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Le Courrier d’Aix – 1952-05-10 – La Vie Internationale.
Cafouillage
La confusion autour du problème allemand s’est encore accentuée. La cruelle infériorité des démocraties en face des dictatures pour établir une politique cohérente et suivie rappelle les faiblesses de l’entre-deux-guerres. Le mal est incurable. Il a suffi d’une manœuvre pourtant facile à déjouer du Kremlin, pour mettre les Alliés et l’Allemagne dans un embarras inextricable. Cependant de cet imbroglio même devra sortir une décision rapide, car il est impossible d’avouer un échec qui serait pour Moscou un triomphe. On peut même espérer que les accords qui doivent nécessairement intervenir seront mieux acceptés après qu’on aura mesuré les risques d’un refus.
Le Projet Américain
Les Américains ont cru opportun de lancer l’idée d’une Conférence à Quatre limitée aux Commissaires alliés et soviétiques en Allemagne et au seul problème d’élections libres dans les quatre zones. Ils pensaient pouvoir du même coup démontrer le bluff soviétique, relever le prestige d’Adenauer, apaiser les Travaillistes anglais et les Sociaux-démocrates allemands qui prétendent qu’une conversation avec Moscou doit précéder l’intégration de la République de Bonn à l’Occident.
Contrairement à leurs espoirs, l’idée a été mal accueillie. Les Allemands y ont vu la résurrection de la Commission quadripartite de fâcheuse mémoire. Ils ont craint, à Bonn surtout, que les Quatre ne s’entendent sur le dos de l’Allemagne. Les Anglais ont trouvé la proposition inefficace, les Commissaires n’ayant pas l’autorité pour décider de questions de politique majeure. Ce qui a le plus surpris, c’est l’attitude du Quai d’Orsay que l’on accusait jusqu’ici, non sans vraisemblance, de vouloir retarder la signature des accords germano-alliés et qui trouve aujourd’hui qu’une discussion avec les Russes la retarderait. De là à conclure que la France ne tient pas spécialement à une réunification de l’Allemagne, il n’y a qu’un pas. En fait, les Américains déconcertés ont retiré leur projet, sans trop de regret sans doute.
La situation du chancelier Adenauer est chaque jour plus difficile. Les élections en Hesse ont vu fondre les effectifs du parti Chrétien-démocrate, et surtout des Libéraux. Les Socialistes ont gagné un peu de terrain et les Pangermanistes davantage. L’électeur allemand peu averti en politique, sait seulement qu’il ne veut pas redevenir soldat. Il semble aussi que la menace de Wilhelm Pieck et de Grotewohl de procéder à la formation d’une armée allemande communiste en cas de réarmement à l’Ouest ait fait passer devant les imaginations germaniques le spectre redouté de la guerre civile. Les Soviets en ont donné un échantillon à Berlin en poussant leurs manifestants dans le secteur français à provoquer des bagarres. Faisant suite à l’agression de l’avion d’Air France, ces coups de botte visent le gouvernement Pinay que Moscou voudrait mettre en échec. On peut s’attendre prochainement à de nouveaux incidents pour ébranler la confiance.
Berlin est pour les Russes le point faible du rideau de fer, et l’échec du blocus de 48 reste à venger. Ils ont détourné des secteurs alliés de la ville toutes les voies ferrées et navigables qui les empruntaient. Ainsi Berlin serait plus vulnérable aujourd’hui qu’il ne l’était alors. Les Soviets ont voulu montrer aux Alliés que la formation d’une armée allemande à l’Ouest serait neutralisée par celle qu’ils formeront encore plus vite à l’Est et ils ont par surcroît renforcé d’une soixantaine de mille hommes leurs garnisons en Allemagne. A cet ensemble de manœuvres, les Alliés et Bonn ont-ils l’autorité et la force pour répondre énergiquement ? C’est ce qu’on saura avant la fin du mois.
Les Emeutes au Japon
On ne peut contester aux Soviets leur habileté à sonder et à exploiter les points vulnérables. Ils ont monté dans le secret une puissante émeute à Tokyo et à Kyoto qui a pris par surprise le gouvernement Yoshida. Le parti communiste n’est pas nombreux au Japon mais il a su entraîner la foule dans un accès de xénophobie contre les Américains. La manœuvre peut alerter l’opinion japonaise et renforcer le gouvernement démocratique au Japon, mais elle peut aussi en montrer la faiblesse et préparer les voies à un retour de la clique militariste qui régnait au Japon avant la guerre et fournir alors à la propagande communiste une belle cible : le fascisme fait toujours recette.
Perspectives Economiques
Dans le domaine économique, la tendance dépressionnaire s’accentue. Les matières premières de plus en plus abondantes s’effondrent, le caoutchouc et le plomb en particulier. Une véritable crise n’est pas vraisemblable, mais un affaiblissement de la conjoncture pourrait amener les Etats-Unis à réviser leur politique. Le Point Quatre auquel nous faisions allusion est étudié plus sérieusement et l’on prévoit la création d’une « société de finance internationale » qui favoriserait des investissements privés partout où ils seraient rentables. On reparle même d’une aide américaine pour rétablir dans une certaine mesure la convertibilité des monnaies européennes. Les voyages de M. Reynaud et de M. Rueff aux Etats-Unis sont certainement liés aux besoins du Gouvernement français d’une aide américaine pour la stabilisation du Franc. On parle même d’une redistribution de l’or de Fort-Knox qui serait autrement efficace pour fortifier les monnaies que les Dollars de l’aide Marshall.
Ballons d’essai sans doute, mais qui ont pour objet de préparer les voies à une politique plus large lorsque les élections présidentielles et législatives auront pris fin aux Etats-Unis. Sans entretenir trop d’illusions, on sent que les Américains comprennent la nécessité de solutions à une autre échelle que les crédits jusqu’ici alloués parcimonieusement. En 1953, une véritable coopération du monde libre sera possible sur d’autres bases que l’aumône périodique.
CRITON