Criton – 1952-07-12 – La Nouvelle Amérique

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-12 – La Vie Internationale.

 

La Nouvelle Amérique

 

A l’heure où nous écrivons, l’élection d’Eisenhower n’est pas assurée à Chicago, mais elle est bien probable. Il a fallu une très forte pression populaire pour briser l’obstination de la vieille garde républicaine qui représente l’authentique tradition yankee. Ce n’est pas seulement une machine politique, mais le reflet d’un état d’âme collectif mû par des instincts permanents. La victoire d’Eisenhower marquera entre autres l’avènement d’une nouvelle mentalité, celle de la génération qui monte. Mais, à chaque difficulté il faudra lutter contre l’esprit de la vieille garde dont l’ex-président Hoover est l’incarnation. Eisenhower président devra composer avec elle.

 

Deux Politiques Etrangères

Non sans habileté, et pour ménager ses chances d’obtenir le secrétariat d’Etat, M. Foster Dulles s’est chargé de composer un programme de politique extérieure acceptable pour les deux candidats et s’inspirant de ses idées propres. Ce travail de compromis était, en réalité, facile selon la lettre, impossible en réalité selon l’esprit. Plus que la façon de résoudre les problèmes, c’est la manière de les aborder qui sépare Eisenhower de Taft, et en politique, ce qu’on cherche à modifier, ce sont les conditions qui posent les problèmes, et non les problèmes mêmes une fois posés, pour la solution desquels, en général, il ne reste plus de choix.

Pour Eisenhower, la force, de quelque nature qu’elle soit, si grande qu’on l’imagine, n’assurera pas le salut des U.S.A. Il leur faut des amis, et plus que leur aide matérielle, un appui moral. Cette nécessité de se faire des amis, malgré la campagne de haine entretenue par les communistes depuis la guerre, correspond au besoin propre des Américains. Ils y ont beaucoup sacrifié et souvent de leurs intérêts. Le public avide de sympathie a compris que Taft ne le ferait pas aimer.

 

La Diplomatie avant l’Action

Par ailleurs, Eisenhower représente l’esprit de compromis et la primauté donnée à la diplomatie sur l’action, et cela correspond aux exigences de l’opinion mondiale. Nous avons déjà parlé de ce dégoût de la violence qui isole aujourd’hui le bolchévisme de l’humanité pensante et qui le condamne. Eisenhower répond bien à cet état d’esprit.

 

La Question Indochinoise

Une politique, dit Dulles dans son rapport, qui ne défend pas la liberté en Asie, contient des défauts fatals.

Il est certain que le retour des Républicains au pouvoir redressera la politique asiatique des U.S.A. qui a été le point faible, pour ne pas dire désastreux, de l’action Roosevelt-Truman. Cela aidera, transformera même, notre action en Indochine, si mal appréciée jusqu’à ces derniers temps par les Américains. Nous ne croyons pas exagéré de dire que selon les données actuelles du problème, l’Indochine peut être considérée comme sauvée. Les Etats-Unis y ont engagé leur prestige et les Chinois qui seuls pourraient chasser la France, savent quel prix leur coûterait un geste vers le Tonkin. D’autre part, les marques de l’appui américain en Indochine même ont sur les populations un effet décisif susceptible de relever les courages et de rallier bien des hésitants. S’il était militairement possible d’isoler le Nord-Tonkin du Sud de la Chine ou si la guerre civile se rallumait dans cette dernière région, la guérilla au Vietnam pourrait s’affaiblir.

Dans cette hypothèse qui n’excède pas les espoirs raisonnables, on devrait rendre un hommage particulier aux gouvernements qui se sont succédé, et qui malgré l’indifférence de l’opinion et le défaitisme en Indochine même, ont maintenu la position française en Asie. Certes, rien n’était possible sans le courage et les qualités des soldats, mais aux heures de lassitude, on les aurait facilement persuadés de renoncer. Or, cette résistance en Asie a été la clef de voûte du redressement français, du maintien de son prestige dans le monde, et particulièrement dans l’Empire. Une défaillance là-bas, faisait tout se rompre. Combien de Français ont compris alors ce qui devient évident à présent.

 

La Force de Représailles

La grande idée du rapport Dulles est la création d’une puissante force de représailles pour frapper avec une vigueur écrasante les sources d’énergie et les communications de l’agresseur. Cette force serait sans doute double : l’une surveillerait l’Asie et l’autre l’Europe, tenant en respect la Chine et l’U.R.S.S. En fait, cette force existe déjà. Dulles y ajoute – ce qui a son importance – la détermination de s’en servir, ce qui pour l’Indochine, n’était pas jusqu’ici assuré.

 

La Reprise à Pan Mun Jon

Que se passe-t-il à Pan Mun Jon ? Ce qui est clair c’est que les bombardements des Centrales du Yalu ont plutôt apaisé qu’excité les négociateurs communistes. Depuis l’événement, les pourparlers ont repris avec, semble-t-il, des objectifs plus concrets que ceux de la propagande. Que peut-on penser de divergences latentes entre Pékin et Moscou dont on parle périodiquement ?

Concluons, pour être prudents, que l’emploi judicieux de la force est, à l’égard de dirigeants auxquels nos règles morales et même toute règle sont étrangères, le meilleur moyen de les rendre raisonnables. Cela est dit pour les éternels pacifistes qui le sont systématiquement en toute occurrence.

 

Acheson au Brésil

On n’a pas accordé toute l’attention requise au voyage d’Acheson qui, bien qu’au terme de son mandat, n’agit pas sans accord avec des successeurs possibles. Le tour à Berlin et à Vienne a été suivi d’une visite au Brésil. On sait que l’Amérique latine se sent délaissée par les Etats-Unis, malgré l’appui qu’elle apporte à l’O.N.U. Comme partout, nationalistes et communistes conjuguent leurs efforts pour discréditer l’action des U.S.A. Les progrès du communisme au Brésil bien qu’arrêtés, ont été très marqués au cours des dernières années. Les Etats-Unis ont besoin du Brésil. C’est la grande république sud-américaine qui commande à l’orientation des forces qui s’appuient sur eux. Il faudra trouver des dollars pour y soutenir un moral défaillant, comme ailleurs.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-07-05 – Les Règles du Jeu

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-05 – La Vie Internationale.

 

Les Règles du Jeu

 

La partie internationale qui se joue actuellement peut paraître confuse à cause des nombreuses incidences politiques qui la traversent. En réalité, elle est simple et ne comporte que deux joueurs : d’un côté de l’Echiquier le Politburo, de l’autre un « brain trust » dont les exécutants sont Acheson-Eden-Schuman-Adenauer. Les deux adversaires ont un plan qu’ils exécutent avec précision. Les oppositions parlementaires dans les quatre démocraties n’y changent rien et ne font que se servir des problèmes extérieurs à leurs fins électorales. S’il arrivait que Taft, Attlee, Schumacher, mettons De Gaulle ou Guy Mollet, et même Bevan prissent le pouvoir, leurs discours seraient différents de ceux des actuels dirigeants, mais leur politique pratiquement reviendrait peu à peu à celle de leurs adversaires. Car il n’y a pas plusieurs manières de contredire au jeu soviétique. On a bien vu que la politique anglaise à l’égard de la Chine communiste a dû être abandonnée parce que Mao Tsé Tung n’y a donné aucune réponse.

 

Les Bombardements du Yalu

Les bombardements des usines du Yalu s’imposaient. Après s’être laissé berner sciemment pendant un an aux pourparlers de Pan Mun Jon, les Etats-Unis devaient une riposte, sous peine de laisser à l’ennemi le bénéfice de la trêve. Les Sino-Soviétiques ont d’ailleurs encaissé le coup comme une riposte de l’adversaire normalement escomptée. Cette mesure s’imposait aussi pour avertir la Chine qu’une attaque contre le Sud-Est asiatique, et particulièrement l’Indochine, comporterait des sanctions du même ordre.

