signifiait le déficit en Dollars. Les graves événements d’Abadan et d’Egypte intéressent moins que le prix des vêtements et le rationnement de la viande. Dans tous les pays d’ailleurs, le développement de la civilisation, loin d’élargir l’horizon intellectuel, rétrécit les préoccupations au bien être quotidien.

 

Les Périls de la Situation Anglaise

L’Anglais est lent à comprendre une situation et à s’y adapter. Tous ses malheurs – et quelques-uns des nôtres – sont venus de là. Et plus les événements vont vite – et aujourd’hui ils s’accélèrent au rythme du progrès technique – moins l’Anglais moyen les suit. Sauf quelques hommes politiques ou techniciens, peu d’insulaires même avertis, se rendent compte de la situation tragique où l’Angleterre se trouve placée, ce qui faisait dire à un économiste du parti Libéral qu’il était préférable que les Travaillistes conservent le pouvoir, parce qu’ils sont plus capables d’imposer au peuple de nouveaux sacrifices et qu’il est normal qu’ils poursuivent leur politique jusqu’à ce qu’on en voie les conséquences ultimes.

 

Le Déficit Britannique et le Bloc Sterling

De jour en jour, en effet, le gouffre où l’économie britannique va s’abîmer s’élargit. Nous avons vu qu’en ces trois derniers mois, le déficit en Dollars dépassait 600 milliards, mais les dernières statistiques montrent qu’à l’égard des pays de l’Union européenne, le surplus antérieur s’est transformé aussi en déficit, et d’importance. Si l’on ajoute à cela les dettes de guerre, tant envers les Dominions et l’Egypte que les Etats-Unis, la perte du pétrole d’Abadan et le coût maintenant de l’expédition d’Egypte, on comprend que la goutte d’eau qui fait déborder le vase est une véritable averse.

La première conséquence est que les Dominions parlent sans ambages de la dislocation du bloc Sterling. Un économiste australien, tout en déplorant la nécessité pour son pays de sortir de cette association, ne voit plus d’autre issue. De même, la Nouvelle-Zélande, Ceylan et le Pakistan ne croient plus possible de verser pour le soutien de la Livre chancelante, tous les excédents de change en monnaie forte que leur vaut les prix élevés des matières premières qu’ils produisent, la laine, la viande, le thé, le caoutchouc. Seule l’Afrique du Sud a intérêt à rester solidaire de la Livre bien qu’elle puisse financièrement et surtout moralement s’accommoder sans elle.

Cet effondrement du bloc Sterling que l’on pouvait prévoir depuis la fin de la guerre, est imposé par les faits, plutôt que par la volonté des financiers, car les Dominions ne sont pas pressés de tomber sous la coupe américaine, et les Américains eux-mêmes qui savent que le fruit mûrit ne sont pas préparés à supporter du jour au lendemain ce surcroît de responsabilités, ce qui permet de prévoir de nouveaux paliers dans la chute.

On peut se demander, en outre, comme devant un arbre qui vacille, de quel côté tombera l’Angleterre : sur l’Europe en se rattachant au continent ou sur les Etats-Unis. Nous pensons que, à la longue, c’est vers l’Europe que Londres inclinera. Pour les Etats-Unis, l’Angleterre serait un poids mort, et pour l’Angleterre une servitude. Pour l’Europe, si enfin une collaboration confiante s’établissait et même si la machine européenne s’en trouvait alourdie, ce ne serait pas cependant sans profit mutuel.

 

L’Egypte et Suez

Le redressement de la cote travailliste est dû, pour une large part, à la fermeté du gouvernement dans le conflit égyptien. La capitulation d’Abadan rendait plus que nécessaire un raidissement à Suez. La situation était d’ailleurs opposée : A Abadan, il fallait débarquer des troupes ; à Suez, on était en place et il suffisait d’envoyer des renforts. En Egypte comme en Perse, la situation est plus grave qu’on ne le pensait à première vue. Le gouvernement égyptien, s’il ne recourt pas délibérément à la violence, a un plan de boycottage et d’obstruction qui prépare aux Anglais une guerre froide irritante et coûteuse. Nul doute qu’ils ne fassent face et Le Caire n’aura pas le dernier mot, mais là aussi il faudra beaucoup de patience et plus encore de sang-froid.

