Criton – 1949-11-26 – Le Jeu Britannique

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-26 – La Vie Internationale.

 

Le Jeu Britannique

 

Le monde civilisé assiste impuissant et découragé à cette curieuse et redoutable évolution de l’U.R.S.S. vers plus de mystère, de violence, de barbarie. Ceux même qui savaient la vérité sur le bolchévisme ne le voyaient pas si sombre. On dirait que le défi de Tito a poussé le régime soviétique à un accès de rage. Rokossovki règne à Varsovie, Malinowski à Bucarest ; chez les satellites, on arrête les étrangers, même les diplomates, et les procès par fournées engloutissent les anciens camarades devenus ministres. C’est pourtant ainsi que finit la Convention 93. Peut-on espérer ? Il serait temps.

 

La Politique de M. Bevin

Un sujet moins sombre et bien classique : le double jeu de la politique britannique. Londres après des années d’efforts tenaces a réussi à éliminer l’Italie de l’Afrique du Nord, à convaincre Washington et finalement l’O.N.U. Ni la patience du Comte Sforza, ni l’opposition française n’ont ébranlé le bloc anglo-saxon. Les Américains, obsédés par leur idéologie anti-colonialiste dont le président Truman s’est fait récemment encore le champion, ont fait le jeu anglais qui lui n’a cure d’idéologie quand elle ne sert pas ses intérêts.

 

Les Colonies Italiennes

La décision de l’O.N.U. – définitivement sans appel – fait de la Lybie d’ici deux ans un état indépendant ; ce qui veut dire que d’ici peu un foyer d’agitation va se créer d’où le bolchévisme ne sera pas absent qui étendra sa propagande à travers l’Afrique du Nord. Prise entre l’infiltration Sénousite à l’Est et les intrigues américaines au Maroc, le monde Islamique français sera ébranlé. L’Angleterre réussira-t-elle à éliminer la France du monde arabe après un demi-siècle d’implacable guérilla politique ? Elle vient en tout cas de marquer trois points : d’abord l’assassinat de Zaïm qui se proposait de ramener la Syrie à l’influence française ; puis la constitution d’un gouvernement fantoche en Cyrénaïque et enfin l’élimination de l’Italie de Tripoli, et par contre coup de la France du Fezzan.

Le travail achevé, Bevin s’est efforcé de corriger l’impression pénible en faisant à la France toutes sortes d’amitiés. « Rien ne séparera la France et l’Angleterre », a-t-il dit. Et l’on a appris que M. Vincent Auriol ferait à Londres une visite en mars. Un émissaire britannique est allé à Saigon s’entretenir de la question indochinoise. M. Bevin a envoyé à Bao Daï un message encourageant, sans toutefois décider de reconnaître son gouvernement. Enfin dans la question allemande, Bevin a pris une attitude très réservée, insistant sur la sécurité Franco-Anglaise de façon à réassurer l’opinion française et peut-être à renforcer les résistances à un accord Franco-Allemand. Tout cela peut être fort habile mais ne trompera personne.

 

L’Union Européenne

D’autre part la politique travailliste continue à bouder l’Union européenne. « Nous voulons établir, a dit Bevin, de saines relations avec l’Europe, le Commonwealth et les Etats-Unis », ce qui signifie que l’Angleterre ne prendra pas d’engagements nouveaux qui puissent modifier ses connexions impériales.

Comme par ailleurs, à la suite de son voyage, M. Acheson parait avoir fait machine arrière et renoncé à favoriser une union continentale dont l’Angleterre ne serait pas partie intégrante, on se demande ce qu’il adviendra des projets du « Fritalux » et autres accords régionaux. Peut-être Acheson s’est-il rendu compte que les difficultés étaient plus grandes qu’on ne le pensait à Washington, et que pour le moment du moins, il fallait laisser mûrir la question.

 

L’Avenir de l’Allemagne

On ne sait rien encore du résultat des négociations entre le chancelier Adenauer et les commissaires Alliés. Les démontages d’usines continuent au ralenti malgré les protestations des ouvriers allemands. Les Anglais qui paraissaient avoir cédé sous la pression américaine semblent à présent résolus à limiter les concessions aux Allemands et revenir sur leurs intentions. Les travaillistes cherchent surtout à empêcher que des accords privés ne s’établissent, qui pourraient lier les intérêts allemands aux intérêts Franco-Américains. Schumacher ne désarme pas sur ce point et il est peu probable qu’on puisse constituer une entente industrielle pour les entreprises clefs de l’Allemagne de l’ouest ; ce qui aurait eu pour l’avenir des conséquences politiques très étendues auxquelles les Anglais s’opposent de toutes leurs forces. L’impression qui se dégage de toutes ces intrigues est confuse. Seul Adenauer avait un plan dont la réalisation aurait permis à l’Allemagne de s’intégrer au bloc atlantique. Mais ni du côté français, ni du côté américain on ne voit paraître de plan résolu et constructif. Il est probable qu’on s’en tiendra à des solutions isolées et partielles qui laisseront le problème Franco-allemand en suspens, ce qui est fort dangereux. Car malgré toute la suspicion qui pèse sur les intentions russes en Allemagne, il y a encore beaucoup d’Allemands qui demeurant convaincus que tôt ou tard, c’est vers l’Est que le futur Reich trouvera ses chances de résurrection et qu’il vaut mieux attendre que de se lier avec les puissances occidentales qui resteront pour l’Allemagne des concurrents et non des alliés.

 

A l’Est

La Russie de son côté achève l’annexion de tous les pays conquis et ferme de plus en plus hermétiquement le rideau de fer. Elle n’hésite pas à rendre impossible les relations diplomatiques et économiques entre ses satellites et l’Occident. Peut-être pense-t-elle accroître ainsi les difficultés des pays capitalistes plus que les siennes propres, en leur enlevant une partie importante de leurs débouchés ? En tous cas, les deux mondes de plus en plus séparés, de plus en plus tendus l’un contre l’autre voient un à un s’évanouir tous les espoirs d’une solution pacifique.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-11-19 – France-Allemagne

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-19 – La Vie Internationale.

 

France – Allemagne

 

Un problème brûlant de morale et d’intérêt trouble la conscience de tout Français responsable : il sait que la coopération et la réconciliation Franco-Allemande sont indispensables, et pour l’avenir de la civilisation européenne et de la France tout particulièrement. Il sent aussi les dangers de ce pas décisif.

La France affaiblie, plus encore par la politique que par la guerre, où l’esprit d’entreprise s’affaiblit, ne pèsera pas lourd devant la renaissance germanique. L’Allemand redressé redeviendra l’arrogant dominateur qu’il fut ; dans un temps indéterminé mais certain, la marée soviétique refluera ; la France, de nouveau, sera seule dans le redoutable tête-à-tête.

Mais il faut choisir. L’Allemagne renaîtra avec ou contre nous. Qu’on se souvienne des occasions manquées en 1911 contre la politique Caillaux, en 1922 contre les offres du président Brüning. Manquer l’occasion offerte par Adenauer serait assumer une responsabilité grave. Ce qu’on ne voit pas assez, c’est que la situation a totalement changé. L’Angleterre n’a plus sur le continent assez de puissance pour jouer son rôle de division, encore moins le rôle de garantie de l’équilibre qu’elle a si mal assumé déjà.

Force est à l’Angleterre de s’intégrer, bon gré, mal gré, dans une union continentale, ou de se fondre dans l’union nord-américaine. De leur côté, les Etats-Unis ne pouvant compter que sur eux-mêmes, prendront des précautions dont ils n’avaient pas à se préoccuper en 14 et en 39, tant pour préserver leur sécurité que leur expansion économique. Ils savent que l’Allemagne est en définitive le plus redoutable obstacle à une hégémonie mondiale qu’ils seront obligés d’assumer pour maintenir leur prospérité.

