Criton – 1953-09-05 – Retour en France

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Le Courrier d’Aix – 1953-09-05 – La Vie Internationale.

 

Retour en France

 

Nos lecteurs n’auront pas été surpris de cette longue interruption de nos chroniques. La France a été pendant près de trois semaines isolée du monde, et ceux qui comme nous se trouvaient à l’étranger ont pu mesurer combien le crédit, bien affaibli déjà, de notre pays en a souffert. La France a encore beaucoup d’amis et ceux mêmes qui la critiquent aisément sentent combien elle manquerait au monde, et s’inquiètent. L’étranger ne comprend pas ce qui se passe chez nous. Il est difficile de lui expliquer parce que nous ne sommes pas bien sûrs de le savoir nous-mêmes.

Un de nos voisins bien averti nous disait : l’histoire politique de la France est une lutte constante entre les féodaux et le pouvoir central. Les uns et les autres ont changé de forme et de visage. Les barons de châteaux-forts, les prévôts des marchands et les fermiers généraux sont aujourd’hui, les maîtres de l’industrie et de la finance, les féodaux de l’alcool et aussi ceux des syndicats du rail et de la poste. Ennemis entre eux, ils concourent à débiliter le pouvoir central. Ainsi s’explique cette alternance d’anarchie, de guerre civile et d’autorité souveraine qui couvre notre histoire. Les causes sociales et économiques de la crise actuelle ne sont que secondaires, et à nos yeux sans justification. Vous êtes au stade où il vous faudrait un Richelieu. Hélas, lui répondis-je, nous n’avions que de Gaulle. Mais ceci est, en apparence du moins, un peu hors de nos propos habituels.

 

La Fin de la « Détente »

Dans l’ordre proprement international, ce mois d’Août a été pour beaucoup décevant. On avait fondé des espoirs bien téméraires sur une prétendue politique soviétique de détente. Nous sommes exactement revenus, à quelques nuances de ton près, à la tactique stalinienne ; quoi d’étonnant d’ailleurs puisque ce sont les mêmes hommes qui dirigent les relations extérieures de l’U.R.S.S.

Les deux vagues notes russes sur l’Allemagne, et surtout le refus de reprendre les conversations sur l’Autriche, ont remis les choses au point où elles demeurent pratiquement depuis huit ans. Comme nous l’avons expliqué souvent et longuement, il est impossible qu’il en soit autrement, à moins que ne surgissent, en dehors de l’action des diplomaties, des événements imprévisibles qui échappent à leur contrôle.

 

La Tactique Électorale de Moscou en Allemagne

Rien jusqu’ici ne s’est produit, et rien ne s’annonce. Il s’est cependant passé quelque chose que personne ne semble avoir remarqué : la politique soviétique, jusqu’aux événements du 17 juin et au-delà même, avait pour objectif de discréditer et combattre le chancelier Adenauer. On se souvient des multiples coups de sonde lancés par Moscou parmi les dirigeants des divers partis socialistes à la périphérie du rideau de fer, dans l’espoir sans doute vague mais qui paraissait par endroits se préciser, de constituer ce que nous appelions la « ceinture rose ». Les émeutes de la zone orientale d’Allemagne ont fait renoncer les Soviets à cette ébauche d’action politique.

Le Socialisme allemand a été l’âme du mouvement de rébellion. Ressusciter le socialisme, c’était redonner force à une organisation dont l’inimitié à l’égard du Bolchévisme et la puissance auprès des masses se trouvait encore capable d’ébranler le système de colonisation des Soviets en Europe centrale. Molotov avait cru que, selon les précédents, cette organisation politique du socialisme avait ses faiblesses congénitales serait aisément dominée, et qu’il serait possible de l’amener à capituler et la classe ouvrière avec elle, au prix de quelques concessions de forme. Il n’en était rien, en Allemagne et en Autriche tout au moins. En sorte que la grande action politique et diplomatique des Soviets que l’on attendait pour ce mois d’Août ayant pour but d’influencer les électeurs de la République de Bonn, ne s’est pas produite.

Au contraire, il semble aujourd’hui que les Russes assisteront Dimanche prochain à une consolidation du pouvoir d’Adenauer avec une certaine satisfaction. Le Chancelier, appuyé par les forces conservatrices, semble une bonne cible pour la propagande et un épouvantail suffisant pour atténuer l’opposition ouvrière dans la zone soviétique, qu’une victoire socialiste aurait au contraire exaltée. Il est probable que les quelques voix communistes qui demeurent fidèles dans la République de Bonn n’iront pas renforcer les partisans d’Ollenhauer.

 

Les Divergences Anglo-Américaines

Il semble aussi que Churchill, fort bien remis de son indisposition de Juillet, est revenu à une politique moins ambitieuse que celle du printemps dernier. Les divergences anglo-américaines subsistent. Elles ont perdu beaucoup d’acuité, surtout depuis l’annonce publique faite par Malenkov des expériences russes de bombes à hydrogène. Ces divergences ont perdu leur caractère d’opposition politique pour prendre celui de divergence tactique surtout en Extrême-Orient où Anglais et Américains jouent leur partie selon les intérêts stratégiques et économiques qu’ils défendent. On peut prévoir que la crise du Bloc atlantique, dépassée sa phase aigüe, redeviendra cette sorte de marchandage permanent qu’est une alliance entre démocraties, sans que l’unité foncière en soit mise en cause.

 

La Fin de Mossadegh

Mossadegh n’est plus. Nous disions il y a trois ans déjà qu’il faudrait de la patience pour voir se désagréger cette coalition xénophobe qui s’est formée en Iran. Cette patience a été encore une plus longue épreuve qu’on ne le prévoyait. Les réalités économiques et financières ont fini par l’emporter ; ce n’est pas dire que l’Occident est au bout de ses peines.

On peut se demander quelles seront les répercussions des événements de Perse et aussi du Maroc, (où là aussi les défaitistes bien français ont reçu un démenti cinglant), sur la politique du général Naguib en Egypte. La patience sera peut-être mise dans ce pays à une épreuve plus longue encore. Mais de cette vertu politique, les Anglais sont incomparablement doués. Leur meilleur atout est de savoir attendre sans céder, et de retarder les dénouements même s’ils paraissent à portée. La bataille pour Suez pourrait encore durer des années. Nous pensions que Naguib serait tôt ou tard aux prises avec des difficultés insurmontables. L’événement, avouons-le, nous a jusqu’ici donné tort. Il a triomphé de conditions politiques, sociales et économiques qu’on pouvait croire fatales. Les Américains l’y ont beaucoup aidé. L’oscillation en sens inverse est-elle possible ? Est-il proche. Rien de tel en Orient n’est impossible.

 

                                                                                            CRITON

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P.S.- Une information erronée déterminée par des statistiques en retard nous a fait dire que le chômage en Angleterre restait à son maximum. Il n’est est rien, et les derniers chiffres marquent au contraire une baisse continue depuis le printemps. Par contre, le déficit de la balance commerciale continue à s’accentuer ce qui n’empêche pas les réserves d’or et de devises de l’Angleterre de se maintenir. Ces deux phénomènes ne sont pas contradictoires.

Criton – 1953-08-01 – L’Armistice de Corée

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Le Courrier d’Aix – 1953-08-01 – La Vie Internationale.

 

L’Armistice de Corée

 

L’armistice de Corée est signé. Bien que depuis longtemps certes on n’arrivait plus à y croire ! Et l’on s’aperçoit qu’il pose plus de problèmes qu’il n’en résout. Le soulagement des combattants est la seule joie qu’on ose partager. Et c’est le retour des prisonniers qui a dû être pour les dirigeants américains l’objectif déterminant de cette fin peu glorieuse. On est frappé du ton particulièrement agressif que Radio-Moscou donnait hier aux commentaires de l’événement, en traduisant les discours haineux et menaçants pour l’avenir des généraux chinois et nord-coréens.

 

La Victoire Chinoise

On a beau ergoter, le vainqueur, c’est la Chine rouge. C’est son intervention qui a bloqué l’avance de Mac Arthur ; c’est son acharnement aux combats qui a assuré les derniers succès jusqu’à l’ultime journée de la guerre. L’ambition et l’orgueil que cette lutte a exaltés à Pékin est une redoutable menace.

 

La Conférence après l’Armistice

Si l’on en juge d’après les déclarations de Foster Dulles et des subordonnés de Mao Tsé Tung, la conférence qui va suivre n’annonce pas une négociation aisée. Le silence glacial des signataires à Pan Mun Jon, l’absence de réjouissance populaire aux Etats-Unis montrent bien que la lutte continue. Les bons offices de Londres et la pression de l’O.N.U. ne pèseront pas lourd devant ces antagonismes. Et la France se pose avec angoisse la question des conséquences du « cessez-le-feu » sur l’Indochine.

Comme nous l’avons répété souvent, le recul du bolchévisme en Europe ne laisse à Moscou aucun espoir de pousser ses chances en Occident. L’Extrême-Orient est au contraire le théâtre où le Kremlin et ses acolytes vont exploiter leurs succès. Les Américains souffrent en silence de l’humiliation subie en Corée. Ils ne cèderont pas, après le retour des prisonniers, aux tentations d’apaisement qui achèveraient de ruiner leur prestige, et l’on ne peut exclure l’hypothèse d’une reprise plus ou moins lointaine des hostilités en Corée ou en Chine.