L’opinion française éclairée ne s’y est pas trompée. Quant aux protestations des Bévanistes à la Chambre des Communes, elles visaient non le gouvernement Churchill, mais les frères ennemis du groupe Attlee dont il s’agit de prendre la place à la direction du Parti travailliste. La preuve, c’est que M. Bevan lui-même a tenu à avertir M. Gromiko que s’il venait à Londres dans l’espoir de diviser les Alliés, il faisait fausse route. L’impérialisme de style classique où l’idéologie léniniste-marxiste n’est qu’une arme utile, qui d’ailleurs peu à peu s’émousse, laissant à nu les moyens purement militaires. Cela est certes regrettable, mais on n’y peut répondre que par la force.

 

Conférence à Quatre ?

Un autre sujet de controverse politico-électorale chez les Alliés, c’est l’ouverture éventuelle d’une conférence à Quatre sur l’Allemagne. Sujet purement académique car, qu’elle ait lieu ou non, elle est par avance sans objet.

La propagande russe sur l’unification de l’Allemagne ne peut cacher à personne les vraies intentions de Moscou. En veut-on la preuve ? Pour accélérer l’annexion à l’empire soviétique de l’Allemagne orientale, les Russes viennent de décider l’abolition des frontières administratives actuelles. Désormais, plus de Prusse ni de Saxe, ni de Thuringe, mais des « bezirken » sorte de départements arbitrairement découpés. Mesure comparable à la suppression des provinces par la Révolution française et destinée à effacer les particularismes du passé. Singulière préface à une réunification des deux Allemagnes alors que la décentralisation et le fédéralisme sont à la base de l’organisation de Bonn et de l’Europe future.

 

La Ratification des Accords de Bonn et Paris

Le Sénat américain a ratifié les accords contractuels et le traité de défense européenne paraphés à Bonn et à Paris – premier acte prévu de leur mise en œuvre -. Adenauer attend l’issue de la Convention de Chicago attendue pour jeudi prochain afin d’obtenir avant les vacances la ratification par le Bundestag. Malgré toutes les difficultés qui subsistent, il ne nous semble pas impossible qu’il y parvienne.

Nouvel acte du vaste plan d’ensemble, la France met en avant d’ores et déjà le projet d’autorité européenne supra-nationale. Strasbourg deviendrait la capitale de la nouvelle Europe. Le projet qui comporterait une assemblée européenne à laquelle les Parlements nationaux délègueraient certains de leur pouvoirs n’est encore qu’un rêve dont on cherche à fixer les traits. Bien de l’eau passera sous les ponts du Rhin avant que le parlement légifère. Mais il est adroit d’en parler et de familiariser l’opinion avec cette institution. En traçant les statuts d’un nouvel organisme, on presse l’avenir, et par là même, on pousse les hésitants à souscrire aux accords déjà paraphés. On fixe l’opposition sur l’étape suivante pour la contraindre à accepter celle qui précède et qui est déjà pratiquement acquise. Si à l’automne le Parlement de Strasbourg est déjà dans l’air, les accords de Bonn seront plus aisément ratifiés. Car, de Paris dépend la construction de l’édifice.

 

Les Chances d’Eisenhower

Il dépend aussi dans une certaine mesure de la désignation d’Eisenhower comme candidat républicain à Chicago. Depuis la dernière semaine la cote du Général a remonté sensiblement et nous revenons à notre impression première. Il est nécessaire que le spectacle et les émotions qu’il suscite dans le public se déroulent à l’américaine. Plusieurs scrutins sont probables, mais comme la majorité des gouverneurs des Etats qui tiennent entre leurs mains la manne des places et prébendes, favorise Eisenhower, il est probable que le Parti ne s’exposera pas à un échec possible en novembre et se rangera après maintes tractations sous la bannière du Général. La grande presse par ailleurs, un moment ébranlée, a repris courage, ce qui est un signe.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-06-28 – Démonstration de Force

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-28 – La Vie Internationale.

 

Démonstration de Force

 

Le bombardement massif des usines hydroélectriques du Yalu, gloire de l’industrie Japonaise, est un acte délibéré à plusieurs fins ; éprouver la réaction des Communistes et aussi celle des membres des Nations Unies et de l’opinion européenne, montrer au monde et aux Américains eux-mêmes, la force aérienne des Etats-Unis mise en question par les pertes récentes d’appareils au combat ; enfin, sur le plan électoral aux U.S.A., prouver aux citoyens que l’Administration démocrate et l’actuel Pentagone sont capables des mêmes déterminations que Mac Arthur. Le test est jusqu’ici concluant. Les Sino-Coréens, pas plus que le  Kremlin n’ont bougé, ni soufflé mot de l’affaire à leurs ressortissants. L’opinion mondiale, sauf les Travaillistes britanniques, n’a que faiblement réagi ; la peur du communisme après les événements de la Baltique et d’Allemagne rend indulgent aux démonstrations de la force. Et l’on admet que c’est le seul langage que Moscou comprend.

 

La Perte des Usines du Yalu

La perte des usines est dure pour la Chine, et même pour l’U.R.S.S. Ces installations énormes alimentaient une large part de l’industrie mandchoue et des provinces maritimes russes du Pacifique, y compris Vladivostok et Port-Arthur. Le potentiel militaire de la Chine, déjà faible, en sera sensiblement réduit, ce qui la rendra plus dépendante encore de Moscou.

Cette aide coûte cher à l’U.R.S.S., et déjà on parlait de désaccord entre Pékin et Moscou. Les Soviets ont peu à donner, et les Chinois veulent faire payer le plus possible leur contribution à la cause commune. Ce n’est pas encore cela qui ébranlera la coalition communiste, mais elle n’en sortira pas renforcée.

 

La Lutte pour la Présidence aux U.S.A.

Nous nous étions un peu avancés en tenant pour certain le choix d’Eisenhower comme candidat à la Convention républicaine. La lutte sera serrée et il est évident que l’apparition en personne et en civil du Général a été, pour la masse, une déception. L’attente avait été trop fiévreuse, le mythe Ike, porté à un degré d’émotivité, appelait une réaction.

Eisenhower, mal conseillé par ses amis politiciens avait gardé le vague et exprimé des généralités. Taft et tous les « bosses » du Parti ont exploité au maximum l’inexpérience politique de leur adversaire. Une forte chute de la cote donnait Ike perdant. Alors celui-ci, décidé de relever le défi lui-même, s’est adressé au peuple avec franchise et netteté, dénonçant l’isolationnisme de Taft. Les Etats-Unis ont besoin d’amis et d’alliés sûrs et prospères, qu’il faut aider dans notre propre intérêt. L’Amérique isolée finirait par succomber, etc… Cependant, la chute de popularité du Général n’est pas seulement le fait de la versatilité de la faveur des foules. Un argument dont personne ne parle mais que chacun entend, s’est propagé aux U.S.A. : Un militaire au pouvoir, c’est la conscription assurée et l’on sait l’horreur de l’Américain pour le métier de fantassin. Taft au gouvernement se consacrera exclusivement à la Marine et à l’Aviation, moyens suffisants pour tenir les Communistes en respect.

Cependant, comme le disait hier Walter Lippmann, solide républicain, le Parti républicain est en minorité dans le pays. Pour vaincre, il leur faut l’appui des Indépendants. Cet appui, Taft ne peut l’obtenir, Eisenhower seul le peut. De plus, Taft a contre lui les Trade-Unions qui ne lui pardonnent pas la loi « Taft-Hartley » contre les grèves que le Congrès vient d’enjoindre à Truman d’appliquer dans le conflit de l’acier. Cet argument qui était pour nous décisif et l’est aussi pour Lippmann, l’emportera-t-il à Chicago ? Taft tient en main toutes les ficelles de la machine politique. De grands journaux comme le « Daily News » ont tourné pour lui. D’autres, partisans du Général ont pris une attitude neutre. De plus, le président Truman a affirmé à nouveau qu’il ne se présenterait pas, ce qui fait le jeu des Taftistes, car si Taft contre Truman en novembre laissait assez peu de chance au candidat républicain, celui-ci reste fort contre un démocrate plus ou moins obscur.

Truman est au fond l’arbitre de la situation et l’on devine que malgré sa sympathie pour Eisenhower, il ne souhaite pas le voir candidat en novembre, car beaucoup de Démocrates voteront pour lui et le Parti sortira de l’élection moralement amoindri, tandis que contre Taft, non seulement le Démocrate fera le plein, mais l’emportera.

