Criton – 1952-12-20 – Tournant

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-20 – La Vie Internationale.

 

Tournant

 

Le rejet final de la proposition indienne sur le rapatriement des prisonniers de Corée par le Ministres de Pékin Chou-en-Laï met un terme aux interminables pourparlers d’armistice. Après les vaines négociations du Palais Rose, les quelques 280 séances de discussion infructueuse du traité de paix autrichien et le silence du Kremlin sur la note alliée concernant les élections libres en Allemagne, on ne peut que reprendre le leitmotiv de ces chroniques depuis tant d’années : « Il n’y aura jamais d’accord entre Moscou et l’Occident ».

 

La Réaction Internationale au Refus de Pékin

Cependant, de toutes les fins de non-recevoir opposées par les communistes, celle-ci a produit la plus fâcheuse impression sur toutes les Nations libres, même celles qui, comme l’Inde et l’Indonésie, maintenaient jusqu’ici la balance égale entre les deux camps. Le Pandit Nehru en particulier n’a pas caché sa déconvenue. Son projet de compromis avait été laborieusement préparé et il avait laissé entendre lui-même que Pékin avait prêté à ses suggestions une oreille favorable. On y croyait si bien que la délégation américaine à l’O.N.U. n’avait accepté la proposition indienne qu’après hésitation, craignant que la position des Etats-Unis ne soit compromise par un piège subtilement tendu.

Une fois de plus, nous voyons la politique du Kremlin complètement insensible aux réactions de l’opinion mondiale. Personne ne peut plus douter que, pour Moscou, tout au moins, les pourparlers de Pan Mun Jon n’ont été qu’un moyen de prolonger la guerre à peu de frais. Il est possible que les Chinois, après avoir organisé cette mise en scène avec les Russes pour se donner le temps de réorganiser leurs forces, aient eu à la longue le désir de sortir d’affaire, ce qui expliquerait le refus immédiat de M. Vichinsky d’accepter et même de discuter la proposition indienne, tandis que Pékin ne s’est prononcé qu’au bout de plusieurs semaines. Les Chinois se rendent bien compte que l’aide militaire russe leur est indispensable pour résister à une action américaine et qu’ils sont engagés dans une lutte qui les met à la merci de leurs maîtres soviétiques.

Un des objectifs du président Eisenhower, peut-être l’essentiel, sera de trouver le moyen d’enfoncer un coin dans l’alliance de Pékin et de Moscou. Reste à savoir si les Chinois veulent se dégager et surtout s’ils le peuvent. Si habile que soit un diplomate occidental, il ne saurait aisément se pénétrer de la mentalité des asiatiques pour les forcer à une décision. Le général Mac Arthur plus familier que quiconque avec l’Extrême-Orient a-t-il vraiment la clef d’une solution ? Son entrevue avec Eisenhower a eu lieu ; elle semble avoir été sérieuse. Nous ne saurons rien, bien entendu, des déterminations qui pourraient en sortir avant que le Président élu n’entre lui-même en action.

 

Nouvelle Phase

A certains indices néanmoins, on conjecture que les relations entre l’Orient et l’Occident vont entrer dans une nouvelle phase ; la fin des pourparlers d’armistice a clos celle où l’on se posait seulement la question : que va faire Staline ? On se demande désormais : que va faire Eisenhower ? L’initiative changera de camp dans la guerre froide comme en 1942 dans l’autre.

 

L’Etat-Major Diplomatique

Parmi les mesures d’organisation de la nouvelle Administration américaine, l’une des plus significatives est la réforme de l’Etat-major civil qui a pour fonction d’établir les plans de la politique extérieure. On se rappelle que Truman, au lendemain de la guerre de Corée, avait, pour mieux coordonner une diplomatie jusque-là dispersée et flottante et souvent contradictoire, institué le S.S.C. (National Security Council) qui fut le « brain trust » du Département d’Etat. La politique d’Acheson a tiré bénéfice de cette organisation, mais Eisenhower trouve son action encore trop lente et trop bureaucratique. Il se propose d’instituer à la place un « National Policy Planning Staff » composé de ses conseillers immédiats et de diplomates et spécialistes dont la compétence est consacrée comme l’ambassadeur Kennan récusé par Staline. La politique des Etats-Unis pourra ainsi se mouvoir et décider avec une rapidité qu’exige l’état d’hostilité latente avec ses adversaires, seul moyen pour ressaisir l’initiative qu’Acheson n’avait pas réussi à conquérir. On voit d’ailleurs déjà se dessiner les grandes lignes d’une nouvelle politique, non pour briser avec l’ancienne, mais au contraire pour la réaliser mieux.

 

Les Projets Américains

Plus que jamais, les Etats-Unis insisteront pour que se fasse l’unité européenne ; on ne révisera pas les accords de Bonn et de Paris, comme les Français et les Allemands le souhaitaient. Ce serait perdre du temps et sans doute pour ne pas faire mieux.

Les soubresauts de l’opinion des partis à la Chambre française et l’imbroglio de la crise constitutionnelle à Bonn ont montré qu’à reprendre des pourparlers déjà si difficilement conclus, on risquerait de n’en jamais finir et de plus d’irriter les antagonismes. On s’entendra par nécessité en agissant, quitte à modifier ce qui se révèlera inviable. En contre-partie, on voit déjà que les Etats-Unis sont disposés à donner à la France, non seulement les apaisements et les garanties qu’elle souhaite, mais un appui permanent et non plus intermittent pour l’aider dans des difficultés dont on reconnaît l’ampleur et le caractère collectif.

 

Les Résolutions du N.A.T.O. et de l’O.N.U.

La déclaration des ministres réunis au NATO au sujet de l’Indochine montre qu’on s’engage dans la voie d’une solidarité atlantique pour soulager la France dans sa tâche en Asie.

L’attitude particulièrement conciliante de la délégation américaine dans les débats de l’O.N.U. sur la Tunisie et le Maroc, attitude qui contraste avec les dispositions antérieures, prouve qu’on est disposé à Washington à sacrifier les préjugés anti-colonialistes et la complaisance aux visées nationalistes arabes au maintien de l’ordre en Afrique du Nord, et que l’autorité française ne sera plus sapée par des manœuvres sans lesquelles le Néo-Destour et Istiqlal n’auraient jamais osé passer à l’action directe. Il est probable même que la politique américaine à l’égard du Moyen et du Proche-Orient sera plus nette et qu’une pression sérieuse sera exercée sur les apprentis dictateurs arabes pour les inviter à une collaboration raisonnable, en particulier dans la solution du problème persan des pétroles, dans le conflit arabo-palestinien, dans le désaccord anglo-égyptien sur Suez et le Soudan. Ce n’est que par des initiatives précises et des plans pratiques que les faux-fuyants de la diplomatie arabe pourront être bloqués, à condition bien entendu que l’Angleterre fasse la part du feu et que la France suive des voies larges et apaisantes.

A cet égard, le voyage de Churchill aux Etats-Unis prévu pour février, et sans doute des pourparlers directs avec le Ministre français qui sera en fonction au printemps (on souhaiterait parait-il que ce soit M. Pleven) pourront aboutir à un plan d’ensemble pour assurer enfin , dans les domaines essentiels, la coordination de l’Alliance atlantique qui s’était laissé aller à une crise dont les prolongements pouvaient devenir dramatiques.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-12-13 – Le But et les Moyens

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-13 – La Vie Internationale.

 

Le But et les Moyens

 

Le conflit entre la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe et le chancelier Adenauer, le voyage d’Eisenhower en Corée, les débats de l’O.N.U. sur la question tunisienne, la clôture de la Conférence du Commonwealth à Londres, l’évolution de la dictature Naguib en Egypte, autant de chapitres d’inégale importance, marquant la transition entre l’année 1952 et 1953 qui semble devoir ouvrir l’ère des conclusions après la préparation plus ou moins heureuse de l’année qui finit.

 

Le Conflit Constitutionnel en Allemagne

Au moment où l’on pensait qu’un vote final allait intervenir à Bonn au sujet des traités contractuels et de défense européenne, Adenauer a été contraint de différer la solution. On a cru à une manœuvre politique. Il s’agissait en réalité d’un conflit d’autorité. La Cour de Karlsruhe avait à se prononcer sur la constitutionnalité des traités. Du point de vue juridique, il était difficile de soutenir qu’ils étaient valables. D’une façon ou d’une autre, soit par artifice de procédure, soit par pression directe, le chancelier allemand a essayé de passer outre. La Cour de Karlsruhe a réagi pour sauvegarder son autorité. Finalement le Chancelier a obtenu du président Heuss qu’il retire sa requête auprès de la Cour, ce qui permet de penser que celle-ci n’aura pas à se prononcer sur le fond. Entre temps le président Truman, agissant sans nul doute en accord avec Eisenhower, a pressé les Allemands de se décider en faveur des traités. Ceux-ci seront probablement votés en dernière lecture, au début de janvier.

