Criton – 1953-10-17 – Consternation

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Le Courrier d’Aix – 1953-10-17 – La Vie Internationale.

 

Consternation

 

On attendait beaucoup du discours de Churchill au Congrès Conservateur de Margate ; les adversaires de l’intégration européenne, une proposition concrète de rencontre et de négociations avec les Russes ; les partisans de l’Europe fédérée, une confirmation des garanties nouvelles promises à la France pour une association plus étroite avec la Communauté Européenne de Défense, telle qu’il ressortait des déclarations de M. Nutting à l’Assemblée de Strasbourg. La déception a été totale. Churchill dans ce discours, par ailleurs si précis, n’a consacré aux problèmes internationaux que quelques phrases qui n’avaient rien d’optimistes sur les chances d’une conversation avec l’Est, et surtout il a prononcé la phrase fatale qui a jeté la consternation parmi les neutralistes : si la France refuse de ratifier le traité d’armée européenne, la prudence commande aux Anglais de trouver un moyen d’intégrer l’armée allemande dans l’O.T.A.N.

 

L’Attitude de Churchill

Déjà les déclarations d’Eden deux jours auparavant, lors de son discours de rentrée, ne promettaient rien de favorable de  discussions avec Moscou. Il était fait mention de la note russe confuse et dilatoire reçue en réponse à l’offre de négocier à Lugano. Si Churchill renouvelle son désir de conversations à quelque échelon que ce soit, il ne cache pas qu’il ne nourrit à cet égard que de modestes ambitions, et que le résultat de pareils colloques, s’il n’apporte pas grand bien, ne peut faire aucun mal. Nous sommes loin du discours du 11 mai.

 

Historique

Nos lecteurs se souviennent peut-être qu’à l’époque de ce discours, nous avions pensé que Churchill avait reçu de l’ambassadeur russe Malik certaines assurances qui avaient poussé le Premier britannique à proposer de se rencontrer avec Malenkov. Les Russes à ce moment avaient pour objectif d’influencer les élections italiennes du 6 juin et de renverser De Gasperi. Effectivement, l’espoir d’une détente internationale avait porté quelques électeurs hésitants à donner leur voix aux partis neutralistes. Il n’en fallait pas plus pour enlever à la Démocratie chrétienne italienne la majorité absolue qu’elle manquât de quelques milliers de suffrages.

Ce résultat obtenu, vinrent là-dessus les émeutes d’Allemagne orientale du 17 juin ; les Soviets raidirent leur attitude et Churchill comprit qu’il avait été joué. Comme il souffrait alors d’un peu de surmenage, il en profita pour faire retraite. Entre temps, il s’employa par le truchement de Lord Salisbury à améliorer les relations anglo-américaines que le discours du 11 mai avait un peu aigries. L’échec de De Gasperi et la violente poussée anti-américaine sur le continent européen et parmi les Travaillistes britanniques avait mis Washington de mauvaise humeur.

Deux faits nouveaux avaient de plus poussé Churchill à resserrer les liens avec les Etats-Unis. Le coup d’Etat en Perse, auquel les Américains avaient bien travaillé, mettait au pouvoir Zahedi et restaurait l’autorité du Shah. Dès lors, la question des pétroles iraniens redevenait actuelle, et Londres devait pour tout règlement futur s’entendre avec Washington. Enfin, Adenauer l’emportait en Allemagne occidentale et le problème de l’expansion économique de la République de Bonn posait à l’Angleterre des problèmes urgents. Pour ne pas être concurrencé de façon trop grave par les Allemands, il fallait conclure avec eux des accords et pour cela soutenir les aspirations d’Adenauer.

Le discours de Churchill d’avant-hier s’explique ainsi très bien. Il se peut que les Américains soient reconnaissants à Churchill de faire pression sur la France pour la ratification de la C.E.D. car ils ne pouvaient le faire eux-mêmes. Que n’aurait-on pas entendu ici ? Venant de Churchill, un vieil ami, la chose passerait plus aisément.

