Criton – 1954-10-23 – Doutes et Espoirs

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-23 – La Vie Internationale.

 

Doutes et Espoirs

 

Il encore trop tôt pour mesurer la portée des projets d’accord et de coopération franco-allemands. Certes, il s’agit d’une tentative ingénieuse et courageuse de briser le cours néfaste de ces rapports depuis plus de quatre-vingt ans ; à ce titre, on doit souhaiter qu’elle réussisse. Il suffit cependant de suivre les réactions de Rome, de Bruxelles et de La Haye pour remarquer qu’elles ne répondent, pas plus que les Accords de Londres, à tous les espoirs de notre temps. Une collaboration franco-allemande économique et financière, une association dans l’expansion industrielle fondée sur un compromis valable sur les questions territoriales litigieuses auraient sauvé le monde en 1911 et en 1922 des calamités qui l’accablent encore, et dont le bolchévisme est le produit. Aujourd’hui, si souhaitable que soit cette réconciliation franco-allemande, elle ne suffit pas à l’équilibre européen ; on peut même craindre qu’elle ne fasse obstacle à la construction d’une communauté européenne qu’Adenauer et Schuman avaient espéré constituer aussi large que possible et ouverte à tous dans l’avenir.

 

Les Négociations de Paris

Une grande hâte d’en finir avec des discussions harassantes anime les négociateurs de Paris ; on tournera la page avec soulagement et quelles que soient les critiques que nous avons exposées, on doit savoir gré à M. Mendès-France d’avoir pressé la liquidation des problèmes qui allaient, faute de solution, devenir périlleux. L’heure de la chirurgie avait sonné.

 

Les Élections de Pankow

La diplomatie soviétique n’était pas habituée à ce rythme accéléré chez les Occidentaux. Elle n’a pas eu le temps de refaire son jeu pour y répondre. Dimanche, ont eu lieu en Allemagne orientale les élections que les Soviets ont cru devoir soigner particulièrement.

Les électeurs rassemblés à heure fixe ont défilé devant les urnes dans un ordre impeccable ; peu s’en fallut que le cent pour cent des votants et des suffrages pour le front national ne soit atteint. On n’aurait même pas été surpris que des fonctionnaires trop zélés n’aient dépassé le compte. Les Russes ne comprennent pas – et c’est là la limite à leur habileté que nous avons souvent signalée – que ce genre d’élection « démocratique » les discrédite au lieu de les servir. Comment pourrait-on croire à des élections libres en Allemagne, ou ailleurs, après une démonstration de ce genre ? Moscou ferme par avance la porte à des pourparlers auxquels beaucoup ne demandent qu’à croire.

 

L’État d’Esprit au-delà du Rideau de Fer

L’accueil délirant fait au Théâtre National Populaire français en Pologne après l’enthousiasme soulevé par la tournée de la Comédie-Française à Moscou, montre mieux que tout le degré de popularité des régimes en Europe soviétisée. Tous les voyageurs, même les Anglais, ont été frappés de la tristesse et de l’ennui qui règnent dans ce monde fermé. Le rideau de fer et la surveillance policière étouffent ces populations jadis animées, et les échecs successifs de leur redressement économique avoué par les dirigeants, s’expliquent par cette apathie résignée. On ne bâtit un monde qu’avec une certaine joie de vivre et d’espérer. Le plus grave défaut du communisme est peut-être l’ennui qu’il répand.

 

Les Grèves en Angleterre

L’Angleterre est aujourd’hui paralysée par une grève des dockers d’une ampleur exceptionnelle ; dans un pays insulaire qui s’alimente du commerce extérieur, la manutention des navires est un service clé dont la vie même du pays dépend. Le Gouvernement Churchill laisse se développer la grève pour mieux la briser. Il veut montrer au peuple anglais quels périls la Nation court en s’abandonnant à l’extrémisme dont le Travaillisme de M. Bevan est l’animateur. Il prépare ainsi les prochaines élections en obligeant l’électeur incertain à réfléchir sur les risques de voir le socialisme aboutir au désordre. Ce qui frappe dans cette grève comme dans d’autres qui l’ont précédée, c’est qu’elle s’est déclarée et s’étend contre les avis et les ordres de la Fédération ouvrière. Le chef du syndicat des transports Deakin, hostile au mouvement, accuse les communistes de l’avoir inspiré. Ici, les communistes et les bévanistes ont plus ou moins partie liée. Cette grève montre, par ailleurs, la fragilité du redressement économique dont se fait gloire le gouvernement Churchill-Butler, le peu de chances aussi d’une convertibilité prochaine de la Livre. Un retour au pouvoir des Travaillistes, dans l’état actuel de division du Parti, à cause de la force occulte (beaucoup plus grande que les Anglais eux-mêmes ne le croient), d’une certaine forme de communisme chez eux, aurait tôt fait de ramener la Grande-Bretagne à ses difficultés d’il y a trois ans.

 

Moscou et l’Accord sur Trieste

Les Accords de Londres et la réconciliation franco-allemande aboutissent ; le Monde libre aura franchi une étape salutaire à laquelle les solutions du différend anglo-égyptien sur Suez et de la querelle de Trieste ont aussi beaucoup contribué.

La conclusion du traité Italo-Yougoslave, attendu depuis longtemps, n’aurait causé aucune surprise si Moscou, dès le lendemain, n’avait jugé opportun d’y ajouter sa bénédiction. Geste inattendu après des années d’opposition obstinée au partage du territoire libre. Les plus marris ont été les communistes italiens et leurs associés qui n’avaient pas même été prévenus des intentions de leurs maîtres, et faisaient au compromis la même opposition que leurs ennemis, les ex-fascistes. Leur déconfiture a réjoui la presse italienne. Nos communistes en ont vu d’autres semblables sous Staline.

 

Neutralistes Punis

L’indépendance du jugement a ses périls, mais la servilité à une doctrine, à un parti ou à un homme est souvent cause de sérieux embarras. Tel est le cas, en ces jours, de nos compatriotes du « Monde », et consorts, qui ont poussé de leurs vœux et de leur influence M. Mendès-France ; au pouvoir qu’ils supposaient acquis à leurs idées, ils sont fort penauds aujourd’hui de recevoir en contre-partie le réarmement allemand, l’entrée de Bonn à l’O.T-A.N., le Pacte de Bruxelles et le renouveau de la coopération américaine en Indochine. Tout comme les communistes de « L’Avanti », ils sont bien obligés de dire amen et de sourire. Si les accords prévus prêtent à controverse, on doit reconnaître que notre Premier nous a rendu le service de mettre fin – espérons-la définitive – à ce neutralisme suspect, qui de la part d’un organisme jadis officieux, avait jeté sur notre position morale dans le monde un discrédit dont il faudra bien des démentis tangibles pour nous laver.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1954-10-16 – Lendemain de Fête

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-16 – La Vie Internationale.

 

Lendemain de fête

 

L’enthousiasme et l’euphorie qui ont suivi la signature des Accords de Londres, parce qu’on avait craint le pire, se sont beaucoup refroidis à la réflexion. On croyait au triomphe définitif de l’unité occidentale. Ce n’est qu’un début dont les promesses sont encore douteuses. Le vote favorable du Parlement français demeure équivoque. Poursuivre les négociations n’implique pas nécessairement le désir de les voir aboutir. Les manœuvres de Molotov, quoique cousues de fil blanc, ne sont vaines que si elles n’ont pas à Paris quelques complicités. Dans l’état d’esprit des diplomates des Neuf, la position réelle de M. Mendès-France n’est pas définitivement éclaircie.

 

Les Problèmes en Suspens

Il reste en effet, le problème sarrois à résoudre comme préalable à la ratification des accords, qu’il s’agit en outre de mettre noir sur blanc, ce qui ne sera pas facile. Rien n’indique que le chancelier Adenauer puisse devant son opinion aller au-delà des formules sur lesquelles il s’était entendu à Strasbourg avec M. Teitgen. On se demande aussi de quels moyens dispose encore Molotov pour faire échec aux accords.

 

L’Effort de la Diplomatie Soviétique

L’effort russe porte sur deux plans. Celui du désarmement aux Nations-Unies. Celui de l’Allemagne à Berlin, probablement aussi mais secrètement à Paris sur un projet de réunion à Quatre.

Il y a longtemps déjà que Molotov avait confié ses intentions sur le désarmement à M. Jules Moch, ce qui avait renforcé la position des socialistes anticédistes. Dès l’Accord de Londres, Vichinsky a déclaré prendre pour base des discussions les plans franco-britanniques. Les Russes toutefois sont embarrassés pour aller dans cette voie au-delà des besoins de la propagande. On a tôt fait de les mettre au pied du mur : Acceptez–vous un organisme international de contrôle libre d’inspecter où bon lui semble et, si cet organisme constate des infractions, quelles sanctions fera-t-il appliquer et qui sera chargé de le faire ? Les Russes ramènent la question en dernière instance au Conseil de Sécurité de l’O.N.U. où comme l’on sait, ils ont le droit de veto, ce qui rend inopérant tout plan de désarmement dont le contrôle et les pouvoirs répressifs sont la base.