 

Les Négociations

  1. Acheson s’était rendu à Paris de mauvaise grâce, pressé par Bevin alarmé d’un tête à tête Franco-Allemand surveillé et encouragé par Washington. En fait, les négociations n’ont pas mal tourné. Acheson s’est rendu en Allemagne et a mis au point avec Adenauer les garanties durables que le Reich peut offrir. Celles-ci sont trois : D’abord,

1° la reconnaissance de l’autorité de la Ruhr, à laquelle l’Allemagne participera. Elle renoncera ainsi définitivement à disposer seule de ce formidable arsenal ;

2° Elle coopérera avec le conseil de sécurité militaire ;

3° Elle s’associera au comité de décartellisation.

En contre-partie on cessera de poursuivre les démontages d’usines si impopulaires. Les Allemands entreront dans le Conseil de l’Europe et plus tard dans l’union dite « Fritalux » si elle se constitue : également dans toutes les organisations internationales. Ils auront en outre, un commencement de représentation diplomatique sous forme d’attachés commerciaux et de consuls. Tout cela en attendant le traité de paix. Les Allemands ne sont pas pressés de recouvrer une liberté totale et demandent eux-mêmes le maintien de l’occupation américaine qui les garantit de l’invasion soviétique.

 

Arrière-Plan Politique

Dans ces questions internationales il y a un arrière-plan politique et idéologique. L’opposition aux projets Adenauer est venue des socialistes. Schumacher, en accord avec Londres, voudrait substituer aux négociations Franco-Allemandes une socialisation de toute l’industrie lourde européenne, Ruhr comprise ; les Travaillistes anglais ayant nationalisé la leur, prendraient ainsi sous leur contrôle le nerf de l’économie européenne. Schumacher lutte en même temps contre l’indépendance sarroise et l’intégration de ce territoire industriel dans l’économie française, également contre la pénétration de capitaux français et américains dans les entreprises germaniques ; fusion d’intérêts qui cimentera la coopération économique.

Il est significatif cependant que Londres se soit montré conciliant en consentant à la reprise des constructions navales allemandes dans certaines limites. D’autre part, Schumacher a baissé le ton car il sait que les masses dans son pays souhaitent une coopération franco-allemande. Elles sentent ce qu’un duel de quatre-vingt ans leur a coûté. Le nationalisme n’est plus de mise. Les exigences de l’économie moderne l’excluent. L’Allemand sait aussi qu’un régime d’économie libérale laisse intacte sa capacité de concurrence sur les marchés mondiaux, tandis qu’une nationalisation générale le mettrait au pas de voisins moins industrieux. Il sait encore que seule la volonté des Etats-Unis compte pour son relèvement puisqu’ils disposent et de la force et des crédits.

 

Les Elections aux Etats-Unis

Autre aspect de la lutte politique : une importante élection vient d’avoir lieu à New-York pour les postes de sénateur de l’Etat et de maire de la ville. Les partisans du président Truman et de ce qu’on appelle le Welfare state, l’ont emporté sur les tenants républicains du libéralisme intégral.

Il serait faux d’interpréter les succès de Lehmann et O’Dyer comme étant celui de l’étatisme. De même que le succès des grévistes qui ont obtenu des dirigeants de l’acier qu’ils pourvoient seuls aux assurances et aux retraites de leurs employés. Ces résultats ne signifient pas que les travailleurs américains veulent que l’Etat leur assure soins médicaux et retraites. C’est aux patrons de le faire. Ils entendent – et tout homme raisonnable est là-dessus d’accord – que les ouvriers, à mesure que se développe la richesse que leur labeur a créée, bénéficient d’une sécurité plus grande et d’une plus large part des profits industriels.

Mais aux Etats-Unis on ne souhaite pas de confier à l’Etat, c’est-à-dire aux politiciens, les pouvoirs économiques, ce qui serait le véritable résultat pratique de ce qu’on nomme socialisme. On est hostile à toute concentration de pouvoir surtout aux mains d’une administration tyrannique, maladroite et coûteuse. Il n’est pas sûr cependant que ce ne soit pas là le premier pas vers une restriction de l’initiative privée au profit du pouvoir politique. A cet égard, les élections anglaises de l’an prochain, dont l’enjeu est énorme pour l’avenir de la société en général, nous montreront laquelle des deux tendances est la plus forte dans le monde occidental.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-11-12 – Aux deux Pôles Politiques

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-12 – La Vie Internationale.

 

Aux deux Pôles Politiques

 

Tandis que sur la Place Rouge le camarade Malenkov lance aux Anglo-Saxons un défi sonore, « les Trois », Acheson, Bevin, Schuman se réunissent à Paris. Spectacle bien familier ; le dictateur menace, les démocraties retournent à leurs petites querelles. L’Amérique avance des projets qui ne sont réalisables qu’en Amérique ; l’Angleterre se dérobe ; la France chicane. On finit par s’entendre sur quelques détails et l’on repart un peu plus défiants les uns des autres…

 

La Réunion de Paris

La politique allemande, l’Union Européenne, le jour où l’on s’entendrait là-dessus, il y aurait dans le monde quelque choses de changé. Mais quel cataclysme pourra déraciner un préjugé d’une tête politique britannique, ou faire admettre à un Français moyen que le problème franco-allemand, comme tout autre, peut changer complètement quand le rapport des forces a changé lui-même sur la planète, et que les sentiments doivent suivre.

Simplifions : les Américains viennent à Paris parce qu’ils sentent que – quoi qu’on en veuille dire – la formation de la République allemande de l’Est et le télégramme Staline constituent pour les Allemands réalistes la possibilité d’une politique de rechange et un pôle d’attraction dangereux. Il faut donc riposter et s’attacher les Allemands par des liens qu’à l’avenir ils ne pourront plus briser parce que leur intérêt l’interdira. Il faut intégrer l’Allemagne à l’Europe, faire l’Europe avec l’Allemagne.

Les Anglais prennent peur. La France et l’Allemagne unies, c’est la politique anglaise de division continentale qui s’écroule, le guide obstiné d’un siècle et demi. Cette politique a donné, comme on sait, de si beaux résultats et la situation de l’Angleterre en est devenue si brillante qu’il serait vraiment dommage d’en changer. Cependant, il serait injuste (comme le font la plupart des commentateurs), de ne pas voir plus loin : l’Angleterre ne peut s’intégrer à l’Europe aussi complètement que les pays continentaux. Le risque d’isolement total, dont nous avons parlé, au cas où le bloc Sterling éclaterait et où l’Angleterre resterait en dehors du bloc continental a de quoi angoisser un insulaire. En ce moment, sur tous les marchés du monde, la Livre continue à descendre : 250, 245, 240, chaque jour un peu plus ; que feront les partenaires d’Egypte, de l’Inde, d’Afrique du Sud, si ce mouvement ne pouvait être stoppé ou s’il l’était si bas qu’un bouleversement économique et social serait inévitable ? Et puis, disons-le, le gouvernement travailliste est discrédité dans le monde, il n’est que de lire la presse des Dominions. La mollesse d’Attlee, les palinodies de Cripps, l’hésitation et l’attitude ambiguë des Trade-Unions ont ruiné la confiance. De surcroît, Bevin est mal avec tout le monde : Français, Italiens, Américains. Beaucoup pensent que le socialisme est pour l’Angleterre un instrument de déchéance et qu’il faudra ou que les Anglais liquident le travaillisme ou que l’empire se disloque ……

Pour en revenir à Paris, M. Acheson arrivera-t-il à de grands résultats ? Ce n’est pas impossible. Après le discours du chancelier Adenauer si pressant pour la collaboration franco-allemande, on pense que M. Schuman, en s’entourant de précautions, pourra prendre la main tendue et l’opinion française, évidemment encore méfiante et non sans raison, acceptera de donner à un accord Franco-Allemand un consentement loyal. Il faudra faire des concessions. Encore ? Renoncer à des réparations, aux démontages, à certains privilèges d’amour-propre. Mais peut-être ces concessions, à l’encontre de celles du passé, paieront-elle.