 

L’Armistice et la Conjoncture Économique

L’armistice en Corée pourrait avoir une autre conséquence qui avait été largement escomptée, tant en Russie que dans le monde libre, celle d’une récession économique en Occident. Un relâchement de l’effort militaire, en diminuant les dépenses d’armement devait, par une réaction en chaîne, déprimer l’ensemble des marchés. Rien jusqu’ici ne vient confirmer ces espoirs ou ces craintes. L’annonce de l’armistice n’a nullement abaissé les prix des « commodities ». A cet égard, il est réconfortant d’enregistrer qu’après le « boom » provoqué par la guerre de Corée, qui s’est dégonflé profondément depuis plus de deux ans, et quoique les prix mondiaux aient été ramenés au-dessous du niveau d’avant juin 1950, rien n’a empêché l’expansion de la production en Occident.

L’économie du monde libre repose sur des bases saines, et sa prospérité matérielle se consolide. L’activité est aux Etats-Unis à un niveau record, bien que la courbe ascendante ait un peu ralenti son essor. L’avance est toujours vive en Allemagne occidentale, et satisfaisante en Italie, où les derniers chiffres sont des maxima. La Belgique et la Suisse maintiennent une situation brillante, et la Hollande a retrouvé ces derniers mois une bonne activité et un équilibre profondément ébranlé depuis la fin de la guerre par la perte de l’Indonésie, les destructions et l’affaiblissement d’un de ses principaux clients : l’Allemagne. Même en France, malgré la lenteur et les difficultés de la crise d’assainissement et les séquelles de l’inflation désordonnée, on a l’impression que le fond est touché et que la reprise a commencé.

Seule l’Angleterre malgré beaucoup de discours optimistes, de réalisations de prestige et une certaine stabilité dans les réserves d’or et de Dollars, n’est pas sortie de ses difficultés fondamentales. Le chômage atteint son maximum malgré la saison et près de 500.000 sans travail, l’exportation plafonne et le déficit de la balance commerciale demeure béant et s’accroît encore, tandis que le nôtre a sensiblement diminué. Enfin, la production charbonnière anglaise n’arrive pas à augmenter alors que les besoins de la consommation intérieure s’accroissent. Et les Anglais vont acheter du charbon français pour parer à une crise grave prévue pour le prochain hiver, crise qui serait catastrophique s’il était rigoureux.

 

Les T.U.C. contre l’Extension des Nationalisations

Le dernier conseil des Trade-Unions a été d’un haut intérêt. Les syndicalistes anglais sont réalistes et soucieux de ne s’inféoder à aucune idéologie politique. A une grande majorité et malgré l’opposition des partisans de M. Bevan, les syndicats ont accepté de collaborer avec le patronat pour réaliser la dénationalisation de l’acier ; on sait que les Travaillistes avaient fait voter cette nationalisation et que les Conservateurs revenus au pouvoir l’ont abrogée. Mais le Gouvernement Churchill se trouvait fort embarrassé pour remettre en route l’industrie rendue à l’entreprise privée. Personne ne se souciait en effet d’investir des capitaux dans une industrie qui serait automatiquement renationalisée au premier renversement de majorité politique. Les organisations ouvrières ont compris le danger et se sont prononcées contre l’avis de leurs élus politiciens.

Ce fait a en soi une grande importance pour l’avenir des relations du capital et du travail en Europe. D’une façon générale déjà, les nationalisations n’avaient pas bonne presse parmi les travailleurs européens. La faillite en était trop évidente et depuis plusieurs années, non seulement elles avaient été partout stoppées, mais là où elles avaient été réalisées on entrevoyait la possibilité d’une façon plus ou moins détournée d’en corriger les défauts. La foi en l’étatisme s’est fortement ébranlée dans le monde libre. Les échecs du communisme n’y ont pas peu contribué sans doute, mais les exemples anglais et français ont peut-être été plus déterminants.

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Où va la Russie ?

 

Une discussion s’est engagée ces jours-ci entre deux grands spécialistes des questions russes. J. Deutscher, réfugié polonais à Londres, qui vient de publier un ouvrage « Où va la Russie ? » et Kennan, l’Ambassadeur américain à Moscou. Voici en bref les thèses :

 

Point de Vue de Deutscher

Adversaires et fanatiques du régime communiste, dit Deutscher, s’accordent à en faire un monde qui n’évolue pas ; un monde en dehors des lois historiques dont la production s’accroît à pas de géant sans que sa structure sociale et politique change. Or le stalinisme a, au contraire, créé une contradiction entre la structure économico-sociale de la Russie et la formule politique appliquée au cours de ces derniers vingt ans. En fait, le stalinisme est la conséquence de l’application à un pays économiquement et socialement arriéré d’un programme d’industrialisation à outrance. Pour y parvenir, Staline a recouru aux méthodes de l’autocratie tsariste, état policier, mythe du maître infaillible et bureaucratie centralisée avec exaltation parallèle du nationalisme le plus orgueilleux. Or, le processus stalinien a développé les forces qui tendent à le détruire. Il a créé une aristocratie de techniciens qui ont déraciné le « primitivisme » mental indispensable pour maintenir la foi dans le mythe du maître divinisé. D’où la lutte actuelle entre les intérêts constitués, le groupe de ceux qui veulent maintenir la ligne rigide, parti, police et bureaucratie, et ceux qui veulent normaliser leur situation et en même temps démocratiser le régime ainsi que l’exige le niveau actuel de la société russe : réformisme plutôt, car nous sommes loin encore des conditions de nos régimes occidentaux.

La situation présente, pour Deutscher, n’est pas sans analogie avec le progressisme éclairé d’Alexandre II vers 1850. Une période de transition s’ouvre pleine de périls pour un régime autocratique, là où les autocrates font machine arrière quand ils sentent qu’ils vont trop loin dans les concessions et que les conséquences de leurs réformes leur échappent. C’est ce coup de frein qui amène les catastrophes.

 

Point de Vue de Kennan

Kennan répond à cette thèse que le totalitarisme n’est pas un produit d’une situation particulière au régime économico-social de la Russie. Le mécanisme de la dictature, nous l’avons expérimenté depuis vingt ans, a sa dynamique interne qui n’a rien à voir avec la structure économique. C’est une technique qui permet à un homme ou à un groupe de s’emparer du contrôle des masses et de les manœuvrer. Sans doute, dit Kennan, le Stalinisme avec la méthode de décapitation et d’épuration périodiques, a réussi à empêcher la cristallisation des groupes d’intérêts en formation. Cela, Deutscher a raison, ne sera plus possible : la stabilisation et la consolidation des pouvoirs individuels est inévitable. Mais une oligarchie peut très bien user de la même technique totalitaire de l’ancien régime pour maintenir le contrôle sur une situation qui pourrait lui échapper. L’industrialisation et le progrès technique ne garantissent nullement contre la déification du Leader ou l’adoration de la discipline de force, l’Allemagne l’a bien montré.

La discussion continue. Elle vaut qu’on y réfléchisse. Quant à trancher la question …

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1953-07-25 – La Politique Intérieure commande

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Le Courrier d’Aix – 1953-07-25 – La Vie Internationale.

 

La Politique Intérieure Commande

 

Les laborieuses négociations de Pan Mun Jon n’ont pas encore abouti à un armistice en Corée, et l’armistice n’est pas la paix. Dans l’hypothèse probable où l’on arriverait au cessez-le-feu, rien ne prouve que la trêve ne servirait pas de manœuvre pour mettre encore à l’épreuve les nerfs des occidentaux sous la menace permanente d’une reprise brusque des hostilités. La conférence qui doit s’ouvrir après la fin des combats rencontrera de telles difficultés qu’on ne voit pas sur quelles bases un règlement dit honorable pourra être obtenu.

Si l’obstruction de Syngman Rhee s’est atténuée, elle se manifestera de nouveau s’il n’obtient pas des Américains les garanties que ceux-ci ont promises et que le Congrès ne ratifiera peut-être pas. La guerre froide en Corée nous promet les mêmes péripéties que la guerre chaude. Le prestige des Etats-Unis sera encore plus malmené et la propagande communiste y trouvera ample matière à s’exercer. On pourra se faire une idée de ce que représente dans la réalité une négociation avec les asiatiques, ce qui sera d’un enseignement salutaire pour ceux qui prétendent causer un jour avec Ho Chi Minh.

 

La Nouvelle Ligne Soviétique

Nous sommes surpris que l’on se pose tant de questions sur les énigmes de la politique soviétique depuis la mort de Staline alors qu’elle est parfaitement claire, comme nous l’avons déjà souligné. La première tâche que Molotov s’est assignée a été de rétablir l’instrument diplomatique que Staline avait détruit, et par des gestes qui n’impliquent aucun abandon, il a rendu un minimum de confiance dans les possibilités de négocier avec les Soviets, ce à quoi l’on avait fini par ne plus croire. D’où une série de gestes spectaculaires qui n’engagent d’ailleurs à rien, telle la reprise des relations diplomatiques de Moscou avec Tito et la note soviétique à la Turquie où le Kremlin renonce à des revendications territoriales sur les provinces de Kars et d’Ardahan, revendications qui ne pouvaient être satisfaites sans guerre.