 

Voyage de Molotov en Allemagne

L’effort russe en Allemagne a un tout autre objet. Il vise à mettre à profit le « vide idéologique » qui s’est creusé en Allemagne à la suite du rejet de la C.E.D. On a vu comment une fraction de l’opinion allemande, en l’espèce les six millions d’adhérents des syndicats, ont repoussé l’idée d’un réarmement sans une tentative préalable d’accord avec les Russes sur la réunification. Beaucoup d’Allemands avaient mis leur espoir dans une fédération européenne où ils auraient eu le sentiment d’une réhabilitation, et aussi d’entreprendre une œuvre durable de construction européenne qui aurait donné un sens à leur effort. L’échec de la C.E.D. leur a enlevé leurs illusions. Il n’y a rien à attendre de la France qui ne cherche depuis un siècle qu’à nous maintenir démembrés et impuissants. Rien à attendre de ces Accords de Londres où nous n’endosserons l’uniforme que pour servir de bouclier aux Anglais et aux Américains, et qui rendrait impossible la réunification avec nos frères de l’Est.

Cet état d’esprit, Molotov l’a saisi. Il a fait dans la zone occupée un voyage spectaculaire, visité les travailleurs des usines, rendu hommage à Goethe, embrassé les petites filles aux bras chargés de fleurs. L’enthousiasme était un peu faible, mais la police veillait. On n’a parlé que de réunification, d’élections démocratiques, de paix durable. Il s’agissait de vaincre la haine à l’égard de l’occupant par des propos raisonnables afin que chacun puisse se demander : « Où est notre intérêt ? Des Occidentaux ou des Russes, qui cherche le plus à nous tromper ? » Dans le désordre idéologique où se trouve l’Allemagne d’aujourd’hui, une telle propagande peut faire lentement son chemin ; ce n’est qu’un début.

 

La Portée des Accords de Londres

C’est bien ce qu’a expliqué Paul Reynaud dans sa critique des Accords de Londres. Que sont-ils au fond ? Le retour à la vieille formule de la diplomatie : une coalition plus ou moins stable d’intérêts momentanément solidaires, ce qui correspond exactement aux objectifs de la politique anglaise qui va reprendre sur le continent son jeu d’arbitre, jouant de la France contre l’Allemagne et inversement, et de l’Italie contre l’une ou l’autre.

Londres a toujours excellé à ce jeu. Quelles garanties offre pour l’avenir une alliance militaire de plus que toutes celles du passé ? On dit que les Anglais se sont liés pour un demi-siècle au continent, mais au premier tournant, les données du problème auront obligé les partenaires à reconsidérer leurs accords et comme toujours, Moscou n’aura qu’un geste à faire.

Une construction européenne fondée seulement sur une coalition militaire n’est qu’une mesure opportune qui ne construit rien et n’engage pas l’avenir. D’ailleurs, un doute subsiste. Les Accords de Londres dans l’esprit de certains ne sont-ils pas uniquement un moyen d’obliger Moscou à négocier, en présentant un front apparemment uni pour forcer des concessions et se servir de la Wehrmacht ressuscitée pour rendre l’adversaire plus traitable ? Dans cette lutte compliquée et en partie occulte qui va se jouer, le prestige de la France si profondément atteint par le rejet de la C.E.D. a peu de chances de se rétablir.

 

Les Accords de Pékin

Toute l’attention se trouvant concentrée sur ce duel entre l’Ouest et l’Est, centré sur les Accords de Londres, on a un peu négligé les faits qui continuent à se dérouler ailleurs.

L’activité des Soviets s’est manifestée dans le sens de l’Asie et cette fois à Pékin. Nouvel accord Sino-Russe, nouvelle manifestation de solidarité à grand spectacle entre les deux partenaires communistes. Aussitôt, chaque commentateur a voulu adapter l’événement à ses vues. On a remarqué que les grands dignitaires de Moscou s’étaient rendu à Pékin au lieu du contraire comme il était habituel jusqu’ici, que les Russes faisaient une concession d’envergure en restituant Port-Arthur aux Chinois, et que toutes ces politesses couvraient des divergences entre eux, que Moscou devait de plus en plus compter avec Pékin, sous peine de voir la Chine échapper à son contrôle et glisser au titisme ou au neutralisme hindou. Ce genre d’opinion qui reparaît périodiquement n’est qu’un désir pris pour réalité.

En rendant Port-Arthur, les Russes ne font que tenir une promesse déjà ancienne et donner un gage aux nationalistes asiatiques. Les nouveaux crédits annoncés avec tant de publicité que les Russes accordent aux Chinois représentent en monnaie réelle 20 milliards environ de nos francs, quarante-huit heures de nos dépenses publiques, quarante francs par tête de Chinois. En fait, les relations Russo-Chinoises demeurent ce qu’elles étaient, et l’accord de Pékin n’y ajoute ni n’y retranche. Moscou soutient l’impérialisme chinois dans la mesure où il affaiblit la position des Etats-Unis, en particulier dans l’affaire de Formose. Les Américains sont obligés de défendre l’île, car il est clair que si elle tombait dans l’orbite de la stratégie communiste, le reste des positions asiatiques, et particulièrement le Japon, seraient en péril.

Les Chinois n’ont pas les moyens de prendre Formose, mais ils se servent de l’affaire pour maintenir des points de friction entre Anglais et Américains, et aussi pour resserrer les liens du bloc neutraliste en Asie : Inde, Birmanie, Indonésie. En donnant à l’affaire une publicité constante, on espère aussi amener l’opinion japonaise à se joindre au panasiatisme dirigé de Pékin, en faisant levier de l’occupation et de la tutelle américaine. On ne voit pas présentement ce qui pourrait diviser Pékin et Moscou. Tout au contraire, tout concourt à les lier, les succès d’hier et peut-être ceux entrevus pour demain.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-10-09 – Les Accords de Londres

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-09 – La Vie Internationale.

 

Les Accords de Londres

 

L’unité du Monde libre a été rétablie à Londres avec une rapidité qui témoigne de la profonde inquiétude que sa rupture avait fait naître depuis six mois. Le fait est d’une telle portée que toute autre considération devient secondaire. Le prix que la France devra payer pour le rejet de la C.E.D. est assez lourd. Elle abandonne dans la future Communauté européenne le rôle directeur que le Traité de Paris lui réservait. Il est aussi vain de voir dans les Accords de Londres un triomphe de notre diplomatie qu’un abandon déguisé sous la pression conjuguée de nos partenaires. L’essentiel est sauf. Il est temps d’oublier le passé pour organiser l’avenir selon les données nouvelles qui nous sont offertes.

 

La Proposition Molotov

Succès pour le Monde libre ; échec certain pour la politique soviétique qui, après les succès faciles de ces derniers mois, s’est laissé prendre de vitesse ; la torpille lancée par Molotov aux Nations-Unies – l’acceptation de principe d’un plan de désarmement sur les bases des propositions franco-britanniques jusqu’ici rejetées – a manqué son but. Elle arrive une semaine trop tard et n’a pas fait grand bruit. Il était trop évident qu’elle n’avait pour objet que de troubler l’entente projetée entre les Occidentaux. Quand cette proposition sera discutée, les Accords de Londres seront au point. Ce brusque changement de la politique soviétique dans la question du désarmement est d’autant moins adroit venant après Londres, qu’il prouve au monde libre, s’il en était besoin, que le seul moyen de modifier l’attitude soviétique est de se présenter uni et en force.

 

L’Action d’Eden

Si l’on veut décerner la palme du succès, c’est sans doute aux Anglais qu’elle revient. Eden, en vieux diplomate, a mené l’affaire à point avec une maîtrise qui le sert au moment où il va succéder à Churchill comme Premier Ministre. L’engagement pris par l’Angleterre de maintenir ses quatre divisions sur le Continent pour un temps indéterminé a été salué en France comme un événement capital, avec une faveur qui en fait un événement historique capital.

En Angleterre, on n’y attache que peu d’importance. En tout état de cause, dit-on à Londres, nous devions maintenir nos troupes en Europe. Les retirer, c’était laisser s’écrouler la cohésion continentale indispensable à notre protection. Il faut dire que si les Anglais n’ont pas pris plus tôt cet engagement, ce n’est pas seulement parce qu’ils ne voyaient pas avec faveur se faire l’unité européenne comme le prévoyait la C.E.D. ; sans doute ils préfèrent de beaucoup la solution convenue à Londres d’une coalition militaire de nations égales et indépendantes : cela rentre dans le cadre de leur politique traditionnelle. Mais il y a autre chose ; tant que les Anglais avaient à maintenir 80.000 soldats à Suez, il leur était difficile de fixer définitivement leurs meilleures divisions en Europe. Le règlement de la question et l’évacuation prochaine du Canal changent les données du problème. Ils pourront avoir chez eux les forces rendues disponibles qui leur manquaient complètement jusqu’ici. Cependant, ils se sont réservés le droit, tout comme la France, de retirer des troupes du Continent en cas de crise au-delà des mers. C’est assez dire que l’engagement pris, s’il a une valeur psychologique certaine, ne change pratiquement rien à l’état de choses. Mais cette présence anglaise offre un tel intérêt symbolique pour les Français qu’aucune solution n’aurait été acceptée sans elle.