Pour l’heure, les chances sont « fifty-fifty », l’élection de Taft serait grave pour l’Europe, et particulièrement pour la France. Taft est manifestement le préféré de Moscou qui jusqu’ici l’a épargné. On se réserve. Quelle belle cible pour la propagande que ce yankee du Middle-West, ultra-conservateur, l’ennemi numéro un des travailleurs. Tandis qu’Eisenhower, le vainqueur de 1945, est moins vulnérable. Cet argument, la faveur – toute provisoire – de Moscou, le Général ne l’a pas utilisé dans sa campagne contre son adversaire. L’argument aurait cependant son poids. Nous attendons cette Convention de Chicago du 7 juillet avec un peu d’angoisse, avouons-le.

D’autre part, cette incertitude sur la désignation du futur président des U.S.A. pèse sur toute l’orientation diplomatique et particulièrement sur l’évolution du problème allemand. Adenauer devra reporter la ratification parlementaire des accords après la Convention de Chicago et le Sénat américain fera peut-être de même. Mais alors, c’est ajourner les décisions à Septembre ? Il semble bien qu’on ne pourra l’éviter.

 

La Question d’une Conférence à Quatre

Une certaine confusion est manifeste dans les esprits au sujet d’une conférence à Quatre sur l’Allemagne. Est-elle opportune ? Sera-t-elle efficace ? Walter Lippmann se prononce pour la négative : négocier avec la Russie serait une faute, dit-il, car une telle conférence serait un échec et ne servirait pas, comme on le répète, à mettre en évidence la mauvaise foi des Soviets. Elle ne ferait que montrer notre impuissance à arriver avec l’U.R.S.S. à un arrangement sur l’Allemagne. Jusqu’ici, Lippmann a raison. Mais peut-il soutenir que les Allemands sont, eux, capables de négocier avec les Russes, non pas Adenauer mais Schumacher, mais les Allemands qui prendraient le pouvoir, s’il était prouvé que tous les gouvernements de Bonn sont incapables de rétablir l’unité allemande.

A notre avis, Moscou ne négociera jamais avec les Allemands, pas plus qu’il ne désire négocier avec les Trois. Comme l’a dit le « Manchester Guardian », (le seul journal d’opinion qui se soit trouvé de notre opinion), les Soviets ne sont pas du tout mécontents des accords contractuels de Bonn. Ils avaient prévu leur signature et n’y ont fait obstacle que pour les besoins de la propagande. Ces accords, en réalité, servent leur dessein, leur permet d’isoler complètement les deux Allemagnes et de dresser une armée communiste allemande pour un coup de force à Berlin ou ailleurs. La guerre civile entre Allemands, tel est l’objectif de Moscou pour s’emparer de toute l’Allemagne en cas de succès, au risque en cas d’échec, de se replier derrière la frontière actuelle hérissée de barbelés, foyer d’incidents quotidiens.

 

Notre Politique envers l’Allemagne

Quant à l’opinion française en la matière, elle semble avoir perdu le sens, parmi ceux surtout qui font figure de nationalistes. Où est notre intérêt ? On feint de craindre le réarmement de l’Allemagne mutilée comme l’est celle de Bonn, et l’on consentirait à s’entendre avec les Russes pour refaire une Allemagne de 70 millions d’habitants, avec une armée propre et indépendante par surcroît.

Par ailleurs, on trouve les accords contractuels trop généreux pour l’Allemagne, la contribution de Bonn à l’armée européenne dangereuse pour notre sécurité, le Pool charbon-acier périlleux pour notre industrie. Veut-on réellement perpétuer le statut d’occupation et maintenir dans le domaine militaire les Allemands en tutelle ? On sait pourtant où mène cette politique : à Hitler. « N’abandonnons rien », et il vient un jour où l’on lâche tout à la fois. Il faut convaincre les Allemands qui y sont tout disposés au fond, que leur intérêt est dans l’intégration avec l’Occident, et pour cela il faut les tenir pour égaux en droit et en fait, sinon ils s’allieront à Moscou, peut-être la mort dans l’âme, mais parce que leur instinct qui est irrésistible leur fera préférer le suicide à l’humiliation.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-06-21 – La Volonté d’Union

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-21 – La Vie Internationale.

 

La Volonté d’Union

 

Une évolution significative s’est produite dans l’état d’esprit des peuples, libres ou non. Résignés depuis quinze ans au régime de la violence, ils en ont pris maintenant le dégoût. Besoin de concorde et de tolérance, indifférence aux luttes stériles de la politique, mépris de la propagande, hâte de jouir en paix des bienfaits du progrès matériel, telle est la disposition d’âme de l’homme de la rue. Le calme qui a marqué le voyage du général Ridgway en Italie en est une preuve de plus. Aussi les Soviets, en accentuant leurs méthodes de terreur, en abattant les avions suédois en Baltique, en arrachant à leurs foyers les paysans d’Allemagne Orientale le long de la ligne frontière entre les deux zones, soulèvent-ils une hostilité qui va croissant parmi les masses dont ils prétendent servir la cause.

Répétons-le : le Kremlin s’obstine dans une erreur psychologique qui, un jour, lui coûtera le pouvoir. S’il devait être ébranlé par la force, il ne trouverait guère de défenseurs. Et c’est cela le plus grand changement qui s’est produit dans le monde au cours de ces derniers mois.

 

Gromyko à Londres

On a beaucoup spéculé sur le chassé-croisé des ambassadeurs soviétiques, et particulièrement sur la nomination de Gromyko à Londres. A notre avis, ce changement n’apporte rien. La ligne politique de Moscou reste parfaitement rigide et il n’y a aucun signe d’inflexion. D’ailleurs Gromyko n’a jamais pris d’initiative. Il n’a fait que traduire des ordres. Et sa manière froide, ennuyeuse et retorse ne semble pas devoir être très appréciée en Angleterre, d’autant moins que la politique de M. Eden est présentement orientée vers une coopération plus étroite avec Washington et Paris. Ce n’est pas le moment pour l’Angleterre de s’isoler diplomatiquement.

 

La Retraite Prochaine de Churchill

A cela s’ajoute pour Eden lui-même la proximité de nouvelles responsabilités. Nous avons déjà fait allusion à une retraite de Churchill. Le Parti conservateur est très divisé et anxieux de l’avenir. La tutelle écrasante du vieux leader pèse aux jeunes du Parti. Eden au pouvoir est le seul qui ait assez d’autorité pour refaire l’unité. Comme toujours en Angleterre, les choses n’iront pas brusquement. Mais les décisions seront prises.

 

Vers l’Unité du Monde Libre

La coopération du monde libre est chaque jour plus étroite. Le voyage du maréchal Alexander en Corée où l’on avait cru voir une manifestation des divergences anglo-américaines sur la politique en Extrême-Orient s’est au contraire déroulé dans une atmosphère d’union et de cordialité. La déception des Bévanistes le prouve.

Le voyage de M. Letourneau, ministre français pour l’Indochine, à Washington a marqué l’intérêt croissant des Etats-Unis pour notre lutte en Asie du Sud-Est. Les deux coups d’éclat au Viet-Nam et au Cambodge avec la nomination de N’Guyen Van Tam au gouvernement de Saïgon et la prise de pouvoir du roi du Cambodge à Phnom Penh, sont pour les Américains les preuves du redressement français. Les événements montrent à la fois la valeur en Asie d’une manière énergique, et la possibilité d’une coopération moins réticente entre les populations indigènes et l’autorité française.

L’appui des Américains a beaucoup facilité cette évolution. Très significatif aussi d’un changement d’atmosphère est l’affirmation de M. Acheson que les Etats-Unis ne se prêteront pas à l’O.N.U. aux manœuvres susceptibles d’affaiblir la position de la France en Afrique du Nord, et particulièrement en Tunisie. Enfin, le procès qui oppose à La Haye les intérêts commerciaux de certains Américains au Protectorat, semble devoir être étouffé ou ajourné sine die. Ainsi, le dernier obstacle à une unité d’action vraiment sincère, le problème allemand, pourrait bien être réglé plus facilement qu’on ne le pense. Le chancelier Adenauer a la partie dure, mais il est dur lui-même et tenace. Il doit l’emporter.

