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Le Courrier d’Aix – 1954-10-16 – La Vie Internationale.
Lendemain de fête
L’enthousiasme et l’euphorie qui ont suivi la signature des Accords de Londres, parce qu’on avait craint le pire, se sont beaucoup refroidis à la réflexion. On croyait au triomphe définitif de l’unité occidentale. Ce n’est qu’un début dont les promesses sont encore douteuses. Le vote favorable du Parlement français demeure équivoque. Poursuivre les négociations n’implique pas nécessairement le désir de les voir aboutir. Les manœuvres de Molotov, quoique cousues de fil blanc, ne sont vaines que si elles n’ont pas à Paris quelques complicités. Dans l’état d’esprit des diplomates des Neuf, la position réelle de M. Mendès-France n’est pas définitivement éclaircie.
Les Problèmes en Suspens
Il reste en effet, le problème sarrois à résoudre comme préalable à la ratification des accords, qu’il s’agit en outre de mettre noir sur blanc, ce qui ne sera pas facile. Rien n’indique que le chancelier Adenauer puisse devant son opinion aller au-delà des formules sur lesquelles il s’était entendu à Strasbourg avec M. Teitgen. On se demande aussi de quels moyens dispose encore Molotov pour faire échec aux accords.
L’Effort de la Diplomatie Soviétique
L’effort russe porte sur deux plans. Celui du désarmement aux Nations-Unies. Celui de l’Allemagne à Berlin, probablement aussi mais secrètement à Paris sur un projet de réunion à Quatre.
Il y a longtemps déjà que Molotov avait confié ses intentions sur le désarmement à M. Jules Moch, ce qui avait renforcé la position des socialistes anticédistes. Dès l’Accord de Londres, Vichinsky a déclaré prendre pour base des discussions les plans franco-britanniques. Les Russes toutefois sont embarrassés pour aller dans cette voie au-delà des besoins de la propagande. On a tôt fait de les mettre au pied du mur : Acceptez–vous un organisme international de contrôle libre d’inspecter où bon lui semble et, si cet organisme constate des infractions, quelles sanctions fera-t-il appliquer et qui sera chargé de le faire ? Les Russes ramènent la question en dernière instance au Conseil de Sécurité de l’O.N.U. où comme l’on sait, ils ont le droit de veto, ce qui rend inopérant tout plan de désarmement dont le contrôle et les pouvoirs répressifs sont la base.
Voyage de Molotov en Allemagne
L’effort russe en Allemagne a un tout autre objet. Il vise à mettre à profit le « vide idéologique » qui s’est creusé en Allemagne à la suite du rejet de la C.E.D. On a vu comment une fraction de l’opinion allemande, en l’espèce les six millions d’adhérents des syndicats, ont repoussé l’idée d’un réarmement sans une tentative préalable d’accord avec les Russes sur la réunification. Beaucoup d’Allemands avaient mis leur espoir dans une fédération européenne où ils auraient eu le sentiment d’une réhabilitation, et aussi d’entreprendre une œuvre durable de construction européenne qui aurait donné un sens à leur effort. L’échec de la C.E.D. leur a enlevé leurs illusions. Il n’y a rien à attendre de la France qui ne cherche depuis un siècle qu’à nous maintenir démembrés et impuissants. Rien à attendre de ces Accords de Londres où nous n’endosserons l’uniforme que pour servir de bouclier aux Anglais et aux Américains, et qui rendrait impossible la réunification avec nos frères de l’Est.
Cet état d’esprit, Molotov l’a saisi. Il a fait dans la zone occupée un voyage spectaculaire, visité les travailleurs des usines, rendu hommage à Goethe, embrassé les petites filles aux bras chargés de fleurs. L’enthousiasme était un peu faible, mais la police veillait. On n’a parlé que de réunification, d’élections démocratiques, de paix durable. Il s’agissait de vaincre la haine à l’égard de l’occupant par des propos raisonnables afin que chacun puisse se demander : « Où est notre intérêt ? Des Occidentaux ou des Russes, qui cherche le plus à nous tromper ? » Dans le désordre idéologique où se trouve l’Allemagne d’aujourd’hui, une telle propagande peut faire lentement son chemin ; ce n’est qu’un début.