 

Les Concessions Américaines

Les Américains aussi ont mis du leur. Il y a, outre les assurances de maintenir eux aussi leurs forces en Europe, comme ils l’avaient garanti à la C.E.D., l’accord négocié à Washington par M. Edgard Faure sur l’Indochine qui prévoit le maintien d’une aide de 600 millions de dollars qui évitera à la France une crise financière. Ces accords ne sont d’ailleurs pas sans contre-partie. Ils impliquent que la France renonce à tout privilège dans la partie de l’Indochine encore libre, c’est-à-dire reconnaît l’indépendance totale des trois états. Ce que l’on avait tout fait – bien à tort- pour l’éviter est chose accomplie. Les Etats-Unis se substitueront peu à peu à nous pour garantir l’indépendance de ce qui reste de l’Indochine et traiteront directement avec les Etats dit « associés », ce qui n’empêchera d’ailleurs pas que nous y maintenions un corps expéditionnaire dont les Etats-Unis assureront les frais. Donc, nous ne conserverons d’influence et d’intérêts que ce que l’Amérique consentira à nous laisser, et nous serons néanmoins liés à elle en cas d’intervention pour sauvegarder l’indépendance de ces pays en face du communisme.

 

L’Accord Etats-Unis – Cambodge

Un traité projeté entre les Etats-Unis et le Cambodge est très clair à cet égard. Nous sommes hors de cause, sauf au cas où il faudrait à nouveau se battre. On ne conçoit pas en effet comment, les Etats-Unis intervenant, nous demeurerions spectateurs. Sans vouloir faire de peine à ces Messieurs du « Monde » qui, hier neutralistes pour ne pas dire plus, sont aujourd’hui si contents. Les Etats-Unis sont arrivés – C.E.D.  mise à part – à réaliser tous leurs plans : intégration de l’Allemagne dans la Communauté Atlantique, admission à l’O.T.A.N., réarmement des 12 divisions allemandes, souveraineté de l’Allemagne de Bonn à égalité de droits avec les autres nations continentales. En Asie, entrée de la France dans le S.E.A.T.O. (à Manille), et indépendance totale accordée aux états indochinois avec maintien de notre corps expéditionnaire. Tout cela, moyennant la promesse d’abroger la suspension votée par le Sénat de l’aide militaire aux pays qui n’ont pas ratifié la C.E.D., et le maintien de cette aide des commandes off-shore et de la subvention pour l’Indochine. Ce que les Américains ont sacrifié, c’est ce qui n’avait pour eux qu’une importance morale dans la C.E.D., c’est-à-dire l’intégration européenne qui mettait réellement fin à la rivalité franco-allemande et assurait la paix en Europe, au cas et le jour où la menace soviétique pourrait disparaître. Car si invraisemblable que cela paraisse aujourd’hui, supposons qu’une révolution décompose l’empire soviétique, que vaudraient les Accords de Londres pour une Allemagne libérée et réunifiée ? Adenauer l’a dit expressément, cette Allemagne-là ne serait pas liée par le traité.

 

La Situation de l’Allemagne

Dans son discours à Bonn qu’il faut étudier de près, le Chancelier a d’ailleurs montré que l’Allemagne avait obtenu à Londres beaucoup plus que la C.E.D. ne lui accordait. Il ne s’en réjouit pas outre mesure, et il a raison. L’Allemagne avait besoin d’un idéal européen et d’entraves à une mégalomanie qui ne tarde jamais à renaître. Les Accords de Londres ne sont nullement rassurants à cet égard. Ces accords seront, pensons-nous, ratifiés sans difficulté. Tout esprit raisonnable s’y ralliera comme à un moindre mal, mais de là à y voir un acompte et un idéal réalisé, il y a fort loin.

 

Les Intérêts Privés

Une dernière remarque qui est fort significative. Au dernier moment, l’Accord a failli buter sur la question du contrôle des armements. Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, une affaire d’ordre militaire mais une question d’affaires tout court. Les Belges et surtout les Hollandais ont pris peur de devoir révéler aux Français les secrets de leur technique en électronique ; on voit pourquoi les intérêts français correspondants ont été si acharnés contre la C.E.D. L’histoire des « marchands de canons » demeure en partie vraie. S’ils ne poussent pas à la guerre, comme on les en a accusés, ils peuvent faire passer l’entente entre les peuples après leurs intérêts industriels. Cette question du contrôle des fabrications va encore provoquer quelques histoires …

Disons pour finir que notre « affaire », où l’on découvre que les Soviets avaient accès à tous nos secrets militaires quand on se battait en Indochine, a produit à l’étranger l’effet le plus déplorable. Ah ! Ces Messieurs qui s’indignaient tant contre le sénateur McCarthy auraient peut-être bien fait de s’assurer ses services au Comité Supérieur de la Défense Nationale.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-10-02 – Le “Réalisme” triomphe

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-02 – La Vie Internationale.

 

Le « Réalisme » triomphe

 

L’importance de l’interview accordée par M. Mendès-France au magazine américain « U.S. News and World Report » n’a échappé à personne. Aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, ses déclarations ont obligé les observateurs à réviser leur jugement sur une politique jusqu’ici soupçonnée d’ambigüité. Il n’est que de lire notre presse communiste ou d’écouter Radio-Moscou pour s’en convaincre : « Libération» écrit : « M. Mendès-France retombe dans les ornières d’où il avait d’abord si vigoureusement tiré le pays ».

Nous sommes loin des campagnes anti-américaines de « L’Express » et de « Combat », du neutralisme du « Monde » et de l’anti-germanisme de M. Duverger !  Le volte-face est complet. David Lawrence, rédacteur d’ « U.S. News and World Report »,  et porte-parole des milieux conservateurs les plus anti-communistes occupe une page entière du « Monde » avec un article particulièrement hostile à l’U.R.S.S. ! Avec le Parti radical, il faut s’attendre à tout.

 

Retour à l’Unification Européenne

Si l’on entend bien les propos du Ministre français, ils signifient que si la C.E.D. a été rejetée, ce n’est pas qu’elle fut mauvaise, mais qu’elle allait trop vite dans la voie de l’autorité européenne supranationale et de l’intégration économique qu’elle implique dans le domaine militaire en particulier, et dans les autres par la suite ; mais cette intégration devra être recherchée par étapes prudentes en fonction des situations de fait auxquelles les participants seront bienvenus.

 

L’Allemagne dans l’O.T.A.N.

Par ailleurs, M. Mendès-France fait un pas décisif en admettant d’accueillir l’Allemagne de Bonn dans l’O.T.A.N., et en promettant d’engager son existence ministérielle devant le Parlement qui s’est prononcé naguère contre cette admission. De même, il se déclare favorable à la restitution sans délai à la République fédérale de sa pleine souveraineté. On ne voit pas dans ces conditions ce que M. Dulles et le chancelier Adenauer pourraient objecter, aussi l’un et l’autre révisant leur attitude se sont rendus à la Conférence de Londres avec un préjugé favorable. L’accord semble fait d’avance.

 

Les Conditions

Mendès-France a bien fait une réserve, c’est que pour s’accorder sur ces points essentiels, il fallait que les conditions mises dans son plan soient acceptées par les neuf.

Au point où en sont les choses, ce n’est plus de la France, mais de l’Angleterre que les difficultés peuvent surgir. Les conditions comportent évidemment un engagement anglais de tenir sur le Continent pendant la durée du pacte un nombre fixé de divisions. C’est aussi la promesse inconditionnelle contenue dans le Pacte de Bruxelles – qu’on étendrait à l’Allemagne et à l’Italie – de défendre tout partenaire qui serait l’objet d’une agression en Europe. C’est enfin de soumettre les armements de tous les pays membres à un contrôle qui ne concernerait sans doute que les forces stationnées sur le Continent, mais qui impliquerait quand même une certaine dose de « supranationalité ». Comme les Américains ne seraient pas liés par de semblables obligations, il faudra persuader les Anglais de s’y soumettre seuls. Cependant, de ce que l’on sait jusqu’ici des pourparlers de Londres, on peut espérer qu’un compromis acceptable surgira, tant est pressant le désir de chacun d’aboutir.

 

L’Inconnue Soviétique

Il reste évidemment une inconnue : ce que sera l’attitude de M. Molotov lorsqu’un accord sera conclu. M. Mendès-France a reconnu sans ambages qu’il n’en savait pas plus qu’il y a six mois sur les plans du Kremlin, et nous le croyons volontiers. Nous sommes pleinement d’accord lorsqu’il dit qu’on ne pourra négocier avec les Russes que quand l’unité occidentale sera rétablie. S’il l’avait dit plus tôt, il se serait épargné bien des soucis.

