Criton – 1953-11-14 – La Force des Choses

ORIGINAL-Criton-1953-11-14  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-11-14 – La Vie Internationale.

 

La Force des Choses

 

Les rumeurs d’un changement dans la direction de la diplomatie soviétique dont nous nous étions fait l’écho étaient sans fondement. Molotov a reparu à son rang habituel et sa dernière note en réponse à l’invitation des Alliés pour Lugano semble mettre un point final à toute tentative de négociation. Cela n’est certes pas une surprise, ni même une déception. Mais beaucoup d’illusions en tout cas seront dissipées, ce qui vaut mieux.

 

L’Anniversaire de la Révolution

La dernière parade traditionnelle d’octobre à Moscou a présenté une certaine originalité. Ce sont les militaires qui ont parlé : Vorochilov, Boulganine et les civils qui dans le défilé ont été à l’honneur. N’oublions pas cependant que ce sont les militaires qui se sont débarrassés de Beria et qu’ils sont les maîtres. Malheureusement, ceux qui commandent et particulièrement le vieux Vorochilov sont les éléments les plus réactionnaires du bolchévisme : révolutionnaires obtus, misonéistes et formalistes, ils portent à l’Occident une haine aveugle. C’est l’armature du rideau de fer. De ceux-là il n’y a rien à espérer, pas même le bon sens. Tout paraît indiquer que le pâle Malenkov est le porte-parole de ces soldats de 1920. Le vieux bolchévisme n’est pas mort avec Staline.

 

Les Nouvelles Bermudes

On se demande après cet échec des pourparlers à Quatre quel est l’objet de cette réunion solennelle d’Eisenhower, Churchill et Laniel aux Bermudes accompagnés de leurs Ministres des affaires étrangères. Les sujets de conversations ne manquent pas ; mais quelles solutions pourront apporter les trois « premiers » aux problèmes actuels dont les chancelleries n’ont pas déjà fait le tour sans succès. Une seule question domine vraiment l’avenir du monde, ce sont les relations franco-allemandes.

Après le refus russe de négocier qui semble bien définitif, on imagine mal une solution de remplacement à la C.E.D. Tout ce qu’on nous propose est verbal et utopique. La France n’a pas les moyens dans le domaine économique, financier, politique ou militaire de se détacher d’un bloc où l’Angleterre et les Etats-Unis se tiennent, où l’Allemagne a sa place marquée, où l’Espagne est demi-membre, et que la Belgique, la Hollande et l’Italie appuient. La diplomatie française a, grâce à l’Indochine, des cartes maîtresses pour céder son adhésion au plus haut prix.

Cependant, que l’on prenne garde, le temps ne travaille pas pour nous. A ne pas traiter au bon moment, on risque de perdre le meilleur des avantages possibles. Il est temps de se décider.

 

Les Échecs Électoraux des Républicains

Il y a longtemps que nous suivons ici le déclin de la popularité d’Eisenhower. Les dernières élections du New-Jersey et autres, après l’alarme du Wisconsin ont jeté les Républicains dans le désarroi. La politique n’est pas plus belle là-bas qu’ailleurs. Les Républicains, par représailles ont jeté en pâture au public de vieux scandales, dont l’affaire White. Les querelles sordides, les surenchères démagogiques reprennent un an à peine après le triomphe d’Ike. Comment les Républicains remonteront-ils la pente ? D’abord dans le domaine économique en faisant le contraire de ce qu’ils ont promis : l’argent bon marché, l’inflation au lieu de la déflation, le déséquilibre budgétaire au lieu des économies.

 

La Politique d’Austérité

On ne peut plus de nos jours imposer aux peuples libres – et semble-t-il même aux autres – une politique d’austérité : Ce qui, malgré toutes les bonnes raisons des financiers et des économistes, se conçoit. Devant l’abondance qui s’étale, il est absurde pour le profane de laisser perdre, faute d’acheteurs, ce dont chacun aurait envie. L’austérité a vécu même en U.R.S.S. (au moins en théorie). Il est assez curieux que, ici en France, l’homme qui cristallise les espoirs de certains milieux politiques de gauche est un partisan de l’austérité. Les Travaillistes anglais en ont fait l’expérience complète et rigoureuse, et ils avaient pour cela de meilleures raisons que nous. Ils n’ont cependant réussi qu’à retarder de trois ou quatre ans le retour de l’Angleterre à une vie normale.

 

Le Triomphe de l’Économie Concurrentielle

Un autre sujet où les Français vont aujourd’hui à contre-sens de l’évolution ; c’est celui de la concurrence et de la libre entreprise. Si quelque chose est évident, c’est que ce régime a retrouvé aujourd’hui tout son prestige. Les petits faits abondent pour le prouver. Les Anglais ne vont-ils pas renoncer au monopole de la télévision au profit d’entreprises privées qui vivront de la publicité ! Carlo Schmidt, le dirigeant socialiste allemand à qui l’on reprochait d’avoir renié les principes du socialisme en se ralliant au système concurrentiel, a fait cet aveu magnifique « que voulez-vous, nos troupes y sont acquises, nous ne pouvons que les suivre ! »

Le libéralisme n’est pas mort. Il ne s’est jamais mieux porté. Tous les efforts des grandes organisations internationales, O.E.C.E., U.E.P. tentent d’en restaurer le fonctionnement. La France est malheureusement le seul pays où ce libre jeu ne pourra être rétabli qu’après un long effort. S’agréger sans délai à un monde libéré de restrictions économiques serait pour la France s’exposer à une crise brutale. Mais s’entêter dans un système protectionniste, dirigiste et étatique, quand le monde libre tout entier s’en délivre peu à peu ou du moins s’y efforce, serait plus grave. L’alignement inévitable n’ira pas sans douleur. Mais là encore, il n’y a pas de solution de rechange.

 

Le Reniement des Principes

On finira par s’apercevoir que dans le monde actuel ce sont les pressions des faits qui dictent la politique et que les Gouvernements n’ont qu’à suivre. Il n’y a pas deux politiques possibles, et si ceux qui en discours en définissent une autre venaient au pouvoir, ils feraient le contraire de ce qu’ils ont promis. C’est ce qui arrive aux Etats-Unis qui eux cependant pourraient faire la loi puisqu’ils sont la puissance dirigeante et le facteur principal dans l’économie du monde libre. Or Eisenhower ne pourra se maintenir qu’en poursuivant la ligne Truman.

En politique extérieure le dernier discours de Dulles est à cet égard plein d’enseignements : quelle différence de ton d’avec l’an passé. Il va jusqu’à admettre que la Chine communiste pourrait être membre de l’O.N.U. et à Pan Mun Jon, il multiplie les concessions pour décider les Sino-Coréens à s’asseoir à la table ronde – sans succès d’ailleurs jusqu’ici.

 

La Fin de l’Anti-Colonialisme

Encore plus significatif à la suite des événements du Maroc, de Tunisie et d’Indochine ou plus récemment encore de Guyane, l’adjoint de Foster Dulles, Bgroade ( ?), et le sénateur Wiley, mettent en garde les peuples « non autonomes » contre la tendance à voir dans l’indépendance  une panacée à leurs maux. « Nous ne devons pas insister – ce sont les propres paroles de Wiley – auprès de la France et de la Grande-Bretagne pour les inciter à une politique d’émancipation hâtive susceptible de provoquer le chaos chez les peuples qui ne sont nullement préparés à l’indépendance ». On ne peut pas mieux renier ce qui était jusqu’ici chez les Américains un « anti-colonialisme » passionnel et idéologique invétéré. Les faits eux, ont imposé cette sagesse comme ils ont rallié à la forme moderne du capitalisme les socialistes d’outre-Rhin. Serons-nous les derniers, nous Français qui croyons à notre bon sens à nous battre contre des moulins à vent ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-11-07 – De la Coupe aux Lèvres

ORIGINAL-Criton-1953-11-07  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-11-07 – La Vie Internationale.

 

De la Coupe aux Lèvres

 

On a parlé de beaucoup de questions, mais au fond il n’y a qu’un problème qui tient le monde en suspens. La France et l’Allemagne trouveront-elles d’ici quelques semaines une formule d’accord ? Car l’échéance est proche ; au début de 1954, les jeux seront faits.

Il y a pour les Allemands, la Sarre, pour les Français, la C.D.E. A prendre les choses sans passion ni intérêt particulier, il n’y a pas dans un cas comme dans l’autre des difficultés majeures. Sans doute en est-il ainsi plus ou moins de tout ce qui vise les peuples et les hommes. Là cependant un esprit non prévenu trouverait la solution en quelques instants, et elle lui paraîtrait satisfaisante pour les deux parties. Peut-être faudrait-il élire un arbitre pour en sortir ?

 

La Question Sarroise

Pour la Sarre, en effet, Adenauer se dit prêt à reconnaître les avantages économiques consentis à la France. N’est-ce point là tout ce qui importe ? Le rattachement douanier de la Sarre à la France est la juste réparation des dommages subis par la guerre. Il faudrait qu’il soit acquis définitivement et sanctionné par un vote populaire. Quant au statut politique de la Sarre, il reste l’affaire des Sarrois eux-mêmes : Que tout Sarrois authentique, à l’exclusion d’émigrés récents, décide de son propre sort et en discute avec Bonn, toutes réserves faites pour une future solution européenne, s’il en intervient une un jour …

 

La C.E.D.