La Portée des Accords de Londres
C’est bien ce qu’a expliqué Paul Reynaud dans sa critique des Accords de Londres. Que sont-ils au fond ? Le retour à la vieille formule de la diplomatie : une coalition plus ou moins stable d’intérêts momentanément solidaires, ce qui correspond exactement aux objectifs de la politique anglaise qui va reprendre sur le continent son jeu d’arbitre, jouant de la France contre l’Allemagne et inversement, et de l’Italie contre l’une ou l’autre.
Londres a toujours excellé à ce jeu. Quelles garanties offre pour l’avenir une alliance militaire de plus que toutes celles du passé ? On dit que les Anglais se sont liés pour un demi-siècle au continent, mais au premier tournant, les données du problème auront obligé les partenaires à reconsidérer leurs accords et comme toujours, Moscou n’aura qu’un geste à faire.
Une construction européenne fondée seulement sur une coalition militaire n’est qu’une mesure opportune qui ne construit rien et n’engage pas l’avenir. D’ailleurs, un doute subsiste. Les Accords de Londres dans l’esprit de certains ne sont-ils pas uniquement un moyen d’obliger Moscou à négocier, en présentant un front apparemment uni pour forcer des concessions et se servir de la Wehrmacht ressuscitée pour rendre l’adversaire plus traitable ? Dans cette lutte compliquée et en partie occulte qui va se jouer, le prestige de la France si profondément atteint par le rejet de la C.E.D. a peu de chances de se rétablir.
Les Accords de Pékin
Toute l’attention se trouvant concentrée sur ce duel entre l’Ouest et l’Est, centré sur les Accords de Londres, on a un peu négligé les faits qui continuent à se dérouler ailleurs.
L’activité des Soviets s’est manifestée dans le sens de l’Asie et cette fois à Pékin. Nouvel accord Sino-Russe, nouvelle manifestation de solidarité à grand spectacle entre les deux partenaires communistes. Aussitôt, chaque commentateur a voulu adapter l’événement à ses vues. On a remarqué que les grands dignitaires de Moscou s’étaient rendu à Pékin au lieu du contraire comme il était habituel jusqu’ici, que les Russes faisaient une concession d’envergure en restituant Port-Arthur aux Chinois, et que toutes ces politesses couvraient des divergences entre eux, que Moscou devait de plus en plus compter avec Pékin, sous peine de voir la Chine échapper à son contrôle et glisser au titisme ou au neutralisme hindou. Ce genre d’opinion qui reparaît périodiquement n’est qu’un désir pris pour réalité.
En rendant Port-Arthur, les Russes ne font que tenir une promesse déjà ancienne et donner un gage aux nationalistes asiatiques. Les nouveaux crédits annoncés avec tant de publicité que les Russes accordent aux Chinois représentent en monnaie réelle 20 milliards environ de nos francs, quarante-huit heures de nos dépenses publiques, quarante francs par tête de Chinois. En fait, les relations Russo-Chinoises demeurent ce qu’elles étaient, et l’accord de Pékin n’y ajoute ni n’y retranche. Moscou soutient l’impérialisme chinois dans la mesure où il affaiblit la position des Etats-Unis, en particulier dans l’affaire de Formose. Les Américains sont obligés de défendre l’île, car il est clair que si elle tombait dans l’orbite de la stratégie communiste, le reste des positions asiatiques, et particulièrement le Japon, seraient en péril.
Les Chinois n’ont pas les moyens de prendre Formose, mais ils se servent de l’affaire pour maintenir des points de friction entre Anglais et Américains, et aussi pour resserrer les liens du bloc neutraliste en Asie : Inde, Birmanie, Indonésie. En donnant à l’affaire une publicité constante, on espère aussi amener l’opinion japonaise à se joindre au panasiatisme dirigé de Pékin, en faisant levier de l’occupation et de la tutelle américaine. On ne voit pas présentement ce qui pourrait diviser Pékin et Moscou. Tout au contraire, tout concourt à les lier, les succès d’hier et peut-être ceux entrevus pour demain.
CRITON