En Grèce également, les Russes ont envoyé un ambassadeur, et maintenant c’est avec Israël qu’ils renouent après la rupture provoquée par les incidents de Tel-Aviv, ledit complot des médecins juifs, et le procès Slansky.

En Autriche, les Soviets ont libéré quelques prisonniers, rendu quelques établissements industriels aux autorités et relâché les contrôles interzones.

En Allemagne, la nomination de Semionov comme commissaire civil, les pourparlers sur la circulation aérienne préludaient à une normalisation du même genre des rapports entre le Bloc soviétique et ses voisins quand a éclaté l’émeute du 17 juin.

Au Japon même, on s’attend à des démarches soviétiques pour la conclusion d’un traité de paix. Des ponts sont donc rétablis peu à peu sur toute la périphérie du monde communiste, mais ce sont des ponts-levis qu’on peut couper à l’occasion et sans préavis.

 

La Conférence à Quatre

Rien n’indique jusqu’ici que les Russes répondront à l’invitation des Occidentaux de tenir une conférence à Quatre sur les problèmes autrichiens et allemands. Nous sommes convaincus qu’ils n’ont pas plus que les Américains l’intention de s’engager pour le moment, on arriverait vite à une impasse et le travail de remise en ordre diplomatique accompli par Molotov se trouverait compromis.

Les Soviets avaient avant le 17 juin le dessein de provoquer une conversation exclusivement entre Allemands, soit entre Bonn et Karlshorst, soit en cas de refus d’Adenauer entre des personnalités non gouvernementales des deux zones. Depuis le 17 juin ce genre de rapprochement a peu de chances d’aboutir. Les Gouvernements de Grotewohl et d’Ulbricht ne représentent plus rien aux yeux des Allemands de l’Ouest quels qu’ils soient, et personne n’entrerait en pourparlers avec des gens qui seraient autorisés à s’engager en leur nom. Reste la possibilité d’une manœuvre devant l’O.N.U. que rien jusqu’ici n’annonce. Molotov trouvera peut-être autre chose avant les élections du 6 septembre en Allemagne occidentale.

 

Le Rôle de l’Armée en U.R.S.S.

Un excellent observateur des choses russes, William Renwick qui vient de publier un ouvrage sur les Soviets, explique les événements qui ont accompagné la chute de Beria d’une façon qui concorde exactement avec ce que nous en disions ici : la disgrâce de Beria a été imposée par l’armée qui a voulu se défaire de cette autre armée de quatre cent mille policiers que Beria avait formée, sur les ordres de Staline, avec tous les hors-la-loi qui s’étaient répandus après les famines de 1920 et dont la tâche principale était d’espionner et de supprimer tous les suspects au régime. La chute de Beria n’est nullement un prélude à la dictature de Malenkov. L’Armée Rouge est aujourd’hui une force beaucoup plus cohérente et disciplinée qu’au lendemain de la guerre. Elle ne se laissera plus aussi facilement épurer. Tout comme l’intelligentsia, elle supporte mal que ses membres disparaissent de morts plus ou moins naturelles. Elle veut la stabilité et la sécurité de l’emploi. Le pouvoir civil symbolisé par le Parti devra se soumettre à des conditions, ce qui ne veut pas dire que des compromis sont impossibles. En tous cas, en politique internationale, l’armée ne parait pas plus disposée à céder que les diplomates, et le récent raidissement de la répression en Allemagne orientale paraît appuyé par elle.

 

Le Crépuscule de McCarthy

Le fait marquant de la politique intérieure américaine est la lutte courtoise mais implacable entre Eisenhower et McCarthy. Le Maccarthisme était une force dans l’opinion américaine dont le communisme est le cauchemar, et le Président, fidèle à sa méthode et selon son tempérament, a usé de patience en attendant le faux-pas de son adversaire. Celui-ci plus bouillant qu’adroit l’a fait en accusant le clergé protestant de complaisance envers le communisme : ce fut un tollé. Les Puritains touchés au vif tournèrent le dos au Maccarthisme et une accusation d’importance mineure du Sénateur contre un certain Bundy, gendre de l’ex-secrétaire d’Etat Acheson a provoqué la démission de deux des trois Sénateurs républicains qui restaient au comité d’inquisition de McCarthy après le départ déjà des Sénateurs démocrates.

Le vice-président Nixon intervenant à son tour pour défendre la C.I.A. (Intelligence service américain) contre les sommations de comparaître de McCarthy a achevé la déroute de celui-ci. L’opinion aux Etats-Unis est prompte aux voltefaces ; celle-ci paraît décisive, et ce sera un soulagement pour tout le monde, sauf pour ceux qui à l’étranger se servaient du Maccartisme, de la « chasse aux Sorcières » et des « brûleurs de livres » contre la politique américaine.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-07-18 – Les Dieux ont Soif

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Le Courrier d’Aix – 1953-07-18 – La Vie Internationale.

 

Les Dieux ont Soif

 

La chute de Beria a produit une forte émotion. Chacun y est allé de son interprétation. La plupart se contredisent. On ne sait rien de sûr, sinon que cet événement ou un autre règlement de comptes entre les deux candidats à la dictature devait un jour ou l’autre éclater. Et ce n’est pas le dernier du genre. Ce qui est très probable, c’est que l’armée pour se débarrasser de la puissance policière a aidé Malenkov à abattre Beria. Mais dans l’armée elle-même, il y a des rivalités. D’épuration en épuration quelque Bonaparte devrait l’emporter. Le peuple russe ne restera pas dirigé par un comité anonyme. Le parti pour l’instant joue des militaires les uns contre les autres jusqu’au jour où il sera dominé lui-même.

Pour tirer quelque lumière, le mieux est d’étudier les articles et communiqués de « La Pravda ». Ils nous enseignent plusieurs choses : d’abord l’existence de courants nationalistes dans les diverses républiques soviétiques, tendances séparatistes contre la centralisation du Parti et la domination de Moscou. Beria aurait aidé ces courants sur lesquels on entend revenir. D’autre part, pour flétrir un personnage de la taille de Beria, on a provoqué force meetings particulièrement en Russie Blanche, en Ukraine et dans les Pays Baltes, ce qui prouve que les responsables dans ces régions avaient grand besoin d’être convaincus. Comme Beria avait, partout, de ses créatures, on devait craindre des résistances et peut-être des révoltes. Enfin, en accusant Beria d’avoir cherché à rétablir le régime capitaliste, on admet que la chose n’a rien d’invraisemblable et que l’actuel système est discuté.

 

Conséquence en Politique Extérieure

Ce qui nous intéresse, c’est de savoir si la Russie soviétique est affaiblie par l’événement, et si sa politique extérieure en sera modifiée. Rien n’autorise à le penser. La longue lutte de Staline pour le pouvoir n’a pas empêché la puissance militaire des Soviets de se développer. Quant à la politique étrangère, elle demeure aux mains de Molotov qui n’est pas candidat à la dictature et qui poursuit ses plans avec Gromiko et Malik. Jusqu’ici d’ailleurs, depuis la mort de Staline, il y a plus eu de changement dans l’imagination des diplomates étrangers que dans la réalité ; on ne saurait parler d’un tournant, sinon verbal.

D’après les réactions du Foreign Office et certains commentaires de personnages influents du Quai d’Orsay, nous avons l’impression que Winston Churchill a été victime d’une mystification assez habile de la part du Kremlin. Malik a dû le persuader que Molotov était disposé à un règlement général au cours d’une conférence à Quatre et que lui, Churchill, était le seul homme qui pouvait préparer les esprits à une coexistence pacifique et durable, à charge d’en convaincre les Américains ; le but qui au début a été parfaitement atteint, était de provoquer un conflit entre Américains et Anglais sur l’orientation de la politique internationale, de semer le doute parmi les tenants de l’Alliance Atlantique et de réveiller les espoirs des neutralistes du continent. Churchill a dû s’apercevoir qu’il avait été joué et s’est fait porter malade. La conférence qui se termine à Washington entre Dulles, Bidault et Salisbury, a eu pour objet de remettre les choses en ordre.

 

La Conférence des Trois à Washington

Le communiqué final montre assez clairement qu’une certaine harmonie est rétablie entre les grands Occidentaux. La conférence à Quatre à l’échelon ministériel et non plus gouvernemental y est appelée d’un vœu pieux pour la fin de Septembre, c’est-à-dire après les élections allemandes, après, espère-t-on, le maintien d’Adenauer au pouvoir. D’ici là, on attendra une réponse russe, qui se fait attendre, aux invitations antérieures pour discuter de la réunification de l’Allemagne et du traité autrichien. La formule américaine, en l’occurrence qu’il est urgent d’attendre, s’est imposée. De plus, la note aux Soviets est rédigée de façon telle qu’il est embarrassant pour les Russes d’y répondre.

Les Soviets prendront-ils une initiative avant le 6 septembre, date des élections dans la république de Bonn ? C’est ce que tout le monde ignore. L’armée européenne, elle aussi, demeure à l’ordre du jour comme un vœu pieux. On verra à l’automne si elle demeure opportune.