 

L’Election Présidentielle aux Etats-Unis

Trois semaines nous séparent des Conventions politiques aux Etats-Unis. Si Eisenhower l’emporte chez les Républicains, la lutte sera plus qu’un spectacle pour la télévision auxquels les Américains en sauraient renoncer. Il nous semble même que la course actuelle entre Taft et Ike n’est pas autre chose qu’une grande partie de sport destinée à passionner l’opinion. En réalité, les jeux sont faits.

Comment le Parti républicain pourrait-il élire Taft comme candidat ? Il risquerait de voir Truman revenir dans la lutte et sans doute l’emporter. Avec Eisenhower, il tient la chance unique de reprendre le pouvoir après une éclipse de 20 ans. Il ne saurait la laisser échapper. Eisenhower aura cependant des opposants, et si le candidat démocrate avait quelque envergure, la partie pourrait être serrée en novembre. Mais il n’en est rien, l’adversaire de Ike ne sera qu’un figurant.

 

La Politique Franco-Allemande

En France comme en Allemagne, la politique officielle est l’objet de violents assauts venus des extrêmes de gauche et de droite. Cependant les Soviets, loin de pouvoir diviser les opinions, ont fait tout ce qu’il fallait pour affaiblir les oppositions.

Les harangues menaçantes d’Ulbricht et Grotewohl, les brutalités policières en Thuringe et en Saxe ont secoué les Allemands et exaspéré, si possible, la haine du Russe. Schumacher l’a senti. Il lui sera plus difficile qu’il y a un mois de dresser les masses contre la conscription. De récents sondages ont montré que la popularité d’Adenauer remontait. Une fois surmonté, l’obstacle très sérieux d’ordre constitutionnel qui se débat à la Cour Suprême de Karlsruhe (il s’agit de décider si le Chancelier a le droit, sans modification préalable de la Constitution à la majorité des deux tiers de l’Assemblée législative, ou de faire ratifier à la majorité simple, le réarmement de la République Fédérale). Ce cap franchi, la ratification des accords contractuels et de la communauté européenne de défense pourrait peut-être intervenir avant les vacances. D’ici là, le Sénat américain se sera prononcé.

En France, le Gouvernement cherche tout comme Adenauer à donner aux nationalistes des assurances suffisamment éloquentes qui cependant ne compromettraient pas les accords déjà paraphés. Cette double navigation n’est guère aisée, mais le temps perdu en colloques est gagné dans les esprits. Il n’y a plus beaucoup de vrais irréductibles en dehors des rouges, au Parlement français.

 

La Reprise des Matières Premières

 Enfin, dans l’ordre économique, les premiers signes d’un retournement de tendance, signalés ici, se confirment. Après treize mois de baisse et deux d’équilibre instable, une reprise presque générale des matières premières se dessine. Facteur qui en définitive sera un stimulant d’activité et de confiance.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-06-14 – Reflux

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-14 – La Vie Internationale.

 

Reflux

 

L’écroulement de la puissance communiste en France est un événement de portée internationale. Il a étonné l’opinion mondiale qui n’y pouvait croire, surprise qui se nuance d’un peu d’incrédulité. Les meilleurs observateurs ne pensaient pas que les lézardes annonçaient la chute de l’édifice. Et les Français eux-mêmes n’en ont pas encore réalisé la portée et les conséquences. Elles se manifesteront peu à peu, mais déjà le prestige national s’est relevé à un degré que la presse internationale souligne avec complaisance et admiration.

 

Les Difficultés du Communisme

On aurait tort de croire qu’il s’agit d’un phénomène isolé, d’un sursaut purement national. La révolte contre la tyrannie rouge, contre le mensonge et la terreur est, à des degrés divers, perceptible aussi bien en deci qu’au-delà du rideau de fer. En Ukraine, un véritable bouleversement des cadres du parti a commencé. Un tiers à un quart des dirigeants a été remplacé en quelques semaines, en particulier dans les provinces limitrophes des pays satellites.

En Tchécoslovaquie, le premier Zapotocki a dû reconnaître l’échec de la collectivisation agraire et l’état « désespéré » des mines de charbon.

En Roumanie, la purge est complète ; plus de cinquante hauts fonctionnaires ont été liquidés après Luca, Anna Pauker, Techarl et Georgescu. L’agitation a gagné les provinces musulmanes de l’U.R.S.S., en particulier la Kirghizie. Encore ne s’agit-il que des faits officiellement publiés par « La Pravda ». Si l’on tenait compte des rapports officieux, la liste des déviations et des sabotages tiendrait des pages entières.

Ce n’est certes pas la première fois que l’on constate des secousses de ce genre. Mais les crises d’autorité dans le monde soviétique avaient jusqu’ici un caractère sporadique. Elles étaient étouffées avec brutalité et s’apaisaient. Pour la première fois, on se trouve en présence d’un ébranlement généralisé et simultané. Il ne faut pas en exagérer la portée. Un fait est certain : les difficultés des autocrates du Kremlin s’amplifient, et cela explique la modération actuelle de leur politique alors qu’on s’attendait au pire. La Radio soviétique à usage interne est beaucoup moins agressive depuis quelques jours. Les événements extérieurs passent en second plan, et l’on revient à l’exaltation habituelle des réalisations dans l’ordre économique et culturel, l’inauguration du canal Don-Volga et les progrès de la santé publique.

 

Eden, Président de l’Organisation Economique de Coopération Européenne

La nomination de M. Eden à la présidence de l’O.E.C.E. est un fait symbolique de l’évolution des esprits vers la coopération européenne, non seulement de la part des continentaux qui ont accueilli avec satisfaction cette rentrée de l’Angleterre, mais surtout des Anglais eux-mêmes jusqu’ici hostiles à tout engagement en Europe. Les craintes de la France devant la renaissance rapide de la puissance allemande et d’un tête-à-tête avec Bonn, les inquiétudes de l’opinion anglaise devant l’isolement dans la conjoncture difficile de l’économie britannique ont obligé à rompre la glace. Enfin, la certitude que le Parti républicain prendra le pouvoir aux Etats-Unis et qu’Eisenhower même devra tenir compte des sentiments peu anglophiles de la vieille garde du Parti, pousse les Anglais à reconsidérer leur politique continentale. Il faut se hâter de faire l’Europe si l’on ne veut pas se heurter à une offensive de l’isolationnisme américain qui, s’il a évolué, n’est pas mort. Il y va non seulement de la défense du continent et de la Grande-Bretagne en cas de conflit, mais du rétablissement des échanges normaux de la zone Dollar qui impliquent du côté américain de longs sacrifices auxquels l’opinion d’outre-Atlantique ne semble pas encore préparée.

En poussant hier son cri d’alarme, au sujet de l’économie britannique, Churchill a voulu justifier l’évolution de sa politique et avertir en même temps les Etats-Unis.

 

Une seule Politique possible

Disons le nettement : la politique pratiquée tant par la France que l’Angleterre est imposée par des nécessités vitales. Toute autre est inconcevable, si l’on en mesure les conséquences. M. Eden l’a compris après Schuman et Adenauer. Les arguments des neutralistes de gauche des deux côtés de la Manche, tout comme ceux des nationalistes de droite chez nous et parmi certains « Tories » tiennent, soit de la passion politique, soit de l’ignorance des véritables données du problème, autant sans doute de l’un que de l’autre. Dans l’état présent du monde, il n’y a pas deux attitudes possibles, ni en matière économique, ni en politique extérieure ; à preuve que Churchill n’a fait, à quelques détails près et cela de plus en plus, que continuer la politique de M. Attlee, et Attlee aurait fait aujourd’hui ce que font Eden et Butler.

Certes, on aurait pu concevoir une autre méthode, et nous l’avons indiqué abondamment en ce qui concerne l’Angleterre ; mais la nation n’aurait pas eu la force de supporter certains remèdes. Il y a en démocratie des impossibilités que la seule raison ne peut vaincre. La routine des peuples est parfois réfractaire de leur intérêt. Et cela est vrai aussi en France.