 

Réalisme

Cette interview pour laquelle le mot de sensationnel semble fait, montre que le réalisme du Président du Conseil l’a conduit à ramener la politique française dans l’« ornière », c’est-à-dire dans la voix traditionnelle de l’intérêt national dont elle s’écartait depuis la Conférence de Bruxelles. Il s’est vite convaincu qu’un renversement de cette politique n’était pas viable. Dont acte. Nous le lui accordons sans réserve. Il avait suscité une vague de défiance dans le Monde libre qui par-delà sa personne atteignait la France. Les déclarations au magazine américain doivent les dissiper. Souhaitons qu’il en soit de même à Londres ; les diplomates chevronnés qu’il affronte sont gens très circonspects. Il n’en reste pas moins que si favorables qu’elles puissent être à la collaboration occidentale, qui est l’essentiel, elles ne peuvent donner à la France les garanties que prévoyait la C.E.D. Elle ne pourra soustraire à l’Allemagne dans l’avenir une souveraineté militaire qui demeure un danger en puissance et un risque qu’il était pour nous essentiel de conjurer. Plus que jamais, redisons qu’on voit ce qu’on a perdu et nullement ce qu’on gagne, même si l’on obtient quatre divisions anglaises en contrepartie du grand état-major du Reich.

 

Problèmes Économiques

Puisque nous nous sommes consacrés au commentaire de l’interview du « U.S. News and World Report », nous nous permettrons de soulever quelques objections, non plus aux Ministres des Affaires étrangères, mais à l’ « Economist ». Il affirme que la production française n’a pas dépassé en 1953 celle de 1929 et que le niveau de vie des Français ne s’est pas élevé depuis cette date. Statistiquement c’est exact, en fait il n’en est rien ; la production de 1929 était excédentaire et ne correspondait pas au pouvoir d’absorption de la nation et du monde. Le krach qui suivit en fut la preuve et feu Tardieu et son « hymne à la production » en fit alors les frais. La production de 1953, au contraire, est insuffisante et si on peut la mettre en harmonie avec le pouvoir d’achat, elle pourra croître considérablement, sans risque d’être invendable. Y parviendra-t-on sans dévaluation ni inflation ni hausse générale des salaires et des prix, c’est une autre affaire. Mais il n’y a que l’embarras des moyens.

Quant au niveau de vie des Français, il faut avoir courte mémoire pour que la comparaison soit douteuse. Compte-t-on pour rien les avantages de la Sécurité Sociale, l’augmentation fabuleuse des consultations médicales, de la consommation de remèdes, du nombre des cures d’eau, pour ne rien dire du nombre de véhicules à moteur qui circulent et des postes de radio qui fonctionnent et de tant d’autres commodités accessibles à la masse. Ce qui trompe dans les statistiques brutes, c’est qu’on ne tient pas compte de deux facteurs, d’abord l’abaissement considérable des prix en valeur absolue de certains produits industriels (on peut se procurer une voiture meilleure à la moitié du prix d’alors, et un poste de radio à moins encore), ni surtout à l’accumulation des biens durables que la production met sur le marché et qui ne sont pas détruits. Par exemple, un mécanicien peut se procurer et utiliser une voiture ou un poste de radio d’occasion pour presque rien, ce qui eut été impossible en 1929. Méfions-nous des statistiques, surtout si nous sommes économistes.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1954-09-25 – Le Plan de Strasbourg

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Le Courrier d’Aix – 1954-09-25 – La Vie Internationale.

 

Le Plan de Strasbourg

 

Le plan français pour remplacer la C.E.D. a été formulé. Il correspond, sans changement de fond, aux conceptions du général de Gaulle depuis longtemps connues. Il est loin d’offrir les mêmes garanties que la C.E.D. contre une renaissance du militarisme allemand. Au cas où l’Allemagne occidentale, appuyée par les Anglo-Saxons, voudrait augmenter la capacité de son armée, les contrôles qu’on envisage seraient facilement tournés, ce qui n’eut pas été le cas si une autorité supranationale avait eu le pouvoir de les imposer. Le plan admet implicitement la formation d’une Wehrmacht autonome avec son Etat-Major propre, et l’intégration à plus ou moins brève échéance de celle-ci dans l’O.T.A.N. Il laisse sans solution la question sarroise.

 

Les Réticences Anglaises

Quant à la participation anglaise, il n’apparaît pas qu’on soit décidé à Londres à aller beaucoup plus loin que les garanties prévues dans les « préalables » antérieurement proposés. On voit bien ce que l’on a perdu en renonçant à une organisation européenne ; il est difficile de formuler ce qu’on y a gagné. Nous disions qu’une solution de remplacement impliquerait pour la France des sacrifices et des risques beaucoup plus lourds que ceux que comportait la C.E.D. Sous la pression des Anglo-Saxons, M. Mendès-France semble d’ailleurs avoir été au-delà de ce qu’il s’était d’abord proposé.

 

Les Chances de Succès

Le pire, c’est que le Plan de Strasbourg a peu de chance d’être accepté ; le Parlement français y fera des objections et une majorité pour l’approuver n’est pas escomptable. Les Anglais n’en retiendront que ce qui cadre avec leurs intentions – qui n’ont pas varié – de ne pas s’engager sur le continent au-delà de ce qu’assumeront les Américains. Ils n’admettront pas en particulier un contrôle sur leurs armements, surtout en matière d’aviation et d’énergie atomique. Mais surtout, les Américains ne se prêteront à aucun accord qui une fois signé risquerait d’être à nouveau rejeté par l’Assemblée Nationale française. M. Mendès-France leur est suspect. Le ressentiment de Washington contre les politiciens français en général, ne s’est pas atténué ; l’accord avec Bonn, au contraire, semble complet. A la prochaine Conférence de Londres, Foster Dulles demandera la restitution immédiate de la souveraineté allemande et le réarmement sans nouveau délai de la République fédérale dans le cadre de l’O.T.A.N. Et si tous les participants, sauf peut-être le Canada, sont décidés à passer outre aux objections françaises, la France isolée pourra-t-elle opposer un veto ?

 

Les Soviets attendent

Mendès-France compte peut-être sur une intervention soviétique pour le tirer d’embarras, mais cela n’est pas probable. Molotov attend son heure. Il ne s’emploiera à démolir que ce qui aura été péniblement édifié à coup de compromis ; tant que les dissensions entre Alliés dureront, il jouira du spectacle, et ce spectacle peut se prolonger. Le temps travaille à point pour les Soviets. En Indochine, la confusion politique renforce la propagande Viet-Minh. Beaucoup d’observateurs estiment qu’avant peu, l’autorité de Ho Chi Minh qui s’organise dans l’ombre se sera imposée à Saïgon. En abandonnant les charbonnages et les cimenteries du Tonkin, on a laissé le Sud-Vietnam à la merci des fournitures des communistes ; la reconstruction et les centrales électriques ne fonctionneront qu’avec leur bonne volonté. Au Maroc et en Tunisie, le terrorisme qu’ils entretiennent, s’est à peine atténué ; les grèves renaissent par intervalles. Les réformes projetées n’y changeront sans doute pas grand-chose, si tant est qu’elles aboutissent, car si elles satisfont nos adversaires, c’est qu’il ne resterait pas grand-chose de notre autorité.

 

Recul du Crédit Moral de la France

Mais tous ces reculs inutiles sont peut-être moins graves que la perte de crédit moral que la France subit dans le monde. On nous parle de réconciliation franco-allemande, mais croit-on que le rejet de la C.E.D. n’a pas ranimé outre-Rhin une méfiance latente qu’il ne sera pas facile de dissiper ?

Mais c’est plus encore l’opinion américaine qui est déçue de façon profonde et durable. Elle attribue à la France un nationalisme incurable qui heurte sa sentimentalité. Le panier de crabes européen ne pourra jamais être contrôlé, et les Américains sont las de prendre part à ces querelles auxquelles ils ne comprennent rien. Ils feront – sans enthousiasme – confiance à l’Allemagne qu’ils craignent un peu, mais dont ils admirent le dynamisme. Ils croient à l’efficacité de l’anticommunisme allemand et à la protection que la Wehrmacht est seule à promettre contre l’ennemi de l’Est ; surtout, ils sont repris par cet instinct, irréfléchi mais vivace, d’anticolonialisme. L’appui que Washington nous donnait à contrecœur en Indochine et en Afrique du Nord était très mal accepté aux Etats-Unis. Il gênait leur lutte contre l’idéologie communiste, dont l’octroi de la liberté aux peuples qui y aspirent est le dogme fondamental. Isolée politiquement, la France le sera plus encore moralement, et ceci est plus grave que cela.

