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Le Courrier d’Aix – 1952-06-14 – La Vie Internationale.
Reflux
L’écroulement de la puissance communiste en France est un événement de portée internationale. Il a étonné l’opinion mondiale qui n’y pouvait croire, surprise qui se nuance d’un peu d’incrédulité. Les meilleurs observateurs ne pensaient pas que les lézardes annonçaient la chute de l’édifice. Et les Français eux-mêmes n’en ont pas encore réalisé la portée et les conséquences. Elles se manifesteront peu à peu, mais déjà le prestige national s’est relevé à un degré que la presse internationale souligne avec complaisance et admiration.
Les Difficultés du Communisme
On aurait tort de croire qu’il s’agit d’un phénomène isolé, d’un sursaut purement national. La révolte contre la tyrannie rouge, contre le mensonge et la terreur est, à des degrés divers, perceptible aussi bien en deci qu’au-delà du rideau de fer. En Ukraine, un véritable bouleversement des cadres du parti a commencé. Un tiers à un quart des dirigeants a été remplacé en quelques semaines, en particulier dans les provinces limitrophes des pays satellites.
En Tchécoslovaquie, le premier Zapotocki a dû reconnaître l’échec de la collectivisation agraire et l’état « désespéré » des mines de charbon.
En Roumanie, la purge est complète ; plus de cinquante hauts fonctionnaires ont été liquidés après Luca, Anna Pauker, Techarl et Georgescu. L’agitation a gagné les provinces musulmanes de l’U.R.S.S., en particulier la Kirghizie. Encore ne s’agit-il que des faits officiellement publiés par « La Pravda ». Si l’on tenait compte des rapports officieux, la liste des déviations et des sabotages tiendrait des pages entières.
Ce n’est certes pas la première fois que l’on constate des secousses de ce genre. Mais les crises d’autorité dans le monde soviétique avaient jusqu’ici un caractère sporadique. Elles étaient étouffées avec brutalité et s’apaisaient. Pour la première fois, on se trouve en présence d’un ébranlement généralisé et simultané. Il ne faut pas en exagérer la portée. Un fait est certain : les difficultés des autocrates du Kremlin s’amplifient, et cela explique la modération actuelle de leur politique alors qu’on s’attendait au pire. La Radio soviétique à usage interne est beaucoup moins agressive depuis quelques jours. Les événements extérieurs passent en second plan, et l’on revient à l’exaltation habituelle des réalisations dans l’ordre économique et culturel, l’inauguration du canal Don-Volga et les progrès de la santé publique.
Eden, Président de l’Organisation Economique de Coopération Européenne
La nomination de M. Eden à la présidence de l’O.E.C.E. est un fait symbolique de l’évolution des esprits vers la coopération européenne, non seulement de la part des continentaux qui ont accueilli avec satisfaction cette rentrée de l’Angleterre, mais surtout des Anglais eux-mêmes jusqu’ici hostiles à tout engagement en Europe. Les craintes de la France devant la renaissance rapide de la puissance allemande et d’un tête-à-tête avec Bonn, les inquiétudes de l’opinion anglaise devant l’isolement dans la conjoncture difficile de l’économie britannique ont obligé à rompre la glace. Enfin, la certitude que le Parti républicain prendra le pouvoir aux Etats-Unis et qu’Eisenhower même devra tenir compte des sentiments peu anglophiles de la vieille garde du Parti, pousse les Anglais à reconsidérer leur politique continentale. Il faut se hâter de faire l’Europe si l’on ne veut pas se heurter à une offensive de l’isolationnisme américain qui, s’il a évolué, n’est pas mort. Il y va non seulement de la défense du continent et de la Grande-Bretagne en cas de conflit, mais du rétablissement des échanges normaux de la zone Dollar qui impliquent du côté américain de longs sacrifices auxquels l’opinion d’outre-Atlantique ne semble pas encore préparée.
En poussant hier son cri d’alarme, au sujet de l’économie britannique, Churchill a voulu justifier l’évolution de sa politique et avertir en même temps les Etats-Unis.
Une seule Politique possible
Disons le nettement : la politique pratiquée tant par la France que l’Angleterre est imposée par des nécessités vitales. Toute autre est inconcevable, si l’on en mesure les conséquences. M. Eden l’a compris après Schuman et Adenauer. Les arguments des neutralistes de gauche des deux côtés de la Manche, tout comme ceux des nationalistes de droite chez nous et parmi certains « Tories » tiennent, soit de la passion politique, soit de l’ignorance des véritables données du problème, autant sans doute de l’un que de l’autre. Dans l’état présent du monde, il n’y a pas deux attitudes possibles, ni en matière économique, ni en politique extérieure ; à preuve que Churchill n’a fait, à quelques détails près et cela de plus en plus, que continuer la politique de M. Attlee, et Attlee aurait fait aujourd’hui ce que font Eden et Butler.
Certes, on aurait pu concevoir une autre méthode, et nous l’avons indiqué abondamment en ce qui concerne l’Angleterre ; mais la nation n’aurait pas eu la force de supporter certains remèdes. Il y a en démocratie des impossibilités que la seule raison ne peut vaincre. La routine des peuples est parfois réfractaire de leur intérêt. Et cela est vrai aussi en France.
Dans ces conditions, l’intégration du monde libre sous l’égide américaine est une nécessité à laquelle on ne pourrait se soustraire que par des mesures que ni les Anglais ni nous n’aurions le courage d’appliquer et qui supposeraient une cohésion nationale qui n’existe ni chez les uns ni chez les autres. En Angleterre, le Parti travailliste est divisé en deux fractions hostiles. Les Conservateurs de même, bien que ce soit moins apparent. En France, il y a autant d’opinions que de bonnets, le plus souvent gratuites. Il est heureux que devant l’accession des Républicains à la Maison Blanche, l’Angleterre a compris qu’il fallait faire des sacrifices pour créer un front commun des Européens pour éviter que l’Europe soit abandonnée à elle-même, car abandonnée, elle ne survivrait pas longtemps.
CRITON