 

L’Extrême-Orient

La situation n’évolue pas en faveur des occidentaux. Les communistes chinois sont aux portes de l’Indochine et la tache qui marque sur la carte ce qui reste du pouvoir nationaliste diminue de jour en jour. Là-bas comme ici en définitive, tout dépend de l’attitude des Américains.

La Conférence de la Table Ronde à La Haye vient d’aboutir à un accord. Il s’agissait pour les Hollandais de reconnaître la République d’Indonésie et pour les Républicains d’accorder aux Hollandais le respect des droits acquis. Les Américains, représentés par un homme remarquable, M. Cochrane ont réussi à imposer aux Hollandais de douloureux sacrifices, et à obliger les Indonésiens à tenir compte des intérêts hollandais. L’accord sera sans doute exécuté car sans cela, la nouvelle république se verrait couper les vivres par Washington.

Peut-on espérer un résultat du même ordre en Indochine ? Ce n’est malheureusement pas sûr. D’abord l’Indonésie est un groupe d’îles, à l’abri donc d’une pression directe du communisme voisin. Les communistes d’ailleurs y sont beaucoup moins forts qu’Ho Chi Minh. Surabaya est pour les Américains une base navale de toute importance et les Iles de la Sonde renferment de précieuses matières stratégiques. Mais l’Indochine a-t-elle pour les Etats-Unis la même importance ? Se décideront-ils à la défendre coûte que coûte ? Il semble qu’à Washington, on ait peur que la position ne soit intenable et qu’un nouvel échec en Extrême-Orient ne soit grave pour le prestige américain.

Quant aux Anglais qui tiennent une conférence à Singapour, faut-il dire qu’ils ne nous sont pas favorables ? Ce sont eux qui ont divulgué et probablement inspiré le rapport hindou que le pandit Nehru dirigeait contre Bao Daï. Les Anglais, irrités d’avoir abandonné la Birmanie qu’ils pouvaient et devaient tenir, jalousent-ils notre courage ? Le pandit Nehru ne pardonne pas aux petites communautés françaises de l’Inde de préférer le drapeau tricolore au centralisme de New-Delhi. Cela fait beaucoup de forces conjuguées contre l’énergique résistance des Français qui se battent là-bas dans des conditions de plus en plus difficiles.

Et cependant, nous pouvons prédire à coup sûr qu’un jour les Etats-Unis se repentiront de la politique anticolonialiste qu’a poursuivie avec acharnement feu Roosevelt, quand il n’y aura plus de force militaire pour les protéger, les commerçants américains seront dépouillés ou chassés comme les autres. L’intérêt ne pourra rien contre les passions, et ce sera justice.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-11-05 – L’Europe devant l’Unité

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Le Courrier d’Aix – 1949-11-05 – La Vie Internationale.

 

L’Europe devant l’Unité

 

Tandis que sur le front de la guerre froide les escarmouches suivent leur cours désormais habituel, c’est l’Union Européenne qui fait parler d’elle. L’ultimatum Hoffman et l’arrivée précipitée de Sir Stafford Cripps à Paris soulèvent des questions de première importance. C’est toute la politique économique européenne qui vient en cause.

 

L’Ultimatum d’Hoffman

Pour que l’aide américaine soit maintenue, pour que les pays européens puissent s’en passer en 1952, les Etats-Unis sont décidés à obliger les bénéficiaires à constituer une union économique dans les délais impartis.

Dans son message à l’O.E.C.E., M. Hoffman a parlé au nom du Congrès américain disposé à ne voter des crédits que contre réalisations. Mis au pied du mur, les Européens doivent sans retard proposer des mesures concrètes. Dans le cas où ils n’arriveraient pas à s’entendre, les sanctions sont prévues ; il sera difficile de faire voter par le Congrès la prochaine annuité : pour celle de 49-50 déjà le premier semestre seul est acquis et le second versement peut être révisé. Enfin, la répartition ne sera pas faite selon les pourcentages antérieurs, mais en fonction des progrès accomplis par chaque pays, en particulier dans son relèvement économique.

 

L’Embarras de l’Angleterre

Sir Stafford Cripps a senti le danger et a proposé d’emblée que 50% des importations des pays membres de l’O.E.C.E. soient libérées de tout contingentement. Geste destiné à marquer la volonté anglaise de n’être pas écartée des accords intra-européens et sans doute aussi à mettre dans l’embarras les partenaires.

Jusqu’ici le gouvernement travailliste avait boudé les projets d’union européenne. Il comptait sur les difficultés qu’ils soulèvent pour s’abstenir d’y prendre part, mais depuis peu, on sentait à Londres que les Etats-Unis étaient décidés à aboutir avec ou sans l’Angleterre.

Nous avions émis l’hypothèse que les Américains auraient volontiers laissé l’Angleterre à l’écart, si elle-même préférait son indépendance. Mais les Anglais ont compris que dans ce cas, éliminés du continent, ils risquaient si leur situation financière devenait critique et que le bloc Sterling éclatât, de voir les Iles britanniques coupées de tous côtés, abandonnées à leurs propres ressources, n’avoir plus d’issue que de devenir le 49ème état des Etats-Unis. Danger que Churchill voit venir depuis longtemps.

Deux hypothèses se présentent : ou bien l’Angleterre vient à Paris avec l’intention de s’intégrer plus ou moins au bloc ou plutôt aux blocs que les Etats-Unis cherchent à constituer sur le continent, ou bien elle ne vise qu’à rendre impossible tout projet de ce genre. La première impression prévalait ces jours-ci, mais depuis le discours de Cripps à Paris, on est plutôt enclin à la seconde : rendre le conflit d’intérêts entre Européens si compliqué qu’on n’en puisse sortir. Cela serait conforme à la politique traditionnelle de l’Angleterre. Le gouvernement travailliste d’ailleurs a toujours été en politique extérieure beaucoup plus traditionnaliste et insulaire que les conservateurs.

Une partie très serrée va se jouer : les Américains, décidés à aboutir coûte que coûte et préférant secrètement que l’intégration européenne se fasse sans les Anglais et les Anglais cherchant à maintenir la division européenne (qu’il a toujours été leur but), sans se désintéresser des projets d’union, s’efforçant au contraire de proposer des mesures si hardies et si radicales que ce soient les Européens eux-mêmes qui portent la responsabilité de l’échec.

 

Les Intentions Américaines

Les Américains sont assez bien informés pour se rendre compte de la difficulté pratique de leur projet. Veulent-ils vraiment le faire aboutir au risque de provoquer une rupture d’équilibre dans la structure économique des principaux pays intéressés et envisager ainsi un échec du Plan Marshall, ou veulent-ils simplement par la menace obtenir quelques résultats partiels qui engagent simplement l’Europe dans la voie d’une unification future ?

C’est cette dernière hypothèse qui paraît vraisemblable, car, ni économiquement, ni moralement, les pays de l’O.E.C.E. ne sont mûrs pour une unification. Ce serait déjà très beau si l’on arrivait à amorcer une première étape : convertibilité de certaines monnaies, libéralisation d’un nombre important d’échanges. Au-delà, ce serait forcer la cadence et peut-être échouer. Quoi qu’il en soit, la première session de l’O.E.C.E. au Château de la Muette a été plutôt houleuse, les délégués étant plus ou moins effrayés de sauter le pas en prenant des engagements commerciaux dont ils ne voyaient pas bien les conséquences.

