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Le Courrier d’Aix – 1953-09-12 – La Vie Internationale.
Adenauer Confirmé
Le triomphe d’Adenauer aux élections allemandes aura des répercussions profondes et durables sur l’évolution de la politique internationale. Moins cependant que n’en aurait eu sa défaite. La diplomatie américaine en fera un succès personnel. L’intervention de Foster Dulles à la veille du scrutin a eu l’effet inverse des déclarations de Mrs Luce avant les élections italiennes. La psychologie des Allemands est tout autre chose que celle de leurs voisins. Le prestige d’un homme met en œuvre leur sens de la discipline et ils suivent le succès. Succès indéniable dans l’ordre économique. Le facteur allemand jouera un rôle croissant dans l’élaboration des plans américains en Europe, ce qui limitera davantage encore le champ d’action et les possibilités de choix des diplomaties françaises, anglaises et italiennes. Bonn et Belgrade aux avant-postes de la guerre froide sont appelés à servir d’axe aux contre-offensives de Washington.
L’Offensive de Trieste
Les déclarations de Foster Dulles impliquant une révision éventuelle de l’attitude américaine sur Trieste et le reniement implicite de la déclaration tripartite de 1948 ont été péniblement ressentis en Italie. L’éloignement du pouvoir de De Gasperi en est la cause principale. Il y en a d’autres : Tout comme en France, mais pour des raisons de politique intérieure plutôt que d’intérêt national, la politique atlantique des Etats-Unis subit un assaut très large en Italie. Le communisme italien n’est pas isolé dans son opposition à la politique suivie par De Gasperi. Il n’est pas non plus comme en France coupé des partis dits nationaux. Mais le fondement de la défiance américaine à l’égard des Italiens est la faiblesse du moral de l’armée italienne. Le communisme, au contraire de ce qui se passe en France, a fortement pénétré les rangs des militaires professionnels qui, en cas de conflit, ne sont pas considérés comme sûrs. De plus, la position stratégique de l’Italie n’a pas l’importance de celle de la France avec ses possessions africaines, ses bases atlantiques et surtout son front d’Indochine ; le demi-abandon de Rome en faveur de Belgrade est surtout l’œuvre des militaires des Etats-Unis.
Le Discours de Tito
On peut se demander jusqu’à quel point le discours du maréchal Tito de dimanche est approuvé par les Américains. Ce qui est sûr, c’est que Washington compte s’en servir pour obliger l’Italie à céder de ses prétentions dans la question de Trieste, et à consentir à traiter avec Tito pour en finir avec la question irritante du Territoire libre, à des conditions qui enlèvent Trieste à la souveraineté exclusive de l’Italie et en fassent un jour le port franc de l’Europe centrale.
Ce règlement, s’il doit intervenir à un moment qui n’est sans doute pas proche, laissera en Italie beaucoup d’amertume. Mais ceux qui font de la question de Trieste un épouvantail et une menace pour la Coalition atlantique exagèrent l’importance d’une question où il y a plus de prestige engagé que d’intérêts essentiels pour l’une et l’autre partie.
Raidissement Américain
Le succès d’Adenauer coïncide avec un raidissement de la politique américaine et renforcera cette tendance. Les Américains ont besoin de ressaisir le prestige perdu après l’armistice en Corée. Un historien qui s’en tiendrait, pour décrire l’évolution des faits de ces derniers mois, aux chroniques des journalistes et commentateurs risquerait de méconnaître le trait dominant de cette période 1952-53 : la crise de conscience qui a silencieusement déchiré l’opinion américaine à la seule acceptation de l’armistice coréen.
Cette opinion, devant les concessions successives d’Eisenhower et la vaine résistance de Syngman Rhee, s’est sentie coupable d’avoir exigé ce règlement humiliant en réclamant sans cesse le retour des soldats de Corée, en ne soutenant pas leur moral, en rendant impossible l’emploi des moyens plus vastes nécessaires pour obtenir la victoire. Ce compromis sans précédent dans l’histoire de l’Amérique qui jusqu’ici avait toujours contraint ses adversaires à capituler, a, malgré tous les sophismes des officiels, profondément humilié la Nation qui s’est prise à douter d’elle-même. Les progrès des Soviets dans la course atomique ont fait le reste. Enfin, les Américains ont senti s’accentuer l’isolement des Etats-Unis ; les résistances de leurs alliés n’avaient d’autre cause que cette perte de prestige.
Les Conséquences de la Mort de Staline
Ajoutons à tout cela la déception qui a suivi la mort de Staline dont on attendait l’affaiblissement de l’impérialisme soviétique et le début de violents remous à l’intérieur en Russie, voire la désagrégation du régime communiste. Rien de tout cela ne semble devoir se produire ; au contraire, si à l’intérieur l’appareil terroriste de Staline se détend, l’impérialisme russe en paraît plutôt renforcé et la prépondérance des militaires singulièrement avancée. On comprend aisément dans ces conditions le raidissement de Foster Dulles, et l’appui donné à Bonn et à Belgrade pour ressaisir l’initiative en Europe.
Le triomphe d’Adenauer va singulièrement gêner la politique de Churchill et ébranler en France les résistances à l’unification européenne. Même en politique intérieure, le renforcement de la Démocratie Chrétienne libérale d’Outre-Rhin rendra difficile l’offensive socialiste pour ressaisir le pouvoir. Quant aux Russes, comme nous le disions samedi dernier, ils n’ont rien fait pour empêcher le succès du Chancelier allemand. Ce succès leur servira de prétexte pour resserrer leur emprise sur l’Allemagne de l’Est, ce qui est pour eux l’objectif essentiel et surtout indispensable à poursuivre s’ils veulent conserver leur glacis protecteur en Europe.
CRITON