La position d’Adenauer ne se trouvera pas renforcée par l’incident qui met à jour l’absence de traditions politiques de la nouvelle Allemagne où le fonctionnement de la démocratie ne semble pas très assuré. S’il ne s’agissait que d’un conflit d’autorité on pourrait admettre qu’en une matière aussi grave que les relations de l’Allemagne occidentale avec le monde atlantique, des questions purement juridiques ne devraient pas entrer en ligne de compte, et que le chancelier Adenauer a raison d’imposer sa volonté. Mais, il y a derrière ces querelles tout autre chose.

Nous avons suivi à la radio les débats du Bundestag. On sentait fort bien que même les députés favorables aux traités ne les voteraient pas d’enthousiasme. Les Allemands après leur échec en Sarre ne voudraient pas engager l’avenir et se lier les mains par des accords définitifs. Le redressement extraordinaire de l’économie allemande donne aux représentants de Bonn un sentiment de puissance recouvrée dont les Allemands ont vite fait de nourrir leur rêve obstiné de grandeur nationale. Ils voient par contre la France assaillie de difficultés en Indochine, menacée dans son empire colonial avec un gouvernement instable, des finances précaires, une activité industrielle en maigre progrès. Ils pensent que le temps travaille pour eux et qu’il serait préférable de le laisser faire.

Les Anglo-Saxons parviendront-ils à imposer entre le France et l’Allemagne une entente dont on semble se détourner de part et d’autre du Rhin ? Il y a quelques mois, l’occasion était bonne de conclure. On l’a laissé passer. Nous avons dit combien à notre avis était néfaste l’opposition inconsidérée à la politique de M. Schuman. Beaucoup de ceux qui l’ont conduite, n’étaient pas poussés par des intérêts égoïstes ; ils ont cru faire œuvre de patriotisme.

 

Le Problème Coréen

Le voyage d’Eisenhower en Corée n’a pas apporté de nouveauté sensationnelle. Il ne pouvait pas en être autrement. Par contre, l’annonce d’une consultation prochaine entre le Président élu et le général Mac Arthur a fait effet de coup de théâtre. Mac Arthur, comme nous le disions naguère avait-il raison ? Son plan pour terminer le conflit coréen était-il vraiment réalisable ?

En tout état de cause, on compte de plus en plus sur l’autorité d’Eisenhower pour débrouiller toutes les questions que la campagne électorale aux Etats-Unis a laissées en suspens qui ont trainé en 1952 et le plus souvent se sont embrouillées. Après une courte défaveur, le prestige du Président élu paraît plus grand que jamais. Réussira-t-il à combler les espoirs qui reposent sur lui ? Il se peut.

 

La Conférence du Commonwealth

La Conférence des ministres du Commonwealth britannique qui s’est tenue à Londres a été la plus importante depuis celle d’Ottawa en 1932, au plus fort de la grande crise économique qui a secoué le monde. L’état d’esprit des négociations d’aujourd’hui est fort différent. Alors, l’influence « Beaverbrook » dominait. L’empire britannique devait se replier sur lui-même pour échapper aux secousses, et former un bloc homogène capable de se suffire

Après la dernière guerre et jusqu’au retour de Churchill au pouvoir, le Commonwealth a paru se désunir à cause de la faiblesse de la mère-patrie et du programme d’austérité et du dirigisme représenté par Stafford Cripps.

Tout au contraire aujourd’hui, le Commonwealth sent qu’il ne doit plus ni s’isoler ni se protéger par des restrictions pour sauver son équilibre. Il croit que seul le progrès de la production, l’abaissement des tarifs douaniers, le libre échange des monnaies, une collaboration étroite avec les autres ensembles économiques peut assurer la prospérité de ce vaste groupe de nations qui contrôle un tiers du commerce mondial. Il va au-devant des intentions américaines qui se font jour depuis quelques mois et qui ont pour objet de rompre le cercle de barrières douanières et monétaires qui cloisonne le monde libre et fait obstacle à son expansion. Il accepte le Plan Truman et voudrait aller au-delà, et réaliser une véritable union économique inter atlantique.

Le chemin sera long et les étapes difficiles, à commencer par la convertibilité de la Livre qui n’est pas pour demain ni même pour après-demain. Mais ce qui est important, c’est que l’on voit le but et qu’on s’efforce de tous côtés d’y tendre. On ne comprendrait rien à l’évolution des esprits et à l’orientation de la politique du monde depuis l’été dernier si l’on ne tenait pas présent à l’esprit qu’il existe présentement un plan d’ensemble pour résoudre les difficultés majeures qui font obstacle à la solidarité effective de la communauté internationale opposée au communisme.

A Paris, comme à Bonn, à Londres comme à Washington, à Bruxelles aussi bien qu’à Rome, il y a entre les responsables de la politique extérieure des idées et des objectifs communs. Sans doute les moyens pour les mettre en œuvre ne sont-ils pas vus de la même manière. Mais l’espoir repose sur l’accord général et sur quelques plans déjà précisés. Plus d’un prendra forme dans les mois qui viennent, si la politique intérieure ne brouille les cartes. Beaucoup d’hommes de bonne foi font le jeu des ennemis de notre civilisation par ignorance des innombrables données de tant de problèmes liés ensemble et qui se commandent réciproquement. Pour être représentant du peuple, il faudrait être instruit en tant de choses !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-12-07 – Echec aux Politiciens

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-07 – La Vie Internationale.

 

Echec aux Politiciens

 

Si les élections en Sarre qui donnent aux partisans de l’autonomie du territoire et de son rattachement économique à la France, une majorité de deux contre un, ne sont nullement une surprise, on peut dire qu’elles ont rendu l’espoir, un moment en doute, d’un accord Franco-allemand sur les bases fixées par Schuman et Adenauer. La position de notre ministre est considérablement renforcée en face d’une opposition récemment déchaînée. Le Chancelier de Bonn aura moins de peine à faire accepter un compromis après l’insuccès de la propagande germanique auprès des Sarrois.

Nous n’avons pour notre part jamais douté qu’un accord franco-allemand dût, tôt ou tard, intervenir. Une irrésistible pression des faits politiques et économiques l’imposera. Mais il faudrait précisément que ni les Français, ni les Allemands n’aient le sentiment qu’ils se plient à l’inéluctable et que ce soit une satisfaction plutôt qu’une résignation, cela paraissant impossible le mois dernier, beaucoup moins depuis dimanche.

 

La Fin de la Démocratie

Mais la nomination du syndicaliste Durkin comme celles d’autres ministres chefs d’industries ou banquiers marque la résolution d’Eisenhower d’enlever aux politiciens professionnels le monopole du gouvernement.

Si cette réforme s’établissait, ce serait une véritable révolution dans la démocratie. On voit, en France par exemple, ce que représente le contrôle de plus de quarante pour cent du revenu national et d’un bon tiers des rouages industriels par des politiciens de profession, tantôt législateurs et tantôt ministres, et toujours soumis aux coalitions d’intérêts qui les ont portés au pouvoir. C’est là le vice fondamental de la démocratie. S’il y avait incompatibilité entre la fonction ministérielle et celle de parlementaires, la démagogie perdrait la plus grosse part de sa malfaisance. La fonction ministérielle devrait appartenir à des personnes qui se sont qualifiées par leurs talents d’administrateurs dans une carrière publique ou privée, et non à des rhéteurs incompétents poussés par les comités électoraux.

Tel est bien le sens des décisions d’Eisenhower. Il ne se fait pas d’illusion sur les résistances qu’il va rencontrer, et la lutte avec le Congrès s’annonce âpre. Il ne peut les vaincre que par des succès politiques à l’extérieur et à l’intérieur, ce qui paraît possible, mais non point aisé.

 

La Conjoncture

L’Administration démocrate, en effet, a laissé le pays dans une situation florissante. La conjoncture économique est à un sommet. La bourse de New-York cote des cours record depuis 22 ans. Pas le moindre signe de crise économique, pas d’indice d’une décadence prochaine du système de la libre entreprise sur laquelle le marxisme léninisme avait misé. Il convient d’ajouter que le progrès économique est actuellement général dans le Monde libre, sauf en France où l’arrêt de l’inflation et la surévaluation de la monnaie ont causé quelques difficultés.