 

La Question d’Indochine

Plus pressant est le problème indochinois. Les Etats-Unis soupçonnent la France d’un chantage ; une aide accrue ou l’abandon d’une position qui ne présente, à plus ou moins longue échéance, plus d’intérêt suffisant pour la France seule. Et là-bas, l’automne apportera, non des conférences, mais des combats, qui pourraient n’être pas heureux. De plus, on entend des voix particulièrement autorisées en France parler des négociations avec Ho Chi Minh, personnage d’ailleurs symbolique dont on ne sait s’il exerce toujours une autorité, si même il existe encore. Négocier sur quoi ? Ce ne pourrait être que sur notre départ. Il n’y a point en Indochine de ligne de démarcation comme en Corée, et Bao Daï n’est pas Syngman Rhee. Tout au plus pourrait-on obtenir des Viets qu’ils ne nous infligent pas un nouveau Dunkerque. Encore n’aurait-on aucune garantie que les Nationalistes, eux-mêmes au Tonkin et au Cambodge, ne nous l’infligeraient pas. Même les partisans de la France seraient tentés, devant notre retraite, de faire de la surenchère pour se concilier la faveur des nouveaux maîtres.

Quant à lier le problème indochinois à celui de Corée, Russes et Chinois l’ont formellement rejeté et d’ailleurs rien n’indique que les négociations pour la paix en Corée qui doivent suivre un armistice qui n’est toujours pas réglé, aboutiront à un accord. Les Sino-Coréens peuvent très bien reprendre, à Tokyo ou ailleurs, les procédés qui ont fait durer deux ans les pourparlers de Pan Mun Jon. Ne cherche-t-on pas pour l’Indochine, comme pour la Conférence à Quatre, à donner aux opinions impatientes le sentiment qu’on partage leurs désirs et qu’on cherche un règlement conforme à leurs vœux, sachant fort bien qu’à moins d’événements imprévus en Extrême-Orient les diplomates n’ont aucun moyen d’aboutir, et que la guerre continuera, qu’on le veuille ou non. Il n’y aurait qu’un espoir : si les militaires russes hostiles à l’expansion chinoise en Asie avaient le pouvoir d’appuyer les vues occidentales pour un modus vivendi en Extrême-Orient ce qui serait, comme l’a dit Paul Reynaud, dans l’intérêt même de la Russie et conforme à sa politique traditionnelle. Il faudrait pour cela que le mythe de la domination communiste ait disparu de l’U.R.S.S. (comme on accuse Beria d’avoir cherché à le faire). Une évolution de ce genre supposerait que déjà un Bonaparte a succédé à Staline. Nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, Corée et Indochine sont deux plaies ouvertes que seule la volonté des rouges a le pouvoir de guérir.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-07-11 – Les Fissures des Deux Blocs

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Le Courrier d’Aix – 1953-07-11 – La Vie Internationale.

 

Les Fissures des Deux Blocs

 

Si on prenait à la lettre les bouleversements qui viennent de se produire dans la politique soviétique en Allemagne Orientale, en Hongrie et en Tchécoslovaquie, on devrait conclure à une abjuration par le Kremlin des principes du communisme et à l’avènement prochain d’un nouvel ordre social en Europe centrale assez semblable à l’organisation théorique du socialisme occidental. Mais en fait, il y a loin des proclamations aux réalités. Il existe un précédent : la N.E.P. de Lénine qui n’en a pas moins abouti à la dictature stalinienne.

Devant des difficultés insurmontables, Moscou cherche à détendre les esprits et à rendre une espérance, avec l’intention de reprendre l’ancien contrôle absolu du travail et de la production quand la vague de haine aura cédé. Reste à savoir si, ce qui fut possible en Russie avec Staline le sera, sans lui, chez les satellites. Il ne semble pas jusqu’ici que les peuples, après huit ans de servitude, soient disposés à se laisser persuader par des promesses. En Allemagne surtout et probablement en Tchécoslovaquie, le mouvement de révolte ne pourra s’apaiser tout à fait.

L’histoire enseigne que les révolutions, une fois lancées, ne sont plus contenues par des concessions ou des réformes. La Terreur a commencé quand la Monarchie avait tout cédé. Sans doute, il y a aujourd’hui des tanks et une police armée en face de foules impuissantes, mais si une résistance générale passive ou souterraine parvient à s’organiser, le pouvoir ne pourra plus s’exercer, et la terreur même perdrait sa force d’intimidation devant une opposition innombrable.

 

La Réaction Américaine

C’est ce qui explique la politique de vigilance attentive et d’abstention diplomatique qu’Eisenhower et Dulles ont adoptée et qui a obligé le Gouvernement de Londres à renoncer à toute initiative pour des conversations à Quatre avec Moscou. D’ailleurs, comme nous le remarquions la semaine passée, les Russes ne manifestent aucune intention de mettre sur le tapis vert en ce moment les questions européennes. On attend toujours une invitation à négocier qui ne parait pas vraisemblable. Il faut cependant qu’avant les élections allemandes, les Soviets provoquent un choc psychologique pour renverser Adenauer. Il est probable que les événements d’Allemagne orientale ont contrarié leurs plans. Le temps qui leur reste pour les reconsidérer est assez court, et la solution n’est pas aisée.

 

La Fin du Système des Deux Puissances

Dans un article très remarqué, Walter Lippmann a caractérisé le sens des récents événements, troubles en Europe soviétisée, rébellion de Syngman Rhee en Corée, résistance du roi du Cambodge ; c’est selon lui, la fin de la toute-puissance des grands vainqueurs de la guerre. Les Etats-Unis et la Russie. Un changement fondamental de la situation historique se produit avec le réveil des nationalismes en rébellion contre une tutelle directe ou indirecte qu’ils n’ont subie qu’à cause de la prostration où la guerre les avait conduits. Le système de l’après-guerre est en train de se briser.

Les remarques sont justes et tous les faits récents les confirment. Mais cette rupture sera-t-elle plus grave pour l’empire monolithique de Moscou ou pour le leadership plus souple de Washington ?

 

L’État d’Esprit de l’Allemagne

La réponse à ce problème historique pourrait bien être donnée par l’Allemagne. Seul en effet le réveil du nationalisme allemand peut être assez fort pour ébranler le plus faible des deux empires, le Russe, et ce réveil est impressionnant. Le malheur est qu’il n’est pas seulement dirigé contre Moscou.

La motion votée à l’unanimité par le Bundestag contre le régime actuel de la Sarre, l’accès de mauvaise humeur qui a poussé la majorité des députés à refuser à la France le remboursement d’une petite dette d’assistance d’après-guerre (geste repris par la suite sous la pression du Chancelier), montre que les relations franco-allemandes se sont progressivement aigries. Il serait trop facile d’en accuser les seuls Allemands.

Il y avait un moment où, avec plus de souplesse, on aurait pu enterrer les différends. Ce moment, nous l’avons vu passer dans ces colonnes, et il est aisé de prévoir qu’il ne se répètera plus. Ce qui malheureusement a caractérisé la politique française, et cela depuis 1918, c’est qu’elle a été incapable de faire en temps opportun de petites concessions pour consentir plus tard, sous la pression des forces adverses, à de bien plus grandes. Les exemples abondent et ne sont pas limités aux rapports franco-allemands. Nous n’avons pas manqué d’hommes d’Etat pour s’en rendre compte. Aucun n’a su imposer ses vues quand il était temps.

Aujourd’hui, grâce au prodigieux redressement économique et financier de la République de Bonn, redressement obtenu à la fois par un intense labeur et une politique libérale qui avait assuré déjà la prospérité des Etats-Unis, de la Belgique et de la Suisse, l’Allemagne de Bonn a conscience de tenir en mains les conditions de son indépendance. Sans doute, il y a chez les Allemands une part d’excessive confiance en soi. Il n’en est pas moins significatif d’entendre déjà outre-Rhin des industriels qui prétendent se passer bientôt du Plan Schuman, et même de l’aide américaine.

L’Allemagne comme l’Italie de jadis, se fera par elle-même. Et cet état d’esprit un peu présomptueux sans doute, est capable de communiquer aux Prussiens et aux Saxons de l’Est la force de se libérer, sans autre appui, des Soviets eux-mêmes. Si les Allemands réussissaient, ne serions-nous pas, une fois de plus, appelés à imaginer je ne sais quelles défenses contre une force que nous n’aurions pas su nous concilier ?

 

La Raison commandait de Faire l’Europe

Si nous avons ici plaidé pour l’Europe, ce n’est certes pas par inclination. Mais la sagesse est le plus souvent d’agir contre ses tendances. Il est impossible de demander à une opinion publique de se ranger à cette sagesse-là. Il faut la lui imposer.

 

Les Soviets sont-ils sur le Déclin ?

