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Le Courrier d’Aix – 1951-12-22 – La Vie Internationale.
Churchill à Paris et Washington
La grande tournée diplomatique de Churchill a commencé. Des résultats qu’il obtiendra dépend l’orientation de la politique mondiale. L’homme est assez puissant pour imposer ses vues, mais le pays qu’il représente ne l’est plus. Sa tâche est difficile, il le sait, mais il compte que son propre prestige l’emportera.
Il est venu à Paris avec Eden visiter les ministres français et Eisenhower ; visite de courtoisie, d’abord, mais aussi en quête pour mesurer la force des résolutions américaines devant le problème de l’Europe. Pour le plan Schuman, le vote massif de la Chambre française lui enlève tout espoir de le disloquer. Reste-t-il une chance d’empêcher la formation d’une armée européenne ? Churchill s’est bien gardé d’y faire ouvertement obstacle, d’autant que l’opinion en Angleterre ne s’y montre pas hostile.
Il a promis en cas où cette armée dénationalisée prendrait corps d’y associer quelques contingents. Mais il a essayé de persuader les Français qu’un projet qui grouperait les armées nationales sans les fondre, où l’Allemagne n’aurait qu’un rôle réduit et la France une autorité prépondérante, serait préférable. Ces vues ont chez nous beaucoup de partisans : Ceux qui à droite ne veulent pas qu’on enlève à l’armée son caractère ; à gauche, ceux qui craignent que l’intégration d’une force allemande en droit et en importance égales à celles des autres états ne devienne vite dominante et n’entraîne un jour ou l’autre l’Europe occidentale dans une guerre que la constitution d’une armée européenne a précisément pour but d’éviter.
L’Allemagne, en effet, ayant opté définitivement pour l’Occident ne supportera pas longtemps d’être coupée en deux, voudra non seulement refaire son unité mais reprendre aux Soviétiques les provinces perdues par-delà l’Oder-Neisse. Churchill, sans le dire expressément, préfèrerait une Allemagne désarmée et neutralisée.
Ce vide au centre de l’Europe, s’il était respecté, permettrait de prolonger la trêve actuelle jusqu’au jour où l’on pourrait, la force atlantique reconstituée, négocier efficacement avec les Soviets. Cette perspective plaît aux Français et à beaucoup d’Allemands. Elle s’oppose à la volonté du chancelier Adenauer dont la visite à Londres avait pour objet de convaincre là-dessus les Ministres britanniques. Il a échoué. Contre elle aussi, la résolution d’Eisenhower acquis au plan Pleven d’armée européenne, et sans doute de Truman, d’Acheson et d’Harriman et d’une bonne part du Pentagone.
Le Voyage à Washington
Churchill sait bien que la clef du problème n’est pas à Paris. C’est à Washington qu’il faut agir. Pour plaire à Eisenhower, il aurait, semble-t-il, promis d’envoyer Montgomery, dont la présence au Shape n’est pas très agréable au Général américain, jouer en Malaisie le rôle de De Lattre en Indochine.
Aux Etats-Unis, Churchill a des alliés. Les milieux d’affaires qui comptent sur lui pour négocier avec Staline. Ces milieux ont beaucoup apprécié les déclarations du Premier anglais pour le ralentissement du réarmement. Le réarmement intensif est mal vu des grands financiers. Il menace, en effet, l’équilibre entre la production civile et la production de guerre, et conduit à une ingérence accentuée de l’Etat dans la direction de l’industrie. Elle exige également des impôts plus lourds, et l’on sait que beaucoup d’entreprises aux Etats-Unis ont vu leurs bénéfices réduits par les taxes. Walter Lippmann, de son côté, vient de faire sa rentrée comme journaliste avec un article retentissant dans le même sens « Rompre le cycle mortel », c’est-à-dire éviter de provoquer la Russie en ne lui laissant le choix qu’entre la capitulation et la guerre.
Les Propositions Churchill
Churchill va donc proposer une sorte de triumvirat France-Angleterre-Etats-Unis où les forces de chacune des Nations seraient étroitement associées mais indépendantes. La France, sur le papier, aurait un rôle égal. En fait, à cause du fardeau de la guerre d’Indochine, elle ne représenterait pas grand-chose et les Américains devant la faiblesse des défenses continentales réduiraient peu à peu leur participation militaire à quelques contingents symboliques comme le veulent Taft et l’ex-ambassadeur à Londres Kennedy.
Du même coup, l’aide économique à l’Europe continentale serait moins nécessaire puisqu’en cas d’attaque, elle ne pourrait être défendue. Aussi, l’Angleterre pourrait-elle espérer des Etats-Unis les grosses sommes nécessaires pour renflouer la Livre. Précisément, le déficit du dernier trimestre se monte à 700 milliards de nos francs ! Churchill pense obtenir un prêt des banques américaines avec garantie du Trésor des Etats-Unis, et pour préparer l’opinion, il vient de décider de payer l’annuité des emprunts américains et canadiens qui vient à échéance. Attendons avec une curiosité passionnée les résultats de ce grand choc.
La Politique Anglaise en Orient
La même audacieuse initiative se retrouve dans le Proche-Orient. Eden a vu à Paris Sara el Dinh pacha, ministre des affaires étrangères. Les Anglais cherchent à sauver la face, mais ils sont au fond décidés à évacuer Suez et voudraient obtenir du Caire un accord pour effectuer l’opération par étapes et conserver le droit de revenir en cas de guerre. Ce qui le prouve, ce sont les événements de Lybie.
La Lybie Indépendante
On sait que ce nouvel état indépendant à la formation duquel les Anglais ont travaillé et réussi, malgré l’opposition de l’Italie évincée de son ancienne colonie et les Français qui craignent aux portes de la Tunisie la formation d’un état arabe théoriquement libre. En fait, le nouvel état sera rattaché à la zone Sterling et aura pour roi le Cheik Senoussi, vieil allié de l’Angleterre, maître de la Cyrénaïque et maître de Tobrouk, la grande base navale que les Anglais ont conquise pendant la guerre et qui peut remplacer Alexandrie, et même Chypre, pour la défense de Suez.
On apprenait en outre, ces jours-ci que Glubb pacha, l’officier anglais qui avait formé, du vivant d’Abdullah, la légion transjordanienne, et le ministre anglais à Amman vont être transférés à Tripoli. Cette manœuvre montre que les Anglais vont lâcher la Jordanie, cela sans doute pour essayer de reprendre pied en Israël, et vont reporter cette force militaire du flanc droit de l’Egypte au flanc gauche où Glubb pacha va sans doute équiper une armée de Senoussis sur le modèle de la légion transjordanienne, à deux jours de marche de la vallée du Nil.
Par ailleurs, on a l’impression que le coup d’état syrien qui a mis au pouvoir le colonel Chichakli a été « appuyé » par Londres pour désorganiser le bloc arabe. Chichakli, en effet, paraît sur le point d’adhérer au plan franco-anglo-turco-américain de défense du Moyen-Orient et s’est déclaré hostile à la politique prosoviétique de son prédécesseur qu’il a mis en prison et qui était, en outre, favorable à la formation de la grande Syrie, point de friction autrefois entre la France et l’Angleterre. Cette fois-ci, il semble que les deux pays ont agi de concert. Devant les graves échecs de sa politique en Orient, l’Angleterre sent la nécessité d’une solidarité occidentale pour sauver ce qui peut l’être. Il est bien tard.
CRITON