Criton – 1949-11-12 – Aux deux Pôles Politiques

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-12 – La Vie Internationale.

 

Aux deux Pôles Politiques

 

Tandis que sur la Place Rouge le camarade Malenkov lance aux Anglo-Saxons un défi sonore, « les Trois », Acheson, Bevin, Schuman se réunissent à Paris. Spectacle bien familier ; le dictateur menace, les démocraties retournent à leurs petites querelles. L’Amérique avance des projets qui ne sont réalisables qu’en Amérique ; l’Angleterre se dérobe ; la France chicane. On finit par s’entendre sur quelques détails et l’on repart un peu plus défiants les uns des autres…

 

La Réunion de Paris

La politique allemande, l’Union Européenne, le jour où l’on s’entendrait là-dessus, il y aurait dans le monde quelque choses de changé. Mais quel cataclysme pourra déraciner un préjugé d’une tête politique britannique, ou faire admettre à un Français moyen que le problème franco-allemand, comme tout autre, peut changer complètement quand le rapport des forces a changé lui-même sur la planète, et que les sentiments doivent suivre.

Simplifions : les Américains viennent à Paris parce qu’ils sentent que – quoi qu’on en veuille dire – la formation de la République allemande de l’Est et le télégramme Staline constituent pour les Allemands réalistes la possibilité d’une politique de rechange et un pôle d’attraction dangereux. Il faut donc riposter et s’attacher les Allemands par des liens qu’à l’avenir ils ne pourront plus briser parce que leur intérêt l’interdira. Il faut intégrer l’Allemagne à l’Europe, faire l’Europe avec l’Allemagne.

Les Anglais prennent peur. La France et l’Allemagne unies, c’est la politique anglaise de division continentale qui s’écroule, le guide obstiné d’un siècle et demi. Cette politique a donné, comme on sait, de si beaux résultats et la situation de l’Angleterre en est devenue si brillante qu’il serait vraiment dommage d’en changer. Cependant, il serait injuste (comme le font la plupart des commentateurs), de ne pas voir plus loin : l’Angleterre ne peut s’intégrer à l’Europe aussi complètement que les pays continentaux. Le risque d’isolement total, dont nous avons parlé, au cas où le bloc Sterling éclaterait et où l’Angleterre resterait en dehors du bloc continental a de quoi angoisser un insulaire. En ce moment, sur tous les marchés du monde, la Livre continue à descendre : 250, 245, 240, chaque jour un peu plus ; que feront les partenaires d’Egypte, de l’Inde, d’Afrique du Sud, si ce mouvement ne pouvait être stoppé ou s’il l’était si bas qu’un bouleversement économique et social serait inévitable ? Et puis, disons-le, le gouvernement travailliste est discrédité dans le monde, il n’est que de lire la presse des Dominions. La mollesse d’Attlee, les palinodies de Cripps, l’hésitation et l’attitude ambiguë des Trade-Unions ont ruiné la confiance. De surcroît, Bevin est mal avec tout le monde : Français, Italiens, Américains. Beaucoup pensent que le socialisme est pour l’Angleterre un instrument de déchéance et qu’il faudra ou que les Anglais liquident le travaillisme ou que l’empire se disloque ……

Pour en revenir à Paris, M. Acheson arrivera-t-il à de grands résultats ? Ce n’est pas impossible. Après le discours du chancelier Adenauer si pressant pour la collaboration franco-allemande, on pense que M. Schuman, en s’entourant de précautions, pourra prendre la main tendue et l’opinion française, évidemment encore méfiante et non sans raison, acceptera de donner à un accord Franco-Allemand un consentement loyal. Il faudra faire des concessions. Encore ? Renoncer à des réparations, aux démontages, à certains privilèges d’amour-propre. Mais peut-être ces concessions, à l’encontre de celles du passé, paieront-elle.

 

L’Extrême-Orient

La situation n’évolue pas en faveur des occidentaux. Les communistes chinois sont aux portes de l’Indochine et la tache qui marque sur la carte ce qui reste du pouvoir nationaliste diminue de jour en jour. Là-bas comme ici en définitive, tout dépend de l’attitude des Américains.

La Conférence de la Table Ronde à La Haye vient d’aboutir à un accord. Il s’agissait pour les Hollandais de reconnaître la République d’Indonésie et pour les Républicains d’accorder aux Hollandais le respect des droits acquis. Les Américains, représentés par un homme remarquable, M. Cochrane ont réussi à imposer aux Hollandais de douloureux sacrifices, et à obliger les Indonésiens à tenir compte des intérêts hollandais. L’accord sera sans doute exécuté car sans cela, la nouvelle république se verrait couper les vivres par Washington.

Peut-on espérer un résultat du même ordre en Indochine ? Ce n’est malheureusement pas sûr. D’abord l’Indonésie est un groupe d’îles, à l’abri donc d’une pression directe du communisme voisin. Les communistes d’ailleurs y sont beaucoup moins forts qu’Ho Chi Minh. Surabaya est pour les Américains une base navale de toute importance et les Iles de la Sonde renferment de précieuses matières stratégiques. Mais l’Indochine a-t-elle pour les Etats-Unis la même importance ? Se décideront-ils à la défendre coûte que coûte ? Il semble qu’à Washington, on ait peur que la position ne soit intenable et qu’un nouvel échec en Extrême-Orient ne soit grave pour le prestige américain.

Quant aux Anglais qui tiennent une conférence à Singapour, faut-il dire qu’ils ne nous sont pas favorables ? Ce sont eux qui ont divulgué et probablement inspiré le rapport hindou que le pandit Nehru dirigeait contre Bao Daï. Les Anglais, irrités d’avoir abandonné la Birmanie qu’ils pouvaient et devaient tenir, jalousent-ils notre courage ? Le pandit Nehru ne pardonne pas aux petites communautés françaises de l’Inde de préférer le drapeau tricolore au centralisme de New-Delhi. Cela fait beaucoup de forces conjuguées contre l’énergique résistance des Français qui se battent là-bas dans des conditions de plus en plus difficiles.

Et cependant, nous pouvons prédire à coup sûr qu’un jour les Etats-Unis se repentiront de la politique anticolonialiste qu’a poursuivie avec acharnement feu Roosevelt, quand il n’y aura plus de force militaire pour les protéger, les commerçants américains seront dépouillés ou chassés comme les autres. L’intérêt ne pourra rien contre les passions, et ce sera justice.

 

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