Il ne faudrait pas que la Marshallisation comme disent les Soviétiques, aboutisse au chômage ou à l’invasion inopinée de marchandises étrangères ; dans des pays comme la France où la structure des prix est encore instable, une telle éventualité aurait des conséquences politiques graves. La France en effet est dans une situation paradoxale : Le coût de la vie est sensiblement moins élevé au cours du change que dans les pays limitrophes, Angleterre, Belgique, Suisse, Italie. Par contre, ses produits industriels sont souvent aussi chers, sinon plus que ceux des voisins. On devine ce qui arriverait si, du jour au lendemain, on lâchait les écluses douanières.

D’autre part, l’Europe est aussi jalousement nationaliste qu’avant 39. L’Allemagne occidentale qui siège maintenant à l’O.E.C.E. est un partenaire dont on se méfie. Son potentiel industriel croît très vite et ressort à bas prix. On craint qu’elle ne prenne bien vite la direction du mouvement européen ; les niveaux de vie et la structure des prix dans les pays d’Europe sont très différents, on comprend aisément que, mis en présence d’une décision que l’intervention de l’Angleterre rend encore plus incertaine, les ministres responsables demandent à réfléchir.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-10-29 – Voies sans Issue

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Le Courrier d’Aix – 1949-10-29 – La Vie Internationale.

 

Voies sans Issue

 

Les incidents de la guerre froide sont devenus si habituels qu’on n’y prend plus garde. Moscou demande le rappel de l’ambassadeur yougoslave, Prague emprisonne un envoyé et exige l’expulsion d’un diplomate américain : affaires courantes ! Cependant le danger croit. L’importance que les Soviets eux-mêmes ont donné à l’affaire Tito les oblige à la résoudre, coûte que coûte. Tito lui-même, voudrait-il se réconcilier avec Staline, est trop engagé dans la lutte pour le faire. Dans la vie publique comme dans la vie privée, c’est ainsi que les malheurs arrivent. On se répéterait à commenter les incidents quotidiens. L’autre grand problème de l’heure, la lutte, en Angleterre, du Socialisme contre la nature économique fournit une matière plus variée.

 

Le Programme Cripps d’Economie

Les critiques parfois dures que le français qui a vécu l’histoire depuis Fachoda peut adresser aux Anglais, n’empêchent pas d’admirer une fois de plus leur civisme. Ils viennent de le montrer en critiquant presque unanimement le gouvernement Attlee pour la pusillanimité de son programme d’économie. Après cinq ans de guerre et quatre d’austérité croissante, cela est vraiment éloquent.

C’est que l’Anglais moyen commence enfin à y voir clair ; il voit d’abord le péril que court la patrie, péril aussi mortel que le Blitz, l’Angleterre entraînée tant par les faits contre lesquels nul ne peut : coût de la guerre, perte des actifs extérieurs et lourde dette étrangère, amenuisement des ressources du fret, affaiblissement des liens avec les Dominions, crépuscule du Colonialisme, disparition de l’actif chinois, situation aggravée par une politique exactement contraire à l’intérêt national et qui se résume en ceci :

Les Travaillistes au pouvoir, par idéologie socialiste, au lieu de chercher le salut dans un immense effort de production et de perfectionnement technique au lieu, pour y parvenir, de nourrir le peuple anglais coûte que coûte et de faciliter toutes les initiatives, se sont appliqués à redistribuer les réserves, à les égaliser en rationnant, rationalisant, nationalisant.

Mais ce que les Anglais reprochent aujourd’hui à leur Gouvernement ce n’est pas de s’être trompé. Ils auraient tort de s’en plaindre, puisqu’ils l’ont élu. Ils lui reprochent de ne pas avoir le courage d’aller jusqu’au bout et de serrer la vis à bloc. Un peuple qui reproche à son  Gouvernement de se conduire en démagogue est un grand peuple. Si catastrophique qu’apparaisse sa situation, il peut la dominer.

En effet, les 250 millions de Livres d’économie que Cripps propose n’auront pas grand effet. Le socialisme a son visage, partout le même. Doctrinaire, sectaire et autoritaire quand il s’agit de brimer ses adversaires et de corseter l’activité économique, il est lâche quand il s’agit d’imposer à ses commettants les devoirs qui correspondent aux droits qu’il leur a fait obtenir, et plus lâche encore quand sa politique sans issue amène une dictature dont il s’empresse de lécher les bottes.

Les Anglais heureusement, ne connaîtront pas ce péril, mais ils pourraient à défaut de la dictature d’un homme connaître celle plus durable, du Dollar. Nul doute que le travaillisme après avoir honni, la situation ne s’organise pour s’en accommoder… M. Attlee a-t-il eu raison de retarder les élections ? A moins que la guerre ne devance la consultation populaire, le temps ne saurait faire disparaître les difficultés britanniques. La Livre continue à baisser sur toutes les places. Au lieu de 2,80 on l’offre à 2,50 ou 55 selon les catégories. Cette fuite devant la Livre, montre le peu de confiance du monde dans l’équilibre économique anglais. Ce fait psychologique est plus grave que les symptômes purement matériels. On ne croit plus que Cripps puisse remonter la pente.

En février ou mars, l’électeur décidera. Il sera sans doute bien embarrassé. Le mal fait est irréparable. On ne peut revenir sur des réformes sociales. Les Conservateurs l’ont dit, et force leur sera de faire malgré eux la politique du travaillisme. On crée des organismes, des institutions dont on est à jamais prisonnier.

 

L’Union Européenne

Le sujet numéro 3 de l’actualité est l’Union Européenne. Affaire comme nos lecteurs l’ont vu dès l’origine, bien mal engagée. Comme l’autre jour où Truman et Lie posaient la première pierre du nouvel édifice de l’O.N.U. à New-York. A défaut de résultats, la foi dans les résultats suffit à entretenir l’optimisme et le temps peut-être se chargera du reste.

Il en est de Strasbourg comme de Lake-Success : faire l’Europe ou Faire le Monde impliquent un postulat identique. Renoncer aux souverainetés nationales en matière d’économie, de monnaie, d’armements et ensuite faire d’une mosaïque d’activités concurrentes et souvent nuisibles, qu’aucun artifice ne peut harmoniser, un réseau de fonctions qui se complètent, c’est là qu’un peu de dirigisme aurait un emploi salutaire. Dirigisme qui serait chirurgical avant tout ……

En attendant, l’échec vraiment pénible de la Conférence du Benelux qui était le premier né des espoirs de collaboration européenne, échec sur lequel on a jeté le voile, montre que la bonne volonté et la compétence technique ne suffisent pas à refaire un monde : les discours encore moins.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-10-22 – Pour Plaire aux Allemands

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Le Courrier d’Aix – 1949-10-22 – La Vie Internationale.

 

Pour Plaire aux Allemands

 

Lorsqu’Hitler vit la guerre perdue, il lança son offensive à l’ouest pour retarder l’avance américaine et pour laisser aux Russes le temps d’atteindre le cœur de l’Allemagne. Il comptait sur la rivalité des vainqueurs pour la résurrection du pays. Ce calcul désespéré se révèle aujourd’hui fondé. Les Russes, depuis longtemps, cherchaient à enflammer le nationalisme germanique contre les Occidentaux, mais ils n’ont pu jusqu’ici s’assurer du concours du peuple. Après la constitution du Gouvernement de Bonn, ils ne pouvaient plus attendre. Ils ont donc réalisé une république orientale allemande dans des conditions défavorables, suffisantes cependant pour embarrasser les alliés et permettre aux dirigeants de Bonn de se montrer exigeants envers les occupants.

