Criton – 1952-10-11 – Les Erreurs de Staline

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Le Courrier d’Aix – 1952-10-11 – La Vie Internationale.

 

Les Erreurs de Staline

 

Le Congrès du Parti communiste Russe à Moscou a été l’occasion pour les dirigeants soviétiques de s’expliquer abondamment sur les questions intérieures et extérieures. En sommes-nous pour cela mieux informés de leurs desseins ? La parole leur sert plutôt à déguiser leur pensée qu’à l’exprimer et la phraséologie du marxisme léninisme est, à cet effet, un instrument incomparable. Les Américains feraient bien d’en trouver l’équivalent pour donner cours à leur intempérance de langage.

 

L’Article de Staline

On a fait de tous côtés l’exégèse de l’article de Staline et du rapport Malenkov pour en tirer des indications sur la politique étrangère de l’U.R.S.S. On s’est demandé surtout si Staline croyait vraiment qu’un conflit entre les puissances capitaliste, comme il le dit, était plus probable qu’une guerre entre l’U.R.S.S. et l’Occident. La phrase est certainement destinée à rassurer le peuple russe, mais il est probable aussi que Staline pense que les conditions qui ont amené les deux guerres mondiales sont susceptibles de se répéter, les Etats-Unis jouant cette fois le rôle à deux reprises rempli par l’Allemagne, Il croit aussi sans doute, que ce qu’on appelle les contradictions du système capitaliste contiennent un germe de conflit inéluctable. Cela a peut-être été le cas à la fin du XIX° siècle ou au début du XX°, bien que les causes des deux grandes guerres sont loin d’être toutes d’ordre économique. Mais – et cela est un trait commun aux dirigeants soviétiques  – l’évolution du monde libre tant dans l’ordre économique que psychologique leur échappe. Une guerre ou même un conflit sérieux entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis est aujourd’hui inconcevable. Et même si l’Allemagne et le Japon en avaient un jour les moyens, ce qui se conçoit guère, il est peu probable que les conditions morales d’un conflit armé seraient réunies pour jeter les peuples dans une lutte mortelle contre l’une des trois puissances démocratiques. Il y a plus.

Sans doute, les rivalités économiques et la difficulté d’harmoniser les échanges internationaux subsistant – on peut même dire qu’elles n’ont jamais été aussi aigües – mais il n’est pas un responsable dans les pays libres qui ne soit convaincu que la guerre ne les résoudrait pas. C’est là ce qui est nouveau. Enfin et surtout on a fait des progrès décisifs dans le maniement de la conjoncture économique. Si l’on ne s’est pas encore décidé à appliquer les remèdes dont on dispose et dont le plan Truman, que nous avons exposé samedi, est le type, c’est que des difficultés politiques y font encore obstacle et aussi que la situation n’est pas assez critique pour y recourir sans délai.

Mais il n’est pas douteux qu’ils s’imposeront. On n’arrivera pas d’emblée et peut-être jamais tout à fait à créer un système harmonieux d’échanges mondiaux, mais on évitera sûrement les catastrophes. En d’autres temps qui ne sont pas bien loin dans le passé, l’Angleterre aurait fait banqueroute et la France aurait fait une inflation galopante à la manière de l’Allemagne de 1923. Les grands concurrents comme les Etats-Unis et même les petits auraient recueilli l’héritage et pris la place des victimes d’un tel effondrement financier. Or, on peut affirmer que rien de tel ne se produira aujourd’hui parce que la solidarité du monde libre est beaucoup plus forte qu’elle n’apparaît. La mentalité des Soviétiques en ce domaine comme en bien  d’autres est en retard sur le cours des choses.

 

Le Sens Politique de l’Article

Mais si les contradictions ne manquent pas dans l’organisation des pays plus ou moins capitalistes, une contradiction encore plus évidente gêne l’expansion du bolchévisme, et c’est à ce point délicat que fait une allusion complexe l’article de Staline – point qui paraît avoir complètement échappé aux lecteurs étrangers. C’est le fameux passage du socialisme au communisme. Le socialisme en terme stalinien, c’est ce que nous appelons le capitalisme d’état, c’est l’état maître en Russie de tous les moyens de production qui en règle les normes et répartit sans contrôle les biens de consommation. Beaucoup de camarades du Parti bolchevik considèrent cette phase comme transitoire et voient avec inquiétude le régime, non seulement se perpétuer et se perfectionner, mais la bureaucratie et la police enlever de plus en plus à l’individu, comme au groupe l’initiative et la responsabilité indispensables à un véritable progrès humain. C’est pourquoi Staline promet dans son article la journée de cinq ou six heures et parle au sujet des kolkhoses  de substituer – un jour – la propriété collective à la propriété étatique. Il y a, même en Russie, des gens qui sentent que le capitalisme privé évolue lui aussi dans ce sens, que l’entreprise, même privée, au lieu d’être comme au temps de Marx une relation de patron à ouvrier, d’exploiteur à exploité, tend peu à peu, lentement, à devenir une cogestion et même une forme de copropriété où les responsabilités seront étendues à tous les participants d’une entreprise et aussi les profits, dans un système de libre concurrence. Les signes de ce genre abondent : comité d’entreprises ici, Matbestimmung en Allemagne, pour ne rien dire de certaines grandes sociétés américaines et européennes, on peut même ….. …… paradoxes que beaucoup d’industries à forme capitaliste sont moins éloignées du collectivisme que n’importe quelle fabrique en Russie. Et les critiques, si discrètes qu’elles soient en U.R.S.S. ont gagné même les sphères dirigeantes. Les progrès de la production ne les ont pas étouffées, bien au contraire.