Pour la Communauté Européenne de Défense, il est difficile également de la combattre avec des arguments purement logiques. La conclusion du traité ne dépend que de Moscou. Or Moscou jusqu’ici ne s’y est opposé qu’en paroles, mais n’a rien fait qui le montrât prêt à mettre le prix pour l’éviter. Peut-être les Soviets attendent-ils la veille du débat devant la Chambre, quand on aura patiemment mis au point toutes les conventions préalables, Sarre, protocoles additionnels, collaboration britannique. Cela est fort possible. Nous avons expliqué pourquoi cela n’est pas certain, malgré l’évident intérêt qu’auraient les Russes à maintenir l’Allemagne désarmée.

 

La Politique Russe Présente

D’ailleurs, la politique soviétique est actuellement sans expression et la lecture de la presse officielle la montre plutôt contradictoire. Plus violente que jamais contre les impérialismes étrangers et particulièrement américain, elle termine toujours par le refrain rituel sur la possibilité de résoudre tous les problèmes par des conversations. Mais quand il s’agit de préciser l’objet des conversations et d’en fixer la date, seul répond le silence, comme l’on dit.

 

L’Absence de Molotov

On a rapproché récemment ce « point mort » de l’absence prolongée de Molotov aux dites du Kremlin. Absence dont on n’a pas donné d’explication. Serions-nous près d’un bouleversement dans le personnel diplomatique de Moscou ? Personne ne le sait en dehors des intéressés. Tout ce que l’on peut dire, c’est que l’impression d’une attitude imprécise qui laisse la voie ouverte aux orientations contraires pourrait indiquer que l’heure du choix décisif n’est pas venue et peut-être aussi des personnes pour le faire.

 

Le Débat sur les Atrocités en Corée

On a tort en France, pour des motifs qui se devinent plus qu’ils ne s’avouent, de passer sous silence le débat de l’O.N.U. au sujet des atrocités sino-coréennes et russes en Corée. D’atrocités, dit-on, on est saturé, même au théâtre. Ce siècle est une traînée de sang.

Il n’empêche qu’à l’O.N.U. devant les documents, les témoignages, les photographies terribles et le récit des méthodes appliquées par des Russes pour faire dire aux aviateurs américains qu’ils avaient jeté des germes bactériens sur la Chine, la réaction des délégations a été très vive. L’humanité existe encore et un des mérites de l’O.N.U., le principal et peut-être le seul, est d’avoir reconstitué une conscience collective où le crime est encore condamné. Il est significatif que Vichinsky ne peut plus parler sans que des murmures hostiles s’élèvent de délégations qui n’ont pourtant pas à prendre parti entre les deux blocs. La persécution antireligieuse, les tortures infligées aux dignitaires de l’Eglise, ont créé à l’O.N.U. un sentiment d’aversion à l’égard de l’U.R.S.S.

Il est certain que dans les sphères dirigeantes de la Russie actuelle, ces faits sont connus. Par tradition de plus, le Russe est très sensible à n’être pas traité en barbare. Le bolchévisme stalinien qui est la négation même de la civilisation n’est plus supporté sans gêne par la nouvelle société russe qui commence à s’organiser et à prendre conscience de sa force. Les récents décrets qui auront pour effet, sinon de liquider le communisme, mais tout au moins de lui tourner le dos quant à la production et la répartition des biens consommables, n’ont pu être pris que sous la pression d’une opinion. Des changements plus vastes et surtout – ce qui est indispensable pour que le changement ne soit pas purement verbal  – du changement de personnel ne sont pas exclus … l’incertitude qui pèse sur les conversations de Pan Mun Jom est un signe du même ordre. Ne soyons pas trop affirmatifs.

 

Les Autres Questions

Il conviendrait de parler de Trieste, des ruptures et des reprises des conversations anglo-égyptiennes, des approches subtiles, de l’espèce de marivaudage diplomatique qui se joue entre la Perse et l’Angleterre … Cela n’aurait d’intérêt que si l’on en racontait les nuances et les détails, et la psychologie qu’ils révèlent. Quant au fond, ce qui apparaît à l’observation sommaire, c’est que les litiges internationaux sont de plus en plus difficiles à résoudre, même quand ils ne paraissent pas compliqués et quand les Orientaux y participent, on ne peut que souhaiter de vivre assez longtemps pour voir s’ils se résolvent d’eux-mêmes.

A Trieste, il est bien évident maintenant que Tito n’est pas pressé de résoudre la question et si quelque grande nouvelle nous parvenait du Kremlin on s’apercevrait peut-être que Tito ne fut pas le dernier informé. Nous avons répété depuis que les Anglo-Saxons entourent le personnage de prévenances, que c’était folie de faire fond sur lui.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-10-31 – La Lutte Économique

ORIGINAL-Criton-1953-10-31  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-10-31 – La Vie Internationale.

 

La Lutte Économique

 

Les multiples conflits majeurs et mineurs qui encombrent en ce moment la scène internationale ne doivent pas nous faire perdre de vue la lutte que se livrent les deux mondes, le monde libre et le monde soviétique, sur le plan économique. Il ne le cède nullement en importance au politique.

Deux faits de première importance dans ce domaine ont émergé : d’une part le changement de politique économique en U.R.S.S. marqué par la publication du rapport Krouchtchev, et le coup de barre donné aux Etats-Unis pour tenter d’arrêter la dépression à la suite de l’avertissement constitué par la défaite du candidat républicain aux élections du Wisconsin.

 

Nouvelle Politique Agraire en U.R.S-S.

Les Soviets ont compris depuis la mort de Staline deux choses essentielles : d’abord qu’une nouvelle agression du type coréen n’était plus possible et qu’il fallait s’en tenir aux luttes diplomatiques pour un temps indéterminé. Secundo, que dans la compétition idéologique, la misère et le bas-niveau de vie des travailleurs du monde communiste desservait de plus en plus la propagande. Le dogme stalinien selon lequel on tient mieux les peuples misérables que prospères a été récusé. Et c’est la raison principale pour laquelle la mémoire du vieux tyran a été si vite effacée en U.R.S.S.

Nous avions soulevé l’incrédulité il y a deux ans en affirmant sur la foi des statistiques que le niveau de vie moyen de l’ouvrier soviétique, si l’on faisait abstraction de certains avantages de sécurité sociale, était inférieur à celui de l’époque des tsars. Or, le rapport Krouchtchev nous apprend que les ressources en viande de la population russe qui depuis 1914 a dû s’augmenter d’un bon quart, sont inférieures à ce qu’elles étaient alors. L’insuffisance de la production agricole due à la collectivisation forcée et à la mauvaise organisation des kolkhoses est mise en lumière dans le rapport avec une franchise que l’on avait cru jusqu’ici impossible. D’où un ensemble de mesures très complexes qui ont pour but de relever la production agricole et de réorganiser les marchés, et pour cela de remettre en honneur le profit individuel. Parallèlement, des moyens semblables sont appliqués aux pays satellites d’Europe dont la situation alimentaire était devenue catastrophique, surtout pour des populations habituées avant la guerre à une nourriture abondante. Les émeutes de Tchécoslovaquie et d’Allemagne orientale ont inquiété Moscou qui s’efforce de faire machine arrière pour remédier à la pénurie, à l’état même de demi-famine que les témoignages des évadés d’Allemagne orientale ont révélé de façon irréfutable. Nous assistons donc à un changement radical. L’U.R.S.S. et ses satellites réduiront une bonne part des efforts consacrés à l’industrie de base et partant à l’armement, pour développer la production des biens de consommation. La comparaison entre les niveaux de vie des travailleurs de part et d’autre du rideau de fer était trop défavorable pour que peu à peu dans l’esprit même des plus prévenus, la faillite du régime ne devienne pas évidente.

 

La Surproduction Agricole en France et aux U.S.A.

Le problème devant lequel se trouve placé le monde libre est exactement inverse. La production des biens de consommation est devenue tellement abondante, particulièrement dans l’ordre alimentaire dont l’élasticité est faible, que la pléthore provoque un effondrement des cours. A peu près au même moment, les Etats-Unis et la France se trouvent devant la même crise : un excédent agricole qui dépasse le pouvoir d’achat et même les besoins. En effet aux Etats-Unis, la distribution gratuite des surplus aux organisations chargées de venir en aide aux économiquement faibles ne trouve plus preneur, et l’administration met en œuvre un vaste programme de distribution à l’extérieur, partout où il y a des sous-alimentés. En France, le problème n’est pas radicalement différent. Il n’est pas probable en effet que l’élévation du pouvoir d’achat suffirait à absorber les surplus puisque ce sont les produits les moins chers qui se vendent le plus difficilement. La Hollande, le Danemark, la Suède sont dans le même embarras.

 

Danger d’une Dépression Agricole

Cette situation présente un double danger dans le monde libre. D’une part, la baisse des revenus des agriculteurs est l’amorce fatale d’une dépression économique ; toutes les crises ont commencé par la chute du revenu agricole. Or nous l’avons maintes fois souligné, une crise économique profonde analogue à celle de 1929-1932 serait aussi grave pour notre civilisation qu’une guerre perdue. D’autre part, cette chute des prix agricoles met en évidence les défauts du système économique, la répartition insuffisante du revenu national à l’intérieur de chaque pays et l’impossibilité d’abolir les barrières douanières et les restrictions financières, ce qui permettrait de répartir les denrées : pour fixer les idées, l’Angleterre manque de viande, quand nous en avons trop.