 

Le Télégramme de Staline

Les termes du message de Staline à sa nouvelle Allemagne dévoilent son but. Faire miroiter aux Allemands l’espoir d’une alliance Germano-Russe qui rendrait aux Germains une place prépondérante en Europe. Nouveau Rapallo a-t-on dit. Pure propagande en réalité, car Staline a plus que quiconque des raisons de se méfier du pangermanisme. Pour séduire les Allemands, il faudrait promettre la révision de la frontière Oder-Neiss avec la Pologne, ou une large compensation à l’ouest, choses également impossibles.

En tous cas, la constitution d’un Etat d’Allemagne orientale même accompagnée d’un traité de paix comportant l’évacuation des troupes russes n’aura pas la portée qu’on est tenté de lui donner. Les Allemands sont trop anti-soviétiques à l’heure présente pour se laisser enrôler.

 

Conséquences à l’Ouest

L’affaire a néanmoins eu des répercussions. Les Alliés doivent donner au gouvernement de Bonn des satisfactions spectaculaires pour renforcer son crédit.

Celui-ci redouble d’activité et propose un plan pour arrêter les démantèlements et donner aux chômeurs allemands la perspective d’un emploi. Cette requête a trouvé une oreille complaisante à Washington qui voudrait délivrer le contribuable américain de l’obligation de nourrir les Allemands. Les Anglais eux-mêmes que la dévaluation de la Livre rend moins sensibles à la concurrence allemande sont disposés à céder. Les Français font grise mine mais ils devront s’incliner.

Il est indispensable que les Allemands accordent quelque confiance au gouvernement qu’on leur a permis de se donner, et le statut d’occupation devra être révisé. Devant la menace de guerre grandissante, il faudra, bon gré, mal gré, s’assurer du concours allemand. Et le chancelier Adenauer, très habilement, pour fléchir les résistances françaises, a parlé de la nécessité d’un rapprochement Franco-Allemand pour assurer la paix et la prospérité de l’Europe.

Les deux pays sont économiquement les seuls qui, sur le continent, soient complémentaires et qui puissent bénéficier vraiment d’une union douanière. Ce n’est pas parce que l’idée fut soutenue par Vichy qu’elle est devenue fausse. Dans un avenir prévisible, ou bien l’Allemagne reconstituée s’associera économiquement avec la France, ou elle se soudera à l’Est européen. Il y a là une nécessité de fait devant laquelle tous les préjugés doivent céder : de deux maux, choisir le moindre.

 

La Fin de l’Insurrection en Grèce

On a fait grand bruit autour du communiqué des insurgés communistes de Grèce qui annonce la fin des hostilités. Moscou abandonne en Grèce une partie déjà perdue. Les rebelles ne se battaient plus guère. Il y a l’affaire Tito qui est plus pressante. Selon toute vraisemblance, l’action de ce côté  ne saurait tarder et les insurgés grecs ne chômeront pas. Avec des éléments venus de côtés divers, une révolte anti-titiste sera mise en action d’ici peu.

Les choses ne vont pas sans difficultés pour le Kominform. D’épuration en épuration, il ne reste plus grand monde pour gouverner les satellites ; le gouvernement albanais d’Hodja est chancelant. Les arrières des nouveaux insurgés baptisés yougoslaves seraient difficiles à assurer si l’Armée rouge n’y pourvoyait.

Ce qui enrage Moscou, c’est la candidature de la Yougoslavie au Conseil de sécurité de l’O.N.U. L’assemblée est un Forum bruyant et ce qui s’y dit a de l’écho. Si Tito porte sa querelle devant le Conseil de sécurité, il pourra dévoiler des faits désagréables qui trouveront une publicité complaisante dans la presse. Tout cela aboutirait peu à peu à un schisme dans les partis communistes des pays libres, où déjà le torchon brûle, quand il deviendra trop évident que le parti est l’instrument sacrifié d’un impérialisme dévorant. Déjà le lâchage des partisans grecs et l’exécution un peu partout d’anciens fidèles du bolchévisme international, militants chevronnés et respectés, a ouvert bien des yeux, et les petites brochures éditées à Belgrade et répandues dans les cellules, aussi.

 

En Tchécoslovaquie

Ce qui se passe à Prague également révolte la conscience des partisans sincères. Quarante mille arrestations ; une persécution plus inhumaine que celle d’Hitler dans ce malheureux pays, l’imminence d’une purge plus brutale qu’ailleurs au sein du gouvernement, on parle de Clementis et de Gottwald lui-même, la résistance des masses ouvrières à des méthodes qui ressemblent trop à ce qu’on a vu il y a dix ans, tout cela renforce peut-être l’autorité du Kremlin. Mais la terreur n’a  jamais le dernier mot, et la Tchécoslovaquie subjuguée pourrait un jour coûter cher à Staline.

 

Pessimisme

D’une façon générale dans les Chancelleries on est déconcerté devant l’attitude de plus en plus agressive du Kremlin. On s’attendait plutôt à un apaisement ou tout au moins à une pause.

On croyait à Washington que Moscou éprouverait le besoin de souffler en Occident pour porter ses efforts sur la Chine et le Sud-Est Asiatique, où d’ailleurs la situation empire partout et simultanément ; on en éprouve quelque inquiétude. On ne sait jamais ce qui peut sortir des laboratoires où se fabriquent les engins de mort. Staline compterait, comme Hitler sur ses V2, sur quelque rayon cosmique que Pearson nous fait craindre, ou n’est-ce pas plutôt un bluff imperturbablement et froidement poursuivi qui, comme la calomnie, réussit toujours en quelque mesure.

 

                                                                        CRITON

Criton – 1949-10-15 – Politique et Morale

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Le Courrier d’Aix – 1949-10-15 – La Vie Internationale.

 

Politique et Morale

 

La semaine n’a pas manqué d’intérêt : les élections en Autriche marquées par un mouvement vers la droite et un recul du socialisme ; en Norvège où le communisme a quasi disparu de la scène politique au profit du Gouvernement actuel, travailliste modéré qui symbolise l’intégration de la Norvège dans le bloc atlantique. Il y a eu surtout la proclamation du Gouvernement allemand en zone orientale, la mise en scène d’un parlement communiste intronisé par les Soviets sans participation des électeurs dans l’indifférence générale de la population berlinoise. Il y a l’annonce des élections en Angleterre pour Novembre, le congrès du parti conservateur, la crise française et les débats variés de Lake-Success. Mais derrière ces événements d’ordre public, il y a toute une action moins visible d’un intérêt plus pressant.

 

La Crise de Conscience Américaine

Un article qui a fait du bruit et soulevé quelque indignation a paru récemment dans « Le Monde », « Pour qui travaille le temps ». L’auteur, M. Servan Schreiber y définit les perplexités de l’opinion américaine – et européenne aussi – depuis que l’on sait que l’U.R.S.S. est au fait des secrets atomiques.

Deux politiques sont possibles : contenir l’impérialisme russe par des moyens pacifiques, armer au maximum pour lui enlever l’envie d’une agression, ou bien la guerre préventive.

La première est onéreuse, difficile et incertaine, mais elle est la seule moralement acceptable. La paix est le plus précieux des biens qui vaut tous les sacrifices, comme l’affirmait encore le Vatican. En la préservant, on peut espérer que les circonstances changeront, qui permettront de la sauvegarder pour toujours. Le bolchévisme n’est pas tellement solide et les dictatures n’ont qu’un temps. Et la guerre aussi est incertaine, on ne peut en mesurer ni l’étendue ni la durée, ni les aléas, ni les conséquences.

