Criton – 1959-01-07 – Barrage en Extrême-Orient

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Le Courrier d’Aix – 1950-01-07 – La Vie Internationale.

 

Barrage en Extrême-Orient

 

Le nouveau ministre australien des affaires étrangères Spender dit que le centre de gravité de la politique internationale s’est déplacé de l’Europe au Pacifique. C’est exact. Les changements de personnes au département d’Etat de Washington, que nous avons commentés récemment, annonçaient une nouvelle orientation du Gouvernement américain en Extrême-Orient. Après de longs tâtonnements que l’opposition républicaine reprochait à Truman, celui-ci paraît s’être décidé pour une politique active, barrer la route au communisme en Extrême-Orient. Cette résolution ne sera pas approuvée partout et pourra être modifiée. Elle comporte des risques et l’on n’en peut prévoir les résultats.

 

Décisions

La première décision serait croit-on, de ne pas reconnaître Mao Tsé Tung comme représentant la Chine, ce qui provoquera des difficultés à l’O.N.U. La seconde, d’appuyer la résistance de Tchang-Kaï-Chek à Formose et de maintenir dans l’île une base américaine en fait sinon officiellement, et peut-être aussi à Hainan c’est-à-dire à proximité de l’Indochine. Il s’agira ensuite de reconnaître Bao Daï qui vient d’être intronisé à Saigon et éventuellement de prendre position au Siam et en Birmanie.

Les raisons de cette politique sont claires : l’opinion américaine est plus sensible à ce qui se passe dans le Pacifique qu’ailleurs. Une attitude de faiblesse en Extrême-Orient provoquerait des réactions puissantes et les élections aux Etats-Unis sont proches. Il fallait rassurer l’Australie qui depuis la défaite du socialisme cherche une alliance formelle avec les Etats-Unis contre la menace communiste. Washington considère en outre que de céder à Mao Tsé Tung c’était perdre sur lui tout moyen de pression, et Mac Arthur, le très puissant pro-consul, a insisté pour organiser la défense du Japon dont Formose est une base essentielle. L’influence d’Eisenhower aussi dont la candidature aux élections de 1952 contre Truman commence à se dessiner est venu renforcer les requêtes de l’Etat-major ; on a spéculé enfin sur les difficultés que doit rencontrer Mao Tsé Toung à Moscou pour obtenir de Staline un appui effectif.

 

Chine et U.R.S.S.

Le séjour de Mao Tsé à Moscou, en effet, se prolonge, signe qu’aucun accord n’était prêt à l’avance. La Chine a besoin d’un prêt en monnaie qui puisse servir de moyen d’achat sur les marchés internationaux, c’est-à-dire en dollars. La Russie pourra-t-elle en fournir ? Il faut du riz, du pétrole, des machines, des textiles pour les filatures de Shanghai, du caoutchouc, etc… Il est douteux que l’Union Soviétique qui écume tout ce que peuvent fournir les satellites sans pouvoir alimenter à plein son économie, puisse se charger si peu que ce soit, de la reconstruction d’un pays de 400 millions d’âmes.

Sur le plan politique, il y a des questions épineuses ; la restitution à la Chine du port de Darrey ( ?) et des chemins de fer Mandchouriens, les questions du Sing Wiang et du Tibet. Pour conclure un accord qui ne soit pas purement verbal, il faut que le partenaire russe puisse fournir autre chose que des tracts de propagande et des instructeurs politiques, surtout à présent où les Chinois n’ont plus besoin de combattre. Washington espère que Mao Tsé, revenant de Moscou avec des promesses et les mains vides et se trouvant en face d’une résolution américaine inflexible, se gardera des aventures.

Tout bien pesé, si le plan ne se révèle pas juste en tous points dans l’avenir, il vaut d’être essayé. Il sera toujours temps de réviser cette attitude. On ne se dissimule pas cependant à Washington d’un barrage en Asie contre le mouvement mi- communiste, mi- nationaliste du gouvernement de Pékin mécontentera l’Inde, et sans doute – en apparence du moins – l’Angleterre qui ne veut pas perdre Hong-Kong et la clientèle chinoise.

 

Bevin contre les U.S.A.

On assiste par ailleurs à un raidissement de Bevin contre la politique américaine. Le premier épisode était le refus de consentir aux conditions que Washington mettait au prêt d’armements. Washington céda. Plus, le refus de souscrire aux exigences présentées par la Banque internationale sous contrôle américain pour accorder aux colonies anglaises un prêt de cinq millions de dollars au titre de l’aide aux pays économiquement arriérés. Là-dessus, la banque est restée ferme et le 4ème point Trumey, pour ce qui est des colonies, risque d’être irréalisable.

Les Anglais qui se sentent plus forts maintenant que l’hémorragie d’or et de devises appréciées est arrêtée, au moins pour un temps, veulent préserver la zone sterling d’une ingérence et les colonies qu’une mainmise américaine : ils comptent sur l’appui des autres puissances coloniales, la France et la Belgique. Cette politique de résistance aux Etats-Unis est populaire en Grande-Bretagne. Elle servira de plate-forme pour les élections qui pourraient bien avoir lieu fin février, et si Bevin est renversé à la suite du vote, il gardera pour l’avenir le bénéfice de son attitude pour rallier les voix de la petite bourgeoisie qui constitue la masse d’opinion flottante ; excellent si l’on doit retourner dans l’opposition.

 

Difficultés de l’Union Européenne

Le refroidissement de l’intérêt que les Etats-Unis portent à l’Europe va s’accentuant. Une certaine lassitude, l’atténuation des craintes d’un prochain conflit, pour le moment du moins, les difficultés que rencontrent les plans d’unification des pays de l’O.E.C.E., tout cela nous invite à nous préparer à une diminution de l’aide Marshall qui va rencontrer au Sénat une opposition sérieuse ; l’échec pourtant facile à prévoir de l’union économique Franco-Italienne, la lenteur des pourparlers franco-allemands malgré la pressante invitation d’Adenauer, tout sert à critiquer un effort stérile et coûteux. L’Europe est en passe de manquer sa chance faute d’hommes d’autorité et de vouloir. On n’est pas loin de penser aux Etats-Unis que la décadence de l’Europe est sans remède. Se résignera-t-elle, elle-même à cet abandon ?

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1949-12-31- 1950

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Le Courrier d’Aix – 1949-12-31 – La Vie Internationale.

 

1950

 

Si l’on nous demande quel fut l’événement le plus important en 49, nous répondrons : C’est que la crise économique qui se dessinait en juin aux Etats-Unis a tourné court et que les pronostics pour 1950 sont optimistes. C’est sur cette crise économique prophétisée par le Kremlin que comptait le bolchévisme pour achever son œuvre. Effectivement, si l’économie américaine avait subi une secousse analogue à celle de 29-30, les Russes seraient aujourd’hui à Paris, soit en armes, soit par personne interposée.

L’autre fait capital de l’année c’est la résistance de Tito aux menaces de Moscou. Il a fallu les procès à grand spectacle de Rayk et de Kostov et les révélations de la propagande yougoslave sur l’activité du Kominform pour que tombât le bandeau de crédulité qui aveuglait tant d’intellectuels et de militants du parti : l’exploitation brutale des travailleurs de tous les pays par l’impérialisme soviétique est apparue aux yeux les plus prévenus jusqu’ici en faveur de la « démocratie populaire ». Cette perte de prestige est de grande conséquence : l’enjeu est définitivement perdu pour Staline en Occident. Sauf guerre, le « parti des travailleurs » n’a plus aucune chance de s’emparer légalement du pouvoir dans les pays que Moscou n’a pas déjà conquis et dans ceux-là même sa domination ne peut plus s’exercer que par la force, c’est dire qu’elle n’aura qu’un temps et que le reflux soviétique, un jour peut-être prochain, commencera.