Dans ces conditions, l’intégration du monde libre sous l’égide américaine est une nécessité à laquelle on ne pourrait se soustraire que par des mesures que ni les Anglais ni nous n’aurions le courage d’appliquer et qui supposeraient une cohésion nationale qui n’existe ni chez les uns ni chez les autres. En Angleterre, le Parti travailliste est divisé en deux fractions hostiles. Les Conservateurs de même, bien que ce soit moins apparent. En France, il y a autant d’opinions que de bonnets, le plus souvent gratuites. Il est heureux que devant l’accession des Républicains à la Maison Blanche, l’Angleterre a compris qu’il fallait faire des sacrifices pour créer un front commun des Européens pour éviter que l’Europe soit abandonnée à elle-même, car abandonnée, elle ne survivrait pas longtemps.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1952-06-07 – L’Heure du Redressement

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-07 – La Vie Internationale.

 

L’Heure du Redressement

 

A la suite des accords de Bonn, les augures nous avaient prédit tous les malheurs. Les foudres du Kremlin allaient s’abattre. Ce que nous avons vu jusqu’ici reste dans le cadre des prévisions : la politique des coups d’épingle continue. Moscou savait depuis longtemps que l’intégration de l’Allemagne de Bonn dans la communauté occidentale était inévitable. Il est probable même que cette intégration n’était pas pour déplaire aux Soviets. Ils n’ont jamais désiré l’unification de l’Allemagne. En rendant la coupure plus nette entre les deux tronçons, Moscou se donnait un prétexte pour accélérer l’intégration de sa zone dans le bloc des satellites, et procéder au réarmement de la Jeunesse. Deux armées allemandes d’obédience opposée vont se trouver complètement isolées et face à face, ce qui exposerait toute tentative de poussée de l’Occident à une guerre civile entre Allemands. On peut dire sans paradoxe que, loin d’accroître les risques de guerre, ce nouvel équilibre de forces le rend moins probable : car celui qui lancerait les Allemands les uns contre les autres ne peut pas prévoir ce qui en résulterait. On élève parfois des chiens pour se faire mordre.

 

Les Incidents de Berlin

Ce qui s’est passé à Berlin reste un échange de mauvais procédés. Les Russes ont coupé le téléphone, barré la route de Berlin vers l’Ouest aux patrouilles alliées, rendu nécessaire des passeports pour circuler d’une zone à l’autre : les Anglais ont riposté en isolant le poste de radio soviétique enclavé dans leur secteur. Enfin, une véritable frontière de barbelés séparera les deux Allemagnes. Le rideau de fer deviendra plus impénétrable, et la fissure berlinoise si pénible aux Russes, se trouvera presque colmatée ; quant au blocus de Berlin, il ne semble pas probable. Il en résulterait une épreuve de force que les Alliés ont les moyens de gagner, et l’on ne voit pas le profit qu’en retireraient les Russes. Ils ont d’ailleurs reçu sur ce point des avertissements sérieux.

 

La Ratification des Accords de Bonn

Les accords de Bonn signés, reste la ratification. Notre impression est qu’elle sera plus facile et plus rapide qu’on ne pouvait le croire. Le Congrès américain va donner l’exemple dès juillet. A Bonn les difficultés ensuite ne semblent pas insurmontables, moins encore à Londres. Le Parlement français sera saisi le dernier, et devant un accord déjà établi, on peut penser qu’il se laissera convaincre. Les arguments ne manqueront pas lorsque l’on aura étudié de plus près le texte même des accords qui présentent pour la France beaucoup plus d’avantages qu’on ne veut en voir. Que ne les avons-nous obtenus en 1919 !

 

Les Elections en Italie

Les élections municipales italiennes dans le Sud ont donné lieu aux appréciations les plus divergentes. Tous les partis se déclarent satisfaits et les chiffres comparés varient, selon qu’on se réfère à 1948, année de l’apogée de la Démocratie chrétienne, ou de 1945 où les communistes avaient fait le plein, ou encore de 1951.

Tout bien pesé, voici ce qu’il ressort : les partis du Centre alliés autour de De Gasperi ont, comme prévu, perdu du terrain, moins cependant qu’ils ne le craignaient. Les partis de Droite, Monarchistes et Néofascistes, ont enregistré une avance énorme, moins impressionnante cependant si l’on se souvient que  le Parti de «l’Uomo qualunque » aujourd’hui défunt et qui eut une grande vogue, représentait des tendances similaires. Enfin, les partis d’extrême-gauche, Communistes et Nennistes perdent un peu de terrain, les seconds surtout, en regard des chiffres comparables de l’année dernière. La situation politique de la Péninsule est assez embrouillée. De Gasperi suivra-t-il la pente indiquée par l’électorat et cherchera-t-il à ramener dans la coalition démocratique les éléments monarchiques et conservateurs ? C’est ce qui semble le plus probable encore que de réalisation fort difficile.

Par ailleurs, nous avons signalé que la fraction socialiste de Nenni, associée jusqu’ici aux Communistes pencherait avec précaution vers un retour à l’unité du parti, et par conséquent à la participation au pouvoir. Comment concilier ces deux possibilités ? Peut-être en préparant pour les élections législatives de 1953 un programme minimum acceptable pour tous ceux qui consentiraient à entrer dans une véritable union nationale ? En tous cas, le sentiment général après ces élections est plutôt optimiste surtout dans les milieux d’affaires.

Contrairement à ce qu’on lit en France à ce sujet, il semble que le peuple italien aspire à une politique raisonnable où le progrès social serait poussé dans les limites des possibilités, et non par la force de la démagogie. La Démocratie chrétienne avait ces derniers temps donné beaucoup de gages à la gauche. Le corps électoral ne l’a pas suivie. D’autres mouvements similaires feraient peut-être bien de méditer cet enseignement. Le progrès social n’est possible que par le développement de la richesse nationale, c’est-à-dire par la concorde civique et le travail. Dans un état moderne de civilisation industrielle, la répartition de la richesse est à peu près la même quel que soit le régime politique. Une révolution n’y changerait rien sinon en plus d’inégalité et de misère. L’U.R.S.S. et la Yougoslavie en sont l’illustration.

Ces vérités premières si délibérément ignorées par les semi-intellectuels qui croient représenter l’opinion de l’élite, sont au contraire mieux comprises des masses. Le déclin du Communisme masqué par les statistiques électorales est aujourd’hui suffisamment éclatant – chez nous, et ce sera sans doute demain en Italie – pour nous permettre d’insister sur ce bon sens de l’homme moyen, long parfois à se manifester, mais qui sait dire un jour son fait aux idéologues qui ne sont pas tous marxistes. Bien entendu, ces remarques ne peuvent s’appliquer qu’aux peuples très évolués dont la conscience politique a subi un commencement d’éducation. L’erreur fondamentale du bolchévisme, surtout ces derniers temps, est d’avoir sous-estimé l’intelligence des peuples. Ces révolutionnaires habitués à endoctriner les masses russes de 1917, enfermés depuis dans leurs murailles, n’ont pas senti évoluer la conscience humaine. Il pourrait leur en coûter,  et même chez eux.

 

En Roumanie

Après les déportations sanglantes des habitants de Bucarest, le scandale éclate parmi les dirigeants du Gouvernement fantôme de Roumanie. Anna Pauker, ex-favorite de Staline qui autrefois l’avait débarrassée de son mari, tombe en disgrâce tandis que son amant, le ministre Luca ainsi que le camarade Georgescu descendent la pente fatale qui va leur faire rejoindre les Gomulka, Petchkoff et autres Slansky. On voit dans l’élimination de la Pauker une nouvelle manifestation de l’antisémitisme dont le Kremlin se sert depuis plusieurs années pour détourner l’attention des masses de leur misère, en réveillant de vieux instincts. Seul Kaganovitch, beau-père de Staline, demeure en place. Pour combien de temps ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-05-31 – Commentaires

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-31 – La Vie Internationale.

 

Commentaires

 

Comme prévu, les accords contractuels avec l’Allemagne de Bonn et le traité d’armée européenne ont été signés. Au milieu de tant de commentaires passionnés et contraires, et parfois contradictoires, nous est-il permis de dire ceci : Dans la situation complexe et difficile où se trouve le monde, et surtout l’Europe occidentale, ces traités représentent ce qu’on pouvait faire de mieux. Et quelles que soient les réserves à formuler, on ne peut que féliciter les auteurs de ce compromis laborieux, de leur patience, de leur courage et de leurs sens politique.