Ces deux faiblesses du système économique occidental que la crise actuelle met en évidence n’échappent pas à ses adversaires. C’est pourquoi l’impératif du monde soviétique est actuellement de relever le niveau de la consommation intérieure.

 

Les Remèdes Existent-ils ?

L’autre problème capital et plus vaste est de savoir, s’il existe des moyens de prévenir une crise économique du type classique, s’il y a des remèdes économiques aussi efficaces que les antibiotiques en médecine humaine.

Tout le monde s’accorde à penser que les gouvernants de 1953 ont les moyens d’éviter une dépression catastrophique, mais cela ne suffit pas : une simple stagnation comme celle que nous éprouvons ici serait, si elle se prolongeait, intolérable. Le système, dit libéral, d’économie exige pour durer une expansion constante à un rythme plus ou moins rapide. Or on se demandait il y a quelques semaines si l’économie dirigeante, celle des Etats-Unis, n’avait pas atteint un plafond qu’il allait être impossible de dépasser. C’est ce qui explique, plus que les événements de politique extérieure, la baisse rapide de popularité du président Eisenhower et cet échec électoral du Wisconsin qui a été une protestation des fermiers américains contre les hésitations de l’administration républicaine.

Les faits économiques et les faits politiques réagissent d’ailleurs les uns sur les autres et la baisse de l’influence des grandes puissances est liée à leurs difficultés à résoudre les problèmes industriels et agricoles.

 

Les Moyens de la « Relance »

Nous assistons en ce moment à des tentatives conjuguées en vue de ce qu’on nomme la « relance ». Aux Etats-Unis, la confiance ébranlée qui s’était traduite par une baisse sensible des cours à Wall-Street a été rapidement rétablie, et la hausse a presque compensé le recul. En Europe, la dépression est surtout notable en France et dans les pays agricoles. La production allemande au contraire continue à monter en flèche et la situation en Angleterre s’améliore lentement, mais régulièrement, partout cependant le prix de vente des matières premières est à la limite de la rentabilité : coton, caoutchouc, métaux gris, etc.

Les remèdes sont de plusieurs ordres, les uns psychologiques surtout efficaces aux Etats-Unis : croire à la baisse, c’est la créer et il faut agir comme si l’expansion était illimitée, et pour cela ne pas ralentir les investissements ni réduire à l’excès les stocks.

Les remèdes techniques à l’intérieur sont l’absorption des surplus invendables par des mesures gouvernementales, le jeu du mécanisme du crédit, le relèvement des salaires inférieurs et s’il le fallait, le recours à une certaine inflation et le relèvement du prix de l’or.

A l’extérieur ce sont les mesures de libération des échanges auxquels se sont appliqués les délégués du G.A.T.T. récemment réunis à Genève, libéralisations que la France et l’Angleterre en particulier se sont engagés à accroître dans des proportions sensibles après les avoir réduites à la suite de leurs difficultés à équilibrer leur balance des comptes. En outre, l’expansion économique à l’extérieur par la recherche de nouveaux débouchés ouverts par l’usage du crédit et les investissements extérieurs massifs pour les pays créditeurs.

Un très gros effort est fait en ce moment. Notre avenir est lié à l’abondance des fruits qu’ils porteront. Cela aussi est un aspect de la guerre froide infiniment plus important que les querelles diplomatiques. Nous nous excusons de l’aridité des faits, mais il est impossible pour comprendre l’histoire de ce temps de ne pas les mettre en lumière.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-10-24 – Le Déclin des Grandes Puissances

ORIGINAL-Criton-1953-10-24  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-10-24 – La Vie Internationale.

 

Le Déclin des Grandes Puissances

 

Les ministres des Affaires étrangères français, anglais et américains se sont réunis à Londres. Les commentateurs se plaignent unanimement qu’il n’en soit pas sorti de décisions capitales. On ne s’est pas demandé auparavant s’il existe des solutions possibles aux difficultés internationales actuelles, et s’il est au pouvoir des trois grands occidentaux d’imposer quoi que ce soit, ou même de proposer des règlements susceptibles d’être acceptés.

 

Le Déclin de l’Autorité des Grands

Comme le soulignait récemment Walter Lippmann, ce qui caractérise l’évolution présente des problèmes internationaux, c’est qu’il n’est plus au pouvoir de ceux qui jusqu’ici dominaient la scène de faire prévaloir leurs vues, et cela est vrai aussi bien de l’U.R.S.S. que des Anglo-Saxons, bien que pour le Bloc soviétique, ce fait soit moins apparent.

Depuis la fin de la guerre, les petites puissances, grâce à l’O.N.U., ont pris conscience de leurs possibilités. Elles ont, chacune à des degrés différents, les moyens de défendre leurs intérêts. Elles ont pu en diverses occasions se grouper dans ce but. Tel fut le cas du bloc arabo-asiatique et du bloc plus lâche du monde latino-américain ; en Europe, l’Espagne, l’Italie, la Yougoslavie, la Grèce et d’autres ont senti tout le prix de leur concours, et ce concours a pu servir de monnaie d’échange pour obtenir des avantages économiques. Partout se dressent des volontés collectives avec lesquelles les Grands doivent compter. Ce qui ne manque pas de compliquer les moindres problèmes, comme on le voit présentement avec Trieste, le conflit arabo-israélien et les rapports franco-vietnamiens.

Le prestige des grandes puissances est en déclin. On en peut tirer des prévisions favorables et défavorables. L’inconvénient évident est que cette multitude de petits nationalismes jeunes, présomptueux et toujours exaspérés, multiplient les difficultés et les rendent insolubles. Mais par ailleurs, ils peuvent rendre un conflit entre Grands moins probable. Car non seulement une guerre affaiblirait ceux qui la font, mais elle amènerait quelle qu’en soit l’issue, une désagrégation des forces sur lesquelles les belligérants croiraient pouvoir s’appuyer. L’empire soviétique éclaterait, et l’Alliance atlantique tomberait en morceaux.

 

Le Sort d’un Nouveau Locarno

On a pu s’étonner que l’initiative d’une sorte de pacte de non-agression et de garantie mutuelle du type Locarno que les conversations Eisenhower-Stevenson faisaient prévoir, pacte qui s’accordait avec les vues de Churchill, de Bidault et d’Adenauer, n’ait pas vu le jour et soit implicitement abandonné. Pourquoi ?

Il est assez singulier, pour ne pas dire plus, qu’aucun des grands journaux français qui prétendent diriger l’opinion n’ait fait mention d’articles parus dans la « Pravda » que la radio russe a largement diffusés et commentés. Les Etats-Unis, y disait-on, qui préparent la guerre contre l’Union Soviétique, cherchent en ce moment à s’abriter derrière des écrans qu’ils appellent des pactes défensifs. Ils ont poussé le mensonge de leur soi-disant alliance défensive jusqu’à prétendre que le Bloc Atlantique-nord auquel se joindrait l’armée d’Adenauer et de sa clique, pourrait se transformer en un pacte de sécurité qui protègerait tous les peuples d’Europe, y compris l’U.R.S.S. Cela peut satisfaire le peuple américain et ses satellites, mais les peuples épris de paix ne s’y laisseront pas prendre. Ils sauront se défendre des mensonges de la propagande américaine qui masque ses intentions agressives sous des propositions de non-agression.

Tel était en substance la réponse anticipée aux projets des occidentaux. On s’explique aisément que ceux-ci aient renoncé.

 

La Conférence de Lugano

De même, aucune illusion n’est permise sur le sort de la note remise aux Soviets à la suite de la Conférence de Londres, et qui propose une réunion à Lugano le 9 novembre. Là-dessus la radio, celle d’Allemagne orientale, a déclaré que rien dans la note ne répondait aux propositions antérieurement formulées par Moscou.

A suivre la presse française et même anglaise, l’opinion pourrait croire que si des conversations à Quatre ne s’engagent pas, ce n’est pas que les Russes s’y refusent, mais que les Alliés mettent à ces conversations des conditions que les Soviets ne peuvent accepter et qu’ils n’y aurait qu’à s’assembler sans programme préétabli pour trouver des solutions nouvelles.

En fait, les Soviets n’ont aucun désir de discuter sérieusement quelques questions que ce soit. S’ils acceptaient de le faire, ce ne serait que pour alimenter la propagande et faire trainer les pourparlers pour diviser les Alliés, comme cela fut le cas pour la Conférence du Palais Rose. Il faut d’ailleurs toujours en revenir à la question préalable que nous avons depuis longtemps formulée. Pour négocier, il faut que chacune des parties ait quelque chose à obtenir et quelque chose à offrir en échange ; or les Alliés n’ont que des demandes, et rien à proposer en contre-partie. Les Soviets ayant tout ce qu’ils peuvent pratiquement atteindre s’en tiennent au statu quo.

 

L’Affaire de Trieste

La détermination des Anglo-Saxons d’évacuer Trieste et de remettre la zone A à l’Italie n’est pas une improvisation. On sait que les Italiens, pour forcer la solution, avaient mis en balance la ratification de la Communauté Européenne de Défense. Par ailleurs, il n’y avait rien à attendre de la bonne volonté de Tito. La décision anglo-américaine a été pour lui une occasion de discours incendiaires et de cliquetis de sabre qu’il ne faut d’ailleurs pas prendre au tragique. Tous les dictateurs ont besoin pour détourner l’attention de leurs sujets de leur misère, de ces explosions de nationalisme. Tito n’a aucun intérêt à s’entendre avec l’Italie et entretiendra la querelle de Trieste pour serrer dans sa main les liens de l’unité nationale si difficile à maintenir.