 

Perspectives

L’année 50 s’ouvre en somme sous des auspices favorables. Les points sombres ne manquent pas, mais il y a un an, on s’attendait à pire. Les résultats acquis se résument par deux faits : la production américaine n’a fléchi que de 2% par rapport à 48 et celle de l’Europe « Marshallisée » a augmenté de 20% depuis l’application du Plan, ce qui n’empêche pas que la crise du plan Marshall est ouverte et que son procès est commencé.

 

L’Aide Américaine

Il ne fait aucun doute que les Américains sont déçus sur l’efficacité de leur aide. Certes, elle a déjà suffi à remettre sur pied l’Europe occidentale avec une rapidité qui dépasse les prévisions. Mais elle n’a pas réussi à créer, ce que les Américains attendaient en contre-partie de leur effort, un marché européen unique d’où les autarchies nationales auraient disparu. Mais les Etats-Unis ont-ils fait tout ce qu’ils devaient ? Ce qui nous afflige, c’est qu’aucune voix autorisée ne leur ait dit clairement ceci, par exemple : si vous voulez former une union européenne, il faut d’abord assurer l’avenir, c’est-à-dire l’équilibre financier de chacun de ses pays, la première condition est de dissiper tout espèce de doute sur leurs monnaies respectives ; tant qu’il y aura un marché noir du Franc et de la Livre, rien ne sera possible ; pour défendre une monnaie chancelante, pour se couvrir d’une menace permanente d’inflation et de hausse des prix, les pays en cause s’abritent d’instinct derrière leurs barrières douanières.

Cette stabilité, les Etats-Unis peuvent la réaliser sans délai, Il y a 24 milliards de dollars d’or stérile enfouis à Fort Knox, pour garantir une monnaie qui n’en a nul besoin. C’est le plus stupide exemple de thésaurisation qui soit au monde.

Il suffirait sans déplacer un kilo d’or que le quart du trésor soit moralement prêté aux pays appauvris en échange d’une promesse solennelle d’équilibrer leurs propres budgets pour que les problèmes insolubles que l’on feint de vouloir résoudre soient nous ne disons pas résolus, mais abordables avec quelque chance de succès.

 

Donnez l’Exemple

Il faut dire aux Américains : vous ne pouvez assurer l’équilibre des changes sans ouvrir d’abord vos marchés à l’Europe. Or cet égoïsme national, c’est vous qui en donnez l’exemple. Le Danemark a besoin de dollars pour se procurer des matières premières ; il vous offre ce qu’il a : son beurre, vous n’en voulez pas. Les Anglais cherchent à économiser des dollars en achetant du pétrole sterling, les Compagnies américaines protestent et Washington négocie avec Londres pour éviter qu’elles ne perdent de l’argent par suite de surproduction et d’effondrement des prix sur le marché intérieur.

Les Américains se rendent bien compte de cela, mais une politique efficace chez eux, comme chez nous, est paralysée par les coalitions d’intérêts qui ne sont pas tous capitalistes. Tout le monde se défend, syndicats, fermiers, chefs d’entreprises. Dans ces conditions, les réformes établies sur le papier seront inopérantes. Les Etats-Unis devront en maugréant continuer à entretenir les neveux d’Europe pour qu’ils ne tombent pas dans les bras de l’ogre russe. Mauvais et coûteux service pour tout le monde.

 

Les Etats-Unis d’Indonésie

Cette date du 29 décembre 1949 marque l’apparition dans la Société des Etats libres du premier empire colonial : les Etats-Unis d’Indonésie.

Les Anglais avaient déjà libéré l’Inde et la Birmanie. Mais l’Inde a un passé, et la Birmanie tombée dans l’anarchie n’est peut-être pas viable comme état indépendant. L’Indonésie semble avoir fait un bon départ. Les Hollandais ont fini par accepter leur renonciation avec le sourire et les Indonésiens font preuve de bonne volonté, de modération et de prudence. Les difficultés du nouvel état sont telles qu’on ne saurait prédire que le calme sera durable. Moscou qui aurait dû se réjouir de la naissance d’un état libéré du joug colonial a au contraire refusé de reconnaître les Etats-Unis d’Indonésie. Où le bolchévisme n’est pas le maître, on sait bien qu’il n’y a pas de vraie liberté !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1949-12-24 – Mondes Asiatiques

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Le Courrier d’Aix – 1949-12-24 – La Vie Internationale.

 

Mondes Asiatiques

 

La visite de Mao Tsé Tung à Moscou consacre la défaite définitive de Tchang-Kaï-Chek en Chine. Les combats ont pratiquement cessé ; l’armée communiste occupe la frontière d’Indochine. De Lang Son à Weimar flotte le drapeau rouge. Le colloque des deux dictateurs rouges n’a cependant pas été celui d’un empereur avec son vassal. Mao Tsé, vainqueur a beaucoup à demander à son allié et celui-ci n’a rien à offrir, ni le riz, ni les machines, ni les matières premières, ni les capitaux qu’il faut pour remettre la Chine sur pied. Et la Mandchourie, arsenal industriel de l’immense pays, est au service des Soviets et c’est là-dessus que les divergences portent. Les Américains suivent ces conversations de près ; puisqu’ils détiennent ce que précisément Mao Tsé veut obtenir.

 

Problèmes Chinois

Deux problèmes brûlants : Formose et le riz ; le Gouvernement nationaliste tient la mer et bloque les ports de ravitaillement, et les Etats-Unis ne se soucient pas d’abandonner l’île stratégique aux communistes. Comment la conserver libre sans l’occuper avec les dix divisions nécessaires ? D’autre part, la Chine pour se nourrir a besoin du riz qui vient du sud : Indochine, Birmanie, Siam ; tenir les greniers à riz, c’est avoir la Chine en tutelle. Les Etats-Unis feront-ils savoir à Mao Tsé qu’une action militaire contre les pays du sud signifierait la guerre ? La question pour la France est capitale. Le maintien à un titre quelconque de notre présence en Indochine dépend de l’attitude américaine. Les Etats-Unis décideront-ils de barrer à Mao Tsé la route du riz ? Ils ont envoyé à Saïgon deux de leurs généraux pour étudier le système de défense sur place. Jessup va faire la tournée de l’Asie du Sud-Est pour enquêter sur les chances d’une résistance politique aux visées chinoises.

La partie n’est donc pas perdue d’avance. Mao Tsé n’a aucun intérêt à défier les Etats-Unis. Staline ne veut sans doute pas davantage engager en Asie une lutte qui serait le départ d’une guerre mondiale, et la peur des Chinois est dans ces pays fertiles le commencement de la sagesse. Ho Chi Minh lui-même chercherait à négocier par le truchement des Nations-Unies un compromis qui ressemblerait à celui qu’ont signé Indonésiens et Hollandais à La Haye.

En tout état de cause, des événements brutaux sont peu probables en Extrême-Orient. De part et d’autre on n’est pas pressé de mettre cartes sur table. Ce qu’on peut craindre, c’est que l’affaire d’Indochine ne prenne la tournure de la guérilla grecque et n’épuisent peu à peu, les forces déjà affaiblies qui défendent le Tonkin. Cependant, par le détour du P.A.M. (aide militaire aux pays du pacte atlantique), les Etats-Unis rendent possible l’envoi en Indochine des armes françaises qui seront remplacées à l’intérieur par les armes fournies par les Etats-Unis. Il est en outre question de reverser pour la défense du Sud-Est asiatique, les 75 millions de dollars prévus pour soutenir la Chine nationaliste. Un appui matériel et surtout moral des Etats-Unis semble ces jours-ci plus probable qu’auparavant. Il permettrait de conclure en Indochine un accord politique qui évidemment ne laisserait pas à la France une position prépondérante, mais éviterait une débâcle militaire, à la longue inévitable, et peut-être atténuerait l’actuelle tension. La question est angoissante. Elle n’est pas désespérée.

