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Le Courrier d’Aix – 1952-05-17 – La Vie Internationale.
Histoire de Marin
Le développement des événements internationaux a été éclipsé cette semaine par la publication dans « Le Monde » d’un pseudo-rapport de l’amiral Fechteler, commandant de la flotte américaine de l’Atlantique. Polémiques et démentis ont excité les passions : plus encore que la violence des opinons partisanes, elles ont mis en lumière l’ignorance de ceux qui traitent des questions internationales, publicistes mal informés ou diplomates limités à leurs rivalités personnelles.
En effet, les intentions des rédacteurs du « Monde » ne sont que trop claires : En publiant ce rapport le jour de la premières signature du protocole d’armée européenne, ils ont cru justifier leur entreprise de démoralisation nationale par un argument massu. Or, si on examine ce texte objectivement, sa signification politique est loin d’avoir l’importance qu’on lui voulait donner.
D’abord ce document est-il vrai ou faux ? Il est peu probable qu’il émane de l’amiral Fechteler lui-même qui a toujours eu la confiance de la Maison Blanche et du Département d’Etat qui lui ont confié des missions non seulement militaires, mais diplomatiques, comme le montrent ses récents entretiens à Londres.
Plus déraisonnable encore d’y voir la main de Moscou. Ce n’est pas dans la manière du Kremlin qui ne fabrique que de gros mensonges pour alimenter les haut-parleurs de la propagande et destinés aux masses crédules et non aux politiques.
Une chose est sûre : Il émane d’un marin. S’il n’est pas l’œuvre d’un quelconque sous-ordre de la marine américaine, il a été fabriqué à Londres par quelqu’un qui a fréquenté l’Amirauté.
La Rivalité de la Marine et de l’Armée aux Etats-Unis
Ce n’est pas un secret que la rivalité aigüe et constante aux Etats-Unis entre la Marine et l’Armée lutte surtout autour des crédits budgétaires, polémiques d’ordre tactique et stratégique qui s’étalent jusque dans les journaux. Cette rivalité entre les deux Armes n’est pas un fait proprement américain. Les Français en savent quelque chose, mais aux Etats-Unis elle revêt le caractère bruyant et publicitaire d’usage.
L’Amirauté américaine considère sans respect les plans des terriens, et l’armée européenne lui semble une façade sans consistance qui s’effondrera au premier choc. Après quoi, c’est à la Marine que reviendra la tâche de redresser une situation compromise par la présomption des militaires.
C’est exactement ce que dit le rapport « Fechteler ».
L’armée européenne sera balayée en trois jours par l’armée rouge, et l’Angleterre envahie par les parachutistes soviétiques et atomisée par surcroît. L’Atlantique infesté de sous-marins russes sera intenable et fermé aux convois. Seule la Méditerranée restera libre à la flotte américaine protégée par les verrous de Gibraltar et des Dardanelles, et les bases de l’Afrique du Nord, des Balkans et du Moyen-Orient, à l’abri derrière la flotte, serviront de points de départ aux raids destructeurs contre les points vitaux de l’U.R.S.S. Les porte-avions feront le reste. L’ennemi une fois paralysé pourra être refoulé efficacement par l’armée de terre débarquée dans les Balkans, soutenue par les révoltes de partisans dans les pays satellites derrière le rideau de fer et l’Europe délivrée de l’occupation russe. Une seule condition pour la réussite : l’amitié et le concours des pays arabes où seront rassemblés les troupes d’invasion et pour l’obtenir faire entendre raison aux Colonialistes français et anglais, car les Arabes, si nous paraissons soutenir leurs adversaires, nous considèreront comme des ennemis et nous créeront des difficultés. Ce plan est donc celui des Amiraux, dans le cas pour eux vraisemblable, où les terriens se feraient battre à plate-couture comme cela leur est arrivé quelquefois. La Marine, elle, comme chacun sait, est invincible.
Voilà toute l’affaire. Inutile de dire que ce plan est à l’opposé des vues du général Eisenhower, du Pentagone, du président Truman et de M. Acheson. Toute la politique suivie à Washington le prouve amplement.
Le pseudo rapport exagère d’ailleurs. Si faible que soit l’armée européenne, l’armée rouge mettrait plus de trois jours à atteindre l’Atlantique. Hitler lui-même qui avait jeté des ponts au milieu de la Meuse a mis plus d’un mois. Il faudrait que les Russes, non seulement aillent de l’Elbe au Rhin, mais le franchissent avec leur matériel ce qui n’est pas une simple besogne même en simple manœuvre. Et cette armée aurait à venir en grande partie de Pologne et d’au-delà. Quant aux parachutistes, la D.C.A. anglaise et les chasseurs en auraient descendu quelques-uns avant l’occupation de Londres. Enfin, Eisenhower n’installerait pas en Allemagne six divisions américaines s’il pensait qu’elles se feraient tuer inutilement.
Conclusion
Voilà le document avec lequel on a cherché à secouer l’opinion et ameuter les neutralistes de toute provenance… Dernière remarque. Les données présentes de la tactique militaire comprenant l’emploi de l’artillerie font prévoir que l’ère des mouvements de masses est dépassée. Les groupements compacts seraient une cible trop vulnérable en sorte qu’une armée dispersée et de faible importance, mais puissamment équipée serait en mesure de défendre l’espace relativement restreint des Alpes à la Mer du Nord. Le facteur nombre, sans être négligeable, n’est pas aussi déterminant qu’en 1940.
Un Discours de Foster Dulles
Plus intéressant que les querelles politico-stratégiques, c’est le discours, peu commenté du reste, de M. Foster Dulles, à Paris. Celui-ci qui est républicain et partisan d’Eisenhower, peut-être futur secrétaire d’Etat, est, comme on sait, l’artisan du traité de paix avec le Japon et le seul grand diplomate républicain qui ait joué un rôle sous l’administration démocrate. Ce discours, de plus, a reçu l’approbation du Département d’Etat. Il en ressort deux déclarations : la première, qu’en cas d’attaque chinoise contre l’Indochine, les Etats-Unis n’interviendraient pas sur terre mais par mer et dans les airs, et frapperaient la Chine en tous ses points vulnérables, mettant en action le plan Mac Arthur dont Dulles était partisan en 1951 et sans doute avec raison. La seconde, que les Etats-Unis n’emploieraient pas l’arme atomique sans le consentement de ses Alliés et même de l’O.N.U. Cela pour dissiper les craintes d’une guerre préventive, crainte qui a fait dire à Dulles, dans une autre déclaration qu’elle préoccupait plus les Européens qu’une attaque de l’armée rouge.
La Signature des Accords avec l’Allemagne
En attendant ces éventualités improbables, les négociations avec Bonn se poursuivent. Le chancelier Adenauer semble avoir ressaisi sa majorité et les accords contractuels et le traité d’organisation de l’armée européenne seront signés comme prévu avant la fin du mois par les ministres responsables. Il n’en pouvait être autrement.
Que feront les Russes ? Un nouveau blocus de Berlin ? De nouvelles menaces plutôt, car Moscou n’est pas décidé aux aventures pour le moment.
CRITON
N.D.L.R.- Cet article était sous presse quand la radio anglaise a annoncé qu’un journal hollandais avait retrouvé un article – précisément écrit par un officier de marine américain – datant de 1950 et publié aux Etats-Unis dont le pseudo rapport Fechteler serait un démarquage. Cela n’enlève aucun intérêt – au contraire – au commentaire de notre collaborateur.