A cela, les adversaires répondent : le temps travaille contre nous. Si nous avions laissé la France occuper la Rhénanie en 35, Hitler se serait effondré et la deuxième guerre mondiale n’aurait pas eu lieu. Deux ans après, c’était trop tard. Le moment est proche où rien ne pourra empêcher l’U.R.S.S. qui n’a aucun scrupule d’ordre moral, d’infliger aux Etats-Unis, par une attaque atomique brusquée, un Pearl Harbour gigantesque et ç’en sera fait de la liberté du monde. Attendre, c’est multiplier les risques, entretenir une course aux armements épuisante qui empêche le développement matériel du monde et prolonge une guerre des nerfs qui mine le moral et paralyse les progrès de la civilisation.

C’est en gros la crise qui depuis l’annonce du président Truman, agite dans le silence la conscience des citoyens et des dirigeants américains. Une peur mal dissimulée trouble les esprits, et les manœuvres aériennes qui vont avoir lieu au-dessus de New-York ne sont pas faites pour l’apaiser. Qu’ont décidé les responsables ? Faut-il prendre au pied de la lettre la récente déclaration de Truman : « Nous réduirons le communisme à une capitulation sans condition ». Il n’a pas voulu s’expliquer davantage. Chacun comprend à sa façon. Une chose est acquise pour les Américains, il n’y a pas d’accord possible avec les Russes et si ceux-ci ont la force, ils l’emploieront sans scrupule.

Evidemment à Lake-Success et ailleurs, les Etats-Unis saisiront ostensiblement toutes les occasions, si faibles qu’elles soient, de trouver avec l’U.R.S.S. un modus vivendi. Mais les Russes eux-mêmes n’ont jamais cherché à donner l’impression qu’ils désiraient cet accord ; bien au contraire, la politique du Kremlin est plus agressive que jamais, en acte comme en parole. L’impérialisme Anglo-Américain, les fauteurs de guerre reçoivent à l’intérieur comme à l’extérieur leur lot habituel d’injures.

 

Tito

Depuis deux mois bientôt, on s’attend à une attaque contre Tito et il ne se passe rien. Il parait encore certain qu’avant un mois, une action sur la nature de laquelle on n’est pas fixé commencerait. Les Anglo-Saxons se sont concertés et ont fait savoir que s’ils ne prenaient évidemment pas fait et cause pour Tito, ils ne l’en soutiendraient pas moins et qu’une action russe serait considérée par Londres et Washington comme d’une extrême gravité.

Les Russes ont-ils hésité, ou seulement modifié leurs plans ? Les prisonniers qui, un à un, reviennent de Russie s’accordent à décrire la situation intérieure comme peu reluisante. La population ne mange pas à sa faim tandis que le blé pourrit dans les champs. Les articles d’usage courant sont d’une qualité déplorable, le gaspillage dans les usines est énorme. A une production considérable correspond très peu de marchandises utilisables, sauf dans l’industrie de l’armement. Comme dans tous les pays étatisés – les industriels s’en plaignaient dans l’entourage même d’Hitler – la centralisation provoque un gâchis effrayant de matières premières et d’énergie. Le déchet de la production est beaucoup plus grand et les produits beaucoup plus onéreux qu’en économie libre. Si on ajoute le caractère difficile, la nonchalance et le désordre inné de l’ouvrier russe, on imaginera l’étendue du bluff derrière l’agressivité de la politique des Soviets.

Un autre fait est certain. Le prestige de l’U.R.S.S. en Europe est en recul ininterrompu. Le schisme de Tito l’a fortement accentué. Toutes les élections libres en font foi. Les purges multiples en Tchécoslovaquie, en Bulgarie, en Roumanie qui vont des ministres aux officiers jusqu’aux responsables des travaux des champs, ont montré l’étendue d’une résistance et d’une haine implacable contre les exploiteurs soviétiques.

Il en va tout autrement en Asie. Le communisme agit fortement sur le coolie chinois, le manœuvre hindou ou mailais et même noir. Il agit comme symbole d’une guerre sainte contre le blanc et les maîtres qu’il soutient. De partout on entend des S.O.S. C’était hier du Tibet menacé d’infiltration communiste. Il y a là une énorme force en mouvement que rien, pas même la guerre, ne saurait arrêter.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-10-08 – Moscou mène le Jeu

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Le Courrier d’Aix – 1949-10-08 – La Vie Internationale.

 Moscou mène le Jeu

 

L’explosion atomique en Russie semble mise à profit par l’U.R.S.S. pour presser son offensive diplomatique sur les trois fronts : la Chine, l’Allemagne et les Balkans. Elle a incontestablement repris l’initiative profitant des craintes que suscitent l’apparition dans ses mains de l’arme atomique, le désarroi provoqué par les dévaluations et la confusion politico-économique qui en est résulté. Plus que jamais, depuis la fin de la guerre, les problèmes internationaux, les difficultés sociales, économiques et politiques apparaissent insolubles, climat favorable aux initiatives du bolchévisme qui dispose en toute occurrence d’une solution facile : celle de la contrainte.

 

Conséquences des Dévaluations

Jusqu’ici tout au moins, la cascade de dévaluations a donné des résultats tout opposés aux prévisions. Sans doute les Anglais qui portent la responsabilité de la manière fâcheuse, sinon frauduleuse, dont l’opération a été conduite, voient leurs difficultés immédiates soulagées : la pression sur les réserves de la banque d’Angleterre a cessé et le spectre de la banqueroute s’évanouit.

Par contre, le prestige de l’Angleterre dans le monde a fort souffert. Il reposait sur la probité avec laquelle elle respectait ses engagements ; le mélange d’ascétisme et d’astuce de M. Cripps a été sévèrement jugé en Europe, et au cours des débats aux Communes sur la dévaluation on avait le sentiment qu’on enterrait non seulement la Livre, mais la bonne renommée d’Albion.

Par ailleurs, il se confirme que les dévaluations n’ont eu aucun effet stimulant, au contraire. Les exportations en pays du Dollar n’ont pas augmenté et ne peuvent pas augmenter sensiblement. Hoffmann l’a reconnu.

Malgré des mesures libérales comme la suppression des licences d’importation que viennent de publier simultanément la France, l’Italie, la Belgique et l’Angleterre, les échanges intra-européens ne seront pas beaucoup développés car si l’on regarde de près les articles visés, ou bien circulaient déjà ou bien ne peuvent pas circuler parce qu’ils ne sont pas disponibles ou ne présentent pas d’intérêt pour les acquéreurs. Le plus clair résultat des dévaluations ce sont les incidences sur les prix et l’agitation sociale qui en résulte ; la France en fait la première expérience qui pourrait être sérieuse.

Pour réussir une dévaluation, il faut qu’elle s’accompagne non de facilités, mais de sacrifices accrus et d’un nouvel abaissement du niveau de vie, sinon le remède est pire que le mal !

 

La Chine

Les Soviets ont fait grand bruit autour de Mao Tsé Toung et de la reconnaissance officielle de sa république populaire de Chine. On ne saurait le nier, c’est le plus gros succès de l’U.R.S.S. depuis la prise de Berlin. Non seulement, Mao Tsé Toung se range sans réserve dans le camp des démocraties populaires, mais encore son succès militaire et moral dépasse toute prévision. Il a su créer en Chine un mouvement idéologique qui rappelle assez la vague du Confucianisme à ses débuts, contre la corruption des fonctionnaires, la tyrannie des féodaux, la rapine des militaires pour une ère de justice et de moralité. Ces mouvements-là sont irrésistibles.