 

Une Nouvelle Orientation des U.S.A.

La politique américaine semble à un nouveau tournant. Le personnel du département d’Etat change. Kennan est remplacé par Paul Nitze ; Bowling part également et Jessup prochainement. Ce qui signifie que la politique américaine dont Kennan et Jessup avaient été les conseillers cherche d’autres plans que les leurs. Kennan avait deux idées maîtresses. D’abord qu’il fallait contenir l’expansion soviétique par des moyens pacifiques en attendant la mort de Staline et la décomposition du régime bolchévique. Secundo, il voyait dans un étroit accord avec l’Angleterre, sur tous les problèmes mondiaux, y compris la Chine et le Moyen-Orient, la base de la défense américaine.

Ces deux directives, sans avoir réellement failli n’ont pas donné de résultats positifs. La Russie consolide ses conquêtes et l’Angleterre ne cède jamais que contrainte quand ses intérêts sont en jeu : question chinoise, question palestinienne, problème du pétrole d’Asie mineure et de la politique arabe, Union Européenne, Traité avec l’Allemagne, aucune des grandes affaires débattues n’a trouvé d’accord anglais et américains. D’autre part, la bombe atomique russe a modifié les plans stratégiques et place, comme nous l’avons vu, la défense de l’Europe sur de nouvelles données. Les Etats-Unis pressent avec énergie le continent européen de s’organiser et de s’unifier. Un nouveau plan, le plan Bissell, va tâcher de se substituer au Fritalux, mort-né : un système compliqué et de réalisation difficile, mais qui, s’il est accepté pourrait décider le Congrès américain à continuer l’aide Marshall sans trop la réduire. Les Etats-Unis trouvent sur le continent plus de bonne volonté qu’en Angleterre et aussi possèdent plus de moyens de pression sur les Gouvernements. Enfin, n’oublions pas – et les derniers événements confirment nos vues – que l’idée profonde des Etats-Unis est de faire sauter un jour le bloc Sterling qui est l’obstacle majeur à l’unification économique du monde, indispensable à l’expansion américaine.

 

A Moscou

L’empereur de toutes les Russies va avoir 70 ans. Comme Néron et Caligula, il fait célébrer lui-même son culte : et dire que devant le mausolée de Lénine, on lit que la religion est l’opium du peuple ! Un historien anglais énumérait l’autre soir à la Radio les causes de l’échec du communisme soviétique dans les pays occidentaux. Toutes les raisons, disait-il, ont joué leur rôle, mais la principale est que les hommes de notre Europe n’aiment pas qu’on les prenne pour des imbéciles.

En attendant, le monarque rouge continue de liquider ses vieux camarades. Voici que Pleck nouvellement installé président de la république orientale d’Allemagne et dont on ne pouvait encore faire le procès a bu un mauvais café qui le retient à l’hôpital, tout comme le camarade Dimitrov que, comme Lénine, l’on vient d’embaumer avec tant de succès. Il ne reste guère d’ouvriers de la première heure, ni même de la onzième. Il n’y a plus que ceux qui ont la chance d’habiter de l’autre côté du rideau de fer et ceux-là doivent, in petto, s’en réjouir.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1949-12-17 – Panorama Politique

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Le Courrier d’Aix – 1949-12-17 – La Vie Internationale.

 

Panorama Politique

 

Ce sont les problèmes de politique intérieure des Etats et le destin du socialisme qui retiennent particulièrement l’attention internationale. La défaite des Travaillistes en Nouvelle-Zélande, puis en Australie, la scission en trois tronçons du socialisme italien et dans l’autre sens, le succès du Labour anglais à l’élection de Bradford, les résolutions enfin de la nouvelle internationale ouvrière qui vient de se fonder en opposition à l’internationale communiste, autant de signes d’une évolution des idées et des tendances sociales.

 

Vers la Droite

Un fait domine cette évolution : un mouvement qu’on est convenu d’appeler de droite se dessine dans les divers points du monde dont la civilisation est la plus avancée. Recul du bolchévisme stalinien en Europe que ses fidèles n’osent plus nier et qui se traduit par la chute du tirage de leurs journaux, la baisse du nombre des cotisants, la démission de nombreux intellectuels à la suite de la rébellion titiste et des procès de propagande du Kominform.

Rien de plus significatif après tant de procès assortis d’aveux spontanés des coupables que la courageuse attitude du ministre bulgare Kostov reniant les confessions qu’il avait signées et que les inquisiteurs soviétiques lui avaient arrachées. Sans parler des purges successives dans tous les états-majors des partis communistes des pays satellites comme des pays libres. Autant d’indices d’une opposition qui n’attend qu’une occasion pour devenir révolte.

Les causes n’en sont que trop claires : l’exploitation systématique et cynique par les maîtres du Kremlin pour leurs fins propres des ressources et de l’influence de leurs valets et des peuples asservis, l’évidence qui se fait jour à travers les passions partisanes d’une escroquerie morale et matérielle dont sont victimes les travailleurs des pays soviétisés ; et puis surtout l’échec général des plans quinquennaux, reconnus par Moscou même, l’accroissement des difficultés économiques, l’appauvrissement général des peuples soumis et de la Russie même, obligée de consacrer aux armements une part grandissante du revenu national.

 

Recul du Socialisme

Le recul du Socialisme a d’autres causes. Elle est symbolisée par un fait. En ce moment, tandis que les dirigeants des Trade-Unions anglais recommandent le blocage des salaires et un travail intensif, Londres est privée de lumière parce que les électriciens font grève malgré l’ordre contraire de leurs dirigeants, et le gouvernement travailliste est obligé de proclamer l’état d’exception contre ses propres troupes. En même temps éclate la grève des mineurs écossais. Les ouvriers, conservant leur ancienne mentalité revendicative l’exercent contre l’Etat, comme auparavant contre les patrons. Ils ne comprennent pas qu’ayant acquis le pouvoir, il leur incombe d’assurer la prospérité nationale et que leurs conquêtes leur imposent des devoirs envers la collectivité. D’où ralentissement de la production, brimades contre le public en général, ce qui pour un pays dans une position dangereuse comme l’Angleterre peut avoir des conséquences tragiques dont la persistance de la baisse de la Livre est un symptôme alarmant.

Il y a plus : le public, surtout dans les pays anglo-saxons, sent que pour se maintenir, le socialisme est obligé de serrer de plus en plus les contrôles, de restreindre le champ des libertés individuelles et partant, de conduire, sans le vouloir, au même totalitarisme bâti par Hitler et achevé par Staline. Par ailleurs, le socialisme dans tous les pays a réalisé d’un trait toutes ses promesses sociales, et ces réformes gigantesques et coûteuses absorbant d’un coup l’épargne accumulée et en formation, conduisant l’Etat à prélever non pas 30 comme on le dit, mais près de 50% du revenu national, ont tari les sources d’enrichissement public et en regard d’avantages souvent illusoires, abaisse en fait le niveau de vie.

Toutes ces causes jouent et n’ont pas fini de jouer.

