Criton – 1952-05-24 – La Morale et la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-24 – La Vie Internationale.

 

La Morale et la Paix

 

Après onze mois de négociations, il n’y a plus officiellement qu’un obstacle à la conclusion d’un armistice en Corée : le rapatriement des cent dix mille Chinois et Nord-Coréens qui refusent de retourner aux mains de leurs maîtres. Problème exclusivement moral. Approuvés en cela par les Gouvernements de Londres et de Paris, les Etats-Unis ne veulent pas livrer contre leur gré ces hommes de couleur et cela, au risque de ne jamais revoir les quelques milliers d’Américains (sans compter les Anglais, les Français et autres soldats des Nations-Unies), prisonniers des communistes. Si douloureux que soit ce sacrifice, aucune protestation ne s’est élevée pour faire passer l’intérêt personnel avant les principes d’humanité. Seul – ce qui est assez singulier – un journal anglais de droite le « Sunday Express » se demande s’il ne vaut pas mieux renoncer aux droits de l’homme pour sauver la Paix.

Il est singulier que les Communistes, qui avaient tous les prétextes pour faire échouer les pourparlers, aient choisi de fixer l’impasse sur ce point. Cela prouve à quel point la mentalité du bolchévisme est étrangère aux principes qui fondent notre civilisation, et l’impossibilité de jamais régler l’antagonisme de l’Est et de l’Ouest par un traité de bonne foi.

 

Les Raisons Profondes d’un Refus

Mais l’intransigeance américaine est habile. Elle montre aux peuples de couleur que les Etats-Unis ne font pas bon marché de la vie des hommes, même s’ils sont d’autres races, et ne consentiront pas à les sacrifier pour racheter les leurs. Si chez nous l’événement n’a pas frappé les esprits, il a une haute importance à l’O.N.U. où les jeunes nations d’Asie hésitent encore à se ranger dans le camp occidental.

Cette affirmation de la primauté du droit pèse plus qu’on ne pense sur l’avenir du monde. Les Russes et les Chinois ne se rendent probablement pas compte que la violence de leur propagande à propos de la prétendue guerre bactériologique et des soi-disant meurtres commis dans les camps de l’île de Kojé, nuit plus à leur cause qu’elle ne la sert. Sans doute de calomnier, il en restera toujours quelque chose, mais la crédulité a des bornes. Il ne faut pas abuser des gros mensonges. A bien des signes, on sent que beaucoup de sympathisants commencent à en éprouver du dégoût.

 

L’Evolution du Parti Socialiste Italien

Le plus significatif est sans doute l’évolution qui se dessine en Italie parmi les troupes de Nenni, le leader socialiste qui a fait jusqu’ici cause commune avec les communistes de Togliatti. Des déclarations réticentes sur l’unité d’action, d’allusions à une reconnaissance possible du Pacte Atlantique, on en conclut en Italie que la reconstitution d’un bloc socialiste indépendant est en vue, où les fractions séparées de Saragat, Romita et Nenni se fondraient à nouveau. Les élections de dimanche prochain seraient le point de départ de ce changement dans la carte politique italienne. Si les espoirs se réalisent, le parti communiste se trouverait comme dans les autres pays occidentaux, isolé et rejeté de la communauté nationale.

 

Nouvelle Phase de la Conjoncture Economique

Parallèlement, une évolution dans l’ordre économique se fait jour qui permettrait de renforcer la solidarité du monde libre par la convertibilité des monnaies. L’action présente du gouvernement français va précisément dans ce sens ; en Allemagne, la hausse du Mark ne tardera pas à en faire une devise forte. Les autres monnaies européennes suivraient sans peine. Reste évidemment la Livre. Mais ce qui importe – et il ne peut y avoir d’unité européenne continentale sans cela – c’est un moyen d’échange commun entre les diverses nations qui la composent.

Par ailleurs, il semble que la dépression dont nous avons dit ici qu’elle n’était pas le prélude à une crise générale, s’atténue. Depuis une semaine un certain équilibre est perceptible et quelques  marchés reviennent à l’état normal où on les trouvait avant l’invasion de la Corée. Si cette stabilisation se précise – ce n’est encore qu’une promesse – on verrait les échanges internationaux retrouver leur souplesse perdue. La défense de l’Occident – qui est plus économique encore que militaire comme l’a dit Eisenhower – en serait singulièrement facilitée.

 

Les Signatures Prochaines

Malgré les augures et de féroces et souvent malhonnêtes oppositions, les accords germano-alliés seront signés à point nommé. On ne peut contester à M. Acheson, si âprement critiqué chez lui, d’avoir montré une fermeté et une habileté remarquables. Par la réponse à la note de Moscou il a affaibli l’opposition socialiste à Bonn. Si les Russes veulent vraiment une réunification de l’Allemagne, il faut procéder à des élections libres et laisser au futur gouvernement allemand issu de ces élections une entière liberté d’action. C’est là offrir aux Allemands plus que ne le faisait Moscou, sans grand risque d’ailleurs. Car Moscou n’a jamais eu l’intention de libérer sa zone. C’est aussi rassurer les Français qui craignaient qu’une conversation à Quatre ne soit le prélude à la reconstitution d’une Allemagne unifiée et indépendante et réarmée par surcroît, comme le proposait les Russes.

A l’égard de l’opinion américaine, c’est jouer le jeu et mettre les Russes au pied du mur. En Angleterre même, c’est enlever à l’opposition un peu de ses arguments puisque la signature préalable des accords avec l’Allemagne laisse à la Russie, entre ce moment et la ratification par les divers parlements intéressés, le temps de changer de politique.

 

                                                                                            CRITON