On ne voit pas ce qu’une nouvelle direction des affaires aux Etats-Unis peut ajouter à cet état de choses, sinon de continuer à le favoriser. Il serait téméraire de prévoir que l’expansion économique actuelle du Monde libre peut s’accomplir sans heurts, sans tout au moins des fluctuations. Elle en aurait même besoin pour s’affirmer et conserver quelques stimulants. Malheureusement, sous la pression communiste toujours menaçante, le système d’économie libre ne peut se permettre aucune défaillance, aucun flottement  ce qui l’obligera à composer avec une autorité dirigeante. Le succès dépend de l’accord entre les deux puissances, de la clairvoyance de l’une, de la sagesse de l’autre.

 

La Conférence du Commonwealth

Ces jours-ci s’est ouverte à Londres la Conférence des Ministres du Commonwealth ; réunion d’une grande importance puisqu’on va discuter du sort de la Livre et des relations du bloc Sterling avec la zone Dollar et le reste du Monde libre. Elle s’ouvre sous de meilleurs auspices qu’on ne pouvait le prévoir il y a quelques mois. Ce qui prouve, une fois de plus, comme il est difficile d’escompter l’évolution économique même à courte échéance.

La balance des comptes britanniques, catastrophique il y a quelques mois, s’est redressée et cela bien que le volume des exportations et leur valeur ait fléchi et que les restrictions d’importations n’aient pas joué autant que le Chancelier de l’Echiquier se l’était proposé. Devant cette contradiction, on est amené à conclure que ce sont des facteurs psychologiques qui ont joué. Le redressement anglais est fait un peu de la confiance que le Gouvernement conservateur a su rendre aux milieux des affaires dans le monde, mais cela n’aurait pas suffi à impressionner la balance des comptes. On a senti qu’une évolution décisive s’était faite dans l’esprit des dirigeants américains, qu’ils soient démocrates ou républicains. Une lutte monétaire ou le simple abandon des monnaies au jeu des forces naturelles et qui aboutirait à une véritable élimination de celles-ci par le Dollar serait pour le Monde libre une catastrophe et pour les Etats-Unis la plus dangereuse des tentatives de puissance.

Les Américains ont compris qu’ils avaient intérêt à ne pas écraser le monde de leur suprématie financière et qu’ils avaient besoin pour assurer leur propre prospérité d’établir un équilibre durable avec un concurrent de la taille du bloc britannique et d’assurer le libre fonctionnement d’autres systèmes monétaires que le leur. La nomination du grand banquier new-yorkais Aldrich comme ambassadeur à Londres, qu’Eisenhower vient d’annoncer, achève de préciser cette évolution.

Comme nous l’avions dit cet été, ce que nous appelions le Plan Truman, revu et modifié par la nouvelle Administration entrera en 1953 en application progressive. Il vise à l’harmonisation des échanges entre les différents groupements économiques du monde et à une stabilité et convertibilité des monnaies qui les supportent. La liberté du monde, si ces objectifs étaient atteints par étapes reposerait sur de solides assises.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1952-11-29 – Quand nous serons à Cent

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-29 – La Vie Internationale.

 

Quand Nous Serons à Cent …

 

Le Refus de Vichinsky

Vichinsky à l’O.N.U. a mis brutalement fin aux tentatives de compromis sur le rapatriement des prisonniers de Corée. Compromis laborieusement formulé par l’Inde qui semblait avoir reçu des encouragements de Moscou et de Pékin. Du même coup, le Bloc anticommuniste que le moindre espoir de détente suffit à ébranler, se trouve ressoudé dans sa déception. En particulier s’évanouissent les divergences réelles ou feintes qui apparaissaient entre Londres et Washington, les Anglais désirant complaire à l’Inde pour la retenir dans le Commonwealth et assurer sa collaboration à l’importante conférence qui s’ouvre à Londres entre membres de l’Empire britannique.

Bref, voici toutes les nations libres suivant l’Inde d’un commun accord et passant outre à l’opposition russe. Que de démarches et de faux espoirs ne se serait-on pas épargnés si l’on avait été convaincu qu’il n’y aurait jamais d’accord sincère et durable entre le monde soviétique et l’Occident, comme nous l’avons dit ici à satiété. Souhaitons que, pour éviter d’être manœuvrés, cette conviction s’imposera sinon Staline aurait tort de se gêner.

 

Le Procès de Prague

Le cynisme tranquille de Moscou, le mépris de tout ce qui tient à cœur à l’humanité s’étalent dans l’actuel procès de Prague, contre Slansky et Cie, traîtres au communisme orthodoxe. Staline n’a pas peur de défier le monde civilisé. Au contraire le bolchévisme, à mesure qu’il se sent plus fort, se plaît à étaler son abjection pour en tirer un effet de terreur qui agit sur les faibles et ébranle les volontés.

A Prague, les chimistes-thérapeutes qui droguent les accusés ont mis cette fois-ci double dose. Le « Grand Guignol » est dépassé. On voit le fils qui demande la mort pour son père et la permission de lui cracher au visage, une épouse qui appelle le châtiment sur son mari et promet d’élever ses enfants dans la haine de leur père ; enfin, ce qui est peut-être le comble, l’accusé qui appelle la corde pour le pendre.

 

L’Antisémitisme

Ce qui caractérise ce procès, c’est que presque tous les accusés sont juifs. L’antisémitisme n’est pas nouveau en U.R.S.S. et l’on peut se demander ce qu’il est advenu des deux millions d’israélites demeurés en Russie. Hitler connaissait bien le pouvoir qu’a sur l’instinct populaire la persécution contre les Juifs, boucs émissaires pour toutes les souffrances qu’un gouvernement autoritaire impose. Il se peut aussi que Staline ait voulu, en poursuivant les Juifs, atteindre l’Etat d’Israël et s’attirer la faveur du monde arabe où l’antisémitisme, depuis la guerre de Palestine, a pris un tour violent.

 

Les Réparations de Bonn à Israël

On a vu en particulier les protestations des pays arabes et même de l’Egypte de Naguib contre l’accord de réparations signé entre l’Allemagne de Bonn et Israël pour dédommager les Juifs des spoliations nazies. Protestations qui ont presque amené une rupture des relations commerciales avec l’Allemagne, si précieuses cependant au développement des pays du Moyen-Orient.

Moscou en dirigeant sa propagande contre le Sionisme, en évoquant – ce qui est nouveau – un véritable racisme – les accusés de Prague sont traités de Juifs et poursuivis comme tels – Moscou joue sa partie dans la lutte du monde arabe contre l’Occident en un moment où les passions populaires à Bagdad en particulier, sont échauffées ; l’Irak et la Perse ne peuvent être que sensibles à toute dénonciation du Sionisme et d’Israël. Cela peut agir sur les masses, sur les dirigeants cela est moins sûr, car ils n’ont de leçons de ruse à recevoir de personne. Les manœuvres de Staline ne trompent pas un Mossadegh.

 

Dictature Militaire à Bagdad

Le Moyen-Orient est en passe de devenir un réseau de dictatures militaires. Voici qu’à Bagdad à la suite d’émeutes, le pouvoir a été confié au chef d’état-major, Noureddine Mahmoud ; la contagion de l’exemple y est pour beaucoup. L’état des esprits en Irak a été très influencé par les événements de Perse et nous voyons des partis similaires, une extrême gauche communisante et une extrême droite excitée par le fanatisme religieux, s’allier dans la xénophobie contre les gouvernements qui s’appuient sur les Anglo-Saxons et signent avec eux des accords.

Il est certain que les misérables de Bagdad se soucient peu des procès de Prague, mais comprennent fort bien ceux qui les excitent contre les Juifs, les Américains et les Anglais. La politique de Moscou – et cela était sensible dès 1917 – est dirigée contre toute élite quelle qu’elle soit et contre la morale qu’elle représente et trouve plus profitable de cultiver la haine que de ménager les principes moraux. Il faut reconnaître que jusqu’ici les succès n’ont pas manqué, mais le dernier mot n’est pas dit.

 

Le Malaise Français

Nous avions le sentiment, samedi dernier que le fond du malaise qui est surtout un malaise français avait été touché. On semble, en effet, renaître à un très léger optimisme. L’excellent discours de M. Pleven sur le traité de défense européenne ouvre la voie à un compromis qui a probablement l’agrément de Londres et peut-être de Washington. Les relations franco-allemandes, exaspérées par les élections sarroises de dimanche prochain, ne peuvent qu’être meilleures après l’événement.