 

La Démocratie Chrétienne

Parallèlement, on a vu en Europe se renforcer une autre internationale : la Démocratie Chrétienne. On l’oublie trop en France où le parti est plus faible qu’ailleurs, a moins de racines populaires et a perdu de son prestige dans des compromissions inévitables avec d’autres partis et aussi, après la libération, en partageant la responsabilité des fautes d’un homme. Par contre, les personnalités comme de Gasperi en Italie, Adenauer en Allemagne, Van Zeeland en Belgique, Figl en Autriche, des partis au pouvoir ou associés au pouvoir en Hollande et au Danemark dont l’autorité est bien assise, ouvrent une voie vers un avenir social équilibré et meilleur.

En Italie en particulier, malgré des difficultés énormes et un communisme agissant, la Démocratie Chrétienne gagne de plus en plus la faveur populaire. Des réformes sociales étudiées réalisées lentement et sagement comme la réforme agraire, une remise en ordre des finances qui semblaient en position désespérée, un sens du possible et de l’opportun ont permis à de Gasperi de préserver son pays du pire et Dieu sait quelles menaces pesaient sur lui. Pas de démagogie pour cela. Aucun problème n’est vraiment résolu, on le sait, on va vers le mieux et cela suffit. Cela dispense de revenir en arrière.

Au seuil de 1950, il semble que l’opinion dans beaucoup de pays s’assagit, comprend que l’établissement de la justice sociale implique de ne rien détruire, d’orienter patiemment l’ordre actuel vers l’ordre nouveau qui demandera pour être l’effort de plusieurs générations, ordre qui assurera la liberté et la dignité de la personne humaine.

 

Jérusalem

Les Juifs de Tel-Aviv ont proclamé Jérusalem leur capitale contre la résolution des Nations-Unies qui veut en faire une ville internationale. Juifs et Arabes, ligués pour la circonstance, s’opposent à la solution souhaitée par le monde chrétien. L’O.N.U. aura-t-elle la force d’imposer sa volonté ? Les Etats-Unis qui seuls pourraient exercer sur les deux partis belligérants d’hier une pression efficace, sauveront-ils la ville sainte ? Les Juifs sont influents aux Etats-Unis et les Arabes tiennent le Pétrole. Faudra-t-il une nouvelle croisade pacifique et puissante pour que Jérusalem demeure le bien commun des hommes de foi ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1949-12-10 – Armements, Economie, Colonies

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Le Courrier d’Aix – 1949-12-10 – La Vie Internationale.

 

Armements,  Economie,  Colonies

 

On s’est un peu détourné de la guerre froide dont les incidents se répètent sans varier beaucoup, pour mesurer les progrès de l’entente militaire entre les Etats-Unis et les pays d’Europe occidentale. Le voyage du général Bradley, les interviews et commentaires ont laissé une bonne impression. Là-dessus est venue la résolution anticolonialiste de l’O.N.U. et l’optimisme en a été quelque peu refroidi.

 

L’Accord Militaire de Paris

L’Etat-Major américain a mis au point les préparatifs d’application du prêt d’aide militaire d’un milliard de dollars décidé par le Gouvernement ; on a discuté stratégie, effectifs.

Deux point acquis : l’Europe sera défendue sur l’Elbe ou sur le Rhin, – l’Allemagne ne sera pas réarmée, pour le moment du moins.

Il ne faudrait pas se faire d’illusion sur la valeur de ces plans de campagne éventuels. Les dispositifs défensifs ont presque toujours été déjoués au début d’une guerre et il est presque sûr que rien ne se passerait comme prévu, en cas d’attaque russe. Plus que jamais, on ignore ce qui peut sortir des laboratoires et des usines ; sans compter les surprises sur le terrain, les risques de cinquième colonne et le moral des soldats.

Ces jeux de militaires nous laissent, par suite d’une triste expérience, sceptiques. Mais l’intention est réconfortante. Les américains semblent avoir réussi à rallier à leurs vues les états-majors européens, mieux même, les avoir réconciliés ! Cela suffit à remonter le courant défaitiste qui emportait à la dérive le moral des continentaux. Ils prévoyaient la réédition de 1939, une occupation éclair et une libération à longue échéance qui ne libèrerait que des ruines.

Ce qui a décidé les Américains à se défendre avec leurs alliés sur le continent même, ce sont les difficultés prévues sur mer. Malgré d’actives recherches scientifiques, le danger des sous-marins Schnorkel est plus grave que jamais ne fut menace sous-marine. Et les Russes en possèdent une trentaine et en construisent sans arrêt. Malgré son écrasante supériorité, la flotte de surface serait impuissante à protéger des convois. Ravitailler une armée est possible, en débarquer une, non. Il faut donc avoir les moyens de tenir sur place, si possible.

 

Les Débats Economiques

Les projets Italie-France-Benelux présentés par la France se sont aussitôt heurtés à des difficultés majeures. On s’y attendait. Sur le plan financier on pourra aboutir ; sur le plan commercial et industriel il faudrait un accord exhaustif minutieux qui comporterait des sacrifices considérables de chacun, un remaniement des productions, une répartition nouvelle des marchés, un nivellement des prix.

La bonne volonté ne manque pas, mais personne ne veut abandonner ses avantages. De plus, la Hollande qui a vu ses espoirs trompés dans l’association Benelux tourne ses regards vers l’Angleterre avec laquelle une coopération lui parait plus avantageuse. En faisant de la surenchère, en proposant un plan trop vaste, elle a d’emblée poussé les négociations au point mort.

Les Anglais de leur côté pour contrecarrer une entente continentale qu’ils redoutent, ont fait aux trois pays scandinaves des propositions d’union douanière qui ont rencontré un accueil favorable, même du côté suédois. La Suède qui a eu des déboires commerciaux avec les Soviets et ne compte plus guère sur le marché allemand ferait affaire avec les Anglais, si ceux-ci y mettent le prix. La Hollande aidant, le bloc économique continental, s’il finissait par se constituer se trouverait en face d’un autre bloc. Pour peu qu’une lutte de tarifs s’ensuive, le nouvel état de choses serait pire que l’actuelle mosaïque d’économies à demi ouvertes. Comme on voit, on est loin d’une communauté européenne en la matière. On s’en doutait un peu.

 

Les Résolutions de l’O.N.U.

Comme nous le disions, le préjugé anticolonialiste se fait plus agressif que jamais aux Etats-Unis. Quand une idéologie devient passionnelle chez un peuple, l’intérêt et la raison perdent leurs droits. Les Nations-Unies ont donc voté à une grande majorité une série de résolutions – d’ailleurs juridiquement illégales – qui tendent à soumettre les puissances coloniales à un contrôle de plus en plus étroit sur leurs activités dans les territoires qu’elles administrent, contrôle social, politique et économique. Le paradoxe, c’est que des pays où comme chacun sait, les droits de l’homme sont respectés et la liberté florissante comme par exemple, le Guatemala ou la République Dominicaine, sans parler de l’U.R.S.S., auraient droit d’envoyer des enquêteurs vérifier les conditions de travail, d’hygiène, de représentation parlementaire des indigènes du Congo Belge, de la Nigéria ou de l’Afrique du Nord.

Ces résolutions, bien entendu, resteront lettre morte, mais elles suffiront à attiser les foyers d’agitation qui se répandent dans les colonies africaines et autres, cela pour le bénéfice du bolchévisme. M. Vichinsky, à Lake-Success était ravi. Il y a de quoi. Le Département d’Etat américain est parfaitement conscient du danger que représenteraient l’anarchie et le sabotage dans des territoires dont les ressources seraient taries pour longtemps. Mais il est prisonnier de la politique Roosevelt. Il a peur de paraître favoriser les puissances coloniales et de perdre la confiance des pays soi-disant libres. Il sait pourtant que les difficultés actuelles à Panama par exemple, pour ne rien dire de ce qui se passe au Venezuela, en Colombie et au Pérou, ne sont qu’un avant-goût de celles que rencontrerait le commerce américain, si les colonies devenaient autonomes.

