Criton – 1954-10-23 – Doutes et Espoirs

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-23 – La Vie Internationale.

 

Doutes et Espoirs

 

Il encore trop tôt pour mesurer la portée des projets d’accord et de coopération franco-allemands. Certes, il s’agit d’une tentative ingénieuse et courageuse de briser le cours néfaste de ces rapports depuis plus de quatre-vingt ans ; à ce titre, on doit souhaiter qu’elle réussisse. Il suffit cependant de suivre les réactions de Rome, de Bruxelles et de La Haye pour remarquer qu’elles ne répondent, pas plus que les Accords de Londres, à tous les espoirs de notre temps. Une collaboration franco-allemande économique et financière, une association dans l’expansion industrielle fondée sur un compromis valable sur les questions territoriales litigieuses auraient sauvé le monde en 1911 et en 1922 des calamités qui l’accablent encore, et dont le bolchévisme est le produit. Aujourd’hui, si souhaitable que soit cette réconciliation franco-allemande, elle ne suffit pas à l’équilibre européen ; on peut même craindre qu’elle ne fasse obstacle à la construction d’une communauté européenne qu’Adenauer et Schuman avaient espéré constituer aussi large que possible et ouverte à tous dans l’avenir.

 

Les Négociations de Paris

Une grande hâte d’en finir avec des discussions harassantes anime les négociateurs de Paris ; on tournera la page avec soulagement et quelles que soient les critiques que nous avons exposées, on doit savoir gré à M. Mendès-France d’avoir pressé la liquidation des problèmes qui allaient, faute de solution, devenir périlleux. L’heure de la chirurgie avait sonné.

 

Les Élections de Pankow

La diplomatie soviétique n’était pas habituée à ce rythme accéléré chez les Occidentaux. Elle n’a pas eu le temps de refaire son jeu pour y répondre. Dimanche, ont eu lieu en Allemagne orientale les élections que les Soviets ont cru devoir soigner particulièrement.

Les électeurs rassemblés à heure fixe ont défilé devant les urnes dans un ordre impeccable ; peu s’en fallut que le cent pour cent des votants et des suffrages pour le front national ne soit atteint. On n’aurait même pas été surpris que des fonctionnaires trop zélés n’aient dépassé le compte. Les Russes ne comprennent pas – et c’est là la limite à leur habileté que nous avons souvent signalée – que ce genre d’élection « démocratique » les discrédite au lieu de les servir. Comment pourrait-on croire à des élections libres en Allemagne, ou ailleurs, après une démonstration de ce genre ? Moscou ferme par avance la porte à des pourparlers auxquels beaucoup ne demandent qu’à croire.

 

L’État d’Esprit au-delà du Rideau de Fer

L’accueil délirant fait au Théâtre National Populaire français en Pologne après l’enthousiasme soulevé par la tournée de la Comédie-Française à Moscou, montre mieux que tout le degré de popularité des régimes en Europe soviétisée. Tous les voyageurs, même les Anglais, ont été frappés de la tristesse et de l’ennui qui règnent dans ce monde fermé. Le rideau de fer et la surveillance policière étouffent ces populations jadis animées, et les échecs successifs de leur redressement économique avoué par les dirigeants, s’expliquent par cette apathie résignée. On ne bâtit un monde qu’avec une certaine joie de vivre et d’espérer. Le plus grave défaut du communisme est peut-être l’ennui qu’il répand.

 

Les Grèves en Angleterre

L’Angleterre est aujourd’hui paralysée par une grève des dockers d’une ampleur exceptionnelle ; dans un pays insulaire qui s’alimente du commerce extérieur, la manutention des navires est un service clé dont la vie même du pays dépend. Le Gouvernement Churchill laisse se développer la grève pour mieux la briser. Il veut montrer au peuple anglais quels périls la Nation court en s’abandonnant à l’extrémisme dont le Travaillisme de M. Bevan est l’animateur. Il prépare ainsi les prochaines élections en obligeant l’électeur incertain à réfléchir sur les risques de voir le socialisme aboutir au désordre. Ce qui frappe dans cette grève comme dans d’autres qui l’ont précédée, c’est qu’elle s’est déclarée et s’étend contre les avis et les ordres de la Fédération ouvrière. Le chef du syndicat des transports Deakin, hostile au mouvement, accuse les communistes de l’avoir inspiré. Ici, les communistes et les bévanistes ont plus ou moins partie liée. Cette grève montre, par ailleurs, la fragilité du redressement économique dont se fait gloire le gouvernement Churchill-Butler, le peu de chances aussi d’une convertibilité prochaine de la Livre. Un retour au pouvoir des Travaillistes, dans l’état actuel de division du Parti, à cause de la force occulte (beaucoup plus grande que les Anglais eux-mêmes ne le croient), d’une certaine forme de communisme chez eux, aurait tôt fait de ramener la Grande-Bretagne à ses difficultés d’il y a trois ans.

 

Moscou et l’Accord sur Trieste

Les Accords de Londres et la réconciliation franco-allemande aboutissent ; le Monde libre aura franchi une étape salutaire à laquelle les solutions du différend anglo-égyptien sur Suez et de la querelle de Trieste ont aussi beaucoup contribué.

La conclusion du traité Italo-Yougoslave, attendu depuis longtemps, n’aurait causé aucune surprise si Moscou, dès le lendemain, n’avait jugé opportun d’y ajouter sa bénédiction. Geste inattendu après des années d’opposition obstinée au partage du territoire libre. Les plus marris ont été les communistes italiens et leurs associés qui n’avaient pas même été prévenus des intentions de leurs maîtres, et faisaient au compromis la même opposition que leurs ennemis, les ex-fascistes. Leur déconfiture a réjoui la presse italienne. Nos communistes en ont vu d’autres semblables sous Staline.

 

Neutralistes Punis

L’indépendance du jugement a ses périls, mais la servilité à une doctrine, à un parti ou à un homme est souvent cause de sérieux embarras. Tel est le cas, en ces jours, de nos compatriotes du « Monde », et consorts, qui ont poussé de leurs vœux et de leur influence M. Mendès-France ; au pouvoir qu’ils supposaient acquis à leurs idées, ils sont fort penauds aujourd’hui de recevoir en contre-partie le réarmement allemand, l’entrée de Bonn à l’O.T-A.N., le Pacte de Bruxelles et le renouveau de la coopération américaine en Indochine. Tout comme les communistes de « L’Avanti », ils sont bien obligés de dire amen et de sourire. Si les accords prévus prêtent à controverse, on doit reconnaître que notre Premier nous a rendu le service de mettre fin – espérons-la définitive – à ce neutralisme suspect, qui de la part d’un organisme jadis officieux, avait jeté sur notre position morale dans le monde un discrédit dont il faudra bien des démentis tangibles pour nous laver.

 

                                                                                  CRITON