Mais surtout, on assiste au revirement de l’opinion en faveur du président Eisenhower au point qu’on a hâte aujourd’hui de le voir gouverner. Ce qui a rassuré les Européens ce sont les nominations faites par le Général aux postes-clefs de son nouveau cabinet et dans son entourage privé. Il n’y a guère de Taftistes et, comme on devait le prévoir, l’Europe et la solidarité atlantique ne sont en rien abandonnées. On sent aussi l’importance, dans les circonstances présentes, d’un homme fort et respecté, investi de la plus grande autorité du monde. Si des mesures énergiques urgentes et impopulaires s’imposaient demain en Indochine au gouvernement des Etats-Unis, croit-on qu’Acheson ou même Stevenson auraient été en mesure de les faire accepter ? Si demain il convient de parler avec quelque rudesse aux Allemands pour rendre le sens de la mesure et des réalités aux excités socialistes ou néonazis et imposer un accord équitable avec la France, n’est-ce pas la voix d’Eisenhower qui pourra les persuader ? La lutte entre le bolchévisme et la liberté est une guerre sans merci et sans rémission. Elle demande de la force et une union constante. Moscou n’a pas peur de le rappeler périodiquement. Profitons de la leçon.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-11-22 – Le Fond du Malaise

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-22 – La Vie Internationale.

 

Le Fond du Malaise

 

Il se pourrait que nous touchions ces jours-ci au fond d’une dépression morale qui pour des raisons complexes, plus psychologiques qu’économiques, a affecté le monde des derniers mois, et dont le point extrême a été la déception irraisonnée causée par l’élection d’Eisenhower.

 

L’Humeur Française

En France en particulier, outre un malaise commercial normal quand s’arrête l’inflation, on s’est appesanti sur les premiers revers au Tonkin, l’ingérence de l’O.N.U. dans nos affaires Tunisiennes et Marocaines, la querelle de la Sarre, le conflit politique au sujet de l’armée européenne. Le réflexe bien français a suivi : une vague d’anti-germanisme et d’antiaméricanisme qui court partout où l’on voudrait vivre tranquille, à Londres comme à Paris.

 

La Crise à l’O.N.U.

La crise à l’O.N.U. ressemble à celles qui ont secoué à Genève l’ancienne Société des Nations. Une société ne peut vivre que si tous ses membres acceptent en théorie comme en pratique des règles communes. Le propre des régimes totalitaires, fascistes ou communistes, est de n’en admettre aucune. Une Société des Nations ne peut que se grouper contre ces régimes. La non-coopération était visible dès le départ de l’organisation. Et puis les Etats-Unis ont eu le tort d’installer ce parlement mondial chez eux ; sur terrain neutre l’atmosphère aurait été moins tendue. D’autre part, on a peut-être attribué trop d’importance à ce genre de tribune ; on a voulu y voir une cour de justice politique où la raison internationale aurait tranché les différends et restauré la paix.

Dans un monde en fermentation où tout évolue si vite, cette société internationale où chaque pays délègue ses avocats a plutôt enflé les querelles. Elle n’a servi qu’à leur donner de la publicité et à alimenter les propagandes. La démission de Trygve Lie et le suicide de Feller ont marqué l’impuissance de l’O.N.U. et la difficulté qu’il y aura à lui rendre un prestige.

Il ne faut pas dramatiser. Une Société des Nations ne peut être que le reflet de l’état du monde. Un jour viendra où cette institution rendra des services. Mais on ne peut lui demander de réconcilier Moscou et Washington.

 

La Nouvelle Administration à Washington

L’opinion américaine commence à prendre une vue plus objective du succès du général Eisenhower. On se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une catastrophe pour l’Europe et pour la paix. Si nous avions été américains, nous aurions voté pour cet homme à la fois prestigieux, sage et bon diplomate.

En tant qu’Européens, nous nous réjouissons de l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis d’un homme fort qui, bien qu’il ait à s’inspirer des tendances de l’opinion, a un soutien populaire assez large pour n’être prisonnier de personne. Enfin pour un Français, les sympathies du Général pour la France ne sont pas feintes et celui qui semble devoir être son principal adjoint, Cabot Lodge est notoirement de nos amis. Dans l’équipe du Président jusqu’ici, il n’y a personne que des francophiles, on n’en pouvait dire autant de l’Administration Truman. Et aux Etats-Unis, le sentiment compte, même en politique.

 

Les Plans d’Eisenhower

Nous surprendrons peut-être plus d’un lecteur si nous disons que nous attendons de grandes choses d’Eisenhower et que nous partageons l’optimisme naïf des habitants de l’Arkansas. Contrairement à ce qu’on a écrit, le Général n’a pas fait à ses concitoyens des promesses électorales. S’il va en Corée pour y terminer la guerre, c’est qu’il a quelque idée des moyens, et s’il pense qu’il n’est pas impossible de rétablir la paix par des moyens pacifiques, c’est qu’il y a réfléchi.

 

La Guerre en Corée

La guerre en Corée continue et, en principe, le dernier point en litige qui retient tout accord serait le rapatriement, volontaire ou non, des prisonniers chinois. Que d’encre a fait couler cette histoire !

On comprend que les communistes se moquent bien des prisonniers et s’ils ont choisi cette pierre d’achoppement, c’est qu’elle permet à volonté de conclure ou de ne pas conclure la paix selon les avantages à venir. Il suffit dans un cas de se rallier à un compromis qu’on vous tend, dans l’autre de se retrancher derrière des principes comme l’a fait Vichinsky. La porte reste ainsi entrebâillée. Eisenhower a-t-il le moyen de l’ouvrir ? Il se pourrait.

 

La Bombe H

Les Etats-Unis ont travaillé de toutes leurs forces à forger et à perfectionner l’arme atomique. Aujourd’hui, nous avons virtuellement la bombe à hydrogène. Ces terribles armes ont sauvé le monde de l’invasion bolchévique sans qu’on eût à les employer. A elles seules, elles ont maintenu la paix. L’avance qu’ont les Etats-Unis dans ce domaine capital permettrait-elle de faire mieux ? Avec une bombe H d’un côté en évidence sur le tapis vert, pourra-t-on convaincre Staline de rendre la paix du monde et de ramener ses forces à l’intérieur du territoire russe ? Nous pensons que c’est là le rêve d’Eisenhower. Il sait ce que vaut la force contre ceux qui ne respectent qu’elle.

 

La Victoire de Papagos

Manifestement les militaires ont le vent pour eux. La peur qui étreint le monde, si exagérée et même injustifiée qu’elle soit, pousse les peuples vers les hommes forts ou réputés tels. Le succès de Naguib au Caire a rendu les Grecs jaloux. Il est vrai que les Grecs ont déjà fait l’expérience d’une dictature militaire chaque fois que l’anarchie démocratique avait passé les bornes. Les excès de la dictature ont ramené ensuite la démocratie. Il ne semble pas que la politique européenne et l’Alliance atlantique dont fit partie la Grèce, en soit affectée. La Grèce est encore le point de moindre résistance du cercle qui confronte le rideau de fer. Il n’est pas indifférent qu’il se consolide.

 

Le Débat sur la Tunisie et le Maroc

Nous pensons qu’on a donné trop d’importance au débat de l’O.N.U. sur notre action en Tunisie et au Maroc. Comme Schuman, nous aurions préféré qu’on ne se raidisse pas dans un amour propre blessé. Il suffisait, tout en maintenant bien entendu le point de vue juridique d’incompétence de l’O.N.U., d’étaler notre dossier et le confronter avec celui des pays arabes dits libres et enfin avec celui des colonies musulmanes de l’U.R.S.S. et du sort des Tatars, Uzbeks et Kasaks exterminés ou épurés. Les absents ont toujours tort et les justes causes sont bonnes à plaider. D’ailleurs, les Etats-Unis arrangeront les choses et les intrigues mêmes des représentants rivaux des nationalistes tunisiens et marocains ont coupé l’élan des accusateurs de la France. L’affaire aura fait long feu. Mais la France a pour principal avantage, outre l’attrait propre de sa personne, de représenter l’attachement rigoureux au droit et à la justice ; qu’on l’accuse ou qu’on la sollicite, la France ne se dérobe pas.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-11-15 – Autour de l’Armée Européenne

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-15 – La Vie Internationale.

 

Autour de l’Armée Européenne

 

Profitons de l’absence d’événements majeurs sur la scène internationale pour discuter trois remarquables articles de M. Duverger traitant dans « Le Monde » de la question brûlante de l’armée européenne. Après tant de diatribes passionnées, un examen objectif comme celui-là vaut qu’on s’y arrête.