La Yougoslavie n’a ni intérêt économique ni stratégique dans la zone A du territoire. Il s’agit d’une pure question de prestige. Les Italiens eux-mêmes n’ont émis des prétentions sur Trieste qu’après la fin de la Monarchie austro-hongroise. Une solution internationale s’imposait d’autant mieux qu’elle s’insérait dans le cadre d’une nouvelle Europe. Mais l’heure en est manifestement passée et l’on arrivera, après maints incidents et force conférences, à une solution boiteuse qui laissera la rivalité italo-yougoslave se perpétuer. Il n’est pas difficile de deviner que cela fera l’affaire de beaucoup de politiciens de part et d’autre du territoire contesté.

 

Les Incidents en Jordanie

L’affaire des incidents de frontière entre Israël et la Jordanie a pris une importance internationale depuis quelques jours alors que ce genre de bagarres durait depuis six ans. Les Etats-Unis ont mis le différend à profit pour retourner leur politique juive. On sait de quelles faveurs avait joui l’Etat d’Israël soutenu par les millions de Juifs électeurs aux U.S.A. Cela avait gravement gêné la politique américaine dans les pays arabes dont les Etats-Unis ont grand besoin, tant pour leur stratégie que pour le pétrole qu’ils en tirent. Les relations arabo-américaines s’envenimaient ; les récentes émeutes en Arabie Séoudite dans les propriétés de l’Aramco, compagnie pétrolière américaine, en sont une manifestation de plus.

En prenant partie contre Israël, en coupant brutalement le flot de Dollars sans lequel Israël ne peut vivre, les Américains espèrent ressaisir la faveur des Arabes. Ajoutons pour être complet que les Juifs américains votent en grande majorité démocrate, ce qui rend leur opinion moins intéressante pour l’Administration Eisenhower. La tournure prise par l’affaire a péniblement surpris le gouvernement de Tel-Aviv, sûrs jusqu’ici de la faveur des Etats-Unis. Si cette volte-face nous valait la paix dans ce coin troublé de l’Orient, le monde n’en respirerait que mieux.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1953-10-17 – Consternation

ORIGINAL-Criton-1953-10-17  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-10-17 – La Vie Internationale.

 

Consternation

 

On attendait beaucoup du discours de Churchill au Congrès Conservateur de Margate ; les adversaires de l’intégration européenne, une proposition concrète de rencontre et de négociations avec les Russes ; les partisans de l’Europe fédérée, une confirmation des garanties nouvelles promises à la France pour une association plus étroite avec la Communauté Européenne de Défense, telle qu’il ressortait des déclarations de M. Nutting à l’Assemblée de Strasbourg. La déception a été totale. Churchill dans ce discours, par ailleurs si précis, n’a consacré aux problèmes internationaux que quelques phrases qui n’avaient rien d’optimistes sur les chances d’une conversation avec l’Est, et surtout il a prononcé la phrase fatale qui a jeté la consternation parmi les neutralistes : si la France refuse de ratifier le traité d’armée européenne, la prudence commande aux Anglais de trouver un moyen d’intégrer l’armée allemande dans l’O.T.A.N.

 

L’Attitude de Churchill

Déjà les déclarations d’Eden deux jours auparavant, lors de son discours de rentrée, ne promettaient rien de favorable de  discussions avec Moscou. Il était fait mention de la note russe confuse et dilatoire reçue en réponse à l’offre de négocier à Lugano. Si Churchill renouvelle son désir de conversations à quelque échelon que ce soit, il ne cache pas qu’il ne nourrit à cet égard que de modestes ambitions, et que le résultat de pareils colloques, s’il n’apporte pas grand bien, ne peut faire aucun mal. Nous sommes loin du discours du 11 mai.

 

Historique

Nos lecteurs se souviennent peut-être qu’à l’époque de ce discours, nous avions pensé que Churchill avait reçu de l’ambassadeur russe Malik certaines assurances qui avaient poussé le Premier britannique à proposer de se rencontrer avec Malenkov. Les Russes à ce moment avaient pour objectif d’influencer les élections italiennes du 6 juin et de renverser De Gasperi. Effectivement, l’espoir d’une détente internationale avait porté quelques électeurs hésitants à donner leur voix aux partis neutralistes. Il n’en fallait pas plus pour enlever à la Démocratie chrétienne italienne la majorité absolue qu’elle manquât de quelques milliers de suffrages.

Ce résultat obtenu, vinrent là-dessus les émeutes d’Allemagne orientale du 17 juin ; les Soviets raidirent leur attitude et Churchill comprit qu’il avait été joué. Comme il souffrait alors d’un peu de surmenage, il en profita pour faire retraite. Entre temps, il s’employa par le truchement de Lord Salisbury à améliorer les relations anglo-américaines que le discours du 11 mai avait un peu aigries. L’échec de De Gasperi et la violente poussée anti-américaine sur le continent européen et parmi les Travaillistes britanniques avait mis Washington de mauvaise humeur.

Deux faits nouveaux avaient de plus poussé Churchill à resserrer les liens avec les Etats-Unis. Le coup d’Etat en Perse, auquel les Américains avaient bien travaillé, mettait au pouvoir Zahedi et restaurait l’autorité du Shah. Dès lors, la question des pétroles iraniens redevenait actuelle, et Londres devait pour tout règlement futur s’entendre avec Washington. Enfin, Adenauer l’emportait en Allemagne occidentale et le problème de l’expansion économique de la République de Bonn posait à l’Angleterre des problèmes urgents. Pour ne pas être concurrencé de façon trop grave par les Allemands, il fallait conclure avec eux des accords et pour cela soutenir les aspirations d’Adenauer.

Le discours de Churchill d’avant-hier s’explique ainsi très bien. Il se peut que les Américains soient reconnaissants à Churchill de faire pression sur la France pour la ratification de la C.E.D. car ils ne pouvaient le faire eux-mêmes. Que n’aurait-on pas entendu ici ? Venant de Churchill, un vieil ami, la chose passerait plus aisément.

 

La Politique Britannique est Normale

Dans leur colère les plus anglophiles de nos neutralistes ont rappelé les mauvais souvenirs des relations franco-anglaises. Ils ont tort de confondre l’amitié que nous portons aux Anglais qui est réciproque et pleinement justifiée, avec les relations politico-diplomatiques que nous avons avec eux. En politique, l’Angleterre n’a jamais sacrifié le plus léger de ses intérêts à un sentiment. Churchill et Eden n’ont pas fait exception plus qu’Attlee et ses prédécesseurs travaillistes. La politique est un domaine où l’on abandonne son meilleur ami les larmes aux yeux si l’on croit que l’intérêt de l’Empire est si peu que ce soit menacé. Nous le savons. Mettons le sentiment à gauche et la politique à droite, et jouons le jeu.

 

Les Raisons de l’Attitude Anglaise

Les Anglais ont un intérêt primordial à la constitution d’une armée allemande, non pas tellement parce qu’ils croient à son efficacité pour détourner le péril soviétique, mais parce que la charge du réarmement freinera l’expansion économique et la concurrence allemande sur les marchés extérieurs. L’exportation est pour l’Angleterre un problème vital. Ils pensent aussi qu’en cas de guerre, la résistance des Allemands leur donnerait le temps de retirer leurs troupes du continent et d’éviter un nouveau Dunkerque. Enfin, la résurrection d’une puissance allemande est nécessaire à leurs yeux pour rétablir sur le continent un équilibre approximatif des forces et pour cela l’entente franco-allemande est nécessaire à leur politique. Ils peuvent ainsi reprendre leur rôle d’arbitre en Europe qui fut leur constant souci.

 

L’Intérêt Français est-il Menacé ?

Est-ce dire pour cela que nos intérêts bien compris s’opposent aux leurs ? Evidemment l’attitude de Churchill est très regrettable au moment où vont s’ouvrir les négociations, capitales pour nous, sur le problème sarrois. Adenauer reçoit de ce fait un appui considérable qu’il eût mieux valu ne pas lui fournir. Mais l’homme d’Etat allemand est assez habile et trop soucieux d’aboutir à un accord avec la France pour en tirer argument. Le but de Churchill est sans doute de réduire l’intransigeance des négociateurs français, afin de faciliter cet accord, peut-être aussi d’enlever à la France toute prétention à dominer la nouvelle fédération européenne.

 

Les Relations Franco-Américaines

Sur ce point, et contrairement à une opinion injuste, nous avons plus à compter sur les Américains que sur les Anglais. Les Etats-Unis souhaitent que la France conserve en Europe une position privilégiée, non seulement pour des raisons sentimentales bien que le sentiment compte dans la politique américaine, mais parce que, s’ils sont toujours sûrs de pouvoir compter sur l’Allemagne dont les intérêts coïncident avec les leurs, par contre, ils ont besoin de ménager de compromis constants la France qui est la clef de voûte de leurs plans stratégiques en Europe, et l’axe de leur sécurité grâce à ses positions en Afrique du Nord et aussi en Asie avec l’Indochine.