La preuve est faite aujourd’hui que le système stalinien n’était pas aussi solide qu’on le pensait. Une partie de l’opinion incline aujourd’hui, aux Etats-Unis surtout, à croire à sa décomposition prochaine. Il se peut – et encore n’est-ce pas sûr – qu’une vaste retraite en Europe s’impose aux Russes avant très longtemps. Mais en Asie et en général dans tous les pays où les masses sont encore dans un état social quasi médiéval, le levain du bolchévisme demeurera très actif et si même le régime soviétique évoluait brutalement ou progressivement vers d’autres formes, comme cela déjà se dessine, la puissance russe, à la fois instable et cependant incoercible, continuerait à jouer dans le monde un rôle éminent.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-07-04 – Retraite Diplomatique

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Le Courrier d’Aix – 1953-07-04 – La Vie Internationale.

 

Retraite Diplomatique

 

On ne s’est pas mis en peine à Londres pour déguiser le caractère diplomatique de l’indisposition de M. Churchill. Washington ne tenait pas à cette rencontre à Trois aux Bermudes. Paris était hésitant, mais surtout Moscou après les émeutes du 17 juin en Allemagne avait d’autres visées qu’une réunion à Quatre. Il se pourrait que le débat essentiel soit porté par les Russes devant les Nations-Unies où l’influence américaine a beaucoup baissé, et où les chances de diviser le monde libre sont plus apparentes que dans un tête-à-tête avec les grands Occidentaux. On remplacera donc pour commencer la Conférence des Bermudes par une confrontation de F. Dulles, Lord Salisbury et Bidault, petite réunion qui n’engagera personne.

 

Le Fond du Débat Anglo-Américain

Il serait bon de mettre un peu de clarté sur ces divergences de vues qui opposent Londres et Washington. Personne pour des raisons de politique intérieure dans les trois pays occidentaux n’ose s’expliquer devant l’opinion. Essayons de le faire. Ce sont deux conceptions de l’avenir du monde qui sont confrontées.

 

Equilibre ou Sécurité Collective

Les Anglais d’accord quant au fond avec les Russes envisagent par des négociations successives sur une série de points de détails « piece-meal », d’arriver en Europe et en Asie à rétablir un état d’équilibre entre les forces antagonistes. Le but final est d’obtenir un compromis qui établisse des sphères d’influence où chacune des Grandes Puissances aura chasse-gardée et s’interdira de menacer celle des autres.

Equilibre que la politique anglaise a toujours cherché au cours des deux derniers siècles et qui a été régulièrement rompu par des guerres successives. Tel serait le résultat que la Conférence à Quatre atteindrait : consolider les positions acquises en attendant de s’expliquer à nouveau par les armes.

Les Américains sont complètement hostiles à ces vues. La paix ne peut être assurée par la recherche d’un équilibre plus ou moins stable entre les forces antagonistes, mais par une organisation collective à laquelle collaboreraient tous les peuples libres de leur destin et contrôlant l’action de leur gouvernement. Impossible donc de discuter tant que les pays européens et asiatiques n’auront pas été libérés de la tutelle communiste et que la parole ne leur sera rendue par des élections libres. Négocier sur d’autres bases serait capituler. Consolider l’empire communiste et préparer un nouveau conflit. Voilà le fond du problème.

 

Les Conséquences des Émeutes du 17 Juin

Les émeutes du 17 juin ont montré que l’autorité du Kremlin était précaire dans les pays satellites d’Europe, ce qui a considérablement fortifié les Américains dans l’espoir d’un effondrement sans guerre du système soviétique. Par ailleurs, l’état de résistance des peuples entre le territoire russe et le Rhin rend plus que jamais improbable une tentative d’invasion vers l’Occident. Le danger qui est allé s’affaiblissant depuis 1948 a pratiquement disparu. Il convient donc, selon Washington, d’attendre que la révolte murisse et affaiblisse le communisme jusqu’à l’obliger à céder.

 

Les Russes et l’O.N.U.

Il semble au contraire que les Russes, conscients de ces difficultés, cherchent à obliger leurs adversaires à composer ; le moyen pourrait être de porter la question allemande devant l’O.N.U. et offrir à l’opinion mondiale cette libération et cette neutralisation de l’Allemagne qu’ils ont peu de chance d’imposer à Eisenhower et à Adenauer par des pourparlers directs. Devant des offres de cette nature, le peuple allemand serait certainement séduit, et le parti social-démocrate d’Ollenhauer en ferait son tremplin électoral. Un refus des Américains mettrait ceux-ci en posture délicate devant l’Assemblée et les opinions des petites nations. Ce qui fait prévoir cette tactique soviétique, c’est l’abandon du moyen « conférence à Cinq » et un retour de confiance en l’O.N.U.

Tel serait, selon nous, la raison de cette soudaine consultation à Moscou des Ambassadeurs russes dans les grandes capitales.

 

Rôle de la France

Le rôle de la France sera très délicat dans cette affaire : l’opinion tentée au fond par un compromis qui mettrait définitivement l’Allemagne militaire hors de cause est cependant attachée à l’idée de la sécurité collective et du désarmement général qui a été jusqu’ici depuis Briand, la ligne fondamentale de la diplomatie française.

Connaissant bien cet état d’esprit et les résistances françaises que Bidault n’avait pas cachées, Churchill avait lancé l’idée d’un Locarno qui en apparence concilie les deux tendances et flatte les oreilles pacifiques.

 

L’Échec de Churchill

Tout cela est d’ailleurs du passé. Depuis la révolte de Berlin et la résistance de Syngman Rhee, la possibilité d’une conférence à Quatre est reculée à un temps indéterminé. On ne peut que regretter que pour couronner sa carrière, Sir Winston se soit exposé à un échec qui, même si les événements n’y avaient pas aidé, se serait produit pour d’autres causes.

De plus, l’opposition d’Eisenhower aux vues de Churchill s’est accrue de l’irritation provoquée aux Etats-Unis par l’insuccès électoral de M. De Gasperi et la vague de gauchisme qui a ébranlé les assises de la politique française, ce dont à Paris comme à Rome, on a rendu responsable la politique de Churchill depuis le 11 mai.

 

Les Élections Allemandes

Que se passera-t-il pour Adenauer en Septembre ? Les Etats-Unis feront tout en leur pouvoir pour maintenir en place le vieux rhénan, et empêcher le succès des socialistes. Quel que soit le résultat, la coalition qui gouverne à Bonn paraît très instable et un autre regroupement n’est guère évitable. D’ici là, le problème allemand ne sera pas soulevé, par les Occidentaux tout au moins. Il est significatif que le président Eisenhower, en énumérant les questions à débattre à la Conférence des trois ministres, a omis la question allemande. On veut laisser au peuple allemand la tâche de se libérer lui-même.

 

La Suite de l’Affaire Coréenne

Nous avouons notre embarras devant les événements de Corée. S’agit-il d’une comédie concertée entre Syngman Rhee et les commandements américains comme le prétend la radio de Pékin, ou bien le « terrible vieillard » tient-il tête à Eisenhower ? Peut-être y a-t-il un peu de l’un et de l’autre. Fort de certaines complicités dans le commandement, Syngman Rhee a libéré les prisonniers et défié la Maison Blanche, pensant que celle-ci réagirait mollement. Il semble au contraire qu’Eisenhower et Dulles voulaient donner au monde la preuve de la sincérité américaine en préférant un armistice honorable à une victoire de prestige. Quant aux Sino-Coréens ils n’ont pas voulu s’offrir au piège tendu par Syngman Rhee ; reprendre les pourparlers d’armistice serait en effet avouer qu’ils y tiennent plus qu’aux conditions qu’ils y avaient posées. Pour l’heure, ils se dérobent. Qu’adviendra-t-il ? La solution pacifique demeure la plus vraisemblable avec un petit délai et quelques millions de victimes de plus.

 

Retour des Choses

En tous cas, cette guerre de Corée qui avait été jusqu’ici un gros échec pour la politique de feu Staline est en passe de devenir un succès pour le communisme. Les événements donnent ainsi souvent des démentis aux jugements les mieux établis. Les pourparlers d’armistice et la rébellion des Sud-Coréens est comme un paquet de cordes jeté sous les pas d’Eisenhower. Son prestige en pâtit beaucoup. Aux yeux des Jaunes, la puissance américaine est mise en doute, et nous en subissons le contrecoup jusqu’au Cambodge. Il ne faut pas engager son prestige en Asie si l’on n’est pas sûr d’y faire honneur. M. Eisenhower nous vous le répétons : Mac Arthur avait raison.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-06-27 – Moscou se Découvre

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-27 – La Vie Internationale.

 

Moscou se Découvre

 

Le soulèvement populaire du 17 juin en Allemagne orientale est un événement de portée profonde et durable susceptible de modifier le cours de l’évolution politique internationale tel qu’il se dessinait depuis le discours Churchill du 11 Mai. La nouvelle tactique soviétique n’en sera pas changée pour cela, mais les buts qu’elle visait ne pourront pas être atteints aussi aisément.

 

L’Avenir de l’Allemagne selon Moscou

Pour la première fois depuis la guerre, la politique du Kremlin a été clairement exposée, particulièrement dans le discours prononcé par l’écrivain Ilya Ehrenbourg au Congrès de la Paix à Budapest. Pour préparer la réunification de l’Allemagne, un nouvel ordre social moins différent de celui de l’Ouest, doit être imposé à la zone soviétique : fin de la bolchevisation jusqu’ici pratiquée, et liquidation du gouvernement Grotewohl-Ulbricht auquel devra se substituer un ministère où domineront les transfuges des partis bourgeois comme Paul Nuschke, ex-démocrate-chrétien ; manœuvre habile, car ce genre de personnage discrédité auprès de la population aurait empêché, en cas d’élections libres, le parti d’Adenauer de recueillir des voix en zone orientale.