Le flottement présent de la politique des Etats-Unis devant le problème Chinois et Indochinoise st une autre preuve de ce malaise. Ce n’est pas la première fois que les Démocraties prisonnières de leurs principes donnent ainsi des armes aux dictatures. Devant cette faiblesse, celles-là ont beau jeu.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1949-12-03 – Réflexions Amères

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Le Courrier d’Aix – 1949-12-03 – La Vie Internationale.

 

Réflexions Amères

 

L’inqualifiable attitude des autorités bolchéviques de Pologne à l’égard de nos diplomates, l’apathie de l’opinion et de la presse française devant des procédés prohibés en Europe depuis le XVI° Siècle, montre que ce retour à la barbarie parait chose naturelle après deux guerres mondiales et la proximité d’une troisième. Cela fait voir aussi le défaitisme de l’intelligence française, ou de ce qui en tient lieu, devant ce même bolchévisme ; complexe de peur et de séduction dont M. Jean-Jacques Servan Schreiber vient dans « Le Monde » d’exposer la résignation et la complaisance. Où est le temps de l’affaire Schnoeble où il suffisait qu’un Allemand manquât de respect à l’un des nôtres pour que l’opinion se dressât. Il est vrai qu’il y avait alors une opinion et des journaux. Nouvelle « Trahison des clercs ».

 

La Question Allemande

Les signes de cette même décadence se retrouvent dans les débats de la Chambre française sur les relations avec l’Allemagne. Certes le parlement n’a jamais été composé de lumières, mais la vulgarité et la sottise – tant à droite qu’à gauche – se sont ici surpassées, exception faite de M. Paul Reynaud, qui l’a rappelé avec une cinglante vigueur : personne ne veut voir le problème franco-allemand en face et les projets de « Fritalux » et autres palabres ne sont que des farces et non des solutions.

L’Etatisme et le dirigisme qui font merveille pour dépouiller le citoyen et abaisser son niveau de vie sont impuissants quand il s’agit d’imposer un plan de production et d’échanges qui puisse s’harmoniser avec un programme européen. Ici, centrales syndicales et patrons sont d’accord, socialistes et réactionnaires ; les uns et les autres pour protéger une paresse confortable et des profits assurés avec un outillage désuet et un travail au ralenti contre une éventuelle concurrence, ou simplement une émulation qui obligerait à sortir de la routine.

 

La Position de la France

Le Français se rend-il compte qu’il n’est pas assuré du lendemain ? Que notre existence nationale et encore plus notre relative prospérité sont « problématiques » ; l’exemple de 40 n’a-t-il pas servi ? Menacée de perdre peu à peu son empire colonial, incapable de vivre sans l’aide des Etats-Unis, à la merci d’un accès de folie du bolchévisme qui emporterait en quelques semaines sa civilisation comme en Tchécoslovaquie, la France doit à défaut de la force perdue, s’imposer par l’intelligence et le courage.

Une occasion s’offrait : créer entre l’Allemagne et la France vaincues et menacées à peu près en somme, au même titre sinon dans les mêmes proportions, une solidarité d’intérêts et d’efforts. Il ne s’agissait ni d’alliance militaire ni de fraternité sentimentale, mais de mise en commun de ressources et d’énergies.

A quoi a-t-on abouti ? tout simplement à faire aux Allemands quelques concessions indispensables, qu’on ne pouvait pas ne pas faire, tout juste assez pour les mettre en appétit de nouvelles revendications. Il est effrayant de voir que les diplomates réagissent toujours de la même façon et refont les mêmes sottises. On finira par donner aux Allemands une troisième fois des armes pour nous battre, et cependant on peut affirmer que cette fois ils n’en ont guère envie. Nos lecteurs excuseront cette incursion dans un domaine proprement national.

 

De ci, de là

Revenons aux faits divers. Les Américains ne sont pas mieux traités que les Français par le bolchévisme international : en Hongrie, on arrête des hommes d’affaires ; en Chine des consuls, l’opinion américaine ressent ces insultes. De nouvelles expériences atomiques vont se dérouler à Eniwetok. Le crescendo de xénophobie et d’agressivité à l’endroit du monde extérieur va de pair en Russie avec l’intensification d’une propagande pacifiste qu’en France même, des gens qui paraissent de bonne foi et à jeun et d’esprit sain, discutent et appuient, ce qui doit faire rire les maîtres du Kremlin ; ce genre de jobardise était toutefois l’apanage des Anglais. La paix à tout prix, l’avons-nous entendu !, est le maître mot : comme si le maintien de la paix dépendait de la volonté de quelques individus apeurés.

Depuis 1900, la plupart des hommes veulent la paix, ce qui n’a rien empêché. Il faut voir les faits dans la perspective de leur déterminisme. En les niant, on fait le jeu des tricheurs.

 

L’Afrique

De sérieux troubles ont éclaté en Nigéria anglais. Après les incidents sanglants de la « Côte de l’Or », et les échauffourées du Kenya, l’agitation fait tache d’huile dans l’Afrique noire. Ces mouvements sont plus nationalistes que communistes, au contraire de ce qui se passe dans les colonies d’Asie. Les Anglais vont délibérément de l’avant en offrant aux indigènes des constitutions et des assemblées représentatives ; ils pensent que l’ère coloniale close, une ère de collaboration est possible. Tout le problème est là. Le colonialisme correspondait à un stade de l’évolution des peuples arriérés. Il a commis quelques fautes et accompli de grandes choses. Sans excitation étrangère, ce colonialisme tout comme le capitalisme dont il est une forme aurait pu s’assouplir peu à peu et disparaître presque sans qu’on  s’en aperçoive. Il est à craindre au contraire qu’à vouloir brusquer les choses et faire la révolution on n’aboutisse à l’anarchie et à la destruction des richesses accumulées par l’ère coloniale, comme c’est le cas en Indochine et en Birmanie et qu’en croyant aller vers le progrès on ne ramène l’aiguille de l’histoire, comme en U.S.S. quelques décades en arrière.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-11-26 – Le Jeu Britannique

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-26 – La Vie Internationale.

 

Le Jeu Britannique

 

Le monde civilisé assiste impuissant et découragé à cette curieuse et redoutable évolution de l’U.R.S.S. vers plus de mystère, de violence, de barbarie. Ceux même qui savaient la vérité sur le bolchévisme ne le voyaient pas si sombre. On dirait que le défi de Tito a poussé le régime soviétique à un accès de rage. Rokossovki règne à Varsovie, Malinowski à Bucarest ; chez les satellites, on arrête les étrangers, même les diplomates, et les procès par fournées engloutissent les anciens camarades devenus ministres. C’est pourtant ainsi que finit la Convention 93. Peut-on espérer ? Il serait temps.

 

La Politique de M. Bevin

Un sujet moins sombre et bien classique : le double jeu de la politique britannique. Londres après des années d’efforts tenaces a réussi à éliminer l’Italie de l’Afrique du Nord, à convaincre Washington et finalement l’O.N.U. Ni la patience du Comte Sforza, ni l’opposition française n’ont ébranlé le bloc anglo-saxon. Les Américains, obsédés par leur idéologie anti-colonialiste dont le président Truman s’est fait récemment encore le champion, ont fait le jeu anglais qui lui n’a cure d’idéologie quand elle ne sert pas ses intérêts.

