Criton – 1953-09-19 – La Carte Indochinoise

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Le Courrier d’Aix – 1953-09-19 – La Vie Internationale.

 

La Carte Indochinoise

 

L’invitation faite par le Président Eisenhower à M. Laniel de se rendre à Washington, montre l’importance que les Etats-Unis attachent à l’orientation de la politique étrangère française. Un concours de circonstances pour la plupart occasionnelles, a fait de notre pays le point d’appui indispensable des positions américaines dans le monde, faute de quoi le système tout entier de la stratégie militaire et diplomatique des Etats-Unis serait à réviser.

 

L’Importance de la Question Indochinoise

A aucun moment, pas plus hier qu’aujourd’hui, l’opinion française égarée par les commentaires d’une presse partisane, tantôt ignorante des problèmes, tantôt défaitiste et inspirée par de faux intellectuels, jamais l’opinion française n’a pris conscience de l’importance que représentait pour notre position dans le monde la guerre d’Indochine.

Soyons nets : si la France, malgré sa décadence morale, est encore une grande puissance, c’est à la lutte menée en Indochine qu’elle le doit et cette position clef a considérablement gagné en importance depuis la signature de l’armistice en Corée. Ayant perdu la partie en Corée, les Etats-Unis, s’ils la perdaient en Indochine, verraient la balance des forces se renverser contre eux, et la perte de prestige qui en résulterait marquerait le commencement de l’isolement politique et militaire des Etats-Unis.

C’est là le but de toutes les manœuvres des communistes. Le jour où les Américains ne pourraient plus compter sur leurs alliés, et grâce à eux sur leurs points d’appui extérieurs au Nouveau Continent, la partie serait gagnée pour les Soviets. Le temps travaillerait sans obstacle en leur faveur. C’est pourquoi, le problème indochinois est devenu aujourd’hui l’enjeu de la guerre froide ; c’est ainsi que les Etats-Unis ont laissé annoncer qu’ils allaient financer le plan Navarre et décharger la France de la majeure part de cette guerre coûteuse. La diplomatie française tient en main un atout d’une telle valeur qu’elle n’aura pas grand peine à en tirer toutes les satisfactions qu’elle cherche à obtenir par ailleurs. A cet égard, disons qu’on peut faire à M. Bidault la même confiance qu’à Robert Schuman.

Les intérêts internationaux de la France ont été dans l’ensemble bien défendus par ses militaires et ses ministres alors que les maîtres de l’opinion, représentés par une pseudo élite qui déshonore le pays, n’a cessé de combattre la politique suivie. Où en serions-nous au Maroc, en Tunisie, en Indochine, que resterait-il de la position internationale de la France si ces Messieurs du « Monde » et tant d’autres, avaient pu faire prévaloir leurs vues  ?

 

L’Indochine au Service de la Question Allemande

Heureusement, les faits se sont chargé de montrer l’erreur de ces idéologues plus ou moins sincères. Grâce à l’Indochine donc, la France va se trouver en position pour régler selon ses vues le problème qui touche le plus près, sinon ses intérêts, du moins la susceptibilité légitime de l’opinion : l’Allemagne. Adenauer victorieux chez lui a fort bien compris la force de la position française et la nécessité, s’il voulait aboutir à réintégrer l’Allemagne dans la famille des grandes Nations, de céder à la France sur le point crucial : la Sarre. La France est en effet en position d’obtenir pour consentir à la constitution de l’Europe fédérale et à la communauté de défense, les trois garanties que Robert Schuman avait définies. Le règlement satisfaisant du problème sarrois, la participation de l’Angleterre à la C.E.D., et enfin le maintien des forces américaines dans le cadre de l’O.T.A.N. aussi longtemps que durerait la Communauté Européenne de Défense, cela sans préjudice des protocoles additionnels qui ont été signés après maintes résistances par nos partenaires. Rien n’aurait été obtenu si nous ne tenions solidement la carte indochinoise, et cela est tout de même – il faut être juste – à l’éloge de notre démocratie boiteuse que nos gouvernements successifs – et Dieu sait combien il y en eut – ont tenu cette carte haute, malgré la pression formidable de tout ce que certains appelaient autrefois l’ « Anti France », et même du public.

 

Une Manœuvre à Déjouer

C’est pourquoi aussi, plus conscients que nous de l’importance de cette carte, les bolchéviques vont essayer de nous l’arracher. Ce n’est pas sans raison que Radio-Pékin parle périodiquement de la possibilité d’un armistice en Indochine analogue à celui de Corée et que Radio-Moscou y fait écho. Il y aurait à parier que d’ici peu de fausses négociations pourraient être amorcées. Malheureusement pour les communistes la riposte est déjà prête : il faudrait pour que les possibilités d’une trêve en Indochine soient autre chose qu’une manœuvre, que la conférence préalable sur la Corée donnât à bref délai des résultats positifs.

 

La Conférence sur la Corée

Or il est évident par avance, et sans même qu’ils se soient prononcés, que les Sino-Russes n’ont pas l’intention d’aboutir à un règlement quelconque en Asie. Il n’y en aura pas plus là qu’en Europe, car il y a encore bien moins d’intérêt pour les communistes de céder où ils sont forts que là où ils sont faibles. Tout ce que pourront faire la Chine et la Russie sera d’enfoncer plus énergiquement le coin entre les intérêts américains et les intérêts anglais en Extrême-Orient. Mais comme nous le disions samedi, la phase critique des relations anglo-américaines est passée, et les tempêtes à l’O.N.U. ne menacent pas la solidarité des peuples de langue anglaise.

 

Krouchtchev au Secrétariat du Parti

Un mot, pour terminer, de la nomination de Krouchtchev au secrétariat du Parti communiste de Moscou. C’est un pas de plus dans la liquidation du Stalinisme à l’intérieur. Si la politique intérieure russe avait quelque continuité (mais son histoire montre au contraire qu’elle est faite de volte-face), on pourrait dire qu’elle marque le commencement de la liquidation du régime dit socialiste. En effet, le mouvement suivi depuis la fin de la N.E.P. pour prolétariser la classe paysanne et qui avait abouti à la création, sur le papier du moins, de villes-agraires, est brusquement coupé. Nous avons vu déjà, ici même, les motions tendant à rétablir au sein des kolkhoses, le profit individuel en faveur de leurs membres. Maintenant, c’est la propriété individuelle du bétail qui est reconnue aux paysans. Il est probable que cette concession capitale sera entourée de ruses qui rendront assez illusoire  la jouissance des nouveaux propriétaires, mais le principe est reconnu et cela peut avoir des conséquences lointaines, si, comme nous le pensons, la mort de Staline a marqué le commencement d’une évolution en Russie vers un régime plus moderne où les situations acquises seraient respectées, où l’Etat reculera peu à peu devant la pression des intérêts personnels, individuels ou collectifs ; phase qui, dépassant le capitalisme tel que l’a connu et défini Karl Marx, ressemblerait au régime mixte qui s’est établi chez nous avant la dernière guerre.

 

                                                                                  CRITON