Par ces élections devrait arriver au pouvoir les Sociaux-Démocrates, hostiles au réarmement allemand et neutres à l’égard de l’Occident. Ce gouvernement après la chute d’Adenauer accepterait que la nouvelle Allemagne soit désarmée et indépendante des deux Blocs. Plus tard, par un noyautage progressif, on la transformerait en front populaire où les communistes auraient peu à peu repris force à la suite d’une crise économique que l’abandon de l’aide américaine, les difficultés de la reconstruction et surtout la démagogie socialiste, auraient fatalement amené.

La nouvelle Allemagne aurait alors eu besoin de renouer étroitement avec l’Est pour retrouver son équilibre et des débouchés commerciaux. Les démêlés avec la France, la question sarroise auraient fait levier pour ramener les Allemands dans l’orbite soviétique d’’autant plus facilement que les quatre Puissances occupantes ayant retiré simultanément leurs forces militaires, les Allemands ne se seraient plus sentis protégés par la présence des Alliés.

 

La Ceinture Rose

Moscou voyait plus loin ; en exploitant le sentiment anti-américain si fort en Europe occidentale, il est inévitable que les partis de gauche en Angleterre, en France et en Italie reprennent le pouvoir aux futures consultations électorales, peut-être même avant. Ces partis, transformés en front populaire exigeront le départ des Américains du continent européen, et des territoires périphériques anglais le demandent déjà publiquement aux Communes. Les Etats-Unis pourraient alors se trouver isolés dans leur « Gibraltar » atlantique, c’est à ce moment que les Soviets auraient proposé à chacun des pays occidentaux des pactes de non-agression, grandissant en principe à tous, séparément, la paix éternelle. Ce programme est connu sous le nom de « Ceinture rose ». Les Soviets en Europe occidentale se trouveraient alors entourés de pays socialistes, en Italie, en Autriche, en France et Belgique, en Angleterre et dans les pays scandinaves.

On sait le mépris des communistes pour les socialistes dont Kerenski est pour les bolcheviks le modèle. Une fois ces socialistes « en peau de lapin » au pouvoir dans les différents pays, il était facile de les amener par étapes à la capitulation à laquelle ils se sont dans l’histoire récente toujours prêtés : devant Guillaume II, en 1914 ; devant Lénine, devant Hitler, devant Mussolini et même devant Pétain.

Le plan n’a rien de machiavélique si l’on remarque qu’un retour au pouvoir des socialistes est du domaine des probabilités en Italie, en Autriche où ils y sont déjà, en France, en Angleterre et en Belgique où ils sont au bord du pouvoir dès maintenant.

 

Virage Manqué

Malheureusement pour Molotov et Malik, le tournant était difficile à prendre. Il fallait liquider les communistes fanatiques au pouvoir et changer de tactique, sans donner aux peuples esclaves un sentiment de faiblesse. Mais au lieu de répondre à ces adoucissements par une allègre espérance, les populations exaspérées par huit ans de tyrannie se sont soulevées, et les Soviets ont dû faire feu sur les grévistes et rétablir la loi martiale. Les haines, au lieu de s’apaiser s’exaspèrent, et l’Allemagne se sent capable de recouvrer sa liberté par ses propres forces ou de pousser les Russes à une répression impitoyable, ce qui rendra toute conciliation impossible.

 

Le Laborieux Armistice

Il est difficile de savoir ce qui est comédie et ce qui est véritable drame dans les incartades de Syngman Rhee. Les Américains l’ont-ils laissé libérer les prisonniers nord-coréens anticommunistes ou ont-ils été réellement surpris ? Il est invraisemblable qu’il n’y ait pas eu dans le haut commandement des Etats-Unis, hostile à l’armistice, des complaisances. Ce qui n’empêchera d’ailleurs pas la conclusion de l’armistice même. Les Sino-Coréens se moquent bien du sort des 35.000 prisonniers libérés. Ils avaient déjà annoncé la signature pour le 25 juin quand ils ont lancé une offensive finale de prestige et fait massacrer, sans raison aucune, 10.000 hommes sous le napalm et les bombes. Le sort des humains ne les trouble guère.

 

La Crise Française et la Politique Internationale

On  a eu raison de dire que la prolongation insolite de la crise politique française est pour une large part la conséquence de l’embarras des responsables devant les décisions à prendre en politique extérieure. La France veut-elle et, de plus, peut-elle, changer de politique ? Prendra-t-elle aux Bermudes le parti de Churchill ou celui d’Eisenhower ?

Il n’y a pas en France de crise économique. Aucun pays n’a poussé plus loin depuis 1945, dans la voie du progrès social et les embarras financiers, pour réels qu’ils soient, ne sont pas tragiques. Ce qui l’est, c’est le choix entre le relâchement de l’Alliance Atlantique, la neutralisation de l’Allemagne et un accord avec les Soviets et d’autre part, le maintien de la ligne suivie par M. Schuman dans la voie de l’unification européenne et de la solidarité avec les Etats-Unis. Choix encore plus difficile depuis les émeutes de Berlin-Est qui a mis clairement en relief le double mouvement du bolchévisme, recul en Europe et renforcement en Asie où avec de meilleures positions stratégiques et l’appui plus ou moins ouvert des nationalismes indigènes, il peut résister à toute tentative de s’opposer à son expansion.

 

Importance du Facteur Français

Bien que l’on se plaise surtout à Londres et à Bonn à minimiser le rôle de la France dans les affaires mondiales, c’est en définitive de l’attitude française que dépend l’orientation de la politique mondiale. Si la France choisissait la voie de la retraite et du neutralisme, l’Alliance Atlantique aurait vécu, et les Etats-Unis devraient se replier. On conçoit dès lors la responsabilité qui échoit aux hommes qui auront à se prononcer ; on comprend aussi que seuls ceux qui n’ont pas de responsabilité à endosser se prononcent, et que ceux qui auraient à agir se dérobent.

Nous comprenons fort bien les arguments des uns et des autres. Ce serait faire preuve de passion ou de préjugés que de nier la complexité des faits et les risques de l’alternative. Tout bien pesé, et quels que soient les inconvénients d’une politique comme de l’autre, un fait simple doit s’imposer. Si nous n’étions pas protégés par les armes américaines, notre sort serait à bref délai celui des Berlinois de l’Est. Et les souvenirs de l’occupation nazie seraient peu en comparaison. Le maintien de la paix ne repose que sur la force. Et toute rupture de la solidarité atlantique en diminuant cette force rendrait la paix plus précaire. Il est bien probable d’ailleurs que, conformément à une solide tradition, le futur gouvernement français choisisse une voie moyenne qui évitera de se prononcer et entretiendra l’équivoque.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-06-20 – Coups de Théâtre

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-20 – La Vie Internationale.

 

Coups de Théâtre

 

Un flot d’événements a coulé sur la scène internationale. Le renversement soudain de la politique soviétique en Allemagne, les émeutes de Berlin-Est succédant aux désordres sanglants en Tchécoslovaquie, les flottements de la politique française marquée par trois investitures refusées, l’offensive sino-coréenne à la veille de l’armistice, la fuite du roi du Cambodge au Siam qui complique une situation incertaine en Indochine, et ce ne sont là que les faits les plus marquants.

 

Le Désarroi dans les deux Camps

Jamais la solidarité du monde libre n’a été aussi précaire, et tout ce qui paraissait acquis est remis en question. Confusion dans les esprits, hésitations dans les décisions. La situation paraîtrait la plus sombre qu’on ait connue depuis la fin de la guerre, si de l’autre côté du rideau de fer, un même ébranlement n’était perceptible. Pour des raisons opposées, les peuples mécontents ou exaspérés cherchent à reprendre en main leurs destins.

 

La Nouvelle Politique Russe en Allemagne

Alors que l’on ne croyait plus à une modification de la politique soviétique, le Kremlin s’est brusquement décidé à renverser ses plans en Allemagne. Le but à atteindre demeure le même : empêcher le réarmement de la République de Bonn, abattre le Chancelier Adenauer aux élections prochaines afin d’amener au pouvoir un gouvernement socialiste d’une Allemagne neutralisée et sans soldats, gouvernement qu’il serait par la suite possible de noyauter peu à peu de l’intérieur par une tactique d’unité d’action analogue à celle que Moscou cherche à rétablir en France et en Italie.

Grâce au front populaire, Moscou comptait arriver à une sorte de protectorat sur l’ensemble de l’Allemagne détachée de l’Occident. Et les mesures se sont succédé à une cadence ultra-rapide pour préparer la réunification des deux Allemagnes, sans que les Alliés puissent intervenir et tirer avantage d’une négociation auprès de l’opinion germanique : entente avec les églises protestantes, ouverture des frontières, arrêt des fortifications sur la ligne de démarcation, démobilisation de la police militaire, libération des prisonniers politiques, restitution des terres abandonnées par les paysans en fuite, concession au commerce libre, amnistie, etc. La bolchévisation de l’Allemagne Orientale poursuivie avec âpreté et méthode cessait du jour au lendemain.