 

Les Intentions en Politique Internationale

Ce que l’on peut retenir sur le plan international de la tactique Russe, c’est l’intensification de la propagande antiaméricaine. La demande de rappel de l’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, Kennan, illustre  à plein cette campagne. Dès 1945, nous l’avons vu ici, cette offensive ouverte ou chuchotée n’a cessé de s’exercer. Elle a obtenu des résultats auxquels les maladresses américaines ont prêté plus d’un aliment. Mais il n’est pas sûr qu’en lui donnant tant de publicité, les Soviets n’iront pas à l’encontre de leur but. L’impopularité des Américains n’augmentera pas, si l’on voit trop ce que leurs ennemis directs en attendent, et les Etats-Unis pourraient profiter d’un contre-courant s’ils font réellement un effort décisif pour restaurer la prospérité de leurs alliés.

 

La Campagne Electorale aux Etats-Unis

C’est quelque chose d’analogue qui se passe au cours de la campagne électorale aux Etats-Unis. Tandis que les deux adversaires, Stevenson et Eisenhower se sont opposés avec toute la courtoisie compatible avec ce genre de compétition, le président Truman a cru bon de lancer au Général des apostrophes désobligeantes qu’on n’attendait pas entre hommes qui ont partagé de si hautes responsabilités. Truman a montré là le côté médiocre de son caractère et n’aura pas ainsi augmenté les chances de son Parti.

 

Le Problème Sarrois

C’est toujours le problème sarrois qui demeure le point crucial dont l’avenir de l’Europe dépend. Les Allemands feront-ils les sacrifices nécessaires pour obtenir le bénéfice des accords de Bonn, dont la mise en exécution dépend du Parlement français. Les adversaires de la politique Schuman auront-ils la sagesse de comprendre que si l’accord était impossible, les Américains qui ont besoin d’une force militaire allemande passeraient outre, que les Italiens suivraient Washington et que recommencerait le tragique isolement de la France qui ne pourrait pas plus qu’en 1936, compter sur une alliance britannique.

Malgré les difficultés présentes, il nous semble que les temps sont changés et qu’une solution interviendra. Cette solution ne saurait être provisoire. Sur ce point Paris et Sarrebruck ont pleinement raison d’être intransigeants. Mais dans le cadre d’une européanisation, ne pourrait-on pas trouver une formule qui laisse au pays sarrois son caractère de terre allemande à statut spécial. Cela ne changerait rien aux dispositions de fait, mais éviterait aux Allemands d’avoir le sentiment d’une province perdue.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-10-04 – Le Plan Truman

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Le Courrier d’Aix – 1952-10-04 – La Vie Internationale.

 

Le Plan Truman

 

En l’attente de l’élection présidentielle aux Etats-Unis le 4 novembre, la scène internationale est occupée de projets et de discussions qui n’appellent pas de conclusion pratique. Non que l’on s’attende à un changement quelconque de l’orientation politique américaine, mais parce que les hommes d’Etat en place ne sont pas assurés de leur mandat. L’intérêt se trouve dispersé entre les débats de l’Assemblée européenne de Strasbourg et les congrès socialistes allemand et anglais. Quant au grand colloque entre l’Est et l’Ouest, il demeure comme prévu au point mort.

Deux questions cependant sont au centre des préoccupations. L’une d’ordre économique : le déficit en dollars qui pèse de plus en plus lourdement sur les finances européennes particulièrement de l’Angleterre et de la France ; l’autre d’ordre politique : le problème sarrois dont l’avenir de l’Europe dépend. Le drame Franco-Allemand sera-t-il résolu ?

 

Les Missions Sawyer et Harriman

Le président Truman entend laisser à son successeur un programme de stabilisation économique de la communauté atlantique. Il a pour cela confié la tâche d’une part à Harriman, directeur du M.C.A. (Office de sécurité mutuelle) et au ministre du Commerce Sawyer qui ont délégué sur place des missions d’enquête. Il s’agit de chiffrer et de déterminer les modalités des projets suivants :

Côté américain d’abord, la révision de la politique douanière afin d’ouvrir les frontières américaines aux marchandises importées des pays en déficit. Un geste dans ce sens devra nécessairement intervenir après les élections. Tous les responsables américains en reconnaissent enfin la nécessité.