Qu’auraient fait à leur place ceux qui les critiquent ? En tous cas, M. Schuman pour la France a utilisé au mieux les atouts qu’il possédait, M. Acheson et derrière lui le président Truman ont, pour satisfaire la France, donné tout ce qui était en leur pouvoir et que le Congrès pouvait accepter, et M. Eden a mis toute la bonne volonté possible pour accorder à l’Europe ce que l’opinion britannique pouvait tolérer. Quant au chancelier Adenauer dont la position était la plus dangereuse et la plus difficile, on ne peut qu’admirer sa ténacité et son courage. Nous sommes peut-être les seuls à donner à ce travail monumental l’approbation chaleureuse qu’il mérite. A l’avenir comme toujours, de dire qui a eu raison. Nous verrons bien.

Une seule réserve que nous avons déjà formulée souvent. Était-il nécessaire de reconstituer une armée allemande de douze divisions ? On aurait épargné bien des difficultés en associant l’Allemagne occidentale à la défense commune par d’autres moyens. Une armée moderne a besoin de beaucoup plus de services que de combattants, et l’on aurait trouvé pour cela assez de volontaires à encadrer dans des formations internationales. De plus, ce ne sont pas les divisions sur l’Elbe qui feront reculer les Russes s’ils étaient prêts à sauter le pas. Le point de vue des militaires américains est normal pour des militaires. Ils veulent le plus possible de soldats et les meilleures troupes. Mais les civils auxquels revient la décision auraient pu en juger autrement.

Pour ce qui concerne la France, elle obtient, quoi qu’on en pense, toutes les garanties souhaitées, du moins celles qui peuvent s’inscrire sur un papier. Un traité n’est jamais qu’une promesse que le changement des situations rend tôt ou tard sans valeur ou sans objet. Mais lorsqu’on se rappelle que l’objectif constant de la politique française a été pendant près de quarante ans le démembrement de l’Allemagne, quel traité plus que celui qui vient d’être signé a de chances de perpétuer l’actuelle coupure ? La Prusse d’un côté, les autres états Allemands dans le camp occidental, n’est-ce pas l’équivalent de ce qu’on a entendu réclamer par les grands politiques du nationalisme intégral ?  Que ce soit une solution idéale, on en peut discuter. Mais voilà une situation qui n’est pas notre fait et qui peut devenir durable. Ce n’est pas en tous cas nous qu’il gêne, au contraire.

De là à dire que le traité de Bonn va créer en Europe une nouvelle Corée, il y a un grand pas. Les Russes vont achever d’organiser leur zone en état satellite, cela a toujours été leur but et ne changera rien. Qu’ils l’utilisent pour mener la guerre des nerfs, on s’y attendait, le tout est de savoir s’ils oseront se servir des Allemands de l’Est contre ceux de l’Ouest ; les risques sont tels qu’on en peut sérieusement douter.

 

L’Indochine et l’Afrique du Nord

La France met à profit la signature des accords de Bonn et de Paris pour presser les Etats-Unis sur les questions plus immédiates et plus importantes au fond, de l’Afrique du Nord et de l’Indochine. On ne sait encore rien du résultat de ces conversations. Mais il est faux de dire que sur ces deux points, l’attitude du Gouvernement de Washington est présentement hostile aux intérêts français. Les Etats-Unis ont – surtout après l’échec des pourparlers de Pan Mun Jon – un besoin essentiel de sauvegarder l’Asie du Sud-Est, et il n’est pas douteux qu’ils mettront en œuvre tous les moyens dont ils peuvent moralement disposer. En Afrique du Nord, ils ne peuvent sans doute renier leur politique constante en prenant parti contre les Arabes. Mais leur intérêt stratégique est, en Tunisie comme en Egypte, à la conciliation des antagonismes. Il ne leur est pas facile de s’entremettre, mais il n’est pas douteux qu’ils appuieront toute formule d’apaisement. Ce n’est pas affaire de sentiment, mais de bon sens.

 

La Guerre Bactériologique

L’affaire de la guerre bactériologique a fait l’objet de nombreux commentaires, et successivement M. Lovett, secrétaire américain à la défense, et le général Ridgway, ont clairement dit que si les Soviets y mettaient tant d’insistance, c’est qu’ils avaient eux-mêmes l’intention de recourir à cette arme à l’occasion. Il y a plus de trois ans que nous attirons l’attention sur ce point. Une affiche d’ailleurs assez naïve sur nos murs, nous prévient que tolérer la guerre bactériologique en Corée, c’est accepter de la voir se répandre chez nous. Qui pourrait le faire ? Ce ne sont point les Américains qui dans ce cas s’infecteraient eux-mêmes. Alors ? D’ailleurs, à la lumière des avis de techniciens, il ne semble pas que le danger soit insurmontable. Mais le mot seul entretient la peur et fait fléchir les nerfs. C’est, pour les Soviets, le but recherché.

 

Les Difficultés Britanniques

Les Anglais ont dû se résigner à abandonner toutes leurs entreprises en Chine. La reconnaissance du gouvernement de Mao Tsé Tung qui a entretenu entre eux et les Américains une controverse si âpre, n’a servi de rien. Quant aux promesses d’échanges commerciaux faites à la Conférence de Moscou, on n’en voit toujours pas l’effet. Parmi les articles offerts par le bloc oriental figure en première ligne le bois de construction dont la pénurie est reconnue en U.R.S.S.

L’abandon des intérêts anglais en Chine qui étaient, avant la première révolution si importante, laissera une perte de l’ordre de 300 de nos milliards, perte d’ailleurs déjà pratiquement inscrite dans le bilan britannique. La situation de la balance des paiements continue d’autre part d’être désappointante. Le déficit atteint à l’Union Européenne de paiements son plafond, à plus d’un milliard de dollars. Les économies prévues par les restrictions à l’importation n’ont pas donné les résultats escomptés, et l’exportation se maintient à grand peine. Dans la balance, la situation est peu changée, ce qui n’est pas pour faciliter la tâche du Gouvernement conservateur.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1952-05-24 – La Morale et la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-24 – La Vie Internationale.

 

La Morale et la Paix

 

Après onze mois de négociations, il n’y a plus officiellement qu’un obstacle à la conclusion d’un armistice en Corée : le rapatriement des cent dix mille Chinois et Nord-Coréens qui refusent de retourner aux mains de leurs maîtres. Problème exclusivement moral. Approuvés en cela par les Gouvernements de Londres et de Paris, les Etats-Unis ne veulent pas livrer contre leur gré ces hommes de couleur et cela, au risque de ne jamais revoir les quelques milliers d’Américains (sans compter les Anglais, les Français et autres soldats des Nations-Unies), prisonniers des communistes. Si douloureux que soit ce sacrifice, aucune protestation ne s’est élevée pour faire passer l’intérêt personnel avant les principes d’humanité. Seul – ce qui est assez singulier – un journal anglais de droite le « Sunday Express » se demande s’il ne vaut pas mieux renoncer aux droits de l’homme pour sauver la Paix.

Il est singulier que les Communistes, qui avaient tous les prétextes pour faire échouer les pourparlers, aient choisi de fixer l’impasse sur ce point. Cela prouve à quel point la mentalité du bolchévisme est étrangère aux principes qui fondent notre civilisation, et l’impossibilité de jamais régler l’antagonisme de l’Est et de l’Ouest par un traité de bonne foi.

 

Les Raisons Profondes d’un Refus

Mais l’intransigeance américaine est habile. Elle montre aux peuples de couleur que les Etats-Unis ne font pas bon marché de la vie des hommes, même s’ils sont d’autres races, et ne consentiront pas à les sacrifier pour racheter les leurs. Si chez nous l’événement n’a pas frappé les esprits, il a une haute importance à l’O.N.U. où les jeunes nations d’Asie hésitent encore à se ranger dans le camp occidental.

Cette affirmation de la primauté du droit pèse plus qu’on ne pense sur l’avenir du monde. Les Russes et les Chinois ne se rendent probablement pas compte que la violence de leur propagande à propos de la prétendue guerre bactériologique et des soi-disant meurtres commis dans les camps de l’île de Kojé, nuit plus à leur cause qu’elle ne la sert. Sans doute de calomnier, il en restera toujours quelque chose, mais la crédulité a des bornes. Il ne faut pas abuser des gros mensonges. A bien des signes, on sent que beaucoup de sympathisants commencent à en éprouver du dégoût.