 

L’Exposé de M. Duverger

On ne créera pas l’Europe, dit en substance l’auteur, par des institutions seules, mais par un accord entre ces institutions et les aspirations profondes des peuples. Le succès du plan Schuman vient de cet accord ; car les nations du continent européen sentent, à tort ou à raison, que l’infériorité de leur niveau de vie sur celui des Etats-Unis vient de l’étroitesse de leurs marchés et qu’il convient d’en instituer un grand à la dimension de l’Europe même. Par contre, le soutien populaire manque au projet d’armée populaire. Ce n’est pas tant par la survivance du nationalisme, ni par la crainte de voir l’Allemagne envahir à nouveau ses voisins d’Occident. Ce risque est faible : l’ère des guerres nationales est close au siècle des grands empires.

Mais c’est qu’une armée, dit M. Duverger, n’est qu’un moyen au service d’une diplomatie et l’Europe ne peut avoir de diplomatie commune car les objectifs nationaux des pays européens ne coïncident pas. L’Allemagne craint certes la guerre, mais elle y voit la seule chance de réunification. Les autres pays européens au contraire, n’ont rien à attendre d’une guerre, que souffrance et destruction. Ils sont dès lors attachés à la politique de « l’endiguement », empêcher les Soviets d’envahir l’Europe est leur seul but et tout porte à croire que pour cela la puissance américaine suffit. Même, aurait pu ajouter M. Duverger, ils préfèrent le statu quo.

Pour la France en particulier, la libération de l’Europe orientale et la réunification de l’Allemagne poseraient des problèmes plus redoutables que l’occupation actuelle de ces pays par les Soviets. Pour les Allemands au contraire, la politique du renfoncement représente la libération de leur territoire, la fin de l’occupation étrangère et de la mutilation de la patrie, et sans doute la reconquête des provinces perdues à l’Est. Pour le moment l’Allemagne n’est pas belliciste et la peur de la guerre dont les souvenirs sont proches, contrebalance l’aspiration à l’unité et à la grandeur perdue. Mais à mesure que passera le temps, ce dernier sentiment l’emportera surtout si l’on met à sa disposition une armée, même intégrée dans la masse européenne.

Par ailleurs, les Etats-Unis se sentent directement visés par l’impérialisme soviétique, et bien qu’ils soient pacifiques et n’aient aucune idée de croisade, dit M. Duverger, ils ne se sentiront rassurés que lorsque les Russes auront été refoulés chez eux. D’où une solidarité d’intérêt entre l’irrédentisme allemand et la sécurité américaine, et la tendance du monde libre à se constituer en deux camps : ceux qui, comme la France et l’Angleterre, veulent seulement être protégées d’une agression russe et ceux qui veulent se libérer de la domination ou de la peur des Soviets. D’où la vague de mauvaise humeur des peuples qui, bien qu’attachés à la communauté occidentale et nullement neutralistes veulent demeurer indépendants des Etats-Unis et se désolidariser d’une croisade possible.

 

La « Machine Infernale »

Le danger de la création d’une armée européenne serait donc, selon M. Duverger, de séparer le continent de l’Angleterre, de renforcer l’influence américaine par l’intermédiaire de l’Allemagne, de diviser l’Europe sur le plan diplomatique, à moins d’étendre à toute l’Europe l’irrédentisme allemand actuel : Europe germanisée au lieu d’une Allemagne européiste, tel serait le résultat. De plus, dans l’armée européenne l’Allemagne obtiendra rapidement une place dominante, prépondérance démographique et économique, différence aussi d’esprit militaire, absence enfin d’engagements extérieurs ; tout concourra à faire de l’Allemagne la puissance militaire la plus forte du continent. Ainsi son influence diplomatique suivra fatalement cette augmentation de force matérielle. D’où le danger de voir une Allemagne réarmée entraîner l’Europe, unie à elle par la peur du communisme, dans une fatale aventure.

 

Les Institutions Civiles d’Abord

En conclusion, M. Duverger voudrait que l’on créât d’abord, pour renforcer la popularité de l’idée d’Europe, des institutions communes dans les domaines où les peuples ont des intérêts communs : Union douanière et monétaire, Pool vert, etc., et qu’on constituât une autorité politique et un parlement européen élu pour coordonner ces services. Faire l’Europe civile avant l’Europe militaire. On pourrait ainsi affaiblir l’irrédentisme allemand en polarisant les aspirations populaires vers le développement d’institutions économiques et politiques. L’Allemagne a besoin plus que toute autre nation de mythes : le réarmement les cristallisera dans le sens du nationalisme ; l’idée Europe peut agir en sens contraire.

Et, ajoute M. Duverger, ce serait pour l’Allemagne même peut-être une chance de retrouver pacifiquement son unité ; si faible que soit cette chance, elle vaut bien celle qu’offre une croisade. Car il est douteux, conclut l’auteur, que les Soviets se lancent dans une invasion militaire de l’Ouest. S’ils en avaient l’intention, ils l’auraient fait quand la voie était libre.

 

Discussion

Les idées exprimées dans ce bref résumé s’imposent par leur rigueur, et la justesse de ces vues n’est pas contestable. Elles seraient convaincantes s’il n’y avait un facteur primordial complètement passé sous silence : il existe une république d’Allemagne orientale, peu à peu complètement soviétisée où est déjà formée une armée de cent cinquante mille hommes dont beaucoup sont d’authentiques communistes allemands encadrés d’officiers russes (plus de quatre mille). Il existe aussi depuis quelques semaines un entraînement militaire obligatoire de toute la jeunesse allemande des deux sexes qui commence à fonctionner et qui aura sur les jeunes générations prussiennes un effet certain : la résistance au bolchévisme étant surtout le fait des citoyens d’âge mûr. L’Allemagne orientale sera bientôt un satellite armé et équipé comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Sans doute en cas de guerre, une bonne part de ces éléments serait peu sûre, mais il y en aura toujours assez pour partir à l’assaut de la République de Bonn au nom de l’idéal national et pour la réunification dont chaque jour on leur prêche. C’est un putsch de ce genre que préparent les Russes et non une guerre mondiale. Comme toujours, ils n’agiront pas eux-mêmes, mais par peuple interposé.

Laissera-t-on aux Américains le soin de repousser l’assaut allemand sous les yeux des Allemands de l’Ouest qui verront tuer leurs frères ? C’est pour cela que les Américains ont besoin d’une armée allemande pour garder la frontière contre un mouvement communiste. Il ne s’agit pas là d’hypothèses : il suffit d’entendre et de confronter les informations des journaux de Berlin-ouest, et de la Radio libre avec les menaces de la presse et de la Radio allemande contrôlée par les Soviets. L’armée de la « libération », c’est là-bas qu’elle se prépare. Les bolcheviks n’en font pas mystère, au contraire. Leurs menaces sont claires comme leurs objectifs, ce qu’ils veulent, c’est atteindre sans guerre totale la Ruhr et le Rhin. A ce moment, le glas de l’Europe sera bien près de sonner, et les Etats-Unis n’y pourraient rien à moins d’engager une guerre totale qu’on veut éviter. Et dans cette guerre, la France serait en première ligne.

Ce qui nous fait conclure que quels que soient les maux que représente la reconstitution d’une armée allemande, elle est inévitable. Mieux vaut qu’elle soit européenne que purement germanique. La situation actuelle n’a que deux issues : ou bien une désagrégation intérieure du bloc communiste après la mort de Staline, et dans ce cas, nous le répétons, il faut d’ores et déjà prévoir la dissolution des contingents allemands actuellement formés exclusivement contre le péril soviétique, ou bien par une guerre et dans ce cas, il est juste que les Allemands se battent les premiers puisqu’au demeurant ce sont eux qui auraient un intérêt majeur à vaincre.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-11-08 – Lendemain de Victoire

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Le Courrier d’Aix – 2016-11-08 – La Vie Internationale.

 

Lendemain de Victoire

 

Eisenhower, est élu président par un vote massif du peuple américain. Peu d’événements étaient plus faciles à prévoir. On s’étonne que ni les augures ni les gallups n’aient pressenti cette poussée d’opinion. Non seulement le Général, mais une majorité de Républicains l’emporte au Sénat et à la Chambre. Majorité beaucoup moins spectaculaire, mais suffisante pour assurer au nouveau Président un appui qui a si souvent manqué à Roosevelt et à Truman et qui est, au Sénat surtout, le facteur paralysant de la politique américaine.

