Criton – 1949-10-22 – Pour Plaire aux Allemands

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Le Courrier d’Aix – 1949-10-22 – La Vie Internationale.

 

Pour Plaire aux Allemands

 

Lorsqu’Hitler vit la guerre perdue, il lança son offensive à l’ouest pour retarder l’avance américaine et pour laisser aux Russes le temps d’atteindre le cœur de l’Allemagne. Il comptait sur la rivalité des vainqueurs pour la résurrection du pays. Ce calcul désespéré se révèle aujourd’hui fondé. Les Russes, depuis longtemps, cherchaient à enflammer le nationalisme germanique contre les Occidentaux, mais ils n’ont pu jusqu’ici s’assurer du concours du peuple. Après la constitution du Gouvernement de Bonn, ils ne pouvaient plus attendre. Ils ont donc réalisé une république orientale allemande dans des conditions défavorables, suffisantes cependant pour embarrasser les alliés et permettre aux dirigeants de Bonn de se montrer exigeants envers les occupants.

 

Le Télégramme de Staline

Les termes du message de Staline à sa nouvelle Allemagne dévoilent son but. Faire miroiter aux Allemands l’espoir d’une alliance Germano-Russe qui rendrait aux Germains une place prépondérante en Europe. Nouveau Rapallo a-t-on dit. Pure propagande en réalité, car Staline a plus que quiconque des raisons de se méfier du pangermanisme. Pour séduire les Allemands, il faudrait promettre la révision de la frontière Oder-Neiss avec la Pologne, ou une large compensation à l’ouest, choses également impossibles.

En tous cas, la constitution d’un Etat d’Allemagne orientale même accompagnée d’un traité de paix comportant l’évacuation des troupes russes n’aura pas la portée qu’on est tenté de lui donner. Les Allemands sont trop anti-soviétiques à l’heure présente pour se laisser enrôler.

 

Conséquences à l’Ouest

L’affaire a néanmoins eu des répercussions. Les Alliés doivent donner au gouvernement de Bonn des satisfactions spectaculaires pour renforcer son crédit.

Celui-ci redouble d’activité et propose un plan pour arrêter les démantèlements et donner aux chômeurs allemands la perspective d’un emploi. Cette requête a trouvé une oreille complaisante à Washington qui voudrait délivrer le contribuable américain de l’obligation de nourrir les Allemands. Les Anglais eux-mêmes que la dévaluation de la Livre rend moins sensibles à la concurrence allemande sont disposés à céder. Les Français font grise mine mais ils devront s’incliner.

Il est indispensable que les Allemands accordent quelque confiance au gouvernement qu’on leur a permis de se donner, et le statut d’occupation devra être révisé. Devant la menace de guerre grandissante, il faudra, bon gré, mal gré, s’assurer du concours allemand. Et le chancelier Adenauer, très habilement, pour fléchir les résistances françaises, a parlé de la nécessité d’un rapprochement Franco-Allemand pour assurer la paix et la prospérité de l’Europe.

Les deux pays sont économiquement les seuls qui, sur le continent, soient complémentaires et qui puissent bénéficier vraiment d’une union douanière. Ce n’est pas parce que l’idée fut soutenue par Vichy qu’elle est devenue fausse. Dans un avenir prévisible, ou bien l’Allemagne reconstituée s’associera économiquement avec la France, ou elle se soudera à l’Est européen. Il y a là une nécessité de fait devant laquelle tous les préjugés doivent céder : de deux maux, choisir le moindre.

 

La Fin de l’Insurrection en Grèce

On a fait grand bruit autour du communiqué des insurgés communistes de Grèce qui annonce la fin des hostilités. Moscou abandonne en Grèce une partie déjà perdue. Les rebelles ne se battaient plus guère. Il y a l’affaire Tito qui est plus pressante. Selon toute vraisemblance, l’action de ce côté  ne saurait tarder et les insurgés grecs ne chômeront pas. Avec des éléments venus de côtés divers, une révolte anti-titiste sera mise en action d’ici peu.

Les choses ne vont pas sans difficultés pour le Kominform. D’épuration en épuration, il ne reste plus grand monde pour gouverner les satellites ; le gouvernement albanais d’Hodja est chancelant. Les arrières des nouveaux insurgés baptisés yougoslaves seraient difficiles à assurer si l’Armée rouge n’y pourvoyait.

Ce qui enrage Moscou, c’est la candidature de la Yougoslavie au Conseil de sécurité de l’O.N.U. L’assemblée est un Forum bruyant et ce qui s’y dit a de l’écho. Si Tito porte sa querelle devant le Conseil de sécurité, il pourra dévoiler des faits désagréables qui trouveront une publicité complaisante dans la presse. Tout cela aboutirait peu à peu à un schisme dans les partis communistes des pays libres, où déjà le torchon brûle, quand il deviendra trop évident que le parti est l’instrument sacrifié d’un impérialisme dévorant. Déjà le lâchage des partisans grecs et l’exécution un peu partout d’anciens fidèles du bolchévisme international, militants chevronnés et respectés, a ouvert bien des yeux, et les petites brochures éditées à Belgrade et répandues dans les cellules, aussi.

 

En Tchécoslovaquie

Ce qui se passe à Prague également révolte la conscience des partisans sincères. Quarante mille arrestations ; une persécution plus inhumaine que celle d’Hitler dans ce malheureux pays, l’imminence d’une purge plus brutale qu’ailleurs au sein du gouvernement, on parle de Clementis et de Gottwald lui-même, la résistance des masses ouvrières à des méthodes qui ressemblent trop à ce qu’on a vu il y a dix ans, tout cela renforce peut-être l’autorité du Kremlin. Mais la terreur n’a  jamais le dernier mot, et la Tchécoslovaquie subjuguée pourrait un jour coûter cher à Staline.

 

Pessimisme

D’une façon générale dans les Chancelleries on est déconcerté devant l’attitude de plus en plus agressive du Kremlin. On s’attendait plutôt à un apaisement ou tout au moins à une pause.

On croyait à Washington que Moscou éprouverait le besoin de souffler en Occident pour porter ses efforts sur la Chine et le Sud-Est Asiatique, où d’ailleurs la situation empire partout et simultanément ; on en éprouve quelque inquiétude. On ne sait jamais ce qui peut sortir des laboratoires où se fabriquent les engins de mort. Staline compterait, comme Hitler sur ses V2, sur quelque rayon cosmique que Pearson nous fait craindre, ou n’est-ce pas plutôt un bluff imperturbablement et froidement poursuivi qui, comme la calomnie, réussit toujours en quelque mesure.

 

                                                                        CRITON