Tous les Français de bonne foi devraient comprendre la relation étroite que la structure internationale impose aujourd’hui aux relations franco-américaines. Croit-on que nos affaires se seraient arrangées de façon aussi spectaculaire, aussi inespérée au Maroc et en Tunisie si la pression des U.S.A. ne s’était pas fait sentir ? Croit-on que notre position se serait politiquement maintenue au Vietnam, et même au Cambodge, si les émissaires américains n’avaient pas élevé la voix ? Certes, nous devons tout cela au bolchévisme. Mais il faut admettre que même si cela présente des inconvénients, nous ne pouvons pas refuser en contrepartie notre concours sur le continent. Le réarmement allemand est un risque qu’il est absolument impossible d’éluder. Il y a aussi celui du Japon qui commence et qui n’est pas non plus sans péril. Pour éviter tout cela, Moscou n’a qu’un geste à faire. N’y comptons pas.

 

                                                                                            CRITON

                                                                              *****************

Nous nous excusons, faute de place, de négliger aujourd’hui l’actualité brûlante avec l’affaire de Trieste. L’occasion se retrouvera, soyons-en sûrs.

 

Criton – 1953-10-10 – Locarno ?

ORIGINAL-Criton-1953-10-10 pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-10-10 – La Vie Internationale.

 

Locarno ?

 

L’opinion internationale s’était, depuis la mort de Staline, passionnément attachée à l’espoir d’une détente internationale. Elle se rend aujourd’hui à l’évidence qu’il ne faut pas y compter. Cependant, en Europe et même aux Etats-Unis on s’accorde à demander qu’une dernière tentative soit faite avant de se résigner à l’inévitable course aux armements qu’exige la prolongation indéfinie de la guerre froide. C’est à ce vœu quasi général que le président Eisenhower se rend aujourd’hui. Cette initiative présente de nombreux avantages.

 

L’Initiative d’Eisenhower

D’abord, cette invitation à proposer aux Russes un pacte de non-agression, ou, comme on l’a suggéré, d’une sorte de Locarno, a été recommandée au Président des Etats-Unis par son ancien adversaire démocrate Stevenson en conclusion d’une tournée autour du monde, ce qui permettrait de revenir en politique internationale à une ligne bipartisane dont on accusait Foster Dulles de s’être écarté. A l’égard des Anglais de se rencontrer avec les propositions de Churchill du 11 mai qui ont reçu l’approbation unanime du Congrès travailliste, ce qui a fait dire avec raison qu’en Angleterre également, il n’y avait pas de divergences importantes en politique extérieure entre les deux partis. De plus, une initiative pacifique est indispensable avant que le Parlement français ne se prononce sur la communauté européenne de défense.

Si l’on réussit en effet à mettre les Soviétiques au pied du mur et qu’ils se dérobent, le dernier obstacle à la ratification des traités de Bonn et de Paris sera levé. Là-dessus, la majorité du Parlement français est d’accord. En Allemagne même, Socialistes et Démocrates-chrétiens souhaitent une explication décisive avec Moscou, et Adenauer a pris lui-même l’initiative avant les élections de proposer, en accord avec les Alliés, une garantie militaire susceptible de rassurer les Soviets auxquels on prête, d’ailleurs gratuitement, la crainte d’une future agression allemande. Il est assez piquant à cet égard de constater que c’est en ce moment même que les Russes libèrent par centaines d’anciens officiers supérieurs du III° Reich. Ils voudraient fournir des cadres supplémentaires à la nouvelle Wehrmacht qu’ils ne pourraient faire mieux.

 

Les Chances de Succès

Donc cette grande initiative diplomatique préparée dans le secret va aboutir à une proposition conjointe et solennelle de tous les Alliés de rouvrir une négociation pour l’établissement de la paix. Personne ne se fait d’illusion sur les chances de succès d’une pareille offre. Dans le discours qu’il prononçait avant-hier, le président Grotewohl mettait comme condition à la réunification de l’Allemagne la nationalisation des industries clés dans la République de Bonn et le partage des terres par une réforme agraire, autant dire l’adoption immédiate en Allemagne occidentale du régime communiste.

Ces exigences qui coïncident avec le retour de Moscou du président Wilhelm Pieck, en disent assez sur les bonnes intentions du Kremlin. Néanmoins, il sera difficile aux Alliés de mettre les Russes au pied du mur. Si, comme il est possible, ils ne peuvent se dérober aux négociations, ils ont mille moyens de retourner à leur avantage les conditions que les Alliés devront nécessairement mettre à un accord. C’est pourquoi, la mise au point d’une formule concrète présente des difficultés presque inextricables si l’on veut éviter que Moscou n’y trouve le moyen de s’en servir comme d’un piège pour diviser à nouveau les Occidentaux.

 

La Bombe H aux Mains des Soviets

L’idée maîtresse de la politique de Staline depuis la guerre, était d’arriver coûte que coûte à montrer aux Etats-Unis et au monde libre qu’ils avaient réussi à fabriquer et à faire exploser la bombe atomique et la bombe à hydrogène. L’idée était excellente et a atteint son but. Même si, comme il est probable, il ne s’agit que d’expériences de laboratoire portées sur le champ de bataille, les récentes explosions ont provoqué aux Etats-Unis un énervement qui touche à la panique. Loin de chercher à rassurer ses compatriotes, le président Eisenhower vient d’exposer avec force détails les risques effroyables que courent les foyers américains, sans doute pour obtenir plus facilement de nouveaux crédits pour la défense, crédits qu’il avait promis de réduire. Il est certain, comme il l’a dit, que la possession d’armes de destruction aussi fantastiques par des gens qu’aucune loi morale ou religieuse ni considération d’humanité ne retiennent a de quoi faire frémir. Mais cette éventualité n’était-elle pas certaine dès l’abord ?

On savait dès 1945 que tôt ou tard les armes nucléaires seraient à la portée de toutes les nations industrialisées. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire qu’un engin de guerre soit toujours resté secret, ou le monopole d’un seul peuple. Si l’on ne voulait pas que ce jour arrive, il fallait s’y prendre autrement. Il est maintenant trop tard et l’effroi que l’on propage ne servira qu’à déprimer le moral des peuples libres, ce qui peut avoir des conséquences funestes dans le domaine économique et même social. On va renforcer un complexe de défaitisme et de résignation, ce qui est justement le but cherché, au prix de tant de sacrifices et d’efforts par les gens du Kremlin et c’est une bien mauvaise préface à une négociation qu’on espère décisive et qu’on ne voulait engager que sur des positions de force. La faiblesse et les maladresses des démocraties en face des grands aventuriers du pouvoir se répètent lamentablement.

 

Le Règlement de l’Affaire de Trieste

A une échelle plus réduite, c’est ce qui se produit à propos du sort de Trieste. Les Alliés, après leurs promesses de 1948 de rendre Trieste à l’Italie, ont été obligés de se désavouer eux-mêmes pour complaire à Tito. Celui-ci, grâce à son déguisement socialiste, a réussi à faire chanter successivement tous ses partenaires et a bénéficié d’une indulgence de l’opinion qui était refusée à des dictateurs aussi inoffensifs que le général Franco, stigmatisé comme fasciste. Cette inégalité de traitement a d’ailleurs fini par être aperçue des doctrinaires les plus farouches, et le récent accord militaire entre l’Espagne et les Etats-Unis n’a soulevé que des protestations de pure forme.

Pour ce qui est de Trieste, force est maintenant aux Alliés de se prononcer et d’offrir à l’Italie une solution acceptable. Le président Pella, interprétant le sentiment général du peuple italien, a fait entendre que le règlement préalable de la question de Trieste était, non pas comme on l’a dit la condition de la ratification des accords sur l’armée européenne, mais qu’il le faciliterait grandement. Reste à savoir si Tito, fort de sa position stratégique, acceptera de consentir les concessions nécessaires.

 

La Guerre de Corée est-elle finie ?

Il n’est pas jusqu’à la question coréenne qui ne prenne mauvaise tournure. Vichinsky a mis implicitement le veto russe à une conférence politique sur le sort des deux Corées. La question des prisonniers réfractaires au rapatriement prend un tour aigu, et les neutres et surtout l’Inde appelés à arbitrer leur sort, menacent de renoncer. On craint d’assister à une évasion massive des derniers réfractaires. Certains commentateurs se posent la question que nous évoquions la semaine passée : les hostilités ne vont-elles pas, par suite d’une cascade d’incidents, se rallumer peu à peu. Ce serait pour le président Eisenhower un échec grave qui userait un peu plus son prestige.

Cependant, les Sino-Coréens n’iront pas jusqu’à obliger les Américains à employer les grands moyens dont la menace les avait décidés à conclure l’armistice. Ils ont trop besoin de développer leur industrie. Des alertes et des échauffourées suffiront à tenir les troupes américaines sur le qui-vive et le monde avec elles.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-10-03 – La Note Russe

ORIGINAL-Criton-1953-10-03  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-10-03 – La Vie Internationale.

 

La Note Russe

 

Le dossier des relations Est-Ouest s’est enrichi d’une note soviétique de dix pages en réponse à l’invitation des Alliés pour une réunion à Lugano le 15 octobre qui devait discuter de l’Allemagne. En même temps, une déclaration d’Ho Chi Minh rejetait par avance toute suggestion de négocier avec la France. De plus, la Conférence sur la Corée prévue pour le 28 octobre se heurte aux controverses soulevées par les Sino-Russes sur sa composition, ce qui la rend de plus en plus improbable. Enfin, Vichinsky s’est abstenu de répondre au pressant appel de Maurice Schuman à l’O.N.U. Quant à la réunion à l’échelon le plus élevé proposée par Churchill, le Kremlin n’y a fait aucune allusion. Tout cela ne saurait surprendre.