 

Raison de ce Revirement : la Révolte Tchèque

Il est difficile de faire la part dans ce changement brutal de la tactique politique et des pressions intérieures. Après les sanglantes émeutes de Brno et de Pilsen, après l’explosion de colère suscitée parmi les ouvriers tchèques par la « réforme » monétaire, le gouvernement Zapotocki s’est senti fort ébranlé. La police a dû tirer sur le peuple, l’effigie de Staline et de Gottwald a été lacérée, le drapeau américain planté sur les usines à côté de l’image de Benes. Il est dangereux de trop faire souffrir les peuples, et Moscou a dû comprendre que la terreur ne pourrait indéfiniment maîtriser des peuples courageux. Et de plus, c’est avec la masse du peuple même que le bolchévisme entrait en conflit, ce qui est gênant pour un régime qui se prétend populaire.

 

La Disgrâce de Melnikov

Par ailleurs, la disgrâce de Melnikov en Ukraine où le mécontentement gronde aussi, montre que les nouveaux maîtres du Kremlin, qui n’ont plus le prestige de Staline pour s’imposer, ont cru prudent de jeter du lest et de sacrifier comme ailleurs des boucs émissaires. Malheureusement pour eux, lorsqu’une dictature commence à céder, les souffrances et les haines accumulées éclatent. C’est ce qui s’est passé hier à Berlin.

 

Les Emeutes de Berlin-Est

Au lieu d’accueillir avec joie le renversement de politique du Kremlin, les ouvriers allemands sont spontanément monté à l’assaut du pouvoir. A l’heure où nous écrivons, on ne peut prévoir jusqu’où ira la manifestation énorme des travailleurs allemands contre la tyrannie de Grotewohl et de Ulbricht. Les troupes russes tireront-elles sur la foule, ou bien laisseront-elles les Allemands abattre le gouvernement et renverser la frontière  qui les sépare de leurs frères de l’Ouest ? La tempête qui se déchaîne n’avait certes pas été prévue par Moscou, et tous ses plans si adroits pourraient bien être bouleversés.

A partir du moment où les événements échappent aux calculs des dirigeants, il est impossible de prévoir ce qu’il adviendra. Alors que les Russes semblaient remporter, en mettant l’Angleterre dans son jeu, une grande victoire diplomatique, tout peut être remis en question.

 

La Fin Tragique du Conflit Coréen

En effet, les conditions désastreuses pour le prestige américain dans lesquelles se déroulent les derniers pourparlers d’armistice en Corée, faisaient craindre à bref délai une décomposition de l’Alliance Atlantique. Non seulement les Sud-Coréens, malgré leurs protestations, étaient contraints de céder sur la trêve, mais les Sino-Coréens, lançant à la veille du « cessez-le-feu » une puissante offensive, contraignaient à la retraite non seulement les divisions de Syngman Rhee, mais les forces du général Clark. La guerre de Corée se termine non plus sur un résultat nul, mais sur une victoire militaire des Chinois.

Les conséquences pour l’Indochine et pour tout le Sud-Est asiatique n’étaient pas difficiles à prévoir. Le défaitisme gagnait de proche en proche, on le voyait à la Chambre française. D’autre part, Churchill, sans doute plus ou moins informé des intentions de Moscou, voulait profiter de la carence française pour presser une entrevue avec Eisenhower aux Bermudes sans la présence des Français, comme il l’avait fait entendre dans son discours du 11 mai. A défaut d’accord, il laissait dire qu’il se rendrait seul à Moscou.

On se demande comment après une initiative de ce genre, l’Alliance Atlantique pourrait survivre. Le renversement de la politique de Churchill est d’autant plus significatif qu’il avait été le premier dans son discours célèbre de Fulton aux Etats-Unis à sonner l’alarme contre le danger soviétique et appelé la solidarité occidentale. Cette attitude s’explique : le besoin de rétablir le prestige anglais, à défaut de progrès économiques, par des manifestations d’indépendance politique à l’égard des Etats-Unis sentiment très populaire en Grande-Bretagne, le désir de resserrer les liens avec le Commonwealth où domine l’élément  de couleur, une soif de revanche personnelle de l’accueil réservé du Congrès américain, mais surtout l’irrésistible tentation de revenir à la politique traditionnelle de l’Angleterre de rester en dehors de l’Europe continentale et d’y maintenir un équilibre de forces hostiles.

Moscou comptait profiter au maximum de ces dispositions pour atteindre ses deux objectifs essentiels : la neutralisation de l’Allemagne et l’isolement des Etats-Unis. L’actuel désarroi en France et en Italie, la faiblesse du président Eisenhower, la poussée antiaméricaine alimentée par l’affaire Rosenberg, tout explique la hâte de profiter d’un moment aussi favorable. Cependant, instruit par un demi-siècle d’expériences cruelles, le vieux leader britannique n’aurait-il pas dû réfléchir aux conséquences ultimes de cette politique traditionnelle d’équilibre européen qui a failli détruire son pays ?

 

La Parole revient aux Peuples

Quoi qu’il en soit, on a le sentiment que les combinaisons diplomatiques peuvent être dérangées par l’action des peuples eux-mêmes. Les Européens sont las du joug étranger sous toutes ses formes, las de la paix armée dont ils sont les victimes fatales. Les émeutes de Berlin et de Pilsen sont plus qu’un avertissement, le premier signe peut-être d’une résurrection de la conscience nationale en Europe. Puisse ce sursaut se communiquer jusqu’à nous, nous en aurions grand besoin.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-06-13 – Conclusion à Pan Mun Jom

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-13 – La Vie Internationale.

 

Conclusion à Pan-Mun-Jom

 

L’armistice en Corée n’est plus un mythe. On s’y attendait. On ne peut que se réjouir qu’une effusion de sang cesse. Il n’en faudrait pas cependant tirer optimisme. Le fait très simple est là : la puissance américaine tenue en échec par la coalition des jaunes sino-coréens, consent à un cessez-le-feu qui consacre la partie nulle. C’est le prestige de la race blanche tout entière qui est atteint. Les sacrifices accomplis en valaient-ils la peine, si l’on devait en arriver là ? On se le demande aux Etats-Unis.

 

Résignation d’Eisenhower

Le président Eisenhower avait une partie difficile, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il était de plus prisonnier des engagements moraux pris par l’Administration Truman pendant ces deux années de vains pourparlers. Au dernier moment, la pression conjuguée de Churchill et du Commonwealth, l’intervention de Nehru rendaient impossible un refus d’accepter la trêve. Et sans doute au cours du voyage d’information qu’il avait fait avant son élection à la présidence, Eisenhower avait-il reconnu qu’une action militaire décisive impliquait trop de sacrifices, de risques politiques et peut-être d’aléas. Il se peut en effet, que la solution la moins mauvaise ait été choisie ; beaucoup d’éléments nous manquent pour en juger.

 

La Diplomatie Soviétique

On ne peut qu’admirer l’habileté et aussi la facilité avec laquelle les Soviets et leurs partenaires ont retourné, sans rien sacrifier des positions acquises, une situation diplomatique qui était devenue préjudiciable à leur crédit. Quelques gestes d’apaisement verbal, des desserrements de contrôle à Berlin et en Autriche, la conclusion d’un armistice en Corée qui conserve au communisme toutes les positions stratégiques conquises par les armes ; quelques perspectives d’accords économiques ouverts à Londres et l’on a vu Churchill suivi par le Commonwealth et toute l’opinion du continent revenir avec soulagement et presque avec reconnaissance au neutralisme et au rêve de la troisième force.

Les hommes sont-ils dépourvus de mémoire, ou bien l’histoire se répète-t-elle réellement parce que les hommes s’abandonnent aux mêmes réactions devant des situations analogues ? Qu’on le conteste ou non, le complexe de Munich est revenu avec cette différence que l’adversaire d’aujourd’hui est beaucoup plus habile que le dément de Berchtesgaden.

 

L’Embarras de l’Opinion Américaine

L’opinion américaine ne s’y est pas trompée. Embarrassée, résignée, elle semble agitée d’un pressentiment néfaste ; le défi n’a pas été relevé ; le prestige intact des Etats-Unis a subi sa première défaite. Personne cependant n’ose dire qu’on pouvait faire autrement. Une certaine discipline morale joue. On suit le Président.

 

La Conférence Politique d’Extrême-Orient

Et maintenant se demande-t-on ? Car l’armistice ne résout rien et ne fera qu’éteindre tout à fait des hostilités qui depuis longtemps n’avaient plus qu’un caractère symbolique. Deux problèmes se posent.

D’abord les engagements solennels pris par les Etats-Unis à l’égard de la Corée du Sud et de Syngman Rhee devront être tenus : l’opinion américaine est déjà assez gênée de décevoir ce peuple qui a versé son sang et s’est vu ravagé pour, en définitive, revenir à la situation de départ sans obtenir la réunification de son territoire libéré de l’ennemi héréditaire : le Chinois. Sans doute, les menaces de Syngman Rhee de continuer seul la lutte ou même de s’opposer à la procédure du rapatriement des prisonniers ne sont pas très sérieuses. Chantage, dit-on, pour obtenir de plus larges crédits de reconstruction. Il y a cependant aussi une blessure morale que l’argent ne guérit pas.

