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Le Courrier d’Aix – 1953-10-10 – La Vie Internationale.
Locarno ?
L’opinion internationale s’était, depuis la mort de Staline, passionnément attachée à l’espoir d’une détente internationale. Elle se rend aujourd’hui à l’évidence qu’il ne faut pas y compter. Cependant, en Europe et même aux Etats-Unis on s’accorde à demander qu’une dernière tentative soit faite avant de se résigner à l’inévitable course aux armements qu’exige la prolongation indéfinie de la guerre froide. C’est à ce vœu quasi général que le président Eisenhower se rend aujourd’hui. Cette initiative présente de nombreux avantages.
L’Initiative d’Eisenhower
D’abord, cette invitation à proposer aux Russes un pacte de non-agression, ou, comme on l’a suggéré, d’une sorte de Locarno, a été recommandée au Président des Etats-Unis par son ancien adversaire démocrate Stevenson en conclusion d’une tournée autour du monde, ce qui permettrait de revenir en politique internationale à une ligne bipartisane dont on accusait Foster Dulles de s’être écarté. A l’égard des Anglais de se rencontrer avec les propositions de Churchill du 11 mai qui ont reçu l’approbation unanime du Congrès travailliste, ce qui a fait dire avec raison qu’en Angleterre également, il n’y avait pas de divergences importantes en politique extérieure entre les deux partis. De plus, une initiative pacifique est indispensable avant que le Parlement français ne se prononce sur la communauté européenne de défense.
Si l’on réussit en effet à mettre les Soviétiques au pied du mur et qu’ils se dérobent, le dernier obstacle à la ratification des traités de Bonn et de Paris sera levé. Là-dessus, la majorité du Parlement français est d’accord. En Allemagne même, Socialistes et Démocrates-chrétiens souhaitent une explication décisive avec Moscou, et Adenauer a pris lui-même l’initiative avant les élections de proposer, en accord avec les Alliés, une garantie militaire susceptible de rassurer les Soviets auxquels on prête, d’ailleurs gratuitement, la crainte d’une future agression allemande. Il est assez piquant à cet égard de constater que c’est en ce moment même que les Russes libèrent par centaines d’anciens officiers supérieurs du III° Reich. Ils voudraient fournir des cadres supplémentaires à la nouvelle Wehrmacht qu’ils ne pourraient faire mieux.
Les Chances de Succès
Donc cette grande initiative diplomatique préparée dans le secret va aboutir à une proposition conjointe et solennelle de tous les Alliés de rouvrir une négociation pour l’établissement de la paix. Personne ne se fait d’illusion sur les chances de succès d’une pareille offre. Dans le discours qu’il prononçait avant-hier, le président Grotewohl mettait comme condition à la réunification de l’Allemagne la nationalisation des industries clés dans la République de Bonn et le partage des terres par une réforme agraire, autant dire l’adoption immédiate en Allemagne occidentale du régime communiste.
Ces exigences qui coïncident avec le retour de Moscou du président Wilhelm Pieck, en disent assez sur les bonnes intentions du Kremlin. Néanmoins, il sera difficile aux Alliés de mettre les Russes au pied du mur. Si, comme il est possible, ils ne peuvent se dérober aux négociations, ils ont mille moyens de retourner à leur avantage les conditions que les Alliés devront nécessairement mettre à un accord. C’est pourquoi, la mise au point d’une formule concrète présente des difficultés presque inextricables si l’on veut éviter que Moscou n’y trouve le moyen de s’en servir comme d’un piège pour diviser à nouveau les Occidentaux.