 

La Réponse Soviétique

La note soviétique d’hier ne fait que reprendre les thèmes déjà connus. Moscou met comme condition préalable à toute négociation la présence de la Chine communiste aux délibérations, précisément parce que les Etats-Unis ne peuvent l’accepter et que sur cette question l’opinion anglaise de toutes nuances s’oppose à l’Amérique. Pour ce qui est de l’Allemagne, la condition préalable est la constitution avant toute élection d’un gouvernement pour toute l’Allemagne qui réunirait les représentants de Bonn et ceux de la zone orientale, condition qu’Adenauer ne saurait accepter, d’accord en cela, non seulement avec les Etats-Unis mais en principe du moins avec tous les Alliés.

La note russe à côté de ces restrictions capitales n’en reste pas moins habile, car elle ne refuse pas catégoriquement la rencontre, mais sans fixer toutefois de lieu ni de date. Elle dit même que les problèmes à traiter sont mûrs pour une discussion et que rien ne s’oppose en principe à ce qu’ils soient résolus. Ce qui laisse à ceux qui en France s’accrochent désespérément à cet espoir de négociation pour retarder l’heure de se prononcer sur l’armée européenne, une ultime raison pour gagner du temps.

En tout état de cause Moscou se réserve de rejeter sur les Alliés la responsabilité d’avoir décidé de réarmer l’Allemagne plutôt que de consentir à étudier le problème aux conditions posées par l’U.R.S.S. Cette feinte diplomatique ne trompe que ceux qui veulent être trompés. Mais cela suffit à donner un argument aux adversaires des traités de Bonn et de Paris et à entretenir les polémiques.

 

La Russie craint-elle l’Armée Européenne ?

Les adversaires de la communauté européenne se fondent surtout sur l’idée si souvent répétée que les Soviets ne craignent rien tant que le réarmement de l’Allemagne occidentale. En sont-ils sûrs ?  Nous croyons au contraire que les

 Russes ont depuis longtemps fait leur affaire d’une armée européenne intégrée où les soldats allemands seront amalgamés aux forces françaises et liés indirectement à l’O.T.A.N. Loin d’être une menace pour les Soviets, cette intégration les garantit contre toute initiative militaire d’une Allemagne réarmée et libre de ses mouvements.

En effet, si l’armée allemande ou même une simple milice armée se trouvait, à la suite d’un soulèvement analogue à celui du 17 juin, aux prises avec les troupes russes d’occupation, cette effusion de sang pourrait servir d’étincelle pour allumer un grand conflit. Une armée internationale au contraire serait retenue d’intervenir parce que son intervention marquerait à coup sûr le pas fatal vers la guerre mondiale. Si les Russes avaient l’intention d’attaquer l’Europe, l’armée allemande pourrait les gêner. Mais ils n’en ont nullement l’intention.

 

L’Armée Européenne rend la Réunification impossible

En Europe ils entendent seulement garder les positions conquises, et aucune discussion diplomatique ne pourra les en déloger. La constitution de l’armée européenne sera pour les Soviets un excellent prétexte à rester l’arme au pied en zone orientale. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas. La constitution de l’armée européenne où figureront les Allemands de l’Ouest, empêchera toute réunification des deux Allemagnes répète Ulbricht chaque jour à la Radio de Berlin.

A cet égard, nos vieux maîtres en patriotisme du Congrès radical que notre ami Sextian décrivait si bien samedi dernier, devraient se rendre compte que leur grande idée depuis 1914, le démembrement permanent de l’Allemagne, a le plus de chances de se perpétuer si l’armée européenne se constitue. Une Allemagne neutralisée et désarmée pourrait tomber un jour aux mains du bolchévisme, et l’Allemagne réunifiée nous envahir une fois de plus, poussée par les Russes. L’Allemagne de Bonn indépendante et même désarmée pourrait nous entraîner dans une guerre malgré nous, et reconquérir son unité avec l’aide des Etats-Unis. Au contraire, une Allemagne de l’Ouest intégrée à l’Europe, petite ou grande, restera ce qu’elle est sauf guerre mondiale que les Russes ne cherchent pas et que les Américains ne déclareront jamais.

 

Les Intentions d’Adenauer

Si Adenauer veut que l’Allemagne de l’Ouest s’intègre au camp occidental, ce n’est pas pour hâter la réunification de son pays. Il le dit sans doute, mais il n’y croit pas. Ce qu’il vise, c’est que la partie d’Allemagne qu’il gouverne recouvre l’égalité des droits avec les autres puissances, participe à la direction politique internationale, et bénéficie du crédit et tous les avantages économiques reconnus à une puissance souveraine, avantages qu’il n’est ni possible ni souhaitable de lui refuser indéfiniment.

 

L’Intégration Européenne

Nous avons toujours dit que les adversaires de l’unification européenne perdraient la partie. Ce fut par moments douteux, c’est aujourd’hui quasi certain. Le courant est trop fort pour être remonté. Nous n’avons jamais dissimulé qu’un projet aussi vaste comportait beaucoup de risques et ne devait être réalisé que par étapes et avec prudence. Mais la France tient à l’heure présente le maximum d’atouts pour faire de cette intégration européenne une opération aussi avantageuse que possible. Il faut en profiter pour faire accepter toutes les garanties que l’on juge indispensables pour obvier aux inconvénients majeurs.

 

La Visite du Chancelier Autrichien à Paris

La diplomatie autrichienne est depuis un temps la plus active d’Europe. On est avare de détails sur les conversations du chancelier Raab ces jours-ci à Paris. L’Autriche cherche à recouvrer son indépendance qui dépend de la volonté russe. Les Etats-Unis de leur côté ne semblent pas pressés de créer un vide en Europe Centrale et se retranchent derrière les propositions contenues dans le projet de traité de paix que les Soviets refusent de signer. Le chancelier Raab et surtout Karl Gruber voudraient obtenir une neutralisation de l’Autriche, indépendante de l’Ouest comme de l’Est, et qui serait comme une Suisse entre les deux blocs. Les hommes d’Etat autrichiens espèrent être mieux entendus à Paris où l’idée d’une neutralisation de l’Autriche qui éventuellement pourrait servir de précédent à une neutralisation de l’Allemagne compte beaucoup de partisans. Le meilleur argument des Autrichiens est que l’Autriche de 1953, si les pétroles lui étaient rendus, serait non seulement viable mais prospère, grâce au développement des industries du fer et de l’acier, du bois et du papier, de l’azote synthétique et de l’aluminium dont les exportations équilibreraient les comptes du pays.

Le chancelier Raab va, dit-on, tenter à présent une démarche personnelle à Moscou. Il cherchera à faire valoir les gages qu’il offre, en particulier le refus qu’il a opposé à toute participation au Pool charbon-acier. Souhaitons bonne chance au courageux Chancelier.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-09-26 – Positions Précises

ORIGINAL-Criton-1953-09-26  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-09-26 – La Vie Internationale.

 

Positions Précises

 

Le discours de Malenkov à l’occasion de l’accord entre les Soviets et la Corée du Nord, suivi des interventions de Vichinsky à l’O.N.U. ont réaffirmé, s’il en était encore besoin, les directives de la politique russe. Si l’on rapproche l’accord Russe-Nord-Coréen de l’accord intervenu au mois d’Août entre l’Union Soviétique et le gouvernement Grotewohl d’Allemagne orientale, on constate que Moscou a affirmé ainsi sans ambigüité son protectorat sur les tronçons en son pouvoir des deux pays dont les Alliés occidentaux voudraient obtenir la réunification : l’Allemagne en Europe et la Corée en Asie.

La nature même de l’aide théoriquement fournie à ces deux pays, la durée de la collaboration promise impliquent que la Russie n’entend nullement revenir sur ses relations avec eux. Pour s’y tromper il faudrait le vouloir. Comme nous l’avons exposé à maintes reprises, la politique soviétique depuis la mort de Staline ne laisse place à aucune ambiguïté.

 

Les Conférences en l’Air

Dans ces conditions, la Conférence à Quatre sur l’Allemagne réclamée par les Occidentaux et acceptée par les Russes sous des conditions qui en rendent la convocation plutôt aléatoire, de même que la Conférence sur la Corée fixée en principe avant le 28 octobre, sont par avance vidées de toute possibilité de modifier le statut actuel des contrées en cause. Sauf quelques chroniqueurs français obstinément confiants dans un règlement Est-Ouest, personne à notre connaissance parmi les autorités mondiales ne conserve d’illusion à ce sujet.

 

L’Aide Russe à la Corée

Les Soviets ne varient guère leurs formules quant à l’aide qu’ils offrent à leurs satellites. On se souvient des 300 millions de dollars généreusement offerts à Mao Tsé Toung par Staline pour la reconstruction de la Chine ! Maintenant que Moscou compte en roubles, c’est un milliard de roubles qu’on consacrera à la restauration des ruines de la Corée du Nord. Cette somme qui a impressionné certains journalistes équivaut en pouvoir d’achat à quelques 20 milliards de nos francs dépréciés. Il y a là à peu près de quoi rebâtir une demi-douzaine d’usines pour un pays écrasé pendant trois ans sous les bombes américaines. A titre d’indication, les sommes prévues par les Américains pour la restauration de la Corée du Sud qui n’a été bombardée qu’au début des hostilités prévoient trois milliards et demi de dollars, quelque treize cent milliards de francs.

