Criton – 1951-11-24 – Un Temps de Réflexion

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-24 – La Vie Internationale.

 

Un Temps de Réflexion

 

Les pourparlers d’armistice en Corée dont on était las de commenter les ruptures et les reprises sont brusquement sur le point d’aboutir. Lorsqu’en juin dernier, Gromyko avait mis la négociation en mouvement, nous pensions que ce n’était pas comme à l’ordinaire une manœuvre, mais un plan arrêté pour mettre un terme ou du moins une trêve aux hostilités ; entre temps, l’impression avait flotté ; on revivait ces longues séries d’escarmouches qui entretiennent la guerre des nerfs.

 

L’Armistice en Corée

Qu’est-ce qui peut avoir déterminé les Soviets et les Sino-Coréens ? Peut-être ont-ils su que cet hiver, saison propice aux actions aériennes, les Américains allaient prendre les grands moyens pour briser leur résistance ? L’emploi d’armes atomiques tactiques résultant des expériences de Las Vegas allait-il changer la nature du combat ? Autant d’hypothèses. D’ailleurs, il ne faut pas anticiper, et la bataille continue. Les Communistes n’ont encore accepté que l’arrêt des hostilités sur la ligne de bataille actuelle. Reste à savoir s’ils sont prêts à échanger les prisonniers et à faciliter le contrôle des arrières destiné à assurer la sincérité de la trêve ? Rien n’est encore certain.

 

Le Massacre des Prisonniers

Est-ce à dessein que les Américains ont laissé publier le rapport du colonel Hanley sur le massacre présumé de 6.000 prisonniers des forces de l’O.N.U. par les Sino-Coréens ? Il est difficile de croire que le Colonel a agi sans ordre. Les faits sont d’ailleurs confirmés par le général Ridgway et doivent s’accommoder de preuves. On pense qu’en faisant coïncider cette révélation cruelle aux familles américaines avec l’exigence d’un délai de trente jours donné aux Sino-Coréens pour conclure l’armistice, les Etats-Unis se donnent droit, en cas d’échec, de ne reculer devant aucun moyen pour vaincre un ennemi aussi barbare. Conclure que la guerre coréenne est, ou bien sur le point de finir, ou que la Chine de Mao Tsé Tung devra subir un dur assaut.

 

Les Pétroles Persans

Les deux affaires du Moyen-Orient, celle d’Egypte et celle de Perse semblent, malgré les derniers sanglants incidents d’Ismaïlia, prendre un cours plus modéré. Le Dr Mossadegh est rentré d’Amérique sans y avoir trouvé d’appui moral ou financier. Il n’a pas réussi à diviser l’Angleterre et les Etats-Unis sur la question des pétroles. La politique des deux pays était pourtant bien différente : Washington souhaitait un compromis avec Mossadegh, tandis que Londres attendait sa chute, pour reprendre avec son successeur présumé, l’ancien premier Ghavam Sultaneh, des négociations plus prometteuses.

Les Américains craignent que la démission de Mossadegh ne permette au parti prosoviétique Tudeh de faire un coup de force, et que les Russes n’entrent en jeu. De plus, ils se désintéressent d’autant plus volontiers des pétroles persans que les compagnies américaines ont réussi en moins de temps qu’on ne pouvait l’imaginer à compenser la perte de ces gisements par une production record de leurs puits d’Arabie.

Les Anglais, eux, ne veulent pas d’un accord qui les obligerait à régler en grande partie le pétrole persan en dollars. Sans doute, un retour à Abadan des techniciens britanniques est hors de question. Mais par le jeu de l’indemnité à payer à la Compagnie Anglo-Iranian expropriée, ils peuvent s’assurer un approvisionnement qui ne chargerait pas leur balance commerciale. La querelle actuelle se joue en fait sur cette seule question.

 

Suez et l’Egypte

Il faudra quelques temps au gouvernement égyptien pour sauver la face. Nahas pacha a été très déçu de ne pas rencontrer l’appui sans réserve des pays arabes. Ceux-ci craignent surtout de rester en tête à tête avec Israël, et ne souhaitent pas, si cela était concevable, que les Anglais et les Américains se désintéressent de Suez et du Proche-Orient. Ils savent qu’ils ne peuvent compter sur leurs propres forces pour arrêter l’expansion juive, et la présence anglaise plus encore que l’américaine est nécessaire pour conserver l’équilibre de cette partie du monde. Même l’émir Talal de Jordanie qu’on disait hostile aux Britanniques, demeure réservé devant l’attitude de l’Egypte. Laissons à celle-ci le temps d’éprouver cet isolement.

 

La Visite du Chancelier Adenauer

  1. Adenauer est venu à Paris, mais jusqu’ici les pourparlers n’ont pas préparé de conclusions décisives. Les points en litige qui comprennent le pool charbon-acier, l’armée européenne avec participation allemande, la substitution d’un accord contractuel au statut d’occupation sont trop complexes pour être traités ici. Mais le fond du problème est simple. La République de Bonn est placée devant ce dilemme, ou bien s’engager à fond dans le bloc atlantique et renoncer pour un temps indéterminé à l’unification allemande, ou bien laisser ouverte la possibilité de cette unification en différant constamment l’accord.

Le choix est évidemment grave. Les Allemands de l’Ouest et le Bundestag penchent vers l’expectative, et Adenauer ne peut compter que sur de grosses concessions des Alliés pour ramener la balance dans l’autre sens.

 

L’Election à la Maison Blanche

L’élection présidentielle aux Etats-Unis, bien qu’éloignée de près d’un an encore, est déjà très débattue.

Il y a d’un côté le mystère Truman-Eisenhower. Le Général sera-t-il ou non candidat ; sera-t-il dans ce cas Républicain, ou Démocrate ou sans parti ? Truman s’effacerait-il devant lui comme il l’a promis en 45. Côté Républicain, 3 candidats : Eisenhower, s’il y consent, sinon, Warren qui représente la nuance Dewey acquise à la politique partisane et enfin le sénateur Taft, l’ex-isolationniste, celui qui préférait la victoire d’Hitler à l’intervention américaine en Europe.

Taft vient de publier un petit livre pour faire oublier ses opinions passées et préciser sa politique de demain. L’opposition n’est plus aujourd’hui entre isolationnisme et interventionnisme, mais entre nationalisme et internationalisme. Taft reconnaît que l’isolationnisme est mort à l’âge atomique où l’on vole plus vite que le son. Il aurait pu ajouter où il n’y a plus la France écrasée, l’Angleterre pour recevoir les coups, et enfin la Russie pour épuiser l’adversaire.

L’isolationnisme est mort le jour où les Etats-Unis directement menacés ont avant tout à compter sur eux-mêmes. Mais il n’entend pas pour autant que les Etats-Unis, rompant avec leur politique traditionnelle, prennent à l’égard des pays du continent européen des engagements préalables liant automatiquement le sort de l’Amérique au leur. Autrement dit, si l’Allemagne et la France sont envahies nous verrons ce qu’il convient de faire bien que nous ayons averti l’U.R.S.S. préalablement qu’une telle attaque serait un casus belli.

Taft, d’autre part, veut bien aider l’Europe militairement, lui donner les moyens de jouer son rôle dans la défense des Etats-Unis, mais sans se mêler pour le moins de ses affaires économiques ou politiques. Pas de crédits possibles pour renflouer les finances européennes et Taft a fait de son mieux pour les rogner. L’Europe on le sait, est un « panier de crabes ». Oui, des crabes que l’ogre généralement dévore pendant qu’on s’apprête, tranquillement, à l’assommer.

 

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