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Le Courrier d’Aix – 1951-12-15 – La Vie Internationale.
L’Europe Commence
Le vote du Parlement français pour la ratification du Plan Schuman était attendu dans le monde comme une épreuve nationale et internationale ; il dépassait par sa signification les controverses entre partisans et adversaires du Plan dans l’ordre technique. C’était une épreuve morale. On pouvait s’opposer au Plan pour des motifs pratiques, on ne le pouvait pas pour des raisons de haute politique. L’approbation du Parlement français a fait la preuve d’une profonde sagesse. Même les critiques souvent justes ont servi à montrer à l’opinion mondiale que c’était un sacrifice difficile. Et cela aussi n’était pas inopportun.
La Portée du Plan Schuman
Les modalités du Plan et leur signification ont été magistralement étudiées dans un article de M. Reuter dans la «Revue de Sciences Politiques » auquel nous renvoyons nos lecteurs curieux d’une appréciation objective.
Le Plan ne préjuge ni des conjonctures économiques ni des tendances politiques de l’avenir. Il est assez souple, et disons-le, assez complexe pour s’adapter à toutes. Il nous semble même qu’il ne changera pas grand-chose à l’ordre naturel qui se serait établi sans lui dans le domaine industriel et commercial.
C’est surtout le symbole et l’expression d’une volonté d’agir dans un esprit de collaboration européenne. Cette volonté connaîtra bien des vicissitudes. Elle ne pourra plus désormais être méconnue, puisqu’elle sera assortie d’institutions et d’organismes. Comme l’O.N.U., ses échecs ne l’empêcheront pas d’exister. A ce titre, elle sera plus efficace par ce qu’elle empêchera de se faire que parce qu’elle fera effectivement.
En outre, l’application du plan Schuman servira à promouvoir d’autres organisations européennes. Celle qui s’annonce la plus difficile est celle de l’armée européenne, c’est-à-dire d’une armée dénationalisée. L’opinion est plus sensible à cet égard qu’au projet de communauté charbon-acier. Mais l’élan donné forcera les résistances et la formation morale de l’Europe, sinon sa réalisation effective a pris un départ concret. Le reste suivra.
Signification du vote
Cette première ébauche d’une communauté européenne a une signification historique. Elle s’est faite sous l’égide des Etats-Unis. Elle marque la fin de l’influence anglaise sur la politique du continent qui tend depuis deux siècles à le diviser en factions rivales d’égale puissance, et à mettre à l’occasion celle de la Grande-Bretagne dans la balance pour rétablir l’équilibre rompu. C’est ce qui explique que les Travaillistes au pouvoir se sont employés à faire échouer le Plan et que M. Churchill n’a pas hésité à se désavouer lui-même, après avoir été dans l’opposition un partisan chaleureux de l’idée européenne en prenant position, une fois redevenu premier ministre, contre toute communauté qui associerait entre eux les états du continent.
Le plan Churchill n’est que trop clair. L’échec du plan Schuman lui aurait permis au cours de son prochain voyage à Washington de montrer aux Américains que l’Europe n’ayant, à cause de ses rivalités, aucune chance d’exister, le seul point d’appui en Europe était pour les Etats-Unis, l’Angleterre. Financièrement, économiquement et militairement elle était le seul allié sûr et digne d’être consolidé et appuyé. Stratégiquement, les îles britanniques et la Chaîne de ses bases suffisaient à assurer une défense efficace du monde libre, sans les risques que comporte une défense de l’Europe continentale sur le continent même.
Cette économie d’argent, d’hommes et de risques politiques était susceptible de plaire à beaucoup d’Américains qui répugnent aux engagements trop précis et aux aventures coûteuses. Eisenhower et Truman étaient fermement pour la défense de l’Europe. Mais leurs adversaires sont nombreux et puissants. Un échec du plan Schuman aurait donné à ceux-là un argument qui, peut-être, eût été décisif. Car le résultat des élections présidentielles aux Etats-Unis pouvait en être influencé.
Les Relations Américano-Soviétiques
Il semble désormais probable que M. Kennan sera nommé ambassadeur des Etats-Unis à Moscou. Cet expert remarquable des affaires Russes, ancien attaché d’ambassade auprès du Kremlin s’est fait remarquer par ses articles dans « Foreign Affairs ». Il a une connaissance étendue du russe, des Russes et de leur régime. Comme sa désignation était très controversée aux Etats-Unis, les Soviets avaient d’abord fait savoir par de virulents articles de presse qu’il ne serait pas « persona grata ». Puis devant l’inévitable, ils se sont déjugés. Ils ne pardonnent pas à Kennan sa clairvoyance :
Dans son article d’Avril 1951, il montre que la révolution soviétique est entrée dans une seconde phase. La génération d’hommes qui l’a faite est aujourd’hui ou incrustée dans le pouvoir ou supprimée, ou désabusée. La génération qui monte a perdu l’élan. Elle sent que les promesses du bolchévisme n’ont rien apporté au peuple de l’abondance et de la liberté qu’elles faisaient prévoir. Elle devient passive et indifférente. Entre une autorité dont les idées n’évoluent pas et un monde extérieur qui se transforme, il existe une barrière chaque jour plus épaisse. Et les masses le sentent. L’expansion industrielle américaine, le développement du bien-être, l’atténuation progressive des inégalités sociales est infiniment plus rapide qu’en U.R.S.S. et cela ne manque pas d’agir. L’impérialisme soviétique s’en ressent. On sent que ses possibilités de conquête pacifique ou militaire s’amenuisent.
Et M. Churchill lui-même reconnaît dans son récent et retentissant discours aux Communes que les risques de guerre sont moins pressants qu’en 1948, au moment du blocus de Berlin. Tandis qu’Attlee travailliste était intransigeant sur la réalisation du programme de réarmement, c’est Churchill le Conservateur, rejoignant Bevan et l’aile gauche du Labour, qui en propose la réduction.
Cela aussi est un tournant historique. Si l’opinion mondiale en a été surprise, nos lecteurs du moins ne le seront pas. Une observation attentive de ce qui se passe derrière le rideau de fer devait logiquement aboutir à cette conclusion.
Iran et Egypte
Les affaires d’Egypte et d’Iran sont toujours dans la phase de paroxysme. Cela ne veut pas dire qu’elles n’évoluent pas.
A Téhéran, on voit s’agiter contre Mossadegh et l’opposition de ceux qui sont favorables à une entente avec l’Occident et celle des partisans procommunistes du parti Tudeh. Mossadegh espère que la menace d’un coup de force communiste va obliger les Américains à sortir leur carnet de chèques pour sauver l’Etat Persan de la banqueroute. Les Anglais n’espèrent plus que la chute de Mossadegh ramènera au pouvoir leurs partisans. Ils se résigneront à une solution que la banque internationale américaine de reconstruction est en train de préparer.
Au Caire, Nahas Pacha commence à s’inquiéter des violences de la passion populaire qu’il a déchainée et de la tiédeur à la cause égyptienne des autres états arabes. Il semble que derrière l’échange acerbe de notes officielles, de livre blanc et de répliques égyptiennes, des conversations secrètes s’ébauchent. Là encore l’incidence du facteur soviétique et de sa force éventuelle influera sur les résistances orientales.
CRITON