 

Politique Inviable

Nous ne faisions pas ici à M. Mendès-France une opposition systématique et partisane. Il présente un jeu sur l’échiquier international qui ne manque ni de cohérence, ni d’habileté. Il nous rappelle feu Pierre Laval et ses vues après 1935 et après 1940. Toute politique peut se défendre et réussir, à condition que l’on ait de bonnes chances de pouvoir la mener à son terme. Qui peut dire sans hésiter que la politique n’aurait pas été plus profitable en fin de compte que celle qui fut suivie, si toutefois on fait bon marché de toute considération morale. Mais le renversement de la politique française du printemps 1954, n’est pas plus viable que celle qui fut tentée en 1937 et en 1940. Elle ne peut qu’échouer après que la France en aura supporté tous les désavantages, comme ce fut le cas alors. Si nous attendons pour faire l’Europe que nous soyons en état d’y figurer en bonne posture économique, comme c’est la pensée du Président du Conseil, nous n’y parviendrons jamais parce qu’il faudrait adopter des mesures inconcevables dans l’état et les habitudes des Français. Il y a une mystique de l’Europe que la C.E.D., à tort ou à raison, représentait, comme il y avait une mystique de l’antifascisme, comme il y en a une de l’anticommunisme aux Etats-Unis. Il faudrait être bien puissants pour aller à l’encontre de ces mystiques là. La politique est l’art du possible, et celle-là ne l’est pas.

 

La Préparation de l’U.R.S.S. à la Guerre Polaire

Il y a à cela – et ce n’est pas sans analogie avec la situation d’avant-guerre – une autre raison de poids. Les Anglo-Saxons sont très alarmés par les préparatifs militaires des Soviets dans l’Océan arctique. Tout un réseau de puissantes bases pour l’aviation et les projectiles téléguidés sont en cours d’installation. On sait que par-dessus le Pôle, les centres vitaux des Etats-Unis sont à des distances accessibles aux engins modernes, et particulièrement atomiques. D’ici peu (on parlait de 1960, et maintenant de 1958 et même 1957), la guerre « presse bouton », sera à la portée de l’U.R.S.S., et les moyens de protection contre une attaque brusquée de ce genre sont faibles, sinon nulles. Les Américains sont hantés par la perspective d’un gigantesque Pearl Harbour. Dans ce cas, et même si le succès de cette attaque n’était pas complet – ce qui est probable – les Etats-Unis seraient hors d’état de défendre l’Europe, et de façon générale tous les pays continentaux menacés de subversion intérieure. Le monde libre succomberait sans lutte, à moins que quelques solides points d’appui ne tiennent. Dans l’esprit des stratèges du Pentagone, les seules faibles chances résident en Allemagne et en Espagne. Ces points sont pour eux vitaux. Et quand une question vitale est en jeu, les subtilités diplomatiques ne pèsent pas lourd.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-09-18 – Du Neuf avec du Vieux ?

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Le Courrier d’Aix – 1954-09-18 – La Vie Internationale.

 

Du Neuf avec du Vieux ?

 

Il est aussi dangereux, écrit le « Times », de laisser l’Allemagne dans un vide idéologique que dans un vide militaire. Les élections de dimanche dans le Schleswig Holstein montrent à quel point la foi dans l’œuvre entreprise par Adenauer est ébranlée ; le Chancelier compte sur les craintes qu’inspirent à l’Occident ce flottement de l’opinion germanique pour obliger les Alliés à trouver au plus tôt une solution qui intègre l’Allemagne au Monde libre. Le voyage d’Eden en Europe continentale a pour objet de mettre la France devant une sorte de fait accompli auquel elle serait obligée de souscrire. En tout état de cause, le traité qui se substituera à la C.E.D. donnera à l’Allemagne occidentale une souveraineté plus grande que ne le comportaient les accords de Bonn et de Paris. Nous devrons payer notre défection de l’abandon de certaines garanties qui étaient précieuses. Peut-on dire de plus que le rejet de la C.E.D. a éclairci l’horizon politique en France ?

 

Réserve Américaine

On n’a peut-être pas assez remarqué, qu’alors que les Anglais manifestent une grande hâte, les Etats-Unis gardent une complète réserve. Cela correspond à la nouvelle formule annoncée par Eisenhower, la substitution au « leadership » d’un « partnership », l’initiative revenant aux Alliés auxquels les Etats-Unis donneront au moment opportun des conseils précis. C’est l’Angleterre qui se charge de mettre les solutions au point.

 

Etat de l’Entente Cordiale

On aurait tort de juger des relations diplomatiques franco-anglaises d’après la collaboration qui s’était instituée à la Conférence de Genève. Quand il s’agit de liquider une part de notre empire colonial, on trouvera toujours les Anglais pour nous y aider. Quand il s’agit de s’engager à nous soutenir sur le continent européen, c’est une autre affaire. Et pour l’heure, la politique de Londres est en complète opposition avec celle que suit la France depuis Bruxelles. Non que les Anglais aient été chauds partisans de la C.E.D. S’ils avaient cru à la constitution sur tous les plans, et particulièrement politiques et économiques, d’une fédération européenne, ils se seraient employés à la faire échouer. Mais ils avaient de bonnes raisons de penser que ce super-état européen, même si la C.E.D. avait été ratifiée, n’était pas pour demain. Ils voyaient seulement là le renforcement de leur protection militaire et la possibilité de maintenir solidement les Russes sur l’Elbe, et d’avoir le temps d’organiser leur défense au cas où ils la franchiraient.

 

Retour au Traité de Bruxelles

Le nouveau plan de Londres pour l’organisation militaire européenne consiste en gros dans l’extension à l’Allemagne et l’Italie du traité de Bruxelles signé en 1948 avec la France et le Benelux. Le traité visait alors le danger d’une renaissance du pangermanisme. Il serait demain, sans grande modification, dirigé contre l’impérialisme soviétique. Le résultat devrait être la formation d’une coalition militaire très étroite prévoyant une intervention automatique et immédiate des signataires en cas d’agression contre l’un d’eux ; cela suppose aussi une complète égalité des droits entre les Etats membres. Les restrictions à la souveraineté militaire allemande ne pourraient intervenir que par des moyens détournés, comme l’interdiction de fabriquer certaines armes dans la zone la plus exposée aux attaques de l’ennemi éventuel : la Russie. L’avantage de ce plan pour les Anglais serait de n’avoir pas à prendre d’engagement nouveau et de ne pas s’associer à l’Europe plus que ne le font les Américains. Ce qui est la formule inébranlable de tous les hommes d’état anglais, conservateurs ou travaillistes.

 

Cette Résurrection est-elle Possible ?

Une telle refonte du Pacte de Bruxelles sera-t-elle acceptable pour le Parlement français. Les communistes la rejetteront naturellement, et la plupart des Cédistes ont par avance condamné tout ce qui pourrait ressusciter la Wehrmacht, ce qui est certainement le cas. Les Anglais ne l’ignorent pas plus que les Américains. Par ailleurs, malgré les politesses d’usage, ni les Continentaux ni les Etats-Unis ne paraissent compter faire accepter un règlement à l’actuel Président du Conseil français. Il se pourrait plutôt qu’ils cherchent à s’entendre sur une formule qui provoquerait sa chute pour reprendre la conversation avec ceux qu’on considère comme les véritables représentants de la politique française et de l’opinion réelle du pays. C’est certainement l’arrière-pensée de Bonn et de Washington, et sans doute de Bruxelles et de La Haye. Il nous semble qu’à Londres, au contraire, on soit moins réticent à l’égard de M. Mendès-France qu’on croit susceptible de faire accepter une formule de coalition militaire assez voisine des plans exposés naguère par le Général de Gaulle, et qui correspond aux préférences anglaises.

Les entretiens Eden-Adenauer ont été laborieux comme le montre leur durée. Le Chancelier, après son échec, ne voudrait reprendre les négociations qu’après un nouveau revirement de la politique française, ce dernier étant tenu pour accidentel et éphémère. Il est sur ce point approuvé et soutenu par les Etats-Unis. On ne désespère pas à Bonn et à Washington de retrouver un jour une nouvelle possibilité de constituer l’Union européenne. Il faudrait pour cela beaucoup de patience, et surtout un changement dans le tableau des situations économiques qui ne saurait être rapide.

 

La Carte de Molotov

Les Soviets laisseront-ils à ces plans et ces espoirs le temps de se réaliser ? On peut en douter. Molotov a encore de fort belles cartes à jouer qu’il a eu la chance extraordinaire  de pouvoir tenir en réserve. Il a gagné jusqu’ici sans céder en quoi que ce soit. Il est facile d’imaginer qu’il peut au moment critique tout remettre en question en acceptant la réunification de l’Allemagne par des élections libres, selon le vœu – imprudent – des Occidentaux. Car si Molotov accepte – en principe  – des élections libres, il y mettrait comme conditions l’évacuation de l’Allemagne par les quatre occupants et des limitations au réarmement de cette Allemagne réunifiée. Les Russes resteraient sur l’Oder, alors qu’Anglais et Américains devraient se retirer, et le vide militaire de l’Allemagne s’élargirait du Rhin à l’Oder.