 

Les Colonies Italiennes

La décision de l’O.N.U. – définitivement sans appel – fait de la Lybie d’ici deux ans un état indépendant ; ce qui veut dire que d’ici peu un foyer d’agitation va se créer d’où le bolchévisme ne sera pas absent qui étendra sa propagande à travers l’Afrique du Nord. Prise entre l’infiltration Sénousite à l’Est et les intrigues américaines au Maroc, le monde Islamique français sera ébranlé. L’Angleterre réussira-t-elle à éliminer la France du monde arabe après un demi-siècle d’implacable guérilla politique ? Elle vient en tout cas de marquer trois points : d’abord l’assassinat de Zaïm qui se proposait de ramener la Syrie à l’influence française ; puis la constitution d’un gouvernement fantoche en Cyrénaïque et enfin l’élimination de l’Italie de Tripoli, et par contre coup de la France du Fezzan.

Le travail achevé, Bevin s’est efforcé de corriger l’impression pénible en faisant à la France toutes sortes d’amitiés. « Rien ne séparera la France et l’Angleterre », a-t-il dit. Et l’on a appris que M. Vincent Auriol ferait à Londres une visite en mars. Un émissaire britannique est allé à Saigon s’entretenir de la question indochinoise. M. Bevin a envoyé à Bao Daï un message encourageant, sans toutefois décider de reconnaître son gouvernement. Enfin dans la question allemande, Bevin a pris une attitude très réservée, insistant sur la sécurité Franco-Anglaise de façon à réassurer l’opinion française et peut-être à renforcer les résistances à un accord Franco-Allemand. Tout cela peut être fort habile mais ne trompera personne.

 

L’Union Européenne

D’autre part la politique travailliste continue à bouder l’Union européenne. « Nous voulons établir, a dit Bevin, de saines relations avec l’Europe, le Commonwealth et les Etats-Unis », ce qui signifie que l’Angleterre ne prendra pas d’engagements nouveaux qui puissent modifier ses connexions impériales.

Comme par ailleurs, à la suite de son voyage, M. Acheson parait avoir fait machine arrière et renoncé à favoriser une union continentale dont l’Angleterre ne serait pas partie intégrante, on se demande ce qu’il adviendra des projets du « Fritalux » et autres accords régionaux. Peut-être Acheson s’est-il rendu compte que les difficultés étaient plus grandes qu’on ne le pensait à Washington, et que pour le moment du moins, il fallait laisser mûrir la question.

 

L’Avenir de l’Allemagne

On ne sait rien encore du résultat des négociations entre le chancelier Adenauer et les commissaires Alliés. Les démontages d’usines continuent au ralenti malgré les protestations des ouvriers allemands. Les Anglais qui paraissaient avoir cédé sous la pression américaine semblent à présent résolus à limiter les concessions aux Allemands et revenir sur leurs intentions. Les travaillistes cherchent surtout à empêcher que des accords privés ne s’établissent, qui pourraient lier les intérêts allemands aux intérêts Franco-Américains. Schumacher ne désarme pas sur ce point et il est peu probable qu’on puisse constituer une entente industrielle pour les entreprises clefs de l’Allemagne de l’ouest ; ce qui aurait eu pour l’avenir des conséquences politiques très étendues auxquelles les Anglais s’opposent de toutes leurs forces. L’impression qui se dégage de toutes ces intrigues est confuse. Seul Adenauer avait un plan dont la réalisation aurait permis à l’Allemagne de s’intégrer au bloc atlantique. Mais ni du côté français, ni du côté américain on ne voit paraître de plan résolu et constructif. Il est probable qu’on s’en tiendra à des solutions isolées et partielles qui laisseront le problème Franco-allemand en suspens, ce qui est fort dangereux. Car malgré toute la suspicion qui pèse sur les intentions russes en Allemagne, il y a encore beaucoup d’Allemands qui demeurant convaincus que tôt ou tard, c’est vers l’Est que le futur Reich trouvera ses chances de résurrection et qu’il vaut mieux attendre que de se lier avec les puissances occidentales qui resteront pour l’Allemagne des concurrents et non des alliés.

 

A l’Est

La Russie de son côté achève l’annexion de tous les pays conquis et ferme de plus en plus hermétiquement le rideau de fer. Elle n’hésite pas à rendre impossible les relations diplomatiques et économiques entre ses satellites et l’Occident. Peut-être pense-t-elle accroître ainsi les difficultés des pays capitalistes plus que les siennes propres, en leur enlevant une partie importante de leurs débouchés ? En tous cas, les deux mondes de plus en plus séparés, de plus en plus tendus l’un contre l’autre voient un à un s’évanouir tous les espoirs d’une solution pacifique.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-11-19 – France-Allemagne

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-19 – La Vie Internationale.

 

France – Allemagne

 

Un problème brûlant de morale et d’intérêt trouble la conscience de tout Français responsable : il sait que la coopération et la réconciliation Franco-Allemande sont indispensables, et pour l’avenir de la civilisation européenne et de la France tout particulièrement. Il sent aussi les dangers de ce pas décisif.

La France affaiblie, plus encore par la politique que par la guerre, où l’esprit d’entreprise s’affaiblit, ne pèsera pas lourd devant la renaissance germanique. L’Allemand redressé redeviendra l’arrogant dominateur qu’il fut ; dans un temps indéterminé mais certain, la marée soviétique refluera ; la France, de nouveau, sera seule dans le redoutable tête-à-tête.

Mais il faut choisir. L’Allemagne renaîtra avec ou contre nous. Qu’on se souvienne des occasions manquées en 1911 contre la politique Caillaux, en 1922 contre les offres du président Brüning. Manquer l’occasion offerte par Adenauer serait assumer une responsabilité grave. Ce qu’on ne voit pas assez, c’est que la situation a totalement changé. L’Angleterre n’a plus sur le continent assez de puissance pour jouer son rôle de division, encore moins le rôle de garantie de l’équilibre qu’elle a si mal assumé déjà.

Force est à l’Angleterre de s’intégrer, bon gré, mal gré, dans une union continentale, ou de se fondre dans l’union nord-américaine. De leur côté, les Etats-Unis ne pouvant compter que sur eux-mêmes, prendront des précautions dont ils n’avaient pas à se préoccuper en 14 et en 39, tant pour préserver leur sécurité que leur expansion économique. Ils savent que l’Allemagne est en définitive le plus redoutable obstacle à une hégémonie mondiale qu’ils seront obligés d’assumer pour maintenir leur prospérité.

 

Les Négociations

  1. Acheson s’était rendu à Paris de mauvaise grâce, pressé par Bevin alarmé d’un tête à tête Franco-Allemand surveillé et encouragé par Washington. En fait, les négociations n’ont pas mal tourné. Acheson s’est rendu en Allemagne et a mis au point avec Adenauer les garanties durables que le Reich peut offrir. Celles-ci sont trois : D’abord,

1° la reconnaissance de l’autorité de la Ruhr, à laquelle l’Allemagne participera. Elle renoncera ainsi définitivement à disposer seule de ce formidable arsenal ;

2° Elle coopérera avec le conseil de sécurité militaire ;

3° Elle s’associera au comité de décartellisation.

En contre-partie on cessera de poursuivre les démontages d’usines si impopulaires. Les Allemands entreront dans le Conseil de l’Europe et plus tard dans l’union dite « Fritalux » si elle se constitue : également dans toutes les organisations internationales. Ils auront en outre, un commencement de représentation diplomatique sous forme d’attachés commerciaux et de consuls. Tout cela en attendant le traité de paix. Les Allemands ne sont pas pressés de recouvrer une liberté totale et demandent eux-mêmes le maintien de l’occupation américaine qui les garantit de l’invasion soviétique.

