Criton – 1954-09-25 – Le Plan de Strasbourg

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Le Courrier d’Aix – 1954-09-25 – La Vie Internationale.

 

Le Plan de Strasbourg

 

Le plan français pour remplacer la C.E.D. a été formulé. Il correspond, sans changement de fond, aux conceptions du général de Gaulle depuis longtemps connues. Il est loin d’offrir les mêmes garanties que la C.E.D. contre une renaissance du militarisme allemand. Au cas où l’Allemagne occidentale, appuyée par les Anglo-Saxons, voudrait augmenter la capacité de son armée, les contrôles qu’on envisage seraient facilement tournés, ce qui n’eut pas été le cas si une autorité supranationale avait eu le pouvoir de les imposer. Le plan admet implicitement la formation d’une Wehrmacht autonome avec son Etat-Major propre, et l’intégration à plus ou moins brève échéance de celle-ci dans l’O.T.A.N. Il laisse sans solution la question sarroise.

 

Les Réticences Anglaises

Quant à la participation anglaise, il n’apparaît pas qu’on soit décidé à Londres à aller beaucoup plus loin que les garanties prévues dans les « préalables » antérieurement proposés. On voit bien ce que l’on a perdu en renonçant à une organisation européenne ; il est difficile de formuler ce qu’on y a gagné. Nous disions qu’une solution de remplacement impliquerait pour la France des sacrifices et des risques beaucoup plus lourds que ceux que comportait la C.E.D. Sous la pression des Anglo-Saxons, M. Mendès-France semble d’ailleurs avoir été au-delà de ce qu’il s’était d’abord proposé.

 

Les Chances de Succès

Le pire, c’est que le Plan de Strasbourg a peu de chance d’être accepté ; le Parlement français y fera des objections et une majorité pour l’approuver n’est pas escomptable. Les Anglais n’en retiendront que ce qui cadre avec leurs intentions – qui n’ont pas varié – de ne pas s’engager sur le continent au-delà de ce qu’assumeront les Américains. Ils n’admettront pas en particulier un contrôle sur leurs armements, surtout en matière d’aviation et d’énergie atomique. Mais surtout, les Américains ne se prêteront à aucun accord qui une fois signé risquerait d’être à nouveau rejeté par l’Assemblée Nationale française. M. Mendès-France leur est suspect. Le ressentiment de Washington contre les politiciens français en général, ne s’est pas atténué ; l’accord avec Bonn, au contraire, semble complet. A la prochaine Conférence de Londres, Foster Dulles demandera la restitution immédiate de la souveraineté allemande et le réarmement sans nouveau délai de la République fédérale dans le cadre de l’O.T.A.N. Et si tous les participants, sauf peut-être le Canada, sont décidés à passer outre aux objections françaises, la France isolée pourra-t-elle opposer un veto ?

 

Les Soviets attendent

Mendès-France compte peut-être sur une intervention soviétique pour le tirer d’embarras, mais cela n’est pas probable. Molotov attend son heure. Il ne s’emploiera à démolir que ce qui aura été péniblement édifié à coup de compromis ; tant que les dissensions entre Alliés dureront, il jouira du spectacle, et ce spectacle peut se prolonger. Le temps travaille à point pour les Soviets. En Indochine, la confusion politique renforce la propagande Viet-Minh. Beaucoup d’observateurs estiment qu’avant peu, l’autorité de Ho Chi Minh qui s’organise dans l’ombre se sera imposée à Saïgon. En abandonnant les charbonnages et les cimenteries du Tonkin, on a laissé le Sud-Vietnam à la merci des fournitures des communistes ; la reconstruction et les centrales électriques ne fonctionneront qu’avec leur bonne volonté. Au Maroc et en Tunisie, le terrorisme qu’ils entretiennent, s’est à peine atténué ; les grèves renaissent par intervalles. Les réformes projetées n’y changeront sans doute pas grand-chose, si tant est qu’elles aboutissent, car si elles satisfont nos adversaires, c’est qu’il ne resterait pas grand-chose de notre autorité.