 

Le Message du Président à la France

Les Français ont tout lieu de se réjouir de l’événement. Fait sans précédent dans les annales des compétitions présidentielles, Eisenhower, à peine élu, a transmis au peuple français et à lui seul, un message d’amitié qui contient deux allusions significatives, l’une à l’Afrique du Nord dont Eisenhower connaît la valeur stratégique et la situation politico-sociale ; l’autre à l’impérialisme soviétique dont nombre de Français minimisent, ou feignent d’ignorer, la menace qui est pourtant la plus grave que l’humanité ait connue depuis l’invasion des barbares au IV° siècle, menace auprès de laquelle, même celle de l’impérialisme allemand ne pourrait être comparé. Oublie-t-on que l’armée rouge est à 200 kilomètres du Rhin ?

 

Les Réactions

L’élection d’Eisenhower a été diversement accueillie selon les passions politiques d’un chacun. Peu importent les mérites d’un homme si on lui accole l’étiquette droite ou gauche et que vous êtes de l’autre bord. Rien d’ailleurs ne permettrait d’opposer Eisenhower, l’homme issu du peuple, à Stevenson qui est un aristocrate, en faisant de l’un le prisonnier de la réaction et de l’autre le champion de la classe ouvrière. Ces distinctions qui empoisonnent le jugement des Européens n’ont pas de sens aux Etats-Unis. Il est malheureusement à craindre qu’il n’en prenne un, peu à peu.

 

La Fin du Sud solide

En effet, ce qui jusqu’ici avait empêché de faire des Démocrates une gauche et des Républicains une droite, c’était l’existence du « Solid South ». Les Etats du Sud où la question raciale se posait à l’état aigu et qui étaient socialement les moins avancés des Etats-Unis appartenaient depuis la guerre de Sécession au parti démocrate. Cette aile droite faisait contrepoids à la clientèle des couches sociales les moins favorisées des Etats industriels de l’Est. Hier, le Sud a voté en grande partie Eisenhower au mépris de la tradition, ce qui pourrait déterminer le Parti démocrate à devenir un parti de gauche au sens européen du terme. Il est à souhaiter qu’il n’en soit rien et que les Etats-Unis demeurent étrangers à ces idéologies redoutables qui faussent le jugement et alourdissent le progrès.

 

Perspectives

Le plus saillant résultat de l’élection c’est que l’homme au pouvoir appuyé par les deux Chambres disposera d’une autorité qui manquait à son prédécesseur. Truman, malgré ses défauts de caractère, avait su s’entourer d’excellents conseillers et dans l’ensemble on ne peut lui reprocher d’erreur capitale. Acheson est le plus remarquable secrétaire d’Etat que les Etats-Unis aient eu depuis Kellogg, mais il a le malheur d’être antipathique. Il s’habille avec recherche, et péché capital, il ressemble à un Anglais. Peu d’hommes ont été attaqués avec autant de violence et d’injustice. Truman l’a maintenu contre vents et marées. Son successeur – Dulles ou Dewey – aura fort à faire pour le remplacer.

 

Le Point de Vue Soviétique

En redonnant de l’activité à la guerre de Corée à la veille de l’élection, les Soviets ont apporté du renfort au courant d’opinion en faveur d’Eisenhower. Celui-ci aurait d’ailleurs été élu sans cela. Tout se passe comme si les Russes préféraient un président républicain à un démocrate pour mieux diviser les Alliés européens des Etats-Unis, et ébranler le Bloc atlantique. Pour les bolcheviks, la propagande compte plus que tout. Eisenhower et les Républicains de Wall Street, représentent le capitalisme mieux que Stevenson, cela suffit. Toutefois, ils ne tarderont pas à reconnaître qu’ils ont en Eisenhower un adversaire des plus sérieux et qui ne leur laissera pas le champ libre.

 

En Faveur de l’Unité Européenne

Enfin, ce sera pour la cause de l’unité européenne sous toutes ses formes un appui de première importance. Eisenhower a fait siennes les formules françaises de Pool charbon-acier et d’union européenne de défense, c’est pourquoi les adversaires déchaînés de l’unification ne sont pas satisfaits. Parmi les mécontents, signalons les socialistes de toutes les nuances et nationalités, et l’unanimité des Anglais. Eisenhower n’a jamais eu beaucoup de facilité à s’entendre avec Churchill et moins encore avec Montgomery.

 

Satisfaction en Espagne

Par contre en Espagne, on se réjouit. Le Parti républicain avait voté des crédits à Franco que Truman avait refusé d’attribuer, et encouragé les pourparlers au sujet des bases espagnoles, qui d’ailleurs ont virtuellement abouti avant l’élection présidentielle, Acheson désirant enlever aux Républicains cet argument ; le public américain ne comprenait pas en effet, qu’on refusât  à l’Espagne ce qu’on accordait si libéralement au communiste Tito. L’intégration de l’Espagne au programme de défense européenne se concrétisera peu à peu.

 

La Carrière du Général Naguib

Nous avons montré un certain scepticisme à l’égard du coup d’état du général Naguib en Egypte. Il semble au contraire que l’ « expérience » a plus de chances qu’il ne paraissait. Certes le Wafd décapité de Nahas Pacha n’est rentré dans l’ombre que par la force et il est probable qu’il guette une défaillance ou une baisse de popularité du dictateur. Celui-ci néanmoins a été remarquablement habile : sur le plan intérieur, les réformes sociales en projet entretiennent la faveur populaire dont l’influence n’est plus comme auparavant négligeable. Sur le plan extérieur, on a senti dès l’abord, que Naguib romprait avec le nationalisme aveugle et qu’il n’irait pas sur les traces de Mossadegh.

Pour faire de l’Egypte une grande nation, comme il le proclame, il lui faut l’appui, et des gouvernements et des capitaux étrangers, des armes pour ses troupes, et de l’argent pour équiper les usines. Il a donc fait un pas hardi en concluant avec les représentants soudanais un accord susceptible de leur donner une autonomie complète ; les slogans de l’unité de la vallée du Nil et du rattachement du Soudan à la couronne égyptienne ont été remisés. La solution est acceptable pour les Anglais puisqu’elle répond, en apparence du moins, à leurs propres suggestions. Bien des points cependant demeurent obscurs et à Londres on ne se réjouit pas trop, d’abord pour ne pas compromettre Naguib en face des nationalistes, et parce que celui-ci ne laissera pas aux Anglais beaucoup de liberté de manœuvre pour faire du nouveau Soudan un dominion, ce qui est le grand espoir des Anglais. Néanmoins, le principe d’une collaboration entre l’Egypte et l’Occident est acquis ce qui vaut à Naguib les sympathies américaines. L’exemple est d’importance et aura sur le monde arabe une influence dont on ne peut prévoir l’étendue.

En tout cas, l’Occident aura gagné, sinon un allié, du moins un partenaire raisonnable.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-11-01 – Fausses Manoeuvres

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-01 – La Vie Internationale.

 

Fausses Manœuvres

 

« Rébellion contre l’inévitable » titre l’article de tête d’un grand journal allemand et il montre, non sans ironie, que ce sont les mêmes éléments qui dans les deux pays luttent contre le cours des événements. Coalition imposante et disparate où la grosse industrie s’allie aux communistes, les socialistes aux nationalistes, les militaristes d’ici à ceux d’en face, et les politiciens octogénaires à leurs contemporains d’outre-Rhin.

L’ironie de la situation est que les arguments de part et d’autre sont les mêmes : Du côté français, s’affranchir de la tutelle américaine en concluant avec les Russes un traité de sécurité mutuelle selon l’ancien style. Du côté allemand, s’affranchir de la tutelle américaine et du même coup des contraintes et des manœuvres de la politique française pour conquérir une influence plus grande dans la politique mondiale, et jouer le rôle d’arbitre en Europe. Ces rêves seraient vite déplorés, si, par impossible, les Américains déplaçaient le Centre de gravité de leur défense hors d’Europe ; la marée rouge aurait vite fait, en dépit de tous les traités, de mettre d’accord les plaideurs.

 

Chantage ?

En réalité, l’opposition de part et d’autre n’est qu’un moyen d’obtenir plus du partenaire atlantique du côté français des garanties de sécurité et une répartition  plus équitable des charges de la guerre d’Indochine, et si possible une solidarité dans le maintien de notre position en Afrique, enfin sur la question de la Sarre, une participation anglo-saxonne dans un règlement définitif qui consacrerait les droits acquis.