 

Les Nationalismes en Corée et en Chine

Certains ont cru voir dans cet accord entre Molotov et Kir-il-Sun une tentative des Nord-Coréens pour échapper à la tutelle chinoise. On oublie que la Corée du Nord a une frontière commune avec l’U.R.S.S. comme avec la Chine, et que les deux protecteurs interviennent dans son rétablissement. Les divergences entre Coréens du Nord mises en évidence par les purges récentes, tout comme celles qui divisent entre eux les dirigeants chinois, comme le font supposer les récents remaniements ministériels, n’ont pas pour motif le désir de mettre en conflit les partenaires. Elles sont plus sérieuses. Il existe en Corée du Nord un mouvement pour la réunification et la libération du pays de tout occupant, tout comme il y a en Chine des nationalistes qui cherchent à faire de leur pays un état indépendant susceptible d’équilibrer ses relations entre l’Est et l’Ouest. Mais grâce aux exécutions et limogeages, Pékin, Moscou et Pyong-Yang demeurent solidement liés.

 

Adoucissement de l’Attitude Américaine

A la veille d’une tournée de discours au cours desquels le président Eisenhower dont le prestige est menacé, va essayer de défendre sa politique, le Secrétaire d’Etat Foster Dulles a brusquement changé le ton de ses déclarations. Son dernier discours a été loué pour sa modération. On lui reprochait, surtout en Europe, de se montrer rigide et de fermer la voie aux bonnes dispositions que l’on attend toujours de Moscou. Le refus d’admettre l’Inde aux négociations éventuelles sur la Corée et de ne pas limiter aux belligérants le droit de s’asseoir à la table ronde, avait fait mauvaise impression dans le monde et même aux Etats-Unis où l’ex-candidat démocrate aux élections présidentielles, A. Stevenson et Truman lui-même avaient pris plus ou moins directement position contre le Secrétaire d’Etat.

Revenant sur son attitude, Foster Dulles propose aujourd’hui que les non participants à la guerre de Corée puissent être appelés à siéger ultérieurement par les membres déjà désignés de la future conférence. Proposition accueillie avec faveur à l’O.N.U. sauf par Vichinsky qui l’a rejetée alors qu’il avait demandé cette participation des neutres avant que la conférence ne se tint. Ce qui montre bien que le délégué soviétique cherchait à faire tomber sur les Etats-Unis la responsabilité d’un échec non de la conférence même, mais des possibilités de la convoquer. Dulles et Eisenhower ont compris qu’il était bien inutile pour une rencontre qui sera probablement sans résultat d’indisposer l’opinion et surtout celle, si susceptible, des pays asiatiques.

On peut se demander dans l’état actuel de la question si la guerre de Corée est bien finie. De part et d’autre de la ligne de démarcation, on observe, et les Sino-Coréens renforcent leur dispositif militaire malgré les conventions signées.

 

Dépression aux Etats-Unis

La fin de cette phase de la guerre en Extrême-Orient a eu pour les Etats-Unis une autre fâcheuse conséquence que l’on s’accordait à prévoir. C’est un début de récession économique. On sait l’importance qu’aurait pour le monde libre un fléchissement de l’activité industrielle en Amérique ; les symptômes de régression ne sont pas jusqu’ici alarmants. Mais les cours de valeurs et le prix des « commodities » ont fléchi très sensiblement, et l’on craint que la peur d’une crise n’engendre précisément une crise que les statistiques jusqu’ici ne révèlent pas nettement. Eisenhower va avoir à rassurer l’opinion sur cette question capitale en Amérique, en indiquant les moyens qu’il détient pour maintenir la conjoncture à son sommet. Une crise véritable entraînerait le rapide discrédit de l’Administration républicaine dont les réalisations sont jusqu’ici assez minces.

 

La Tendance Actuelle des Théories Sociales

Nous ne saurions trop attirer l’attention des politiciens français qui paraissent l’ignorer sur les tendances actuelles des idées en matière de politique économique et sociale. Contrairement à ce qui se passe chez nous, l’orientation des esprits est de plus en plus hostile aux doctrines du socialisme classique et en faveur de ce que l’on appelait l’économie libérale et qui se nomme mieux : le régime de la concurrence et l’économie de marché.

Nous avons signalé en Angleterre le rejet par les syndicats de toute extension des nationalisations. Le Gouvernement Churchill-Butler remet aujourd’hui sur le marché libre les actions des Sociétés métallurgiques nationalisées par les Travaillistes, et il est question de dénationaliser également les transports routiers.

A cet égard, les grèves d’août en France ont influencé les britanniques : que se serait-il passé en effet chez nous si les transports routiers avaient été aux mains de l’Etat. Toutes communications coupées, c’était la paralysie généralisée et la famine des grands centres urbains. Si l’Etat est puissant, dit-on à Londres et ailleurs, les nationalisations conduisent au totalitarisme, s’il est faible à la dictature des organisations syndicales, sinon à l’anarchie. Il faut donc se garder d’étendre le pouvoir de l’Etat.

En Allemagne occidentale, le sénateur Schuller, théoricien officiel de la Social-Democratie répudie lui aussi le socialisme étatique :

« Notre socialisme libéral, écrit-il, diffère fondamentalement en tant que politique économique de toute doctrine socialiste totalitaire. Il reconnaît et défend l’axiome du choix de libre consommation et rejette toute solution dirigiste ». Allemagne, Angleterre, Etats-Unis, Canada, Belgique, Suisse, pour ne parler que des principales puissances économiques ont renoncé à l’étatisme et au dirigisme. Même ceux qui en faisaient le fond de leur doctrine le répudient. Certains Français qui se croient en tête du progrès social lui tournent le dos, sans le savoir.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-09-19 – La Carte Indochinoise

ORIGINAL-Criton-1953-09-19 pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-09-19 – La Vie Internationale.

 

La Carte Indochinoise

 

L’invitation faite par le Président Eisenhower à M. Laniel de se rendre à Washington, montre l’importance que les Etats-Unis attachent à l’orientation de la politique étrangère française. Un concours de circonstances pour la plupart occasionnelles, a fait de notre pays le point d’appui indispensable des positions américaines dans le monde, faute de quoi le système tout entier de la stratégie militaire et diplomatique des Etats-Unis serait à réviser.

 

L’Importance de la Question Indochinoise

A aucun moment, pas plus hier qu’aujourd’hui, l’opinion française égarée par les commentaires d’une presse partisane, tantôt ignorante des problèmes, tantôt défaitiste et inspirée par de faux intellectuels, jamais l’opinion française n’a pris conscience de l’importance que représentait pour notre position dans le monde la guerre d’Indochine.

Soyons nets : si la France, malgré sa décadence morale, est encore une grande puissance, c’est à la lutte menée en Indochine qu’elle le doit et cette position clef a considérablement gagné en importance depuis la signature de l’armistice en Corée. Ayant perdu la partie en Corée, les Etats-Unis, s’ils la perdaient en Indochine, verraient la balance des forces se renverser contre eux, et la perte de prestige qui en résulterait marquerait le commencement de l’isolement politique et militaire des Etats-Unis.

C’est là le but de toutes les manœuvres des communistes. Le jour où les Américains ne pourraient plus compter sur leurs alliés, et grâce à eux sur leurs points d’appui extérieurs au Nouveau Continent, la partie serait gagnée pour les Soviets. Le temps travaillerait sans obstacle en leur faveur. C’est pourquoi, le problème indochinois est devenu aujourd’hui l’enjeu de la guerre froide ; c’est ainsi que les Etats-Unis ont laissé annoncer qu’ils allaient financer le plan Navarre et décharger la France de la majeure part de cette guerre coûteuse. La diplomatie française tient en main un atout d’une telle valeur qu’elle n’aura pas grand peine à en tirer toutes les satisfactions qu’elle cherche à obtenir par ailleurs. A cet égard, disons qu’on peut faire à M. Bidault la même confiance qu’à Robert Schuman.

Les intérêts internationaux de la France ont été dans l’ensemble bien défendus par ses militaires et ses ministres alors que les maîtres de l’opinion, représentés par une pseudo élite qui déshonore le pays, n’a cessé de combattre la politique suivie. Où en serions-nous au Maroc, en Tunisie, en Indochine, que resterait-il de la position internationale de la France si ces Messieurs du « Monde » et tant d’autres, avaient pu faire prévaloir leurs vues  ?