 

La Querelle des Pétroles Persans

Le feuilleton de la crise anglo-persane des pétroles s’est enrichi de plusieurs épisodes. Le Conseil de Sécurité auquel Morrison avait fait appel s’est dérobé malgré les concessions que le délégué anglais faisait à l’amour-propre iranien. Il a renvoyé la balle à la Cour Internationale de Justice, c’est-à-dire aux calendes grecques.

Mossadegh, par contre, toujours entre l’hôpital et la tribune, s’est trouvé rétabli pour dîner avec le président Truman. Le Dollar fait de ces miracles. Après la phase de lutte ouverte et le bref intermède des négociations internationales, on en vient doucement à la solution « business », c’est-à-dire vers un arrangement de type commercial, sauf nouvel épisode au prochain numéro.

 

Corée et Allemagne

Les pourparlers d’armistice en Corée eux aussi ont repris après deux mois d’arrêt. Cela signifie-t-il qu’on entend aboutir ? Si les Russes ont remis les négociations en marche, c’est qu’ils comptent en lier le succès à celui des propositions qu’ils vont faire à l’Assemblée des Nations-Unies qui s’ouvre à Paris le 6 novembre. De plus, ces tractations, comme nous l’avons dit, tout en maintenant la guerre l’empêchent de s’étendre, ce qui correspond aux vues russes et ne contrarie pas celles des Américains.

Cette ligne zigzagante qui caractérise la politique soviétique depuis des mois se vérifie en Allemagne. La campagne pour l’unité s’est assoupie dès qu’il s’est agi de passer à la pratique, et surtout parce que les Allemands de l’Ouest montrent peu d’empressement à retrouver les parents pauvres de l’autre côté du rideau de fer.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-10-20 – Alertes en Orient

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-20 – La Vie Internationale.

 

Alertes en Orient

 

Les réactions en chaîne qui ont explosé en Orient ont fait passer au second plan les problèmes permanents et profonds de la vie internationale. Et par l’importance sans doute excessive qu’on leur accorde, ils sont susceptibles de changer l’aspect de ces questions fondamentales. Quelle sera la forme d’organisation qui s’imposera finalement dans le Proche et Moyen Orient ? On n’en peut rien dire avant de connaître le résultat des élections anglaises du 25. Si méfiant qu’on soit des pronostics, la victoire des Conservateurs ne paraît pas douteuse. Une estimation raisonnable leur donne cent trente sièges de majorité. Cependant, la politique britannique ne peut être libre de choisir une ligne nouvelle que s’il sort des urnes un verdict clair. Un petit écart en faveur des Conservateurs analogue à celui dont bénéficiait les Travaillistes en 1950 rendrait très difficile le redressement décisif de la diplomatie atlantique.

 

Les Evénements d’Orient

En dix jours, nous avons eu la dénonciation par l’Egypte du traité de 1936 avec l’Angleterre, les incidents sanglants le long du Canal de Suez, les démonstrations xénophobes du Caire et d’Alexandrie, enfin le rejet par le gouvernement Egyptien des propositions des Etats-Unis, de la France et de l’Angleterre – auxquelles on a joint la Turquie – d’une défense commune du Canal de Suez. Voilà pour l’Egypte.

Simultanément, le gouvernement Iraquien demandait à l’Angleterre une révision de son traité d’alliance, et les partis politiques le retrait des troupes anglaises du pays. Pendant ce temps, Mossadegh et ses ministres adoptaient à New-York, devant le Conseil de Sécurité, une attitude hostile aux recommandations éventuelles du Conseil dont ils nient la compétence et rejetaient même l’idée de nouvelles négociations avec Londres. Enfin – et ce n’est pas le moins sérieux événement – Liaquat Ali Khan, premier du Pakistan était assassiné. Une semaine bien remplie comme on voit.

Pour ne pas être en reste, les Soviets qui ne trouvaient sans doute pas que leurs propositions d’unification de l’Allemagne avaient eu tout le succès qu’ils espéraient, envoyaient à la Norvège une note assez menaçante au sujet du Spitzberg et de l’adhésion de leur voisin du Nord au Pacte atlantique.