La Bombe H aux Mains des Soviets
L’idée maîtresse de la politique de Staline depuis la guerre, était d’arriver coûte que coûte à montrer aux Etats-Unis et au monde libre qu’ils avaient réussi à fabriquer et à faire exploser la bombe atomique et la bombe à hydrogène. L’idée était excellente et a atteint son but. Même si, comme il est probable, il ne s’agit que d’expériences de laboratoire portées sur le champ de bataille, les récentes explosions ont provoqué aux Etats-Unis un énervement qui touche à la panique. Loin de chercher à rassurer ses compatriotes, le président Eisenhower vient d’exposer avec force détails les risques effroyables que courent les foyers américains, sans doute pour obtenir plus facilement de nouveaux crédits pour la défense, crédits qu’il avait promis de réduire. Il est certain, comme il l’a dit, que la possession d’armes de destruction aussi fantastiques par des gens qu’aucune loi morale ou religieuse ni considération d’humanité ne retiennent a de quoi faire frémir. Mais cette éventualité n’était-elle pas certaine dès l’abord ?
On savait dès 1945 que tôt ou tard les armes nucléaires seraient à la portée de toutes les nations industrialisées. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire qu’un engin de guerre soit toujours resté secret, ou le monopole d’un seul peuple. Si l’on ne voulait pas que ce jour arrive, il fallait s’y prendre autrement. Il est maintenant trop tard et l’effroi que l’on propage ne servira qu’à déprimer le moral des peuples libres, ce qui peut avoir des conséquences funestes dans le domaine économique et même social. On va renforcer un complexe de défaitisme et de résignation, ce qui est justement le but cherché, au prix de tant de sacrifices et d’efforts par les gens du Kremlin et c’est une bien mauvaise préface à une négociation qu’on espère décisive et qu’on ne voulait engager que sur des positions de force. La faiblesse et les maladresses des démocraties en face des grands aventuriers du pouvoir se répètent lamentablement.
Le Règlement de l’Affaire de Trieste
A une échelle plus réduite, c’est ce qui se produit à propos du sort de Trieste. Les Alliés, après leurs promesses de 1948 de rendre Trieste à l’Italie, ont été obligés de se désavouer eux-mêmes pour complaire à Tito. Celui-ci, grâce à son déguisement socialiste, a réussi à faire chanter successivement tous ses partenaires et a bénéficié d’une indulgence de l’opinion qui était refusée à des dictateurs aussi inoffensifs que le général Franco, stigmatisé comme fasciste. Cette inégalité de traitement a d’ailleurs fini par être aperçue des doctrinaires les plus farouches, et le récent accord militaire entre l’Espagne et les Etats-Unis n’a soulevé que des protestations de pure forme.
Pour ce qui est de Trieste, force est maintenant aux Alliés de se prononcer et d’offrir à l’Italie une solution acceptable. Le président Pella, interprétant le sentiment général du peuple italien, a fait entendre que le règlement préalable de la question de Trieste était, non pas comme on l’a dit la condition de la ratification des accords sur l’armée européenne, mais qu’il le faciliterait grandement. Reste à savoir si Tito, fort de sa position stratégique, acceptera de consentir les concessions nécessaires.
La Guerre de Corée est-elle finie ?
Il n’est pas jusqu’à la question coréenne qui ne prenne mauvaise tournure. Vichinsky a mis implicitement le veto russe à une conférence politique sur le sort des deux Corées. La question des prisonniers réfractaires au rapatriement prend un tour aigu, et les neutres et surtout l’Inde appelés à arbitrer leur sort, menacent de renoncer. On craint d’assister à une évasion massive des derniers réfractaires. Certains commentateurs se posent la question que nous évoquions la semaine passée : les hostilités ne vont-elles pas, par suite d’une cascade d’incidents, se rallumer peu à peu. Ce serait pour le président Eisenhower un échec grave qui userait un peu plus son prestige.
Cependant, les Sino-Coréens n’iront pas jusqu’à obliger les Américains à employer les grands moyens dont la menace les avait décidés à conclure l’armistice. Ils ont trop besoin de développer leur industrie. Des alertes et des échauffourées suffiront à tenir les troupes américaines sur le qui-vive et le monde avec elles.
CRITON