Il est difficile de prédire si cette levée de boucliers contre les accords de Bonn et de Paris, qui a servi toutefois à clarifier la situation, réussira à améliorer la position française. On spécule sur l’obligation inéluctable pour les Américains de ne pas laisser les Soviets s’emparer de l’énorme puissance industrielle de l’Europe continentale qui romprait l’équilibre des forces entre les deux géants. Les Allemands, eux, croient que le temps travaille pour eux et que la faiblesse de la France et ses exigences inclineront la nouvelle administration américaine à s’appuyer sur eux plutôt que de perdre du temps en négociations sans issue.

Il est certain que si les récriminations françaises ont été accueillies outre-Atlantique avec une bienveillance apparente, M. Acheson, à la veille des élections, n’a pas vu l’effondrement de ses plans avec satisfaction. Si les démocrates triomphaient mardi, on aurait peut-être d’assez désagréables surprises : l’Alliance atlantique n’en serait pas pour cela rompue, mais on nous ferait sans doute payer indirectement cet accès de mauvaise humeur.

 

L’Election Présidentielle aux U.S.A.

On voit venir avec soulagement l’échéance du 4 novembre qui décidera des préférences américaines. A mesure que le grand jour approche le résultat de l’élection présidentielle parait plus incertain. Les « Gallup » donnent les deux adversaires à égalité.

Pour notre part, nous avons toujours pensé que le général Eisenhower l’emportera et cela avec une marge confortable de quatre ou cinq millions de suffrages. D’abord parce qu’une majorité aux Etats-Unis souhaite un changement d’Administration et reproche aux démocrates le pourrissement de la guerre de Corée à laquelle le Général se fait fort de mettre un terme, ce qui est peut-être aventureux, mais aura sur les mères américaines une influence dominante. L’ensemble de la presse européenne semble au contraire attendre et souhaiter la victoire du gouverneur Stevenson.

Nous n’avons ici aucune préférence sentimentale ; le Gouverneur de l’Illinois a montré une grande dignité dans sa campagne ; on n’en dirait pas autant de ses supporters ni de ses adversaires. Il présente toutes les garanties de pondération et de jugement qui conviennent à un homme qui devrait tenir la première place dans les responsabilités mondiales. On craint qu’Eisenhower par contre ne soit le prisonnier de l’ancien isolationnisme et aussi d’un extrémisme qui serait volontiers belliqueux. Ces craintes ne sont pas fondées. Eisenhower est aussi indépendant que bon diplomate. Du point de vue international qui nous intéresse, on peut reprocher à l’Administration démocrate d’avoir toujours opté pour les demi-mesures et d’avoir reculé devant les solutions efficaces. Elle n’a pas su enlever aux Russes l’initiative, ni donner aux Européens les moyens de reprendre confiance en eux-mêmes. Et puis, le prestige compte. Ni Truman, ni Acheson n’en avaient assez pour leur tâche ; en face de Staline qui est le dieu de l’olympe soviétique, il faut une vraie gloire.

 

L’Indochine

Il serait vain de minimiser le tragique de la situation en Indochine. Ne pouvant envoyer là-bas les soldats du contingent, la petite armée de métier qui lutte là-bas, fond peu à peu et s’épuise. Et il est hors de question que les Anglo-Saxons, si intéressés qu’ils soient au maintien de notre position, fassent tuer leurs hommes en Indochine. Tout au plus peut-on espérer que l’aviation et la marine américaine prêteront un concours actif, mais qui ne saurait être décisif. Les Russes ont bien calculé leur affaire. Epuiser l’armée française peu à peu sans donner aux Viets trop d’appui, créer entre Alliés des dissensions à propos du Viet-Nam, obliger les Américains à intervenir tout en soutenant la lutte en Corée. Ce dosage des difficultés a été savamment étudié. Il faut cependant que les Alliés tiennent et l’emportent. Là encore, Eisenhower aura assez d’autorité pour employer les grands moyens s’ils peuvent être efficaces. Un jour viendra où l’on s’apercevra qu’en Asie Mac Arthur avait raison.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-10-25 – Les Chances de l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1952-10-25 – La Vie Internationale.

 

Les Chances de l’Europe

 

Il est difficile de parler d’autre chose que du débat soulevé en France autour de la ratification du traité signé à Paris en Mai, sur l’armée européenne. Le raidissement français concrétisé par les discours Herriot et Daladier au  Congrès radical de Bordeaux, a soulevé une vague de commentaires. L’émotion a d’ailleurs été plus marquée ici même qu’à l’extérieur. « Ils protestent, mais ils signeront parce qu’ils n’ont pas de politique de rechange à proposer » ; telle est l’impression que laissent les journaux étrangers. En un sens d’ailleurs, le débat public ouvert en France a servi la cause de la ratification en obligeant partisans et adversaires à mettre leurs arguments au grand jour. Et l’on s’est aperçu que si l’on pouvait encore exiger et obtenir des garanties supplémentaires de la part des Anglo-Saxons, les objections les plus sérieuses contre le traité d’armée européenne pourraient tomber. Par ailleurs, il semble qu’à Washington comme à Londres, les inquiétudes des Français ont été comprises, sinon partagées, et qu’on devait faire quelque chose pour les apaiser.

 

L’Alternative

Le fond du problème a été bien mis en lumière par M. Pleven, le père du projet de communauté européenne de défense. Le choix n’est pas entre le réarmement de l’Allemagne et le statut actuel, mais entre une armée européenne et la renaissance de la Wehrmacht.

Personne en France n’accepte de gaieté de cœur de revoir les Allemands en uniforme ; les Allemands eux-mêmes ne le souhaitent pas, sauf quelques professionnels du militarisme. Les Anglais manifestent la même répugnance et les Américains, particulièrement Eisenhower, ont hésité longtemps devant cette solution. Un fait malheureusement est là : il n’y a pas de défense européenne possible sans une participation des Allemands de l’Ouest, surtout depuis que les Allemands de la zone orientale ont endossé l’uniforme soviétique. Le vide créé entre le Rhin et l’Elbe serait inévitablement absorbé par les Russes et c’en serait fait de l’Europe libre.

 

Les Possibilités

Il n’en reste pas moins que la France dont la position stratégique est capitale a les moyens d’imposer sa volonté d’obtenir des garanties nouvelles contre toute rupture d’équilibre qui permettrait aux Allemands d’avoir la prépondérance dans l’armée intégrée ou de s’en libérer pour se constituer en force indépendante. A cet égard, il existe une formule très simple et très efficace que nous avions suggérée ici-même l’an passé et dont il est étrange que personne ne se soit avisé : c’est que la force militaire allemande ainsi créée serait dissoute par les soins des Américains le jour où ceux-ci quitteraient l’Europe, c’est-à-dire le jour où le danger venu de l’est aurait disparu et qu’il n’y aurait plus de raison de laisser une force armée de douze divisions à une Allemagne que personne ne menacerait plus (cela pouvant aller de pair avec un désarmement général contrôlé), car il est bien évident qu’une force militaire allemande intégrée ou non ne constituerait pas un danger tant qu’une armée américaine serait stationnée en Allemagne à côté de troupes françaises et anglaises.

 

Arrière-pensée

Le problème n’est donc pas insoluble, loin de là, à moins que derrière les objections françaises ne se cache une arrière-pensée que la presse étrangère ne s’est pas fait faute de formuler clairement. Ce que souhaitent les Français, c’est un accord avec les Russes garantissant le statu quo, c’est-à-dire la division en deux de l’Allemagne occupée discrètement par les quatre Puissances, exactement le statut actuel de l’Autriche.

Nous avons fait allusion ici, en son temps et bien avant les accusations du député socialiste allemand Wagner, à des approches secrètes tentées par l’U.R.S.S. pour convaincre les milieux officiels français de l’excellence de cette solution. Que les négociations aient eu lieu entre personnalités non responsables, cela est difficilement niable.

Mais un règlement de ce genre est inacceptable pour les Etats-Unis et supposerait en outre comme pour tout traité la bonne foi des Soviets dont ils n’ont pas donné jusqu’ici le moindre témoignage. En outre, on ne partage pas un grand pays comme l’Allemagne comme la Pologne de jadis. Cette solution de plus révolterait la conscience internationale et finirait à la longue par provoquer une rupture d’équilibre dont les Soviets seraient les seuls bénéficiaires.

 

Conclusion

Force est donc bien d’en revenir à la formule : Faire l’Europe ou périr ; périr non seulement par une nouvelle invasion venue de l’Est qui serait tôt ou tard inévitable, mais aussi d’asphyxie économique. On voit bien, depuis quelques mois surtout que la production européenne est en baisse ; que si un marché plus vaste n’est créé, chaque pays européen devra se replier sur son marché intérieur et reviendra peu à peu à un régime d’autarchie qui, en réduisant la production, amènerait un abaissement progressif du niveau de vie des peuples. Le besoin de progrès et de mieux-être ferait inévitablement éclater les cadres, au prix sans doute de convulsions internes. C’est là le vrai danger.