 

Le Rôle d’Ankara

Cet ensemble d’incidences n’est pas fait pour clarifier les perspectives. Quelques indications cependant se dessinent ; c’est d’abord l’entrée par la grande porte – sans jeu de mots – de la Turquie dans l’Alliance atlantique. Le général Bradley, chef d’Etat-majeur américain, avec un collègue français et un britannique est allé conférer à Ankara. Tandis que les pays arabes essayent de constituer un bloc neutre comprenant l’Egypte, la Perse, l’Irak, la Syrie et même la Transjordanie sous son nouveau roi Talal, la Turquie se soude solidement au bloc atlantique. De même pour la Grèce. La Yougoslavie que les Américains voudraient également inclure, est plus réticente. Un général des Etats-Unis confère à Belgrade sans obtenir jusqu’ici d’assurances précises.

Il est bien évident que tant que les Américains n’auront pas fait connaître leurs intentions à l’égard de l’Orient, le mouvement panarabe hostile à l’Occident ne pourra que se développer.

 

Solidarité Nécessaire

Nous sommes encore loin d’une étroite solidarité entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Il faudra bien y venir, mais Washington est embarrassé ne voulant pas, aux yeux des Arabes, passer pour le soutien des anciens empires coloniaux, et à l’égard des Anglais pour le rival qui profite de leur faiblesse pour les supplanter dans leurs anciennes positions. Mais l’enjeu est de telle importance, qu’ils ne pourront pas se dérober, sinon c’est toute l’Afrique du Nord qui risquerait à son tour de prendre feu, et toute la stratégie d’Eisenhower en serait bouleversée.

On devine que les Etats-Unis essayeront de dissocier les problèmes militaires des questions purement politiques. Mais quelle sécurité demeurerait aux établissements stratégiques si le pays où ils se trouvent étaient soulevés par une vague de xénophobie avec les troubles qu’elle entraîne ? A cet égard, les malheurs de l’Angleterre en Orient, s’ils ont leur répercussion sur notre situation africaine, nous permettront peut-être de profiter d’un changement d’attitude américaine. Par la force des choses, il devra se passer en Méditerranée et au-delà ce qui s’est réalisé en Indochine : l’unité du monde libre ne supporte pas de fissure. L’énorme trou ouvert à l’infiltration soviétique qui se creuse en Orient rendrait vaine l’organisation défensive de l’Europe. Il faudra que les Alliés fassent front partout et ensemble. C’est ce que l’on attend après la formation du nouveau gouvernement anglais.

 

Le Conflit des Pétroles

Dans un rapport assez acerbe, l’ancien ambassadeur américain à Téhéran, Grady, confirme exactement l’hypothèse que nous avions émise en son temps après l’échec de la Mission Harriman en Perse et le voyage infructueux du ministre anglais Stokes. Les Anglais ont saboté la négociation qui paraissait susceptible d’aboutir pour ne pas paraître céder à la médiation américaine et dans l’espoir alors vraisemblable d’une chute prochaine de Mossadegh. Ils comptaient sur leurs obligés à Téhéran, sur les difficultés financières du gouvernement, la misère et le chômage des Iraniens employés au pétrole et l’opposition des Cheiks locaux. Rien de cela ne se produisit, et Morrison dut évacuer Abadan.

 

Le Problème Allemand

La question allemande qui paraissait bouleversée par les propositions d’unité de Grotewohl revient lentement à sa forme antérieure. Les Russes ont, semble-t-il, hésité à s’engager par des actes. Leur politique continue d’ailleurs à donner une impression de confusion. Ils s’appliquent à entretenir la guerre froide en la déplaçant d’un point à l’autre. Hier en Autriche, puis en Allemagne, maintenant en Norvège et de nouveau à Berlin, demain sans doute en Suède et en Finlande. Ils tiennent les nerfs de leurs adversaires en constante irritation. Cette politique sert-elle leur cause ? On en peut douter.

Le recul du prestige stalinien n’a cessé d’être manifeste depuis le printemps de 48 où ils ont hésité à déclencher la guerre. Les mémoires de l’ancien ministre américain Forrestal, qu’on publie en ce moment, montrent en effet que le blocus de Berlin fut le coup de sonde décisif qui devait décider de l’invasion de l’Europe. La réaction américaine, l’ampleur du pont aérien, ont obligé les Soviets à renoncer. Depuis, ils ont adopté une politique au jour le jour pour empêcher le redressement économique des pays libres et envenimer dans le monde tous les conflits. Mais ils ne peuvent plus compter que sur leur puissance militaire dont on ne sait au juste quelle pourrait être l’efficacité.

 

                                                                                  CRITON