 

La Politique Britannique est Normale

Dans leur colère les plus anglophiles de nos neutralistes ont rappelé les mauvais souvenirs des relations franco-anglaises. Ils ont tort de confondre l’amitié que nous portons aux Anglais qui est réciproque et pleinement justifiée, avec les relations politico-diplomatiques que nous avons avec eux. En politique, l’Angleterre n’a jamais sacrifié le plus léger de ses intérêts à un sentiment. Churchill et Eden n’ont pas fait exception plus qu’Attlee et ses prédécesseurs travaillistes. La politique est un domaine où l’on abandonne son meilleur ami les larmes aux yeux si l’on croit que l’intérêt de l’Empire est si peu que ce soit menacé. Nous le savons. Mettons le sentiment à gauche et la politique à droite, et jouons le jeu.

 

Les Raisons de l’Attitude Anglaise

Les Anglais ont un intérêt primordial à la constitution d’une armée allemande, non pas tellement parce qu’ils croient à son efficacité pour détourner le péril soviétique, mais parce que la charge du réarmement freinera l’expansion économique et la concurrence allemande sur les marchés extérieurs. L’exportation est pour l’Angleterre un problème vital. Ils pensent aussi qu’en cas de guerre, la résistance des Allemands leur donnerait le temps de retirer leurs troupes du continent et d’éviter un nouveau Dunkerque. Enfin, la résurrection d’une puissance allemande est nécessaire à leurs yeux pour rétablir sur le continent un équilibre approximatif des forces et pour cela l’entente franco-allemande est nécessaire à leur politique. Ils peuvent ainsi reprendre leur rôle d’arbitre en Europe qui fut leur constant souci.

 

L’Intérêt Français est-il Menacé ?

Est-ce dire pour cela que nos intérêts bien compris s’opposent aux leurs ? Evidemment l’attitude de Churchill est très regrettable au moment où vont s’ouvrir les négociations, capitales pour nous, sur le problème sarrois. Adenauer reçoit de ce fait un appui considérable qu’il eût mieux valu ne pas lui fournir. Mais l’homme d’Etat allemand est assez habile et trop soucieux d’aboutir à un accord avec la France pour en tirer argument. Le but de Churchill est sans doute de réduire l’intransigeance des négociateurs français, afin de faciliter cet accord, peut-être aussi d’enlever à la France toute prétention à dominer la nouvelle fédération européenne.

 

Les Relations Franco-Américaines

Sur ce point, et contrairement à une opinion injuste, nous avons plus à compter sur les Américains que sur les Anglais. Les Etats-Unis souhaitent que la France conserve en Europe une position privilégiée, non seulement pour des raisons sentimentales bien que le sentiment compte dans la politique américaine, mais parce que, s’ils sont toujours sûrs de pouvoir compter sur l’Allemagne dont les intérêts coïncident avec les leurs, par contre, ils ont besoin de ménager de compromis constants la France qui est la clef de voûte de leurs plans stratégiques en Europe, et l’axe de leur sécurité grâce à ses positions en Afrique du Nord et aussi en Asie avec l’Indochine.

Tous les Français de bonne foi devraient comprendre la relation étroite que la structure internationale impose aujourd’hui aux relations franco-américaines. Croit-on que nos affaires se seraient arrangées de façon aussi spectaculaire, aussi inespérée au Maroc et en Tunisie si la pression des U.S.A. ne s’était pas fait sentir ? Croit-on que notre position se serait politiquement maintenue au Vietnam, et même au Cambodge, si les émissaires américains n’avaient pas élevé la voix ? Certes, nous devons tout cela au bolchévisme. Mais il faut admettre que même si cela présente des inconvénients, nous ne pouvons pas refuser en contrepartie notre concours sur le continent. Le réarmement allemand est un risque qu’il est absolument impossible d’éluder. Il y a aussi celui du Japon qui commence et qui n’est pas non plus sans péril. Pour éviter tout cela, Moscou n’a qu’un geste à faire. N’y comptons pas.

 

                                                                                            CRITON

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Nous nous excusons, faute de place, de négliger aujourd’hui l’actualité brûlante avec l’affaire de Trieste. L’occasion se retrouvera, soyons-en sûrs.