Criton – 1953-09-05 – Retour en France

ORIGINAL-Criton-1953-09-05  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-09-05 – La Vie Internationale.

 

Retour en France

 

Nos lecteurs n’auront pas été surpris de cette longue interruption de nos chroniques. La France a été pendant près de trois semaines isolée du monde, et ceux qui comme nous se trouvaient à l’étranger ont pu mesurer combien le crédit, bien affaibli déjà, de notre pays en a souffert. La France a encore beaucoup d’amis et ceux mêmes qui la critiquent aisément sentent combien elle manquerait au monde, et s’inquiètent. L’étranger ne comprend pas ce qui se passe chez nous. Il est difficile de lui expliquer parce que nous ne sommes pas bien sûrs de le savoir nous-mêmes.

Un de nos voisins bien averti nous disait : l’histoire politique de la France est une lutte constante entre les féodaux et le pouvoir central. Les uns et les autres ont changé de forme et de visage. Les barons de châteaux-forts, les prévôts des marchands et les fermiers généraux sont aujourd’hui, les maîtres de l’industrie et de la finance, les féodaux de l’alcool et aussi ceux des syndicats du rail et de la poste. Ennemis entre eux, ils concourent à débiliter le pouvoir central. Ainsi s’explique cette alternance d’anarchie, de guerre civile et d’autorité souveraine qui couvre notre histoire. Les causes sociales et économiques de la crise actuelle ne sont que secondaires, et à nos yeux sans justification. Vous êtes au stade où il vous faudrait un Richelieu. Hélas, lui répondis-je, nous n’avions que de Gaulle. Mais ceci est, en apparence du moins, un peu hors de nos propos habituels.

 

La Fin de la « Détente »

Dans l’ordre proprement international, ce mois d’Août a été pour beaucoup décevant. On avait fondé des espoirs bien téméraires sur une prétendue politique soviétique de détente. Nous sommes exactement revenus, à quelques nuances de ton près, à la tactique stalinienne ; quoi d’étonnant d’ailleurs puisque ce sont les mêmes hommes qui dirigent les relations extérieures de l’U.R.S.S.

Les deux vagues notes russes sur l’Allemagne, et surtout le refus de reprendre les conversations sur l’Autriche, ont remis les choses au point où elles demeurent pratiquement depuis huit ans. Comme nous l’avons expliqué souvent et longuement, il est impossible qu’il en soit autrement, à moins que ne surgissent, en dehors de l’action des diplomaties, des événements imprévisibles qui échappent à leur contrôle.

 

La Tactique Électorale de Moscou en Allemagne

Rien jusqu’ici ne s’est produit, et rien ne s’annonce. Il s’est cependant passé quelque chose que personne ne semble avoir remarqué : la politique soviétique, jusqu’aux événements du 17 juin et au-delà même, avait pour objectif de discréditer et combattre le chancelier Adenauer. On se souvient des multiples coups de sonde lancés par Moscou parmi les dirigeants des divers partis socialistes à la périphérie du rideau de fer, dans l’espoir sans doute vague mais qui paraissait par endroits se préciser, de constituer ce que nous appelions la « ceinture rose ». Les émeutes de la zone orientale d’Allemagne ont fait renoncer les Soviets à cette ébauche d’action politique.

Le Socialisme allemand a été l’âme du mouvement de rébellion. Ressusciter le socialisme, c’était redonner force à une organisation dont l’inimitié à l’égard du Bolchévisme et la puissance auprès des masses se trouvait encore capable d’ébranler le système de colonisation des Soviets en Europe centrale. Molotov avait cru que, selon les précédents, cette organisation politique du socialisme avait ses faiblesses congénitales serait aisément dominée, et qu’il serait possible de l’amener à capituler et la classe ouvrière avec elle, au prix de quelques concessions de forme. Il n’en était rien, en Allemagne et en Autriche tout au moins. En sorte que la grande action politique et diplomatique des Soviets que l’on attendait pour ce mois d’Août ayant pour but d’influencer les électeurs de la République de Bonn, ne s’est pas produite.

Au contraire, il semble aujourd’hui que les Russes assisteront Dimanche prochain à une consolidation du pouvoir d’Adenauer avec une certaine satisfaction. Le Chancelier, appuyé par les forces conservatrices, semble une bonne cible pour la propagande et un épouvantail suffisant pour atténuer l’opposition ouvrière dans la zone soviétique, qu’une victoire socialiste aurait au contraire exaltée. Il est probable que les quelques voix communistes qui demeurent fidèles dans la République de Bonn n’iront pas renforcer les partisans d’Ollenhauer.

 

Les Divergences Anglo-Américaines

Il semble aussi que Churchill, fort bien remis de son indisposition de Juillet, est revenu à une politique moins ambitieuse que celle du printemps dernier. Les divergences anglo-américaines subsistent. Elles ont perdu beaucoup d’acuité, surtout depuis l’annonce publique faite par Malenkov des expériences russes de bombes à hydrogène. Ces divergences ont perdu leur caractère d’opposition politique pour prendre celui de divergence tactique surtout en Extrême-Orient où Anglais et Américains jouent leur partie selon les intérêts stratégiques et économiques qu’ils défendent. On peut prévoir que la crise du Bloc atlantique, dépassée sa phase aigüe, redeviendra cette sorte de marchandage permanent qu’est une alliance entre démocraties, sans que l’unité foncière en soit mise en cause.

 

La Fin de Mossadegh

Mossadegh n’est plus. Nous disions il y a trois ans déjà qu’il faudrait de la patience pour voir se désagréger cette coalition xénophobe qui s’est formée en Iran. Cette patience a été encore une plus longue épreuve qu’on ne le prévoyait. Les réalités économiques et financières ont fini par l’emporter ; ce n’est pas dire que l’Occident est au bout de ses peines.

On peut se demander quelles seront les répercussions des événements de Perse et aussi du Maroc, (où là aussi les défaitistes bien français ont reçu un démenti cinglant), sur la politique du général Naguib en Egypte. La patience sera peut-être mise dans ce pays à une épreuve plus longue encore. Mais de cette vertu politique, les Anglais sont incomparablement doués. Leur meilleur atout est de savoir attendre sans céder, et de retarder les dénouements même s’ils paraissent à portée. La bataille pour Suez pourrait encore durer des années. Nous pensions que Naguib serait tôt ou tard aux prises avec des difficultés insurmontables. L’événement, avouons-le, nous a jusqu’ici donné tort. Il a triomphé de conditions politiques, sociales et économiques qu’on pouvait croire fatales. Les Américains l’y ont beaucoup aidé. L’oscillation en sens inverse est-elle possible ? Est-il proche. Rien de tel en Orient n’est impossible.

 

                                                                                            CRITON

                                                                   ********************************

P.S.- Une information erronée déterminée par des statistiques en retard nous a fait dire que le chômage en Angleterre restait à son maximum. Il n’est est rien, et les derniers chiffres marquent au contraire une baisse continue depuis le printemps. Par contre, le déficit de la balance commerciale continue à s’accentuer ce qui n’empêche pas les réserves d’or et de devises de l’Angleterre de se maintenir. Ces deux phénomènes ne sont pas contradictoires.