 

L’Evolution du Parti Socialiste Italien

Le plus significatif est sans doute l’évolution qui se dessine en Italie parmi les troupes de Nenni, le leader socialiste qui a fait jusqu’ici cause commune avec les communistes de Togliatti. Des déclarations réticentes sur l’unité d’action, d’allusions à une reconnaissance possible du Pacte Atlantique, on en conclut en Italie que la reconstitution d’un bloc socialiste indépendant est en vue, où les fractions séparées de Saragat, Romita et Nenni se fondraient à nouveau. Les élections de dimanche prochain seraient le point de départ de ce changement dans la carte politique italienne. Si les espoirs se réalisent, le parti communiste se trouverait comme dans les autres pays occidentaux, isolé et rejeté de la communauté nationale.

 

Nouvelle Phase de la Conjoncture Economique

Parallèlement, une évolution dans l’ordre économique se fait jour qui permettrait de renforcer la solidarité du monde libre par la convertibilité des monnaies. L’action présente du gouvernement français va précisément dans ce sens ; en Allemagne, la hausse du Mark ne tardera pas à en faire une devise forte. Les autres monnaies européennes suivraient sans peine. Reste évidemment la Livre. Mais ce qui importe – et il ne peut y avoir d’unité européenne continentale sans cela – c’est un moyen d’échange commun entre les diverses nations qui la composent.

Par ailleurs, il semble que la dépression dont nous avons dit ici qu’elle n’était pas le prélude à une crise générale, s’atténue. Depuis une semaine un certain équilibre est perceptible et quelques  marchés reviennent à l’état normal où on les trouvait avant l’invasion de la Corée. Si cette stabilisation se précise – ce n’est encore qu’une promesse – on verrait les échanges internationaux retrouver leur souplesse perdue. La défense de l’Occident – qui est plus économique encore que militaire comme l’a dit Eisenhower – en serait singulièrement facilitée.

 

Les Signatures Prochaines

Malgré les augures et de féroces et souvent malhonnêtes oppositions, les accords germano-alliés seront signés à point nommé. On ne peut contester à M. Acheson, si âprement critiqué chez lui, d’avoir montré une fermeté et une habileté remarquables. Par la réponse à la note de Moscou il a affaibli l’opposition socialiste à Bonn. Si les Russes veulent vraiment une réunification de l’Allemagne, il faut procéder à des élections libres et laisser au futur gouvernement allemand issu de ces élections une entière liberté d’action. C’est là offrir aux Allemands plus que ne le faisait Moscou, sans grand risque d’ailleurs. Car Moscou n’a jamais eu l’intention de libérer sa zone. C’est aussi rassurer les Français qui craignaient qu’une conversation à Quatre ne soit le prélude à la reconstitution d’une Allemagne unifiée et indépendante et réarmée par surcroît, comme le proposait les Russes.

A l’égard de l’opinion américaine, c’est jouer le jeu et mettre les Russes au pied du mur. En Angleterre même, c’est enlever à l’opposition un peu de ses arguments puisque la signature préalable des accords avec l’Allemagne laisse à la Russie, entre ce moment et la ratification par les divers parlements intéressés, le temps de changer de politique.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-05-17 – Histoire de Marin

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-17 – La Vie Internationale.

 

Histoire de Marin

 

Le développement des événements internationaux a été éclipsé cette semaine par la publication dans « Le Monde » d’un pseudo-rapport de l’amiral Fechteler, commandant de la flotte américaine de l’Atlantique. Polémiques et démentis ont excité les passions : plus encore que la violence des opinons partisanes, elles ont mis en lumière l’ignorance de ceux qui traitent des questions internationales, publicistes mal informés ou diplomates limités à leurs rivalités personnelles.

En effet, les intentions des rédacteurs du « Monde » ne sont que trop claires : En publiant ce rapport le jour de la premières signature du protocole d’armée européenne, ils ont cru justifier leur entreprise de démoralisation nationale par un argument massu. Or, si on examine ce texte objectivement, sa signification politique est loin d’avoir l’importance qu’on lui voulait donner.

D’abord ce document est-il vrai ou faux ? Il est peu probable qu’il émane de l’amiral Fechteler lui-même qui a toujours eu la confiance de la Maison Blanche et du Département d’Etat qui lui ont confié des missions non seulement militaires, mais diplomatiques, comme le montrent ses récents entretiens à Londres.

Plus déraisonnable encore d’y voir la main de Moscou. Ce n’est pas dans la manière du Kremlin qui ne fabrique que de gros mensonges pour alimenter les haut-parleurs de la propagande et destinés aux masses crédules et non aux politiques.

Une chose est sûre : Il émane d’un marin. S’il n’est pas l’œuvre d’un quelconque sous-ordre de la marine américaine, il a été fabriqué à Londres par quelqu’un qui a fréquenté l’Amirauté.

 

La Rivalité de la Marine et de l’Armée aux Etats-Unis

Ce n’est pas un secret que la rivalité aigüe et constante aux Etats-Unis entre la Marine et l’Armée lutte surtout autour des crédits budgétaires, polémiques d’ordre tactique et stratégique  qui s’étalent jusque dans les journaux. Cette rivalité entre les deux Armes n’est pas un fait proprement américain. Les Français en savent quelque chose, mais aux Etats-Unis elle revêt le caractère bruyant et publicitaire d’usage.

L’Amirauté américaine considère sans respect les plans des terriens, et l’armée européenne lui semble une façade sans consistance qui s’effondrera au premier choc. Après quoi, c’est à la Marine que reviendra la tâche de redresser une situation compromise par la présomption des militaires.

C’est exactement ce que dit le rapport « Fechteler ».

L’armée européenne sera balayée en trois jours par l’armée rouge, et l’Angleterre envahie par les parachutistes soviétiques et atomisée par surcroît. L’Atlantique infesté de sous-marins russes sera intenable et fermé aux convois. Seule la Méditerranée restera libre à la flotte américaine protégée par les verrous de Gibraltar et des Dardanelles, et les bases de l’Afrique du Nord, des Balkans et du Moyen-Orient, à l’abri derrière la flotte, serviront de points de départ aux raids destructeurs contre les points vitaux de l’U.R.S.S. Les porte-avions feront le reste. L’ennemi une fois paralysé pourra être refoulé efficacement par l’armée de terre débarquée dans les Balkans, soutenue par les révoltes de partisans dans les pays satellites derrière le rideau de fer et l’Europe délivrée de l’occupation russe. Une seule condition pour la réussite : l’amitié et le concours des pays arabes où seront rassemblés les troupes d’invasion et pour l’obtenir faire entendre raison aux Colonialistes français et anglais, car les Arabes, si nous paraissons soutenir leurs adversaires, nous considèreront comme des ennemis et nous créeront des difficultés. Ce plan est donc celui des Amiraux, dans le cas pour eux vraisemblable, où les terriens se feraient battre à plate-couture comme cela leur est arrivé quelquefois. La Marine, elle, comme chacun sait, est invincible.

Voilà toute l’affaire. Inutile de dire que ce plan est à l’opposé des vues du général Eisenhower, du Pentagone, du président Truman et de M. Acheson. Toute la politique suivie à Washington le prouve amplement.

Le pseudo rapport exagère d’ailleurs. Si faible que soit l’armée européenne, l’armée rouge mettrait plus de trois jours à atteindre l’Atlantique. Hitler lui-même qui avait jeté des ponts au milieu de la Meuse a mis plus d’un mois. Il faudrait que les Russes, non seulement aillent de l’Elbe au Rhin, mais le franchissent avec leur matériel ce qui n’est pas une simple besogne même en simple manœuvre. Et cette armée aurait à venir en grande partie de Pologne et d’au-delà. Quant aux parachutistes, la D.C.A. anglaise et les chasseurs en auraient descendu quelques-uns avant l’occupation de Londres. Enfin, Eisenhower n’installerait pas en Allemagne six divisions américaines s’il pensait qu’elles se feraient tuer inutilement.

 

Conclusion

Voilà le document avec lequel on a cherché à secouer l’opinion et ameuter les neutralistes de toute provenance… Dernière remarque. Les données présentes de la tactique militaire comprenant l’emploi de l’artillerie font prévoir que l’ère des mouvements de masses est dépassée. Les groupements compacts seraient une cible trop vulnérable en sorte qu’une armée dispersée et de faible importance, mais puissamment équipée serait en mesure de défendre l’espace relativement restreint des Alpes à la Mer du Nord. Le facteur nombre, sans être négligeable, n’est pas aussi déterminant qu’en 1940.