Le jour où Molotov serait obligé de recourir à ce moyen, il mettrait l’opinion allemande dans la plus grande confusion, et l’Alliance Atlantique au pied du mur. Si les Alliés refusent – ce qu’ils seraient obligés de faire – et Adenauer également, quel argument pour la propagande ! « La clique de Bonn et les impérialistes américains démasqués : ils ont refusé la réunification de l’Allemagne » et l’armée soviétique resterait à 200 kilomètre du Rhin. Ceux qui ont rejeté la C.E.D. ont-ils pensé à cette manœuvre ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-09-11 – Nationalisme et Intérêt

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Le Courrier d’Aix – 1954-09-11 – La Vie Internationale.

 

Nationalisme et Intérêt

 

Les Remous provoqués par le rejet de la C.E.D. ne sont pas près de s’effacer. Ils semblent plutôt s’étendre dans une sorte de silence. Beaucoup à l’étranger réfléchissent et révisent leur jugement. L’interview au « Times », et le discours radiodiffusé d’Adenauer qui a provoqué l’irritation des neutralistes français, a fait une forte impression sur tous ceux que hantent les exemples du passé. Les déceptions provoquées en Allemagne par les échecs de Briand, la désagrégation de la République de Weimar ont été confrontés avec l’apparition à la tribune de notre Assemblée Nationale, le jour du coup de grâce à la C.E.D., du survivant des politiciens de la III° République. Le nationalisme français n’était pas mort.

 

Une Erreur Historique

Disons-le cependant. Une erreur historique est en train de se constituer : ce n’est pas la résurrection du nationalisme français qui est responsable de l’échec de la C.E.D. Certes, ce nationalisme existe à l’Assemblée. Il est au pouvoir largement représenté. Mais que dire d’un parti qui au Parlement décide de la politique française et qui à chaque consultation électorale, n’ose même pas présenter de candidat tant il est sûr de l’accueil des citoyens ? Si cette violation des principes démocratiques a été possible, c’est qu’il y avait autre chose. Le rejet de la C.E.D. à une si large majorité, latente sinon réelle, l’a été par beaucoup qui ne sont pas des nationalistes, et cela pour des raisons d’ordre économique. Il suffit de lire le rapport de M. Max Brusset à la Commission des finances sur les clauses économiques du Traité de Paris pour s’en convaincre.

 

L’Opposition Économique

L’opposition profonde est venue de tous les milieux qui savent que la France ne peut s’intégrer à l’Europe sous quelque forme que ce soit – même militaire – sans que sa structure économique ne soit fortement ébranlée.

En présence du dynamisme de nos partenaires, la France, avec ses charges trop lourdes, son équipement vieilli, son agriculture en difficile posture, subirait une crise grave si ses frontières s’ouvraient et beaucoup de parlementaires, dont le susnommé, ont mesuré les risques d’un tel changement pour la région qu’ils représentent. C’est une responsabilité que peu d’élus osent prendre quelles que soient par ailleurs les raisons qui pourraient jouer en sens contraire.

Cela explique également l’opposition de la plupart des chefs d’entreprises qui ne sont pas nationalistes par tempérament. La simple possibilité d’un transfert de 15% des commandes de matériel de guerre de la Communauté européenne au profit des producteurs les mieux placés risquait d’enlever à la France la possibilité de produire une partie des armes destinées à ses propres forces, et d’enlever une quantité de travail correspondante aux ouvriers qui les fabriquent. Et cet exemple n’est pas le seul.

D’ailleurs, la France de 1950 – qui acceptait le Pool charbon-acier et se montrait favorable aux projets de Communauté européenne de Robert Schuman – était plus nationaliste que celle de 1954 ; le gaullisme était près de son apogée éclatante aux élections du printemps 1951. Par contre, nos prix étaient encore légèrement inférieurs aux prix mondiaux, grâce aux dévaluations récentes et au retard des salaires par rapport aux prix, la Sécurité Sociale n’avait pas encore révélé l’ampleur de son financement. L’Europe semblait possible sur un pied d’égalité économique, et surtout l’Allemagne de Bonn n’avait pas pris l’essor prodigieux qu’on connaît. L’abîme entre nos possibilités de concurrence et celles de nos partenaires ne s’était pas creusé de façon visible. Il était masqué par les désordres de l’après-guerre, par l’inflation, par les effets stimulants de la Guerre de Corée. Tout cela a disparu, et tous ceux qui voient de près le rythme du travail français et le comparent à celui des voisins se rendent compte que ce déséquilibre ne s’atténuera pas avant bien longtemps. Aucune réforme de structure ne peut suppléer à l’effort individuel. Il faudrait pour faire l’Europe, se résigner à vivre selon ses moyens, à redoubler d’activité, tout en s’imposant l’austérité. Il est sans doute préférable d’attendre que les autres s’endorment dans la prospérité conquise comme nous le faisons à l’abri de nos tarifs protecteurs et de nos subterfuges financiers, d’attendre du sort une solution, et d’ici-là, de vivre commodément avec un déficit budgétaire de mille milliards.

Si nous insistons sur ce point capital, c’est que les critiques extrêmement vives qui nous viennent de tous les côtés sont erronées dans leur objet. Les Français ne sont pas les nationalistes impénitents de Poincaré et d’Herriot. Ils travaillent peu et vivent bien et ne veulent point changer de sort … Autrement, ils se seraient fort peu souciés que leur Etat-Major perdit un peu de sa souveraineté militaire.

 

Les Offensives Sino-Russes

Ces considérations ne simplifient pas le problème de la solution dite « de rechange ». De leur côté, les Sino-Russes ne donnent aucun signe de vouloir faciliter la tâche de ceux qui feignent de croire à une détente. Les Chinois, en particulier, font de Formose leur objectif prochain, et ne craignent pas de provoquer les Etats-Unis au moment où se tient la Conférence de Manille en attaquant l’Île de Quemoy, avant-poste de Chang-Kaï-Chek.  Les Russes, pour n’être pas en reste, abattent un avion américain au large de la Sibérie, cela pour monter d’un degré l’exaspération de l’opinion aux Etats-Unis, effrayer l’Angleterre et la France et les retenir de s’engager dans un Pacte de défense du Sud-Est asiatique. La tactique de division du Bloc Atlantique qui a si complètement réussi jusqu’ici, se poursuit par tous les moyens imaginables.

 

Retour de Pékin

On est un peu affligé de lire les considérations que les pèlerins de Pékin, M. Clément Attlee, ancien et peut-être futur Premier ministre d’Angleterre, ont rapporté de leur voyage. Ils ont découvert que la Chine était plus nationaliste que communiste. En cela, ils se distingueraient des Russes, et de là  à conclure que la politique chinoise se détacherait un jour de celle des Soviets, il n’y a qu’un pas. Comme si le prétendu communisme des Russes n’était pas, tout comme celui des Chinois, un simple moyen pour inciter plus aisément leurs concitoyens et ceux des autres pays à supporter les contraintes matérielles et morales susceptibles de donner à leur nationalisme les moyens de s’imposer sur le monde.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1954-09-04 – Oraison Funèbre

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Le courrier d’Aix – 1954-09-04 – La Vie Internationale.

 

Oraison Funèbre

 

La C.E.D. est morte, et avec elle une conception nouvelle de l’Europe. Les conséquences de ce renversement de la politique française ne peuvent être par avance définies. On ne peut que se borner à faire le point : une scrupuleuse objectivité s’impose.

 

Situation Nouvelle

L’attitude française a fait l’unanimité du monde libre contre elle. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire récente d’un tel désaveu. C’est dire qu’un départ nouveau sera difficile. L’homme au pouvoir rencontrera les mêmes suspicions qu’à Bruxelles et à Londres. Les accords qui pourront se substituer aux accords de Bonn et de Paris, s’ils se réalisent avec la participation de la France, ne le seront qu’au prix de lourdes concessions et avec des garanties que nos Alliés n’exigeraient pas quand ils avaient confiance.

Par ailleurs, il suffit de lire les commentaires du monde entier ; tous les amis de la France s’affligent, tous ses ennemis se réjouissent. Naturellement, la presse et la radio du monde communiste, « Pravda » en tête. Les anciens nazis et tous ceux qui guettent en Allemagne la défaite d’Adenauer ; les néo-fascistes d’Italie et les Socialistes nenniens ; les isolationnistes de Chicago et tous les antieuropéens d’Amérique ; les péronistes d’Argentine et tous ceux qui en Amérique Latine sont heureux des échecs de la politique des Etats-Unis ; les Bévanistes en Angleterre ; les franquistes en Espagne pour ne citer que les plus notoires.

