Criton – 1949-12-24 – Mondes Asiatiques

ORIGINAL-Criton-1949-12-24  pdf

Le Courrier d’Aix – 1949-12-24 – La Vie Internationale.

 

Mondes Asiatiques

 

La visite de Mao Tsé Tung à Moscou consacre la défaite définitive de Tchang-Kaï-Chek en Chine. Les combats ont pratiquement cessé ; l’armée communiste occupe la frontière d’Indochine. De Lang Son à Weimar flotte le drapeau rouge. Le colloque des deux dictateurs rouges n’a cependant pas été celui d’un empereur avec son vassal. Mao Tsé, vainqueur a beaucoup à demander à son allié et celui-ci n’a rien à offrir, ni le riz, ni les machines, ni les matières premières, ni les capitaux qu’il faut pour remettre la Chine sur pied. Et la Mandchourie, arsenal industriel de l’immense pays, est au service des Soviets et c’est là-dessus que les divergences portent. Les Américains suivent ces conversations de près ; puisqu’ils détiennent ce que précisément Mao Tsé veut obtenir.

 

Problèmes Chinois

Deux problèmes brûlants : Formose et le riz ; le Gouvernement nationaliste tient la mer et bloque les ports de ravitaillement, et les Etats-Unis ne se soucient pas d’abandonner l’île stratégique aux communistes. Comment la conserver libre sans l’occuper avec les dix divisions nécessaires ? D’autre part, la Chine pour se nourrir a besoin du riz qui vient du sud : Indochine, Birmanie, Siam ; tenir les greniers à riz, c’est avoir la Chine en tutelle. Les Etats-Unis feront-ils savoir à Mao Tsé qu’une action militaire contre les pays du sud signifierait la guerre ? La question pour la France est capitale. Le maintien à un titre quelconque de notre présence en Indochine dépend de l’attitude américaine. Les Etats-Unis décideront-ils de barrer à Mao Tsé la route du riz ? Ils ont envoyé à Saïgon deux de leurs généraux pour étudier le système de défense sur place. Jessup va faire la tournée de l’Asie du Sud-Est pour enquêter sur les chances d’une résistance politique aux visées chinoises.

La partie n’est donc pas perdue d’avance. Mao Tsé n’a aucun intérêt à défier les Etats-Unis. Staline ne veut sans doute pas davantage engager en Asie une lutte qui serait le départ d’une guerre mondiale, et la peur des Chinois est dans ces pays fertiles le commencement de la sagesse. Ho Chi Minh lui-même chercherait à négocier par le truchement des Nations-Unies un compromis qui ressemblerait à celui qu’ont signé Indonésiens et Hollandais à La Haye.

En tout état de cause, des événements brutaux sont peu probables en Extrême-Orient. De part et d’autre on n’est pas pressé de mettre cartes sur table. Ce qu’on peut craindre, c’est que l’affaire d’Indochine ne prenne la tournure de la guérilla grecque et n’épuisent peu à peu, les forces déjà affaiblies qui défendent le Tonkin. Cependant, par le détour du P.A.M. (aide militaire aux pays du pacte atlantique), les Etats-Unis rendent possible l’envoi en Indochine des armes françaises qui seront remplacées à l’intérieur par les armes fournies par les Etats-Unis. Il est en outre question de reverser pour la défense du Sud-Est asiatique, les 75 millions de dollars prévus pour soutenir la Chine nationaliste. Un appui matériel et surtout moral des Etats-Unis semble ces jours-ci plus probable qu’auparavant. Il permettrait de conclure en Indochine un accord politique qui évidemment ne laisserait pas à la France une position prépondérante, mais éviterait une débâcle militaire, à la longue inévitable, et peut-être atténuerait l’actuelle tension. La question est angoissante. Elle n’est pas désespérée.

 

Une Nouvelle Orientation des U.S.A.

La politique américaine semble à un nouveau tournant. Le personnel du département d’Etat change. Kennan est remplacé par Paul Nitze ; Bowling part également et Jessup prochainement. Ce qui signifie que la politique américaine dont Kennan et Jessup avaient été les conseillers cherche d’autres plans que les leurs. Kennan avait deux idées maîtresses. D’abord qu’il fallait contenir l’expansion soviétique par des moyens pacifiques en attendant la mort de Staline et la décomposition du régime bolchévique. Secundo, il voyait dans un étroit accord avec l’Angleterre, sur tous les problèmes mondiaux, y compris la Chine et le Moyen-Orient, la base de la défense américaine.

Ces deux directives, sans avoir réellement failli n’ont pas donné de résultats positifs. La Russie consolide ses conquêtes et l’Angleterre ne cède jamais que contrainte quand ses intérêts sont en jeu : question chinoise, question palestinienne, problème du pétrole d’Asie mineure et de la politique arabe, Union Européenne, Traité avec l’Allemagne, aucune des grandes affaires débattues n’a trouvé d’accord anglais et américains. D’autre part, la bombe atomique russe a modifié les plans stratégiques et place, comme nous l’avons vu, la défense de l’Europe sur de nouvelles données. Les Etats-Unis pressent avec énergie le continent européen de s’organiser et de s’unifier. Un nouveau plan, le plan Bissell, va tâcher de se substituer au Fritalux, mort-né : un système compliqué et de réalisation difficile, mais qui, s’il est accepté pourrait décider le Congrès américain à continuer l’aide Marshall sans trop la réduire. Les Etats-Unis trouvent sur le continent plus de bonne volonté qu’en Angleterre et aussi possèdent plus de moyens de pression sur les Gouvernements. Enfin, n’oublions pas – et les derniers événements confirment nos vues – que l’idée profonde des Etats-Unis est de faire sauter un jour le bloc Sterling qui est l’obstacle majeur à l’unification économique du monde, indispensable à l’expansion américaine.

 

A Moscou

L’empereur de toutes les Russies va avoir 70 ans. Comme Néron et Caligula, il fait célébrer lui-même son culte : et dire que devant le mausolée de Lénine, on lit que la religion est l’opium du peuple ! Un historien anglais énumérait l’autre soir à la Radio les causes de l’échec du communisme soviétique dans les pays occidentaux. Toutes les raisons, disait-il, ont joué leur rôle, mais la principale est que les hommes de notre Europe n’aiment pas qu’on les prenne pour des imbéciles.

En attendant, le monarque rouge continue de liquider ses vieux camarades. Voici que Pleck nouvellement installé président de la république orientale d’Allemagne et dont on ne pouvait encore faire le procès a bu un mauvais café qui le retient à l’hôpital, tout comme le camarade Dimitrov que, comme Lénine, l’on vient d’embaumer avec tant de succès. Il ne reste guère d’ouvriers de la première heure, ni même de la onzième. Il n’y a plus que ceux qui ont la chance d’habiter de l’autre côté du rideau de fer et ceux-là doivent, in petto, s’en réjouir.

 

                                                                                  CRITON