 

Arrière-Plan Politique

Dans ces questions internationales il y a un arrière-plan politique et idéologique. L’opposition aux projets Adenauer est venue des socialistes. Schumacher, en accord avec Londres, voudrait substituer aux négociations Franco-Allemandes une socialisation de toute l’industrie lourde européenne, Ruhr comprise ; les Travaillistes anglais ayant nationalisé la leur, prendraient ainsi sous leur contrôle le nerf de l’économie européenne. Schumacher lutte en même temps contre l’indépendance sarroise et l’intégration de ce territoire industriel dans l’économie française, également contre la pénétration de capitaux français et américains dans les entreprises germaniques ; fusion d’intérêts qui cimentera la coopération économique.

Il est significatif cependant que Londres se soit montré conciliant en consentant à la reprise des constructions navales allemandes dans certaines limites. D’autre part, Schumacher a baissé le ton car il sait que les masses dans son pays souhaitent une coopération franco-allemande. Elles sentent ce qu’un duel de quatre-vingt ans leur a coûté. Le nationalisme n’est plus de mise. Les exigences de l’économie moderne l’excluent. L’Allemand sait aussi qu’un régime d’économie libérale laisse intacte sa capacité de concurrence sur les marchés mondiaux, tandis qu’une nationalisation générale le mettrait au pas de voisins moins industrieux. Il sait encore que seule la volonté des Etats-Unis compte pour son relèvement puisqu’ils disposent et de la force et des crédits.

 

Les Elections aux Etats-Unis

Autre aspect de la lutte politique : une importante élection vient d’avoir lieu à New-York pour les postes de sénateur de l’Etat et de maire de la ville. Les partisans du président Truman et de ce qu’on appelle le Welfare state, l’ont emporté sur les tenants républicains du libéralisme intégral.

Il serait faux d’interpréter les succès de Lehmann et O’Dyer comme étant celui de l’étatisme. De même que le succès des grévistes qui ont obtenu des dirigeants de l’acier qu’ils pourvoient seuls aux assurances et aux retraites de leurs employés. Ces résultats ne signifient pas que les travailleurs américains veulent que l’Etat leur assure soins médicaux et retraites. C’est aux patrons de le faire. Ils entendent – et tout homme raisonnable est là-dessus d’accord – que les ouvriers, à mesure que se développe la richesse que leur labeur a créée, bénéficient d’une sécurité plus grande et d’une plus large part des profits industriels.

Mais aux Etats-Unis on ne souhaite pas de confier à l’Etat, c’est-à-dire aux politiciens, les pouvoirs économiques, ce qui serait le véritable résultat pratique de ce qu’on nomme socialisme. On est hostile à toute concentration de pouvoir surtout aux mains d’une administration tyrannique, maladroite et coûteuse. Il n’est pas sûr cependant que ce ne soit pas là le premier pas vers une restriction de l’initiative privée au profit du pouvoir politique. A cet égard, les élections anglaises de l’an prochain, dont l’enjeu est énorme pour l’avenir de la société en général, nous montreront laquelle des deux tendances est la plus forte dans le monde occidental.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-11-12 – Aux deux Pôles Politiques

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-12 – La Vie Internationale.

 

Aux deux Pôles Politiques

 

Tandis que sur la Place Rouge le camarade Malenkov lance aux Anglo-Saxons un défi sonore, « les Trois », Acheson, Bevin, Schuman se réunissent à Paris. Spectacle bien familier ; le dictateur menace, les démocraties retournent à leurs petites querelles. L’Amérique avance des projets qui ne sont réalisables qu’en Amérique ; l’Angleterre se dérobe ; la France chicane. On finit par s’entendre sur quelques détails et l’on repart un peu plus défiants les uns des autres…

 

La Réunion de Paris

La politique allemande, l’Union Européenne, le jour où l’on s’entendrait là-dessus, il y aurait dans le monde quelque choses de changé. Mais quel cataclysme pourra déraciner un préjugé d’une tête politique britannique, ou faire admettre à un Français moyen que le problème franco-allemand, comme tout autre, peut changer complètement quand le rapport des forces a changé lui-même sur la planète, et que les sentiments doivent suivre.

Simplifions : les Américains viennent à Paris parce qu’ils sentent que – quoi qu’on en veuille dire – la formation de la République allemande de l’Est et le télégramme Staline constituent pour les Allemands réalistes la possibilité d’une politique de rechange et un pôle d’attraction dangereux. Il faut donc riposter et s’attacher les Allemands par des liens qu’à l’avenir ils ne pourront plus briser parce que leur intérêt l’interdira. Il faut intégrer l’Allemagne à l’Europe, faire l’Europe avec l’Allemagne.

Les Anglais prennent peur. La France et l’Allemagne unies, c’est la politique anglaise de division continentale qui s’écroule, le guide obstiné d’un siècle et demi. Cette politique a donné, comme on sait, de si beaux résultats et la situation de l’Angleterre en est devenue si brillante qu’il serait vraiment dommage d’en changer. Cependant, il serait injuste (comme le font la plupart des commentateurs), de ne pas voir plus loin : l’Angleterre ne peut s’intégrer à l’Europe aussi complètement que les pays continentaux. Le risque d’isolement total, dont nous avons parlé, au cas où le bloc Sterling éclaterait et où l’Angleterre resterait en dehors du bloc continental a de quoi angoisser un insulaire. En ce moment, sur tous les marchés du monde, la Livre continue à descendre : 250, 245, 240, chaque jour un peu plus ; que feront les partenaires d’Egypte, de l’Inde, d’Afrique du Sud, si ce mouvement ne pouvait être stoppé ou s’il l’était si bas qu’un bouleversement économique et social serait inévitable ? Et puis, disons-le, le gouvernement travailliste est discrédité dans le monde, il n’est que de lire la presse des Dominions. La mollesse d’Attlee, les palinodies de Cripps, l’hésitation et l’attitude ambiguë des Trade-Unions ont ruiné la confiance. De surcroît, Bevin est mal avec tout le monde : Français, Italiens, Américains. Beaucoup pensent que le socialisme est pour l’Angleterre un instrument de déchéance et qu’il faudra ou que les Anglais liquident le travaillisme ou que l’empire se disloque ……

Pour en revenir à Paris, M. Acheson arrivera-t-il à de grands résultats ? Ce n’est pas impossible. Après le discours du chancelier Adenauer si pressant pour la collaboration franco-allemande, on pense que M. Schuman, en s’entourant de précautions, pourra prendre la main tendue et l’opinion française, évidemment encore méfiante et non sans raison, acceptera de donner à un accord Franco-Allemand un consentement loyal. Il faudra faire des concessions. Encore ? Renoncer à des réparations, aux démontages, à certains privilèges d’amour-propre. Mais peut-être ces concessions, à l’encontre de celles du passé, paieront-elle.

 

L’Extrême-Orient

La situation n’évolue pas en faveur des occidentaux. Les communistes chinois sont aux portes de l’Indochine et la tache qui marque sur la carte ce qui reste du pouvoir nationaliste diminue de jour en jour. Là-bas comme ici en définitive, tout dépend de l’attitude des Américains.

La Conférence de la Table Ronde à La Haye vient d’aboutir à un accord. Il s’agissait pour les Hollandais de reconnaître la République d’Indonésie et pour les Républicains d’accorder aux Hollandais le respect des droits acquis. Les Américains, représentés par un homme remarquable, M. Cochrane ont réussi à imposer aux Hollandais de douloureux sacrifices, et à obliger les Indonésiens à tenir compte des intérêts hollandais. L’accord sera sans doute exécuté car sans cela, la nouvelle république se verrait couper les vivres par Washington.