Autre question, une conférence politique va s’ouvrir qui devra s’occuper des problèmes asiatiques en général. Les Etats-Unis s’y présentent sur la défensive et devront s’y tenir. Les Communistes chinois, forts de leur prestige qui se répand sur tous les peuples de couleur, vont exiger la consécration morale d’une admission à l’O.N.U. Ils s’efforceront de l’obtenir au moindre prix, cela sera d’autant plus facile qu’ils ont mis l’Angleterre dans leur jeu. Les Américains ne pourront compter sur personne. A l’O.N.U. même, ils seront en minorité. La France, désemparée, qui doute de sa mission, lasse d’une lutte cruelle en Indochine, se laissera leurrer par toutes les espérances de compromis. Comme pour l’armistice, les Communistes pourront faire céder les Etats-Unis, au nom des propres principes américains, et ils auront derrière eux l’opinion.

 

Les Elections Italiennes

A l’heure où nous écrivons, la coalition gouvernementale du président De Gasperi paraît avoir perdu la partie ; grave nouvelle pour la stabilité de la Péninsule, l’équilibre de l’Europe et l’unification du continent, et cela malgré une action très poussée pour convaincre le peuple italien d’une union nécessaire ! Le temps des épreuves est revenu pour Rome, et pas que pour elle !

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-06-06 – L’Offensive Isolationniste

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Le Courrier d’Aix – 1953-06-06 – La Vie Internationale.

 

L’Offensive Isolationniste

 

Le discours du sénateur Taft – Monsieur Républicain – à Cincinnati et la réplique du président Eisenhower ont fait éclater l’opposition déjà ancienne entre les partisans de la liberté d’action pour les Etats-Unis et ceux de la coopération internationale. Si cet incident s’est déroulé publiquement, c’est que précisément l’Alliance Atlantique depuis le discours de Churchill et la chute du cabinet Mayer, traverse une crise fondamentale. La politique suivie par le président Truman et continuée par Eisenhower reposait sur l’O.N.U. d’une part, le N.A.T.O. de l’autre. Les deux institutions n’ont pas donné les résultats espérés. Et l’opinion s’interroge.

La responsabilité de ce double insuccès n’incombe pas aux Présidents des Etats-Unis, mais pour l’O.N.U. à la nature même de l’institution, et pour l’Alliance Atlantique à l’opposition européenne.

Tant que l’Europe a eu peur des Russes, elle a fait taire ses passions partisanes et oublié ses préjugés politiques. A tort ou à raison, la mort de Staline a rassuré, et chacun retourne à ses doctrines et combinaisons favorites. Pour le moment, il n’est plus question d’unité européenne ni de communauté de défense. Les relations franco-allemandes retournent à leur hargne séculaire. Et l’Angleterre cherche par Churchill à se redonner les airs de l’époque victorienne ; arbitre en Europe et en Asie, attentive avant tout à ses intérêts commerciaux. Si les militaires retardent d’une guerre, les diplomates se croient volontiers au XIX° siècle.

 

Le Souvenir de Locarno

On est étonné, effrayé même, quand on entend parler de Locarno – qui, la suite l’a montré, était en 1925 déjà, un anachronisme – quand on évoque Briand et Stresemann qui appartiennent à un autre monde. On semble imaginer qu’on pourra encore résoudre les problèmes actuels en s’asseyant autour d’un tapis vert, et en concluant un pacte de marchands.

Hélas ! Depuis Hitler nous aurions dû apprendre que les conflits de notre âge sont des luttes à mort où l’un des deux adversaires doit disparaître. On l’a oublié parce qu’on a été vainqueur. Mais si Hitler l’avait emporté ? De même, à moins d’une révolution miraculeuse qui reste possible, notre civilisation doit tôt ou tard s’imposer ou périr.

En tous cas, il n’y a rien à attendre de la diplomatie pour éviter le combat.

 

L’Indochine

Parmi les illusions volontaires ou sincères qu’on entretient dans l’opinion circulent de telles absurdités qu’on se sent obligé d’y répondre.

Au sujet de l’Indochine en particulier. On entend encore : « Négocier avec Ho Chi Minh » certainement. Il s’est tant de fois expliqué lui-même à la radio là-dessus : « Il n’y a qu’une négociation possible, celle qui règlera les conditions de l’évacuation ». Tout ce que l’on peut espérer c’est de pouvoir réembarquer sans être harcelé, ce qui serait déjà un beau résultat et une preuve de bonne foi de l’adversaire. Autre erreur. On fait croire au peuple que la guerre d’Indochine écrase notre budget et qu’en l’abandonnant, on soulagerait nos finances. Chacun sait que pour évacuer le corps expéditionnaire et tous ceux qui seraient obligés de le suivre, il faudrait plusieurs années durant lesquelles la France privée d’aide américaine, aurait à supporter d’énormes dépenses supplémentaires. Peut-être en 1956 ou 1957 le budget français serait-il soulage de 200 ou 300 milliards sur 3.000. Voilà le problème. D’anciens et futurs Présidents du Conseil devraient le connaître. Sait-on en particulier que toute la flotte marchande du monde disponible ne pourrait en six mois rapatrier les seules personnes se trouvant en Indochine, sans parler bien entendu du matériel.

 

La Thèse Isolationniste

Mais revenons à la thèse de ceux qu’on appelle isolationnistes, aux Etats-Unis, et ne nous indignons pas par avance. Il serait insensé, pensent-ils, de jouer la sécurité américaine sur des principes moraux renouvelés de Wilson, en face d’adversaires qui ne veulent rien d’autre que notre destruction et ne s’en cachent pas.

Dans le cas présent la force seule compte, et nous allons à Pan Mun Jom reconnaître qu’elle n’est pas de notre côté. Pour la première fois dans l’histoire américaine, celui qui nous a provoqué ne sera plus « knock-out ». C’est le meilleur moyen de perdre tous ses Alliés. Que valent-ils d’ailleurs ?

La France ne représente plus rien qu’une base stratégique ; sa force militaire est négligeable ; son colonialisme que nous avons l’air de soutenir, nous vaut l’hostilité des peuples de l’Orient. Et voici que la France entend nous priver du seul allié qui nous puisse aider et qu’un solide intérêt rend absolument sûr : l’Allemagne. Coupée en deux, mutilée et humiliée par les Russes, forte malgré ses blessures, elle fait trembler les Soviets. Quant à l’Angleterre, elle ne sacrifiera jamais le plus petit intérêt à une cause commune à laquelle elle ne s’associera jamais tout à fait, à moins d’être en péril mortel. Faisons donc une politique américaine sans nous soucier des réactions de l’opinion car elle approuve toujours le plus fort. Faisons l’économie de milliards investis à aider des gens qui ne nous sont d’aucune utilité et qui profiteraient mieux à notre économie. Jamais nous n’avons été aussi généreux, jamais nous n’avons tant dépensé sans espoir de compensation, et jamais les sentiments anti-américains n’ont été aussi puissants de par le monde. Il est temps de réagir ou plutôt d’agir en américain.

Cette thèse est forte ; elle est comprise aux Etats-Unis ; elle répond à des instincts permanents. Elle est justifiée par les échecs de la politique suivie jusqu’ici. Eisenhower aura fort à faire si on ne l’y aide, à résister à un tel courant, surtout après le voyage de Dulles en Moyen-Orient. Celui-ci n’a pas caché sa déception. Le neutralisme aussi là-bas triomphe, et l’Amérique n’y est guère aimée.

 

L’Objet de la Conférence des Bermudes

La Conférence des Bermudes pourra dans ces conditions être utile. Ce sera pour la politique Eisenhower une épreuve finale. Si l’opinion française a évolué à tel point qu’il ne faille plus compter sur la communauté européenne de défense si Churchill s’en tient à sa politique asiatique, si les pourparlers directs ne rétablissent pas un front commun, il faudra bien faire à l’isolationnisme sa part, et amorcer un repli stratégique et une tactique nouvelle. L’opinion américaine ne supporterait plus de nouvelles équivoques et d’autres atermoiements.

 

La Réforme Monétaire en Tchécoslovaquie

Pendant ce temps en Tchécoslovaquie une nouvelle purge monétaire va réduire la Couronne au cinquième ou au cinquantième de sa valeur, suivant l’état de son possesseur. Nos lecteurs connaissent le mécanisme qui ne varie que par les modalités et que l’U.R.S.S. et tous les satellites ont vu fonctionner une ou plusieurs fois. Les cartes d’alimentation vont être abolies, malgré la disette ; le rationnement se fera par l’argent, ou plutôt faute de moyens de paiement. La détresse et la démoralisation que ces lessives monétaires entrainent font partie de la stratégie stalinienne qui a réussi à briser tous les courages, même ceux des Prussiens. On ne gouverne vraiment les hommes que lorsqu’ils ont perdu toute espérance.

 

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