Si la guerre entre pays libres est, contrairement aux prophéties de Staline, hors de question dans l’avenir prévisible, le risque de révolution sociale dans des pays économiquement comprimés est une éventualité plausible. Car si la France se repliait sur elle-même, elle souffrirait moins d’une Europe compartimentée comme elle l’est actuellement, grâce à ses possessions d’outre-mer et à son équilibre agricole ; mais alors une intégration de ses voisins se ferait sans elle. En voici la preuve :

 

Les Relations Economiques Italo-Allemandes

Les présidents des unions industrielles italiennes et allemandes, MM. Costa et Fritz Berg ont envisagé la suppression entre leurs deux pays du contrôle des devises, le rétablissement de la libre convertibilité des monnaies ainsi que la libération complète des échanges. Ils ont préconisé une intégration progressive de l’ensemble des deux économies qui sont complémentaires. Le récent accord commercial germano-italien faisant suite aux conversations Adenauer-De Gasperi a élargi considérablement les transactions entre les deux pays. Quelle serait la position de la France si un bloc germano-italien sur le plan économique venait à se constituer ? Les réactions plutôt désagréables de la presse italienne aux réticences françaises prouvent que l’opinion dans la péninsule est décidée à aller de l’avant. Enfin, le récent discours destiné aux Allemands prononcé par M. Eden montre qu’à Londres on est disposé à seconder les efforts américains pour créer un vaste marché européen et à favoriser l’intégration des moyens de défense du continent. Les dispositions anglaises à l’endroit des Allemands sont toutes à l’apaisement. Eden n’a-t-il pas dit qu’il ne fallait pas juger un peuple sur son passé ? Autrement dit, la confiance n’est-elle pas la meilleure des attitudes quand la méfiance ne mène à rien ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-10-18 – Querelles de Prestige

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Le Courrier d’Aix – 1952-10-18 – La Vie Internationale.

 

Querelles de Prestige

 

De même que l’opinion a été longue à mesurer le péril représenté par l’armée soviétique aux portes de l’Occident, de même elle commence seulement à réaliser que le danger de guerre a depuis longtemps dépassé le point critique et que la situation présente semble pour un temps indéterminé arrivée à un point mort, ce qui laisse aux Nations libres une certaine latitude pour s’organiser et réfléchir. L’Europe cherche à mettre à profit ce répit pour relever la tête. La France et l’Angleterre en particulier, ont le sentiment que comprimées entre les deux blocs, elles font figure de satellites à l’égard des Etats-Unis. Un même mouvement de rébellion a surgi à Londres et Paris, plus violent ici, l’un et l’autre assez curieusement synchronisés avec les prédictions de Staline sur un conflit inévitable entre Occidentaux.

 

L’Incident Pinay-Dunn

Tout cela n’est-il que comédie de politique intérieure ? Oui et non. Il est certain que la scène, un peu théâtre où Pinay a remis avec indignation, sans commentaire, la note, d’ailleurs anonyme, que l’Ambassadeur américain lui avait fait tenir, est un très beau coup d’escrime parlementaire. On ne peut qu’applaudir. De là à imaginer que le Département d’État avait de concert avec Paris organisé la mise en scène, c’est peut-être aller un peu loin. Quoi qu’il en soit, en affirmant que la dignité française pouvait être offensée par certaines critiques, le Président du Conseil désarmait l’opposition nationaliste qui devenait menaçante, et allait rendre impossible un compromis avec l’Allemagne sur la Sarre et la ratification des Accords de Bonn et de Paris. Du même coup, il reprenait assez d’autorité pour poursuivre avec vigueur la désintégration de la cinquième colonne communiste réclamée avec insistance par Washington. Car le fond de la querelle Franco-Américaine est là. Il n’y a pas, dit le Pentagone, de défense possible de l’Occident tant qu’une armée clandestine est capable en France de paralyser l’armée qui combattrait sur l’Elbe ou sur le Rhin. Pas de défense de l’Occident a répété Ridgway sans participation d’une armée allemande et sans la sécurité des arrières.

Jusqu’où, dans un pays comme la France, pourra-t-on sacrifier le respect de la liberté individuelle au profit de la sécurité nationale sans provoquer de protestations ? En prenant devant l’opinion publique une attitude frondeuse et indépendante à l’égard des Etats-Unis, M. Pinay peut poursuivre le communisme sans paraître obéir à Washington. De là également cette agitation antiaméricaine au sujet de la sentence de La Haye dans l’affaire marocaine ; hier, des restrictions de commandes offshore aujourd’hui, de la plainte arabe concernant la Tunisie à l’O.N.U. et enfin des 125 millions de dollars qui font la différence entre ce que nous attendions des Etats-Unis et ce qu’ils donneront pour notre réarmement : une quarantaine de milliards, un pour cent du budget total. Il est difficile de croire que pour si peu on dresserait l’opinion, d’autant qu’il y a mille façons pour les Etats-Unis de donner cette somme par des moyens détournés.

 

Le Fond de la Querelle

Cependant, il y a dans cette affaire un côté sérieux, grave même, qui n’est pas de comédie parlementaire. Les Américains veulent que soit réalisée l’unité européenne. Ils en font une condition « sine qua non » de leur appui financier. Ils veulent que le Pool Charbon-acier fonctionne, qu’un compromis soit trouvé sans délai sur la Sarre, que l’Allemagne rentre dans le Bloc occidental et reconstitue une armée véritable, que, par conséquent, la France ratifie les accords passés avec Bonn.

La situation est délicate ! Si les Allemands sentent que les Américains ont besoin d’eux, leur attitude sera plus ferme. Ils ne cèderont rien à la France. Si les Français sentent que l’on ne peut rien sans eux, ils demeureront intransigeants sur la Sarre et s’opposeront contre l’armée européenne. Acheson n’a pas la partie facile.

Tout cela, à notre avis, a un grave inconvénient. Pour faire tant bien que mal prédominer leurs vues, les Américains devront conserver sur leurs partenaires des moyens de pression qui ne peuvent être que d’ordre financier et économique. Ils auront intérêt à maintenir leurs alliés la « tête hors de l’eau », sachant que dès que le reste émergerait, les velléités d’indépendance ébranleraient la coalition. Une entente franche et totale sur un programme bien défini et complet serait préférable à ce jeu d’équilibre artificiellement entretenu.

 

Le Redressement du Prestige Britannique

Le « redressement français » a coïncidé avec le relèvement du prestige britannique organisé par M. Butler, chancelier de l’Echiquier et par Churchill. Les circonstances étaient favorables : le Congrès travailliste de Morecambe avait fait ressortir les profondes querelles entre Bevan et Attlee ; l’opposition se montrait affaiblie. Le Chancelier de l’Echiquier a pu faire état de l’amélioration de la balance des paiements de l’Angleterre. L’hémorragie d’or et de dollars s’est calmée, non pas grâce à de plus larges exportations (celles-ci diminuent au contraire de plus en plus) mais grâce à des restrictions sévères d’importations et à la baisse profonde des matières importées. Cependant, si les difficultés fondamentales demeurent intactes, le spectre de la banqueroute s’éloignant, les Anglais se sont sentis rassurés. Et puis, il y a eu l’explosion de la bombe atomique de Montebello, ajoutée aux exploits de l’aviation réalisés par les Comets.

Sur le plan diplomatique, le voyage des ministres Turcs à Londres, l’Accord Anglo-américain contre Mossadegh et les relations moins tendues avec l’Égypte ; le parti Conservateur peut se vanter sans trop d’exagération d’avoir relevé le prestige britannique dans le monde. Mais où les relations anglo-américaines blessent, c’est au sujet de l’ANZUS : le pacte du Pacifique conclu entre les Etats-Unis et les deux Dominions, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et dont la métropole, l’Angleterre, est exclue. Jusqu’où disent les Britanniques, faut-il que notre influence ait sombré pour qu’on ne nous consulte pas sur la défense de Singapour et de Hong-Kong ?

Ce sont justement les positions sur lesquelles les Etats-Unis ne veulent pas d’engagement. Ils entendent lier à leur système économique et militaire les deux Dominions de l’Océan Indien et ne pas être obligé de consulter l’Amirauté sur la défense de leurs intérêts en Extrême-Orient. De fait, malgré ses efforts, l’Angleterre n’a plus guère d’influence dans ces parages où elle était jadis, la première nation européenne.

 

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