C’est ce qu’ont compris les Anglais qui, pour sauver ce qui reste de leurs actifs chinois vont, après consultation des Dominions, reconnaître Mao Tsé Toung. Les Américains par contre sont réticents. Ils ont poussé le gouvernement moribond de Canton à porter plainte contre l’U.R.S.S. pour l’appui qu’elle fournit aux Communistes chinois, ce qui a hâté les événements.

Maintenant que la république populaire de Chine existe, elle va demander l’expulsion de l’O.N.U. des représentants de Tchang-Kaï-Chek et revendiquer sa place au Conseil de Sécurité avec droit de veto. Ce qui va créer à l’O.N.U. de nouvelles difficultés dont elle n’avait certes pas besoin !

 

L’Allemagne

L’U.R.S.S. marque un second point : Disons l’annexion officielle d’un dernier satellite, l’Allemagne orientale. Un gouvernement Allemand va être formé avec le camarade Grotewohl à la tête, et le gouvernement siègera à Berlin (à l’heure où nous écrivons, rien n’est encore publié). Cette république d’Allemagne orientale ne changera rien à la situation du pays. Elle fera contre poids à celle de Bonn et se proclamera gouvernement de droit de l’Allemagne toute entière.  Les Russes l’auraient proclamé depuis longtemps, mais ils voulaient avoir un semblant de scrutin populaire comme il est de règle en pays de dictature avec un 99 pour cent de suffrages en faveur du gouvernement. On sait l’échec au printemps des élections municipales et cette fois-ci les Soviets se passeront des électeurs. C’est le Conseil du peuple qui formera le Cabinet. Cela va compliquer la tâche des Alliés. Un Berlin capitale en face d’un Berlin exsangue, isolé du Reich occidental ; l’attraction d’un gouvernement partisan de l’unité allemande, etc.. Les Russes poursuivent leur plan : créer un état satellite d’Allemagne doté d’une énorme armée-police qu’on pourrait au moment opportun lancer à la conquête du reste du Reich au nom de l’unité nationale et sous la bannière communiste.

 

Tito

On ne se fait plus d’illusion à Belgrade. Les Russes sont trop engagés pour reculer et là encore, ils poursuivent leur but sans hâte, par étapes, enflant la menace dans un crescendo régulier jusqu’à l’éclatement. Que sera-t-il ? Tout est là.

Le secret du Kremlin est bien gardé ; le plus vraisemblable est qu’il va essayer de créer une sorte d’abcès comme en 45 en Grèce : une guerre de partisans appuyés par les satellites de Moscou et pourvus d’armes russes, qui épuisera Tito et coûtera cher aux Américains, à moins qu’il ne soit obligé à cause des ravages du Titisme à frapper plus fort. Mais alors, ce serait une autre histoire.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1949-10-01 – Retour à la Stratégie

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Le Courrier d’Aix – 1949-10-01 – La Vie Internationale.

 

Retour à la Stratégie

 

L’émotion suscitée par la dévaluation en chaine n’était pas calmée quand le président Truman annonça l’explosion atomique en Russie. Ce n’était pas un secret. Mais il fallait une confirmation solennelle pour le croire. Comme la dévaluation de la Livre est un tournant de l’histoire économique, la possession de l’arme atomique par les Russes, marque une nouvelle phase de l’histoire politique et militaire.

Depuis l’échec du blocus de Berlin, l’opinion s’était laissé aller à croire à une détente dans la guerre froide et attendait un accord Russo-américain. Les initiés savaient au contraire que la tension n’avait cessé de croître et que toutes les rencontres et conférences ne servaient et ne serviront qu’à gagner du temps et à alimenter la propagande des deux côtés.

 

Conséquences des Dévaluations

Les dévaluations aussi avaient été accueillies avec optimisme. L’obstacle essentiel qui paralysait les échanges internationaux tombait. La Livre dévaluée c’était le retour à la liberté économique. Les réactions désordonnées des marchés ont montré qu’en la matière, on ne sait pas trop ce qu’on fait. L’ « Economist » de Londres regrette que Sir Stafford Cripps n’ait pas laissé la Livre trouver d’elle-même son équilibre. C’eut été, certes, plus prudent.

En effet, les marchés dits noirs, n’ont pas ratifié les parités choisies. Symptôme fâcheux ; au lieu de disparaître, ils ont pris du champ. La plupart des monnaies dévaluées se traitent au-dessous de leur parité avec le Dollar.

 

Le Franc

A cet égard, le taux du Franc a été, à notre avis, très imprudemment choisi. Malgré quelques inconvénients supplémentaires, on devait aligner le Franc sur la Livre ; l’abaissement du prix de la Livre de plus de cent Francs, suffira à bouleverser nos échanges avec la zone Sterling et paralyse nos chances de concurrencer les Anglais sur les marchés en Dollars. Le déséquilibre de notre balance commerciale s’en trouvera aggravé, notre activité économique, au lieu d’être stimulée, ira s’affaiblissant avec toutes les conséquences sociales que cela comporte et en fin de compte, il faudra en venir à ce par quoi l’on aurait dû commencer. On se résignera à une dixième dévaluation, qui opérée trop tard, sera aussi peu efficace que les précédentes.

 

Le Plan Américain

Pour obtenir la dévaluation de la Livre, qui est la première étape vers l’hégémonie financière mondiale, les Américains ont fait des sacrifices. D’abord ils vont abaisser quelques tarifs douaniers (à charge de réciprocité, ce qui enlève beaucoup d’efficacité à la mesure), mais surtout ils prévoient que les prix mondiaux exprimés en Dollars vont décliner, entrainés dans une certaine mesure par la chute de la Livre.

Naturellement, l’économie américaine s’en trouvera touchée, tandis que les pays à monnaie affaiblie, pourvu qu’ils puissent maintenir leurs prix de revient dans des limites contrôlables, s’en trouveront soulagés. Mais dès que la concurrence commencera à devenir dangereuse, les Américains comptent rétablir la situation en élevant le prix de l’or ; les producteurs des Etats-Unis, bénéficiant du potentiel d’inflation que ce genre d’opération représente, retrouveraient leur activité, sans que le reste du monde ait à en souffrir. On maintiendrait en définitive une prospérité raisonnable pour tous. Reste à savoir si les faits économiques seront d’accord avec le plan.

 

U.S.A. – U.R.S.S.

Il n’y a pas eu de pause dans la guerre froide, malgré l’apparence. L’obstruction russe à Berlin ; les dérobades dans la préparation du traité de paix autrichien ; les escarmouches en Corée, montrent que le feu couve toujours.

Aujourd’hui, les Etats-Unis ont perdu le monopole de l’arme nucléaire plus tôt qu’ils ne pensaient. Aussitôt on demande de nouveaux crédits pour augmenter la fabrication des bombes. La course aux armements s’accélère ; l’annonce de Truman est une manœuvre politique pour forcer le Congrès à accorder l’argent de l’aide militaire – ce qui est fait – et préparer l’opinion à de nouvelles dépenses d’armement.

En fait, il faut faire la part du bluff soviétique. L’avance américaine reste grande. Les Russes n’en sont encore qu’à la phase expérimentale mais la possession par eux de l’arme atomique, dans un temps prévisible, suffit à bouleverser les plans de l’Etat-major américain. On sait d’autre part que l’armée rouge a fait établir sur tout le pourtour de ses frontières stratégiques des rampes de lancement prêtes à entrer en service pour les nouveaux V2, les V12 plus efficaces et plus précis.

La défense de l’Europe devient problématique, les possibilités de résistance de la petite armée américaine en Allemagne, aussi. Enfin, le réarmement des pays de l’ouest Européen pourrait être inopérant quand il sera réalisé, s’il a le temps de l’être. On comprend les objections de Taft à cette lourde dépense.