 

Un Discours de Foster Dulles

Plus intéressant que les querelles politico-stratégiques, c’est le discours, peu commenté du reste, de M. Foster Dulles, à Paris. Celui-ci qui est républicain et partisan d’Eisenhower, peut-être futur secrétaire d’Etat, est, comme on sait, l’artisan du traité de paix avec le Japon et le seul grand diplomate républicain qui ait joué un rôle sous l’administration démocrate. Ce discours, de plus, a reçu l’approbation du Département d’Etat. Il en ressort deux déclarations : la première, qu’en cas d’attaque chinoise contre l’Indochine, les Etats-Unis n’interviendraient pas sur terre mais par mer et dans les airs, et frapperaient la Chine en tous ses points vulnérables, mettant en action le plan Mac Arthur dont Dulles était partisan en 1951 et sans doute avec raison. La seconde, que les Etats-Unis n’emploieraient pas l’arme atomique sans le consentement de ses Alliés et même de l’O.N.U. Cela pour dissiper les craintes d’une guerre préventive, crainte qui a fait dire à Dulles, dans une autre déclaration qu’elle préoccupait plus les Européens qu’une attaque de l’armée rouge.

 

La Signature des Accords avec l’Allemagne

En attendant ces éventualités improbables, les négociations avec Bonn se poursuivent. Le chancelier Adenauer semble avoir ressaisi sa majorité et les accords contractuels et le traité d’organisation de l’armée européenne seront signés comme prévu avant la fin du mois par les ministres responsables. Il n’en pouvait être autrement.

Que feront les Russes ? Un nouveau blocus de Berlin ? De nouvelles menaces plutôt, car Moscou n’est pas décidé aux aventures pour le moment.

 

                                                                                  CRITON

N.D.L.R.- Cet article était sous presse quand la radio anglaise a annoncé qu’un journal hollandais avait retrouvé un article – précisément écrit par un officier de marine américain – datant de 1950 et publié aux Etats-Unis dont le pseudo rapport Fechteler serait un démarquage. Cela n’enlève aucun intérêt – au contraire – au commentaire de notre collaborateur.

Criton – 1952-05-10 – Cafouillage

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-10 – La Vie Internationale.

 

Cafouillage

 

La confusion autour du problème allemand s’est encore accentuée. La cruelle infériorité des démocraties en face des dictatures pour établir une politique cohérente et suivie rappelle les faiblesses de l’entre-deux-guerres. Le mal est incurable. Il a suffi d’une manœuvre pourtant facile à déjouer du Kremlin, pour mettre les Alliés et l’Allemagne dans un embarras inextricable. Cependant de cet imbroglio même devra sortir une décision rapide, car il est impossible d’avouer un échec qui serait pour Moscou un triomphe. On peut même espérer que les accords qui doivent nécessairement intervenir seront mieux acceptés après qu’on aura mesuré les risques d’un refus.

 

Le Projet Américain

Les Américains ont cru opportun de lancer l’idée d’une Conférence à Quatre limitée aux Commissaires alliés et soviétiques en Allemagne et au seul problème d’élections libres dans les quatre zones. Ils pensaient pouvoir du même coup démontrer le bluff soviétique, relever le prestige d’Adenauer, apaiser les Travaillistes anglais et les Sociaux-démocrates allemands qui prétendent qu’une conversation avec Moscou doit précéder l’intégration de la République de Bonn à l’Occident.

Contrairement à leurs espoirs, l’idée a été mal accueillie. Les Allemands y ont vu la résurrection de la Commission quadripartite de fâcheuse mémoire. Ils ont craint, à Bonn surtout, que les Quatre ne s’entendent sur le dos de l’Allemagne. Les Anglais ont trouvé la proposition inefficace, les Commissaires n’ayant pas l’autorité pour décider de questions de politique majeure. Ce qui a le plus surpris, c’est l’attitude du Quai d’Orsay que l’on accusait jusqu’ici, non sans vraisemblance, de vouloir retarder la signature des accords germano-alliés et qui trouve aujourd’hui qu’une discussion avec les Russes la retarderait. De là à conclure que la France ne tient pas spécialement à une réunification de l’Allemagne, il n’y a qu’un pas. En fait, les Américains déconcertés ont retiré leur projet, sans trop de regret sans doute.

La situation du chancelier Adenauer est chaque jour plus difficile. Les élections en Hesse ont vu fondre les effectifs du parti Chrétien-démocrate, et surtout des Libéraux. Les Socialistes ont gagné un peu de terrain et les Pangermanistes davantage. L’électeur allemand peu averti en politique, sait seulement qu’il ne veut pas redevenir soldat. Il semble aussi que la menace de Wilhelm Pieck et de Grotewohl de procéder à la formation d’une armée allemande communiste en cas de réarmement à l’Ouest ait fait passer devant les imaginations germaniques le spectre redouté de la guerre civile. Les Soviets en ont donné un échantillon à Berlin en poussant leurs manifestants dans le secteur français à provoquer des bagarres. Faisant suite à l’agression de l’avion d’Air France, ces coups de botte visent le gouvernement Pinay que Moscou voudrait mettre en échec. On peut s’attendre prochainement à de nouveaux incidents pour ébranler la confiance.

Berlin est pour les Russes le point faible du rideau de fer, et l’échec du blocus de 48 reste à venger. Ils ont détourné des secteurs alliés de la ville toutes les voies ferrées et navigables qui les empruntaient. Ainsi Berlin serait plus vulnérable aujourd’hui qu’il ne l’était alors. Les Soviets ont voulu montrer aux Alliés que la formation d’une armée allemande à l’Ouest serait neutralisée par celle qu’ils formeront encore plus vite à l’Est et ils ont par surcroît renforcé d’une soixantaine de mille hommes leurs garnisons en Allemagne. A cet ensemble de manœuvres, les Alliés et Bonn ont-ils l’autorité et la force pour répondre énergiquement ? C’est ce qu’on saura avant la fin du mois.

 

Les Emeutes au Japon

On ne peut contester aux Soviets leur habileté à sonder et à exploiter les points vulnérables. Ils ont monté dans le secret une puissante émeute à Tokyo et à Kyoto qui a pris par surprise le gouvernement Yoshida. Le parti communiste n’est pas nombreux au Japon mais il a su entraîner la foule dans un accès de xénophobie contre les Américains. La manœuvre peut alerter l’opinion japonaise et renforcer le gouvernement démocratique au Japon, mais elle peut aussi en montrer la faiblesse et préparer les voies à un retour de la clique militariste qui régnait au Japon avant la guerre et fournir alors à la propagande communiste une belle cible : le fascisme fait toujours recette.

 

Perspectives Economiques

Dans le domaine économique, la tendance dépressionnaire s’accentue. Les matières premières de plus en plus abondantes s’effondrent, le caoutchouc et le plomb en particulier. Une véritable crise n’est pas vraisemblable, mais un affaiblissement de la conjoncture pourrait amener les Etats-Unis à réviser leur politique. Le Point Quatre auquel nous faisions allusion est étudié plus sérieusement et l’on prévoit la création d’une « société de finance internationale » qui favoriserait des investissements privés partout où ils seraient rentables. On reparle même d’une aide américaine pour rétablir dans une certaine mesure la convertibilité des monnaies européennes. Les voyages de M. Reynaud et de M. Rueff aux Etats-Unis sont certainement liés aux besoins du Gouvernement français d’une aide américaine pour la stabilisation du Franc. On parle même d’une redistribution de l’or de Fort-Knox qui serait autrement efficace pour fortifier les monnaies que les Dollars de l’aide Marshall.

Ballons d’essai sans doute, mais qui ont pour objet de préparer les voies à une politique plus large lorsque les élections présidentielles et législatives auront pris fin aux Etats-Unis. Sans entretenir trop d’illusions, on sent que les Américains comprennent la nécessité de solutions à une autre échelle que les crédits jusqu’ici alloués parcimonieusement. En 1953, une véritable coopération du monde libre sera possible sur d’autres bases que l’aumône périodique.

 

                                                                                            CRITON