 

Le Statut Futur de l’Allemagne

En ce qui concerne l’Allemagne, on n’évitera ni de lui accorder sa pleine souveraineté, ni de lui rendre une armée. M. Mendès-France lui-même n’a laissé sur ces points aucun doute ; avec le Traité de Paris, le Traité de Bonn qui soumettait l’Allemagne de l’Ouest à d’importants contrôles politiques devient caduc. Dès le vote de l’Assemblée française connu, un concert de voix s’est élevé en Allemagne pour demander une souveraineté sans réserves. Il sera difficile de s’en tenir à des textes que nous avons implicitement rejetés nous-mêmes. Si l’on ne peut aboutir à un accord, nos partenaires passeront outre. Il n’y a pas de veto qui tienne contre une opposition unanime quand la force ne l’appuie pas. Quelles seront alors les réactions dans ce qui reste de notre empire d’outre-mer devant une France isolée ?

La tâche de définir sur des bases nouvelles notre position dans le monde est lourde, et le monde libre est impatient parce qu’il a peur.

 

Le Commentaire de « Londoner »

C’est avec une certaine émotion que nous entendions comme chaque dimanche le commentateur anonyme de la B.B.C., Londoner, une des autorités les plus écoutées dans le monde, sortant de sa réserve habituelle et dire son fait à la politique occidentale en des termes très semblables à ceux que nous exprimons ici. Faisant en quelques instants le bilan de ces derniers mois, il n’accusait pas la France seule de la dislocation de l’Alliance Atlantique au moment où elle est plus que jamais nécessaire. Ses critiques s’adressaient à la politique de son propre pays, aussi bien l’officielle qui s’était dérobée en Avril, que celle des Travaillistes partis en tournée à Pékin ; il soulignait également les faiblesses et les contradictions de la politique américaine depuis le désastre d’Indochine. Et il concluait que si un redressement immédiat n’était pas tenté, le drame qui menace le Monde libre était proche.

 

Les Révélations de l’Amirauté Britannique

Cet avertissement émanant d’une voix aussi pondérée s’explique du fait de l’émotion soulevée en Angleterre par les révélations de l’Amirauté sur le développement rapide de la marine soviétique. Toute menace sur mer touche les Anglais au cœur. On sait que récemment le gouvernement britannique avait publié en détail la nature et l’importance des forces crées par la Russie en Allemagne orientale avec des Allemands recrutés de divers côtés, et en particulier avec les suivants de l’ex-maréchal de Stalingrad Von Paulus. Il s’agit cette fois-ci des forces navales en exercice ou en construction en Russie même ; cinq cents sous-marins, trente croiseurs, quatre mille avions de l’aéronavale, etc. Les chiffres sont imposants et font de la flotte soviétique la seconde du monde après celle des Etats-Unis ; flotte capable de disloquer les communications maritimes vitales pour le ravitaillement des Îles Britanniques et du Continent. Ces chiffres étaient à peu près connus, mais il a fallu aux Anglais un mémoire officiel pour qu’ils en prissent conscience.

 

L’Armement Soviétique

Un fait est certain, c’est que depuis la mort de Staline, l’effort militaire des Soviets et de la Chine, et particulièrement la préparation navale et aéronavale, ont été poussés à une cadence redoublée ; l’armement sous toutes ses formes absorbe une part croissante du revenu soviétique, et les améliorations promises au peuple dans les programmes d’industrie légère paraissent des plus modestes. Elles se trouvent presque exclusivement à la charge des satellites dont les livraisons à l’U.R.S.S. s’accroissent, au détriment de leurs populations.

Lorsque dans ces conditions on voit un ancien ministre français mettre sa confiance dans l’aboutissement prochain des plans de désarmement, on est tenté de douter de son bon sens. Les passions, mêmes légitimes, n’excusent pas que l’on emploie son autorité à convaincre des collègues de contre-vérités aussi évidentes.

 

Le Suicide de Getulio Vargas

L’attention passionnée qui s’est portée sur les débats de l’Assemblée française a fait passer au second plan le suicide du président du Brésil, Getulio Vargas. La propagande s’est aussitôt emparée du drame, en faisait aussitôt un martyr de la démocratie et une victime des capitalistes américains. C’était pourtant une vieille connaissance que cet astucieux démagogue qui avait si souvent varié dans ses attitudes et ses compromissions. Il jouissait d’une certaine popularité parmi les masses peu informées des machinations du personnage ; ce qui explique les émeutes populaires qui ont suivi un suicide. En fait, sa disparition est liée au chaos économique où se débat la grande république d’Amérique latine, à l’inflation galopante qui y sévit, aux méthodes financières scabreuses qui consistaient à mettre aux enchères les devises étrangères achetées par des importateurs aux abois à des taux parfois quintuplés de leur parité officielle, aux spéculations qui avaient poussé en flèche le prix du café et qui s’étaient heurtées aux résistances des consommateurs d’Amérique du Nord, jusqu’à ce qu’une chute brutale s’ensuive. La lumière ne sera pas facile à faire sur les mobiles réels du suicide de Vargas. Ils ne sont pas aussi simples que la défaite des vertus républicaines par des intérêts financiers.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-08-28 – Échec

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Le Courrier d’Aix – 1954-08-28 – La Vie Internationale.

 

Échec

 

L’échec de la Conférence de Bruxelles et le résultat négatif des entretiens franco-anglais à Londres consacrent l’isolement de la France dans le concert international. Comme le disait Paul Reynaud, l’unanimité de nos Alliés s’est faite contre nous. Depuis la Conférence de Genève, une lourde suspicion pèse sur l’orientation de notre politique. Elle s’est traduite par l’intransigeance des cinq partenaires de la petite Europe contre les « amendements » français au traité de la C.E.D. Si le 28 août, le Parlement français prend la responsabilité d’approuver cette politique, il n’est pas besoin de souligner les conséquences d’un tel vote. C’est pourquoi jusqu’à la dernière heure, des solutions moins brutales peuvent intervenir.

 

Les Suspicions Étrangères

En réalité, cette défiance des Alliés ne visait pas la France, ni les dispositions véritables du pays qui, devant la difficulté des problèmes posés ne peut avoir d’opinion ferme. Elle s’adressait à un homme qui, à tort ou à raison, leur est suspect. M. Mendès-France a été porté au pouvoir par la coalition disparate que nous avons appelée le « complot contre l’Europe », les Communistes qui ont renversé Bidault, la conjuration des hauts dignitaires de l’armée, de la diplomatie, des intellectuels neutralistes du « Monde » et de « L’Express » et plus encore certains gros intérêts financiers et industriels dont « L’Information » est l’organe ; à cette liste il convient d’ajouter les « Pèlerins de Varsovie » et une importante fraction de socialistes pour des raisons complexes, mi-partisanes, mi-raciales.

 

Les Rapports Franco-Soviétiques

Une large part de l’opinion internationale est convaincue qu’à Genève, Molotov a reçu du chef du Gouvernement français certaines promesses relatives aux traités de Bonn et de Paris qui ont amené le ministre soviétique à souscrire au règlement indochinois qu’il ne cherchait manifestement pas à conclure. Cette collusion secrète a été démentie par l’intéressé et il serait injuste de mettre en doute la parole d’un homme dont la bonne foi n’a jamais été prise en défaut. Il suffisait cependant à Molotov d’avoir eu vent, directement ou indirectement, de la teneur des « amendements » proposés au projet de C.E.D. pour être tout-à-fait rassuré sur les chances d’une prochaine acceptation par les Alliés d’un texte ainsi remanié. La plupart des délégués pensaient à Bruxelles : on peut ne pas prendre d’engagement, tout en laissant percer des intentions qui en sont l’équivalent.

 

Le Sort de la Démocratie Allemande

Mais il y a l’autre problème, celui de l’état d’esprit qui règne présentement en Allemagne. Un journaliste d’outre-Rhin le résumait ainsi : l’opinion allemande est aujourd’hui convaincue qu’il n’y a rien à attendre de la France, et que la position de celle-ci rend vains les efforts des autres Occidentaux pour faire rentrer la République de Bonn dans l’Alliance Atlantique. La faiblesse et l’isolement progressif des Etats-Unis laissent peu d’espoir d’un appui efficace de ce côté ; force sera donc de s’entendre tôt ou tard avec les Russes, si l’on ne veut pas demeurer divisés et pris en tenaille entre Paris et Moscou. La fuite de Dr. John en Allemagne orientale suivie à quelques jours d’intervalle de celle d’un député influent du Parti même d’Adenauer, le Dr. Schmidt-Wittmack ont jeté la consternation et la confusion parmi les soutiens du Chancelier. Les manifestations anti-américaines de Brême, la violence des grèves en Bavière, sont les symptômes d’une impatience qui n’a pas que des motifs d’ordre économique. Les Allemands pressentent l’échec de la politique Adenauer et cherchent avec exaspération une issue. Ils ont conscience que de leur choix dépend le sort du Monde libre qui serait réglé le jour où les Soviets seraient sur le Rhin.

Les Etats-Unis savent aussi que leur liberté se joue en Allemagne. S’ils étaient convaincus que toute solution franco-allemande est impossible, ils préféreraient s’allier à Bonn et sacrifier Paris. Et les Anglais sont exactement du même avis. Le dernier message de Churchill à Adenauer après l’échec de la Conférence de Bruxelles ne laisse aucun doute à cet égard.