 

Recul du Crédit Moral de la France

Mais tous ces reculs inutiles sont peut-être moins graves que la perte de crédit moral que la France subit dans le monde. On nous parle de réconciliation franco-allemande, mais croit-on que le rejet de la C.E.D. n’a pas ranimé outre-Rhin une méfiance latente qu’il ne sera pas facile de dissiper ?

Mais c’est plus encore l’opinion américaine qui est déçue de façon profonde et durable. Elle attribue à la France un nationalisme incurable qui heurte sa sentimentalité. Le panier de crabes européen ne pourra jamais être contrôlé, et les Américains sont las de prendre part à ces querelles auxquelles ils ne comprennent rien. Ils feront – sans enthousiasme – confiance à l’Allemagne qu’ils craignent un peu, mais dont ils admirent le dynamisme. Ils croient à l’efficacité de l’anticommunisme allemand et à la protection que la Wehrmacht est seule à promettre contre l’ennemi de l’Est ; surtout, ils sont repris par cet instinct, irréfléchi mais vivace, d’anticolonialisme. L’appui que Washington nous donnait à contrecœur en Indochine et en Afrique du Nord était très mal accepté aux Etats-Unis. Il gênait leur lutte contre l’idéologie communiste, dont l’octroi de la liberté aux peuples qui y aspirent est le dogme fondamental. Isolée politiquement, la France le sera plus encore moralement, et ceci est plus grave que cela.

 

Politique Inviable

Nous ne faisions pas ici à M. Mendès-France une opposition systématique et partisane. Il présente un jeu sur l’échiquier international qui ne manque ni de cohérence, ni d’habileté. Il nous rappelle feu Pierre Laval et ses vues après 1935 et après 1940. Toute politique peut se défendre et réussir, à condition que l’on ait de bonnes chances de pouvoir la mener à son terme. Qui peut dire sans hésiter que la politique n’aurait pas été plus profitable en fin de compte que celle qui fut suivie, si toutefois on fait bon marché de toute considération morale. Mais le renversement de la politique française du printemps 1954, n’est pas plus viable que celle qui fut tentée en 1937 et en 1940. Elle ne peut qu’échouer après que la France en aura supporté tous les désavantages, comme ce fut le cas alors. Si nous attendons pour faire l’Europe que nous soyons en état d’y figurer en bonne posture économique, comme c’est la pensée du Président du Conseil, nous n’y parviendrons jamais parce qu’il faudrait adopter des mesures inconcevables dans l’état et les habitudes des Français. Il y a une mystique de l’Europe que la C.E.D., à tort ou à raison, représentait, comme il y avait une mystique de l’antifascisme, comme il y en a une de l’anticommunisme aux Etats-Unis. Il faudrait être bien puissants pour aller à l’encontre de ces mystiques là. La politique est l’art du possible, et celle-là ne l’est pas.

 

La Préparation de l’U.R.S.S. à la Guerre Polaire

Il y a à cela – et ce n’est pas sans analogie avec la situation d’avant-guerre – une autre raison de poids. Les Anglo-Saxons sont très alarmés par les préparatifs militaires des Soviets dans l’Océan arctique. Tout un réseau de puissantes bases pour l’aviation et les projectiles téléguidés sont en cours d’installation. On sait que par-dessus le Pôle, les centres vitaux des Etats-Unis sont à des distances accessibles aux engins modernes, et particulièrement atomiques. D’ici peu (on parlait de 1960, et maintenant de 1958 et même 1957), la guerre « presse bouton », sera à la portée de l’U.R.S.S., et les moyens de protection contre une attaque brusquée de ce genre sont faibles, sinon nulles. Les Américains sont hantés par la perspective d’un gigantesque Pearl Harbour. Dans ce cas, et même si le succès de cette attaque n’était pas complet – ce qui est probable – les Etats-Unis seraient hors d’état de défendre l’Europe, et de façon générale tous les pays continentaux menacés de subversion intérieure. Le monde libre succomberait sans lutte, à moins que quelques solides points d’appui ne tiennent. Dans l’esprit des stratèges du Pentagone, les seules faibles chances résident en Allemagne et en Espagne. Ces points sont pour eux vitaux. Et quand une question vitale est en jeu, les subtilités diplomatiques ne pèsent pas lourd.

 

                                                                                  CRITON