 

L’Indochine au Service de la Question Allemande

Heureusement, les faits se sont chargé de montrer l’erreur de ces idéologues plus ou moins sincères. Grâce à l’Indochine donc, la France va se trouver en position pour régler selon ses vues le problème qui touche le plus près, sinon ses intérêts, du moins la susceptibilité légitime de l’opinion : l’Allemagne. Adenauer victorieux chez lui a fort bien compris la force de la position française et la nécessité, s’il voulait aboutir à réintégrer l’Allemagne dans la famille des grandes Nations, de céder à la France sur le point crucial : la Sarre. La France est en effet en position d’obtenir pour consentir à la constitution de l’Europe fédérale et à la communauté de défense, les trois garanties que Robert Schuman avait définies. Le règlement satisfaisant du problème sarrois, la participation de l’Angleterre à la C.E.D., et enfin le maintien des forces américaines dans le cadre de l’O.T.A.N. aussi longtemps que durerait la Communauté Européenne de Défense, cela sans préjudice des protocoles additionnels qui ont été signés après maintes résistances par nos partenaires. Rien n’aurait été obtenu si nous ne tenions solidement la carte indochinoise, et cela est tout de même – il faut être juste – à l’éloge de notre démocratie boiteuse que nos gouvernements successifs – et Dieu sait combien il y en eut – ont tenu cette carte haute, malgré la pression formidable de tout ce que certains appelaient autrefois l’ « Anti France », et même du public.

 

Une Manœuvre à Déjouer

C’est pourquoi aussi, plus conscients que nous de l’importance de cette carte, les bolchéviques vont essayer de nous l’arracher. Ce n’est pas sans raison que Radio-Pékin parle périodiquement de la possibilité d’un armistice en Indochine analogue à celui de Corée et que Radio-Moscou y fait écho. Il y aurait à parier que d’ici peu de fausses négociations pourraient être amorcées. Malheureusement pour les communistes la riposte est déjà prête : il faudrait pour que les possibilités d’une trêve en Indochine soient autre chose qu’une manœuvre, que la conférence préalable sur la Corée donnât à bref délai des résultats positifs.

 

La Conférence sur la Corée

Or il est évident par avance, et sans même qu’ils se soient prononcés, que les Sino-Russes n’ont pas l’intention d’aboutir à un règlement quelconque en Asie. Il n’y en aura pas plus là qu’en Europe, car il y a encore bien moins d’intérêt pour les communistes de céder où ils sont forts que là où ils sont faibles. Tout ce que pourront faire la Chine et la Russie sera d’enfoncer plus énergiquement le coin entre les intérêts américains et les intérêts anglais en Extrême-Orient. Mais comme nous le disions samedi, la phase critique des relations anglo-américaines est passée, et les tempêtes à l’O.N.U. ne menacent pas la solidarité des peuples de langue anglaise.

 

Krouchtchev au Secrétariat du Parti

Un mot, pour terminer, de la nomination de Krouchtchev au secrétariat du Parti communiste de Moscou. C’est un pas de plus dans la liquidation du Stalinisme à l’intérieur. Si la politique intérieure russe avait quelque continuité (mais son histoire montre au contraire qu’elle est faite de volte-face), on pourrait dire qu’elle marque le commencement de la liquidation du régime dit socialiste. En effet, le mouvement suivi depuis la fin de la N.E.P. pour prolétariser la classe paysanne et qui avait abouti à la création, sur le papier du moins, de villes-agraires, est brusquement coupé. Nous avons vu déjà, ici même, les motions tendant à rétablir au sein des kolkhoses, le profit individuel en faveur de leurs membres. Maintenant, c’est la propriété individuelle du bétail qui est reconnue aux paysans. Il est probable que cette concession capitale sera entourée de ruses qui rendront assez illusoire  la jouissance des nouveaux propriétaires, mais le principe est reconnu et cela peut avoir des conséquences lointaines, si, comme nous le pensons, la mort de Staline a marqué le commencement d’une évolution en Russie vers un régime plus moderne où les situations acquises seraient respectées, où l’Etat reculera peu à peu devant la pression des intérêts personnels, individuels ou collectifs ; phase qui, dépassant le capitalisme tel que l’a connu et défini Karl Marx, ressemblerait au régime mixte qui s’est établi chez nous avant la dernière guerre.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-09-12 – Adenauer Confirmé

ORIGINAL-Criton-1953-09-12  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-09-12 – La Vie Internationale.

 

Adenauer Confirmé

 

Le triomphe d’Adenauer aux élections allemandes aura des répercussions profondes et durables sur l’évolution de la politique internationale. Moins cependant que n’en aurait eu sa défaite. La diplomatie américaine en fera un succès personnel. L’intervention de Foster Dulles à la veille du scrutin a eu l’effet inverse des déclarations de Mrs Luce avant les élections italiennes. La psychologie des Allemands est tout autre chose que celle de leurs voisins. Le prestige d’un homme met en œuvre leur sens de la discipline et ils suivent le succès. Succès indéniable dans l’ordre économique. Le facteur allemand jouera un rôle croissant dans l’élaboration des plans américains en Europe, ce qui limitera davantage encore le champ d’action et les possibilités de choix des diplomaties françaises, anglaises et italiennes. Bonn et Belgrade aux avant-postes de la guerre froide sont appelés à servir d’axe aux contre-offensives de Washington.

 

L’Offensive de Trieste

Les déclarations de Foster Dulles impliquant une révision éventuelle de l’attitude américaine sur Trieste et le reniement implicite de la déclaration tripartite de 1948 ont été péniblement ressentis en Italie. L’éloignement du pouvoir de De Gasperi en est la cause principale. Il y en a d’autres : Tout comme en France, mais pour des raisons de politique intérieure plutôt que d’intérêt national, la politique atlantique des Etats-Unis subit un assaut très large en Italie. Le communisme italien n’est pas isolé dans son opposition à la politique suivie par De Gasperi. Il n’est pas non plus comme en France coupé des partis dits nationaux. Mais le fondement de la défiance américaine à l’égard des Italiens est la faiblesse du moral de l’armée italienne. Le communisme, au contraire de ce qui se passe en France, a fortement pénétré les rangs des militaires professionnels qui, en cas de conflit, ne sont pas considérés comme sûrs. De plus, la position stratégique de l’Italie n’a pas l’importance de celle de la France avec ses possessions africaines, ses bases atlantiques et surtout son front d’Indochine ; le demi-abandon de Rome en faveur de Belgrade est surtout l’œuvre des militaires des Etats-Unis.

 

Le Discours de Tito

On peut se demander jusqu’à quel point le discours du maréchal Tito de dimanche est approuvé par les Américains. Ce qui est sûr, c’est que Washington compte s’en servir pour obliger l’Italie à céder de ses prétentions dans la question de Trieste, et à consentir à traiter avec Tito pour en finir avec la question irritante du Territoire libre, à des conditions qui enlèvent Trieste à la souveraineté exclusive de l’Italie et en fassent un jour le port franc de l’Europe centrale.

Ce règlement, s’il doit intervenir à un moment qui n’est sans doute pas proche, laissera en Italie beaucoup d’amertume. Mais ceux qui font de la question de Trieste un épouvantail et une menace pour la Coalition atlantique exagèrent l’importance d’une question où il y a plus de prestige engagé que d’intérêts essentiels pour l’une et l’autre partie.

 

Raidissement Américain

Le succès d’Adenauer coïncide avec un raidissement de la politique américaine et renforcera cette tendance. Les Américains ont besoin de ressaisir le prestige perdu après l’armistice en Corée. Un historien qui s’en tiendrait, pour décrire l’évolution des faits de ces derniers mois, aux chroniques des journalistes et commentateurs risquerait de méconnaître le trait dominant de cette période 1952-53 : la crise de conscience qui a silencieusement déchiré l’opinion américaine à la seule acceptation de l’armistice coréen.

Cette opinion, devant les concessions successives d’Eisenhower et la vaine résistance de Syngman Rhee, s’est sentie coupable d’avoir exigé ce règlement humiliant en réclamant sans cesse le retour des soldats de Corée, en ne soutenant pas leur moral, en rendant impossible l’emploi des moyens plus vastes nécessaires pour obtenir la victoire. Ce compromis sans précédent dans l’histoire de l’Amérique qui jusqu’ici avait toujours contraint ses adversaires à capituler, a, malgré tous les sophismes des officiels, profondément humilié la Nation qui s’est prise à douter d’elle-même. Les progrès des Soviets dans la course atomique ont fait le reste. Enfin, les Américains ont senti s’accentuer l’isolement des Etats-Unis ; les résistances de leurs alliés n’avaient d’autre cause que cette perte de prestige.

 

Les Conséquences de la Mort de Staline

Ajoutons à tout cela la déception qui a suivi la mort de Staline dont on attendait l’affaiblissement de l’impérialisme soviétique et le début de violents remous à l’intérieur en Russie, voire la désagrégation du régime communiste. Rien de tout cela ne semble devoir se produire ; au contraire, si à l’intérieur l’appareil terroriste de Staline se détend, l’impérialisme russe en paraît plutôt renforcé et la prépondérance des militaires singulièrement avancée. On comprend aisément dans ces conditions le raidissement de Foster Dulles, et l’appui donné à Bonn et à Belgrade pour ressaisir l’initiative en Europe.

Le triomphe d’Adenauer va singulièrement gêner la politique de Churchill et ébranler en France les résistances à l’unification européenne. Même en politique intérieure, le renforcement de la Démocratie Chrétienne libérale d’Outre-Rhin rendra difficile l’offensive socialiste pour ressaisir le pouvoir. Quant aux Russes, comme nous le disions samedi dernier, ils n’ont rien fait pour empêcher le succès du Chancelier allemand. Ce succès leur servira de prétexte pour resserrer leur emprise sur l’Allemagne de l’Est, ce qui est pour eux l’objectif essentiel et surtout indispensable à poursuivre s’ils veulent conserver leur glacis protecteur en Europe.

 

                                                                                  CRITON