Le risque devant nos yeux est clair. Si, comme il semble, les deux camps sont persuadés qu’un règlement pacifique est impossible, chacun sera tenté de s’assurer par une attaque surprise – un gigantesque Pearl Harbour – l’avantage décisif au départ. C’est la crainte d’une telle éventualité qui rend les guerres fatales.

 

Tito et Staline

Le nuage balkanique s’assombrit toujours : il y a eu le procès Rayk ; les Russes se servent de la Hongrie pour harceler Tito. On s’est renvoyé mutuellement le personnel diplomatique, l’échange de notes injurieuses continue. Les officiels yougoslaves deviennent nerveux. Ils parlent trop. Ils voient avec angoisse s’accumuler sur leurs frontières les préparatifs militaires. Plan d’agression ou moyen de pression, on ne sait ? Mais l’affaire Tito est trop grave pour l’U.R.S.S. pour qu’on prenne la menace à la légère. Ce qui affecte le plus le Kominform, c’est que les Etats-Unis ont acheté à Tito tous les renseignements de son service d’espionnage. Les Anglo-Saxons d’ailleurs ne sont pas en reste et font à Trieste des manœuvres de débarquement. Tout cela fait partie de la guerre de nerfs. Pourvu qu’ils ne cèdent pas.

 

                                                                        CRITON

Criton – 1949-09-24 – Dévaluations

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Le Courrier d’Aix – 1949-09-24 – La Vie Internationale.

 

Dévaluations

 

La cascade de dévaluations n’a fait que consacrer le triomphe des faits sur l’arbitraire. Les nouvelles parités consacrent à peu près les prix du marché libre. Les Anglais ont mis quatre ans à comprendre qu’on ne triche pas avec les réalités. Cela leur coûte cher.

 

A Londres

On a été surpris qu’après tant de dénégations, Londres se voit brusquement décidé à une amputation aussi profonde de la Livre : 30%, surpris aussi que l’opinion britannique si pointilleuse sur la probité de ses ministres ait accepté que Sir Stafford Cripps fasse lui-même l’opération qu’il avait promis d’éviter. En France, il eut été démissionné : C’eût été plus propre.

Les conséquences de la dévaluation sont complexes : l’Angleterre, en prenant du champ, entend sauvegarder ses marchés extérieurs, au détriment de ses concurrents européens. Egoïsme sacré comme de coutume.

La réserve des marchés financiers s’explique : la suite des dévaluations, c’est l’augmentation des prix, l’abaissement du niveau de vie des populations et les troubles sociaux. L’Angleterre n’y échappera pas. Ou bien il faudra renforcer la discipline pour que l’opération réussisse, ou si l’on abandonne, la monnaie se dérobera et il faudra recommencer.

Comme l’a dit Blake, directeur du Fonds Monétaire International, les pays européens, après une guerre ruineuse, ont entrepris un programme de sécurité sociale écrasant : les travailleurs paient cher les avantages obtenus qui de plus risquent de devenir illusoires si le fardeau fait crouler la monnaie. C’est ce qui se serait produit en Angleterre comme en France sans l’aide Marshall. L’ « Economist » le reconnait loyalement.

 

Les Entretiens de Washington

Nous sommes étonnés des commentaires de notre journal officieux « Le Monde » qui présente les entretiens de Washington comme un succès britannique et un renforcement du bloc anglo-saxon dans les domaines économiques et politiques. Nous n’en croyons rien.

D’ailleurs, les Etats-Unis se sont empressés d’accorder à la France et aux autres pays du Plan Marshall les mêmes avantages que les « dix points » confèrent aux britanniques. Lemaintien arbitraire de la Livre à niveau excessif était le seul obstacle à la politique américaine qui vise à faire de l’Europe un marché libre aux échanges multilatéraux, aux monnaies convertibles sans contrôle des changes : la Livre a sauté parce que les capitaux américains dont les Anglais, comme nous, ont un besoin indispensable, ne pouvaient s’investir que sur la base d’une monnaie stable à un niveau rationnel.

La guerre a laissé au Quai d’Orsay l’impression que les grandes questions politiques et économiques sont réglées par Londres et Washington et que la France compte peu. Cela fut vrai au moment des grands périls où Anglais et Américains se sont toujours trouvés solidaires et auraient tout sacrifié à leur salut commun. En temps de paix, au contraire, sous des apparences de « fair play » et d’appui réciproque, Anglais et Américains ont toujours joué les uns contre les autres un jeu serré et implacable.

La brutalité américaine et l’opiniâtreté anglaise se sont disputé par tous les moyens les marchés du monde et les sources de richesses. On le voit chaque jour dans la lutte pour le pétrole en Moyen-Orient, la guerre des transports maritimes et aériens, l’antagonisme sur le sort des industries de la Ruhr ; on le voit en Extrême-Orient, où Anglais et Américains rivalisent pour s’ouvrir à nouveau le marché Chinois, dans l’opposition anglaise au retour du japon dans la concurrence mondiale. Les Etats-Unis, en réalité, ont fait céder l’Angleterre sur le point essentiel : le prix de la Livre. Et cela, les Anglais le savent, est la première étape vers l’intégration du bloc Sterling dans l’orbite économique des Etats-Unis.

Etape par étape, l’Angleterre, faute de moyens financiers, cède le pas aux Etats-Unis. Cela a commencé avec la Grèce et la Turquie ; puis est venu l’Arabie Séoudite, l’Egypte et l’Iran, enfin Israël. Cela continuera par l’Inde et le Pakistan. La dévaluation de la Livre va accélérer cette désintégration. Comment cela ?

 

La Dette Anglaise

Aux Indes et en Egypte, l’Angleterre pendant la guerre s’était fortement endettée. Ces pays ont exigé que l’Angleterre leur fournisse des marchandises en contre-partie de ces crédits en souffrance. Et l’Angleterre a dû exporter pour payer ses dettes, sans recevoir d’argent, frais en échange ; l’opération est loin d’être achevée. Et aujourd’hui, devant l’impossibilité de s’acquitter, les Anglais sont obligés de s’arranger avec les Américains pour qu’ils se substituent à eux. Des pourparlers secrets sont en cours. Le quatrième point Truman – aide aux pays économiquement arriérés – va y pourvoir. Et le résultat sera la conquête du marché de la péninsule indienne par les capitaux américains.

 

En Chine

Nous faisions allusion au problème chinois ; des négociations assez âpres continuent entre Anglais et Américains : les Anglais, pour sauvegarder leurs derniers points d’appui sur le marché chinois – l’autre grand marché du monde  -voudraient reconnaître le plus tôt possible le gouvernement communiste de Mao Tsé Toung quand il sera proclamé le 10 octobre ; les Américains s’y refusent jusqu’ici, voulant laisser le nouveau maître de la Chine aux prises avec des difficultés économiques telles qu’il soit obligé de composer ou que son prestige s’effondre devant la misère des masses. Déjà à Shanghai, l’industrie chinoise est paralysée, et le chômage s’étend.

 

Les Etats-Unis et l’Europe

A l’égard de l’Europe continentale, les Etats-Unis sont très bienveillants. Leur but est de constituer une Union continentale d’Economie libérale qui comprendrait la France, l’Italie, le Benelux, l’Allemagne occidentale et les pays scandinaves, union dont l’Angleterre serait exclue, qui constituerait une zone de libre-échange avec, si possible, une monnaie à compte unique. La France est tout acquise à ce projet, ce qui explique la faveur dont elle jouit à Washington. Paris serait en effet le centre de cette unité qui aurait des moyens considérables, grâce à l’appui d’un fonds de stabilisation fourni par les Etats-Unis.

 

                                                                                  CRITON