Criton – 1949-11-26 – Le Jeu Britannique

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-26 – La Vie Internationale.

 

Le Jeu Britannique

 

Le monde civilisé assiste impuissant et découragé à cette curieuse et redoutable évolution de l’U.R.S.S. vers plus de mystère, de violence, de barbarie. Ceux même qui savaient la vérité sur le bolchévisme ne le voyaient pas si sombre. On dirait que le défi de Tito a poussé le régime soviétique à un accès de rage. Rokossovki règne à Varsovie, Malinowski à Bucarest ; chez les satellites, on arrête les étrangers, même les diplomates, et les procès par fournées engloutissent les anciens camarades devenus ministres. C’est pourtant ainsi que finit la Convention 93. Peut-on espérer ? Il serait temps.

 

La Politique de M. Bevin

Un sujet moins sombre et bien classique : le double jeu de la politique britannique. Londres après des années d’efforts tenaces a réussi à éliminer l’Italie de l’Afrique du Nord, à convaincre Washington et finalement l’O.N.U. Ni la patience du Comte Sforza, ni l’opposition française n’ont ébranlé le bloc anglo-saxon. Les Américains, obsédés par leur idéologie anti-colonialiste dont le président Truman s’est fait récemment encore le champion, ont fait le jeu anglais qui lui n’a cure d’idéologie quand elle ne sert pas ses intérêts.

 

Les Colonies Italiennes

La décision de l’O.N.U. – définitivement sans appel – fait de la Lybie d’ici deux ans un état indépendant ; ce qui veut dire que d’ici peu un foyer d’agitation va se créer d’où le bolchévisme ne sera pas absent qui étendra sa propagande à travers l’Afrique du Nord. Prise entre l’infiltration Sénousite à l’Est et les intrigues américaines au Maroc, le monde Islamique français sera ébranlé. L’Angleterre réussira-t-elle à éliminer la France du monde arabe après un demi-siècle d’implacable guérilla politique ? Elle vient en tout cas de marquer trois points : d’abord l’assassinat de Zaïm qui se proposait de ramener la Syrie à l’influence française ; puis la constitution d’un gouvernement fantoche en Cyrénaïque et enfin l’élimination de l’Italie de Tripoli, et par contre coup de la France du Fezzan.

Le travail achevé, Bevin s’est efforcé de corriger l’impression pénible en faisant à la France toutes sortes d’amitiés. « Rien ne séparera la France et l’Angleterre », a-t-il dit. Et l’on a appris que M. Vincent Auriol ferait à Londres une visite en mars. Un émissaire britannique est allé à Saigon s’entretenir de la question indochinoise. M. Bevin a envoyé à Bao Daï un message encourageant, sans toutefois décider de reconnaître son gouvernement. Enfin dans la question allemande, Bevin a pris une attitude très réservée, insistant sur la sécurité Franco-Anglaise de façon à réassurer l’opinion française et peut-être à renforcer les résistances à un accord Franco-Allemand. Tout cela peut être fort habile mais ne trompera personne.

 

L’Union Européenne

D’autre part la politique travailliste continue à bouder l’Union européenne. « Nous voulons établir, a dit Bevin, de saines relations avec l’Europe, le Commonwealth et les Etats-Unis », ce qui signifie que l’Angleterre ne prendra pas d’engagements nouveaux qui puissent modifier ses connexions impériales.

Comme par ailleurs, à la suite de son voyage, M. Acheson parait avoir fait machine arrière et renoncé à favoriser une union continentale dont l’Angleterre ne serait pas partie intégrante, on se demande ce qu’il adviendra des projets du « Fritalux » et autres accords régionaux. Peut-être Acheson s’est-il rendu compte que les difficultés étaient plus grandes qu’on ne le pensait à Washington, et que pour le moment du moins, il fallait laisser mûrir la question.

 

L’Avenir de l’Allemagne

On ne sait rien encore du résultat des négociations entre le chancelier Adenauer et les commissaires Alliés. Les démontages d’usines continuent au ralenti malgré les protestations des ouvriers allemands. Les Anglais qui paraissaient avoir cédé sous la pression américaine semblent à présent résolus à limiter les concessions aux Allemands et revenir sur leurs intentions. Les travaillistes cherchent surtout à empêcher que des accords privés ne s’établissent, qui pourraient lier les intérêts allemands aux intérêts Franco-Américains. Schumacher ne désarme pas sur ce point et il est peu probable qu’on puisse constituer une entente industrielle pour les entreprises clefs de l’Allemagne de l’ouest ; ce qui aurait eu pour l’avenir des conséquences politiques très étendues auxquelles les Anglais s’opposent de toutes leurs forces. L’impression qui se dégage de toutes ces intrigues est confuse. Seul Adenauer avait un plan dont la réalisation aurait permis à l’Allemagne de s’intégrer au bloc atlantique. Mais ni du côté français, ni du côté américain on ne voit paraître de plan résolu et constructif. Il est probable qu’on s’en tiendra à des solutions isolées et partielles qui laisseront le problème Franco-allemand en suspens, ce qui est fort dangereux. Car malgré toute la suspicion qui pèse sur les intentions russes en Allemagne, il y a encore beaucoup d’Allemands qui demeurant convaincus que tôt ou tard, c’est vers l’Est que le futur Reich trouvera ses chances de résurrection et qu’il vaut mieux attendre que de se lier avec les puissances occidentales qui resteront pour l’Allemagne des concurrents et non des alliés.

 

A l’Est

La Russie de son côté achève l’annexion de tous les pays conquis et ferme de plus en plus hermétiquement le rideau de fer. Elle n’hésite pas à rendre impossible les relations diplomatiques et économiques entre ses satellites et l’Occident. Peut-être pense-t-elle accroître ainsi les difficultés des pays capitalistes plus que les siennes propres, en leur enlevant une partie importante de leurs débouchés ? En tous cas, les deux mondes de plus en plus séparés, de plus en plus tendus l’un contre l’autre voient un à un s’évanouir tous les espoirs d’une solution pacifique.

 

                                                                                  CRITON