Peu de Français semblent avoir conscience du caractère dramatique de la position où ils ont été entrainés. On s’étonne à l’étranger de l’espèce d’euphorie qui règne ici depuis que le marasme économique s’est atténué. On dit volontiers que si les Français ne veulent pas voir le péril, ce n’est pas une raison pour que les autres y succombent. Nous témoignons personnellement que ce que l’on entend sur nous à l’extérieur en ce moment n’est pas précisément réconfortant. Nos amis veulent espérer quand même. Une certaine confiance demeure dans ce bon sens qui a éclairé le monde. Mais si elle était finalement déçue, nous serions seuls. Et nous ne le pouvons pas. Ce regain de prospérité est factice pour une large part. Une France isolée connaîtrait en peu de temps une crise financière et économique qui aurait tôt fait de balayer les thaumaturges et les prophètes. Qu’ils y songent.

 

L’Avance Soviétique

Il faut reconnaître avec une admiration mêlée d’effroi « l’habileté diabolique » de la politique communiste, ses méthodes, sa patience, son ubiquité – pour triompher de la France, l’objectif du moment. Quand il fallait abattre le ministère, on mettait la Tunisie et le Maroc à feu et à sang. Remarque-t-on que depuis que le vote décisif est en vue, un calme relatif est revenu en Afrique du Nord. En Indochine, le Vietminh multiplie les avances à la France. On parle de collaboration économique ce qui, d’une part tend à rassurer les gros intérêts, et d’autre part jette la confusion parmi les partisans de la collaboration française au Vietnam qui craignent que nous ne nous entendions avec les Viets contre eux. Cependant, la libération des prisonniers ne se fait qu’au compte-goutte ; important moyen de pression en cas de défaillance de notre politique européenne. On commence à mieux voir le but des Soviets. Comme nous l’avons dit, ce n’est pas la C.E.D. que craint Molotov ; au contraire. Il l’eut préférée à un réarmement direct de l’Allemagne. Mais il voit plus loin et se prépare à faire rentrer l’Allemagne de Bonn dans son orbite avec les autres satellites. Ce jour-là précèderait de bien peu le triomphe final. A en juger par les discordes occidentales, ce triomphe-là n’est pas impossible.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-08-07 – Paradoxes et Vérités

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Le Courrier d’Aix – 1954-08-07 – La Vie Internationale.

 

Paradoxes et Vérités

 

La liquidation de la puissance européenne outre-mer se poursuit à un rythme accéléré. L’Indochine hier, aujourd’hui la Tunisie et les Comptoirs de l’Inde, demain le Maroc, le bilan pour la France est lourd. L’Angleterre évacue Suez après tant d’autres positions ; Chypre est menacée. La Côte-de-l’Or est pratiquement indépendante. Les Portugais hésitent à se battre pour Goa. Evolution sans doute inévitable. Les maîtres du jour ne sont que les syndics d’une faillite dont ils ne sont pas ni plus ni moins que d’autres. Ce serait faire preuve de parti-pris politique que de porter des accusations. Tout le monde est entraîné sur cette même pente où personne n’a su porter à temps le frein. Il est trop tard pour agir.

 

Les Causes du Recul Européen

Ce qui serait fâcheux par contre, serait de croire à une espèce de culpabilité morale en face des nationalismes qui s’échauffent en Afrique ou en Asie. Ils ne s’enflamment que devant la faiblesse. Réduits en esclavage, plongés dans la misère, les peuples colonisés par le communisme ne se révoltent pas. Il arrive même qu’ils lèchent les bottes de leurs maîtres. Ni les Musulmans d’Asie centrale, complètement dépouillés de tout caractère national et culturel, ni les Israélites de Russie, ni les Polonais et les Roumains, pas même les Tchèques ne se révoltent. On sait ce qu’il en coûta aux Allemands le 17 juin 1953, de redresser malgré tout la tête.

Donc pas de sophismes. Nous sommes défiés parce que l’on nous sait faibles et incapables de répression impitoyable. C’est le prestige d’ailleurs qui fait la force plus que la force matérielle elle-même. La brutalité est inefficace quand le prestige est évanoui et le prestige, les Européens l’ont perdu. Les Américains qui l’avaient encore hier, sont en train de le perdre aussi. Le triomphe du communisme n’est pas celui d’une idéologie – jamais elle n’a été si décriée – mais celui de la force la plus brutale qui ait jamais été.

Cette explication ne change rien aux faits dira-t-on, soit ; cependant, cela aurait pu changer quelque chose disons-nous, et peut-être dans l’avenir agir encore. Si l’on avait fait l’Europe à temps, il y a trois ans, quand le fer était chaud, si l’Europe unifiée avait montré sa force et son union, là où les différents états qui la composent avaient répandu leur civilisation, les autochtones qui sont mus par des instincts élémentaires auraient senti qu’une puissance réelle veillait sur eux. Ils auraient été à la fois rassurés et patients. Mais la tentation de renverser une puissance respectée naguère, et qui chancelle, est trop forte pour des êtres simples. Les plus évolués n’y échappent pas davantage quelles que fâcheuses que puissent en être les conséquences. Cela est vrai, même dans la vie privée. Question de force donc, du prestige de la force plutôt. Il fallait, il faut amplifier cette force ; on le peut par l’Europe, à moins qu’on ne préfère tout perdre ce qui, après tout, est fort possible. En Indochine, on a préféré abandonner que de laisser les Américains tenter leur chance par leur présence il y a deux ans, et rendre avec nous confiance à l’Occident.

 

Points de Vue

Sans doute dira-t-on, n’y a-t-il là que points de vue. L’expansion outre-mer est peut-être un mythe comme l’espace vital. Les 47 millions d’habitants de l’Allemagne de Bonn comprimés sur un sol ingrat, connaissent une prospérité qui dépasse non seulement celle qu’ils ont connue eux-mêmes dans un passé glorieux, mais celle de la riche France. Notre expansion coloniale s’est faite au détriment de notre développement économique intérieur. Nos territoires d’outre-mer furent et demeurent pour nos finances un fardeau très lourd dont on préfère ne pas parler. Beaucoup de Français frémiraient si on leur disait combien chacun d’eux paye pour entretenir la Guadeloupe et la Martinique, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, pour ne citer que les plus déficitaires. Il se peut que, comme les Allemands, nous soyons prospères, le jour où nous n’aurons plus rien. Malheureusement avant ce jour, les tanks soviétiques patrouilleront-ils sous l’arc de triomphe ?

 

La Prospérité Occidentale

Ces événements sont d’autant plus regrettables que le monde libre manifeste à présent, dans la course à la prospérité, une vitalité imprévue il y a un an. La production s’accroît partout ; les monnaies s’affirment, le chômage est négligeable. Le contraste s’accentue avec la misère que connaissent les pays condamnés aux expériences totalitaires ou à l’anarchie économique des nouveaux états souverains dirigés hier par les puissances coloniales. Si la faiblesse et la désunion n’avaient paralysé la politique du Monde occidental, les bienfaits de cette prospérité auraient rallié bien des hésitants. Un rapprochement aurait été possible après les violences récentes. On le voit par l’Egypte dont le nationalisme, satisfait par des succès de prestige, se tourne à nouveau vers une forme de collaboration avec les pays libres. De même, l’accord entre l’Iran et le consortium des pétroles marque un pas vers une organisation internationale d’un type différent de l’ancien, et que peut satisfaire à la fois les sentiments et les intérêts des peuples sous-développés et des grandes puissances industrielles. Si l’on pouvait constituer un consortium politique et économique partout où d’immenses besoins dépassent les moyens de réalisation d’un seul pays, la situation qui se détériore en Afrique et en Asie pourrait être encore rétablie. Nous n’avons guère d’illusion.

Dans notre cas, on voit, d’un côté se lamenter des privilèges et des intérêts étroits qui ne voient pas de milieu entre leur domination et leur ruine. De l’autre, une politique d’abandon qui se croit habile et dont le but avoué est de restituer à notre pays une indépendance économique et politique qui n’est possible – si même elle l’est – que dans un repliement qui va au rebours des grands courants de la vie moderne. Entre un nationalisme de gauche qui se croit éclairé et destiné à remplir une mission de troisième force, il y a place pour une intégration internationale qui ferait table rase des vanités et des susceptibilités nationales.

On montrerait ainsi aux peuples qui en sont au stade de ce puéril orgueil, qu’il n’y a aucune déchéance à renoncer à des privilèges de souveraineté, et à mettre les ressources de chacun en commun dans une organisation supranationale où tous seraient libres et égaux sous une discipline profitable. Ces vues et ces vœux sont malheureusement sans espoir dans la conjoncture actuelle. Elles s’imposeront peut-être quand, les erreurs consommées, un péril pressant fera tomber les préjugés et les idéologies par la peur. Mais ne sera-t-il pas trop tard ?

 

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