Peut-on espérer un résultat du même ordre en Indochine ? Ce n’est malheureusement pas sûr. D’abord l’Indonésie est un groupe d’îles, à l’abri donc d’une pression directe du communisme voisin. Les communistes d’ailleurs y sont beaucoup moins forts qu’Ho Chi Minh. Surabaya est pour les Américains une base navale de toute importance et les Iles de la Sonde renferment de précieuses matières stratégiques. Mais l’Indochine a-t-elle pour les Etats-Unis la même importance ? Se décideront-ils à la défendre coûte que coûte ? Il semble qu’à Washington, on ait peur que la position ne soit intenable et qu’un nouvel échec en Extrême-Orient ne soit grave pour le prestige américain.

Quant aux Anglais qui tiennent une conférence à Singapour, faut-il dire qu’ils ne nous sont pas favorables ? Ce sont eux qui ont divulgué et probablement inspiré le rapport hindou que le pandit Nehru dirigeait contre Bao Daï. Les Anglais, irrités d’avoir abandonné la Birmanie qu’ils pouvaient et devaient tenir, jalousent-ils notre courage ? Le pandit Nehru ne pardonne pas aux petites communautés françaises de l’Inde de préférer le drapeau tricolore au centralisme de New-Delhi. Cela fait beaucoup de forces conjuguées contre l’énergique résistance des Français qui se battent là-bas dans des conditions de plus en plus difficiles.

Et cependant, nous pouvons prédire à coup sûr qu’un jour les Etats-Unis se repentiront de la politique anticolonialiste qu’a poursuivie avec acharnement feu Roosevelt, quand il n’y aura plus de force militaire pour les protéger, les commerçants américains seront dépouillés ou chassés comme les autres. L’intérêt ne pourra rien contre les passions, et ce sera justice.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-11-05 – L’Europe devant l’Unité

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-05 – La Vie Internationale.

 

L’Europe devant l’Unité

 

Tandis que sur le front de la guerre froide les escarmouches suivent leur cours désormais habituel, c’est l’Union Européenne qui fait parler d’elle. L’ultimatum Hoffman et l’arrivée précipitée de Sir Stafford Cripps à Paris soulèvent des questions de première importance. C’est toute la politique économique européenne qui vient en cause.

 

L’Ultimatum d’Hoffman

Pour que l’aide américaine soit maintenue, pour que les pays européens puissent s’en passer en 1952, les Etats-Unis sont décidés à obliger les bénéficiaires à constituer une union économique dans les délais impartis.

Dans son message à l’O.E.C.E., M. Hoffman a parlé au nom du Congrès américain disposé à ne voter des crédits que contre réalisations. Mis au pied du mur, les Européens doivent sans retard proposer des mesures concrètes. Dans le cas où ils n’arriveraient pas à s’entendre, les sanctions sont prévues ; il sera difficile de faire voter par le Congrès la prochaine annuité : pour celle de 49-50 déjà le premier semestre seul est acquis et le second versement peut être révisé. Enfin, la répartition ne sera pas faite selon les pourcentages antérieurs, mais en fonction des progrès accomplis par chaque pays, en particulier dans son relèvement économique.

 

L’Embarras de l’Angleterre

Sir Stafford Cripps a senti le danger et a proposé d’emblée que 50% des importations des pays membres de l’O.E.C.E. soient libérées de tout contingentement. Geste destiné à marquer la volonté anglaise de n’être pas écartée des accords intra-européens et sans doute aussi à mettre dans l’embarras les partenaires.

Jusqu’ici le gouvernement travailliste avait boudé les projets d’union européenne. Il comptait sur les difficultés qu’ils soulèvent pour s’abstenir d’y prendre part, mais depuis peu, on sentait à Londres que les Etats-Unis étaient décidés à aboutir avec ou sans l’Angleterre.

Nous avions émis l’hypothèse que les Américains auraient volontiers laissé l’Angleterre à l’écart, si elle-même préférait son indépendance. Mais les Anglais ont compris que dans ce cas, éliminés du continent, ils risquaient si leur situation financière devenait critique et que le bloc Sterling éclatât, de voir les Iles britanniques coupées de tous côtés, abandonnées à leurs propres ressources, n’avoir plus d’issue que de devenir le 49ème état des Etats-Unis. Danger que Churchill voit venir depuis longtemps.

Deux hypothèses se présentent : ou bien l’Angleterre vient à Paris avec l’intention de s’intégrer plus ou moins au bloc ou plutôt aux blocs que les Etats-Unis cherchent à constituer sur le continent, ou bien elle ne vise qu’à rendre impossible tout projet de ce genre. La première impression prévalait ces jours-ci, mais depuis le discours de Cripps à Paris, on est plutôt enclin à la seconde : rendre le conflit d’intérêts entre Européens si compliqué qu’on n’en puisse sortir. Cela serait conforme à la politique traditionnelle de l’Angleterre. Le gouvernement travailliste d’ailleurs a toujours été en politique extérieure beaucoup plus traditionnaliste et insulaire que les conservateurs.

Une partie très serrée va se jouer : les Américains, décidés à aboutir coûte que coûte et préférant secrètement que l’intégration européenne se fasse sans les Anglais et les Anglais cherchant à maintenir la division européenne (qu’il a toujours été leur but), sans se désintéresser des projets d’union, s’efforçant au contraire de proposer des mesures si hardies et si radicales que ce soient les Européens eux-mêmes qui portent la responsabilité de l’échec.

 

Les Intentions Américaines

Les Américains sont assez bien informés pour se rendre compte de la difficulté pratique de leur projet. Veulent-ils vraiment le faire aboutir au risque de provoquer une rupture d’équilibre dans la structure économique des principaux pays intéressés et envisager ainsi un échec du Plan Marshall, ou veulent-ils simplement par la menace obtenir quelques résultats partiels qui engagent simplement l’Europe dans la voie d’une unification future ?

C’est cette dernière hypothèse qui paraît vraisemblable, car, ni économiquement, ni moralement, les pays de l’O.E.C.E. ne sont mûrs pour une unification. Ce serait déjà très beau si l’on arrivait à amorcer une première étape : convertibilité de certaines monnaies, libéralisation d’un nombre important d’échanges. Au-delà, ce serait forcer la cadence et peut-être échouer. Quoi qu’il en soit, la première session de l’O.E.C.E. au Château de la Muette a été plutôt houleuse, les délégués étant plus ou moins effrayés de sauter le pas en prenant des engagements commerciaux dont ils ne voyaient pas bien les conséquences.

Il ne faudrait pas que la Marshallisation comme disent les Soviétiques, aboutisse au chômage ou à l’invasion inopinée de marchandises étrangères ; dans des pays comme la France où la structure des prix est encore instable, une telle éventualité aurait des conséquences politiques graves. La France en effet est dans une situation paradoxale : Le coût de la vie est sensiblement moins élevé au cours du change que dans les pays limitrophes, Angleterre, Belgique, Suisse, Italie. Par contre, ses produits industriels sont souvent aussi chers, sinon plus que ceux des voisins. On devine ce qui arriverait si, du jour au lendemain, on lâchait les écluses douanières.

D’autre part, l’Europe est aussi jalousement nationaliste qu’avant 39. L’Allemagne occidentale qui siège maintenant à l’O.E.C.E. est un partenaire dont on se méfie. Son potentiel industriel croît très vite et ressort à bas prix. On craint qu’elle ne prenne bien vite la direction du mouvement européen ; les niveaux de vie et la structure des prix dans les pays d’Europe sont très différents, on comprend aisément que, mis en présence d’une décision que l’intervention de l’Angleterre rend encore plus incertaine, les ministres responsables demandent à réfléchir.

 

                                                                                  CRITON