ORIGINAL-Criton-1949-10-01 pdf
Le Courrier d’Aix – 1949-10-01 – La Vie Internationale.
Retour à la Stratégie
L’émotion suscitée par la dévaluation en chaine n’était pas calmée quand le président Truman annonça l’explosion atomique en Russie. Ce n’était pas un secret. Mais il fallait une confirmation solennelle pour le croire. Comme la dévaluation de la Livre est un tournant de l’histoire économique, la possession de l’arme atomique par les Russes, marque une nouvelle phase de l’histoire politique et militaire.
Depuis l’échec du blocus de Berlin, l’opinion s’était laissé aller à croire à une détente dans la guerre froide et attendait un accord Russo-américain. Les initiés savaient au contraire que la tension n’avait cessé de croître et que toutes les rencontres et conférences ne servaient et ne serviront qu’à gagner du temps et à alimenter la propagande des deux côtés.
Conséquences des Dévaluations
Les dévaluations aussi avaient été accueillies avec optimisme. L’obstacle essentiel qui paralysait les échanges internationaux tombait. La Livre dévaluée c’était le retour à la liberté économique. Les réactions désordonnées des marchés ont montré qu’en la matière, on ne sait pas trop ce qu’on fait. L’ « Economist » de Londres regrette que Sir Stafford Cripps n’ait pas laissé la Livre trouver d’elle-même son équilibre. C’eut été, certes, plus prudent.
En effet, les marchés dits noirs, n’ont pas ratifié les parités choisies. Symptôme fâcheux ; au lieu de disparaître, ils ont pris du champ. La plupart des monnaies dévaluées se traitent au-dessous de leur parité avec le Dollar.
Le Franc
A cet égard, le taux du Franc a été, à notre avis, très imprudemment choisi. Malgré quelques inconvénients supplémentaires, on devait aligner le Franc sur la Livre ; l’abaissement du prix de la Livre de plus de cent Francs, suffira à bouleverser nos échanges avec la zone Sterling et paralyse nos chances de concurrencer les Anglais sur les marchés en Dollars. Le déséquilibre de notre balance commerciale s’en trouvera aggravé, notre activité économique, au lieu d’être stimulée, ira s’affaiblissant avec toutes les conséquences sociales que cela comporte et en fin de compte, il faudra en venir à ce par quoi l’on aurait dû commencer. On se résignera à une dixième dévaluation, qui opérée trop tard, sera aussi peu efficace que les précédentes.
Le Plan Américain
Pour obtenir la dévaluation de la Livre, qui est la première étape vers l’hégémonie financière mondiale, les Américains ont fait des sacrifices. D’abord ils vont abaisser quelques tarifs douaniers (à charge de réciprocité, ce qui enlève beaucoup d’efficacité à la mesure), mais surtout ils prévoient que les prix mondiaux exprimés en Dollars vont décliner, entrainés dans une certaine mesure par la chute de la Livre.
Naturellement, l’économie américaine s’en trouvera touchée, tandis que les pays à monnaie affaiblie, pourvu qu’ils puissent maintenir leurs prix de revient dans des limites contrôlables, s’en trouveront soulagés. Mais dès que la concurrence commencera à devenir dangereuse, les Américains comptent rétablir la situation en élevant le prix de l’or ; les producteurs des Etats-Unis, bénéficiant du potentiel d’inflation que ce genre d’opération représente, retrouveraient leur activité, sans que le reste du monde ait à en souffrir. On maintiendrait en définitive une prospérité raisonnable pour tous. Reste à savoir si les faits économiques seront d’accord avec le plan.
U.S.A. – U.R.S.S.
Il n’y a pas eu de pause dans la guerre froide, malgré l’apparence. L’obstruction russe à Berlin ; les dérobades dans la préparation du traité de paix autrichien ; les escarmouches en Corée, montrent que le feu couve toujours.
Aujourd’hui, les Etats-Unis ont perdu le monopole de l’arme nucléaire plus tôt qu’ils ne pensaient. Aussitôt on demande de nouveaux crédits pour augmenter la fabrication des bombes. La course aux armements s’accélère ; l’annonce de Truman est une manœuvre politique pour forcer le Congrès à accorder l’argent de l’aide militaire – ce qui est fait – et préparer l’opinion à de nouvelles dépenses d’armement.
En fait, il faut faire la part du bluff soviétique. L’avance américaine reste grande. Les Russes n’en sont encore qu’à la phase expérimentale mais la possession par eux de l’arme atomique, dans un temps prévisible, suffit à bouleverser les plans de l’Etat-major américain. On sait d’autre part que l’armée rouge a fait établir sur tout le pourtour de ses frontières stratégiques des rampes de lancement prêtes à entrer en service pour les nouveaux V2, les V12 plus efficaces et plus précis.
La défense de l’Europe devient problématique, les possibilités de résistance de la petite armée américaine en Allemagne, aussi. Enfin, le réarmement des pays de l’ouest Européen pourrait être inopérant quand il sera réalisé, s’il a le temps de l’être. On comprend les objections de Taft à cette lourde dépense.
Le risque devant nos yeux est clair. Si, comme il semble, les deux camps sont persuadés qu’un règlement pacifique est impossible, chacun sera tenté de s’assurer par une attaque surprise – un gigantesque Pearl Harbour – l’avantage décisif au départ. C’est la crainte d’une telle éventualité qui rend les guerres fatales.
Tito et Staline
Le nuage balkanique s’assombrit toujours : il y a eu le procès Rayk ; les Russes se servent de la Hongrie pour harceler Tito. On s’est renvoyé mutuellement le personnel diplomatique, l’échange de notes injurieuses continue. Les officiels yougoslaves deviennent nerveux. Ils parlent trop. Ils voient avec angoisse s’accumuler sur leurs frontières les préparatifs militaires. Plan d’agression ou moyen de pression, on ne sait ? Mais l’affaire Tito est trop grave pour l’U.R.S.S. pour qu’on prenne la menace à la légère. Ce qui affecte le plus le Kominform, c’est que les Etats-Unis ont acheté à Tito tous les renseignements de son service d’espionnage. Les Anglo-Saxons d’ailleurs ne sont pas en reste et font à Trieste des manœuvres de débarquement. Tout cela fait partie de la guerre de nerfs. Pourvu qu’ils ne cèdent pas.
CRITON