Secundo, augmentation des commandes off-shore aux fabricants européens, indispensables à la France et à l’Italie comme à l’Angleterre pour poursuivre leur réarmement.

Tertio, projet de législation pour encourager les investissements américains soit en Europe et en Afrique, soit dans les pays arriérés où les industries européennes trouveraient des débouchés.

4° Création d’un organisme international pour stabiliser le cours des matières premières, en organiser le stockage et la répartition de façon à assurer aux producteurs un revenu en Dollars déterminé à l’avance sur une longue période.

5° Un plan pour augmenter les ressources de la banque internationale afin qu’elle multiplie ses crédits aux pays en difficulté, et surtout aux nouveaux organismes supranationaux comme le Pool charbon-acier et ses futurs annexes.

6° Enfin et surtout, la création d’un fond de stabilisation pour les monnaies européennes qui serait suffisamment considérable pour en permettre la convertibilité. On parle de deux milliards de dollars.

Les grandes lignes de ce plan que le président Truman soumettrait le 1er janvier au Congrès sont déjà établies. L’application en devient urgente devant le ralentissement de l’activité industrielle en Angleterre, et à un moindre degré dans les pays du continent, Allemagne de l’Ouest comprise, en présence aussi du déficit français et anglais à l’Union européenne de paiement ; si l’on ajoute à ces facteurs la confusion politique interne, l’ensemble conduirait à bref délai à une nouvelle crise monétaire qui ébranlerait l’Alliance atlantique. Eisenhower en est aussi conscient que Truman et Acheson.

 

La Sarre et la Corée

S’il leur semble impossible d’obtenir la Présidence pour le gouverneur Stevenson, du moins il est indispensable de dresser un bilan favorable de l’administration démocrate ; Truman et Acheson voudraient d’ici novembre ajouter d’autres succès à leur actif. D’abord, un accord franco-allemand sur la Sarre qui assurerait du même coup la ratification par la France des accords contractuels et du traité de défense européenne ; ensuite, une décision nette sur la question coréenne, soit l’armistice, soit l’intensification de la guerre en cas de refus des Sino-Coréens.

Sur le premier point, la Sarre : les pourparlers secrets ne laissent pas encore prévoir une solution. Schuman et Adenauer pressés d’aboutir, sont de plus en plus menacés par leurs oppositions intérieures. Le moindre recul du côté français signifierait la chute de notre ministre. Une concession trop apparente d’Adenauer rendrait certaine la défaite du Parti chrétien-démocrate aux élections de 1953. Il faut cependant faire vite.

Comment ne réalise-t-on pas de part et d’autre du Rhin que si l’on échoue, c’est là et non à Moscou que la paix du Monde dans l’avenir sera menacée ?

Dans l’affaire coréenne d’autre part, Acheson a remis aux Sino-Coréens un plan modifié pour le règlement du rapatriement des prisonniers, seule question apparemment en litige avant la conclusion d’un armistice. Ce projet assez voisin de celui qu’avait formulé le Mexique et qui a l’approbation des autres membres des Nations-Unies équivaut à un ultimatum. Ce plan rejeté, la guerre entrerait dans une phase nouvelle avec de nouveaux moyens. Cette éventualité ne paraît pas avoir ébranlé Pékin et Moscou. Nous pensions que les communistes auraient intérêt à se débarrasser d’une lutte coûteuse et stérile, les Chinois surtout. Cependant, le mot d’ordre de l’autre côté du rideau de fer paraît être la continuation de la guerre froide en Europe et, tiède ou chaude, en Asie. C’est ce qui ressort des pseudo-indiscrétions publiées sur l’entrevue entre Staline et le leader socialo-communiste italien Nenni.

 

Le Congrès de Dortmund

Le Congrès socialiste allemand de Dortmund ne nous a rien appris. Ollenhauer succède à Schumacher et prétend le continuer. Schumacher est heureusement remplaçable ; orateur médiocre, Ollenhauer n’est qu’un bon fonctionnaire. On a entendu à Dortmund les mêmes attaques haineuses contre la France, des déclarations d’un nationalisme étroit hostile à l’intégration de l’Allemagne dans l’Alliance atlantique et à tout accord qui rendrait possible la formation d’une communauté européenne, les appels à une conférence à Quatre que chacun sait sans objet, le refus du réarmement qui compromettrait les chances de réunification, toutes positions purement démagogiques qui n’auront peut-être pas autant d’effet sur le peuple allemand que la S.P.D. le pense. L’Allemand moyen sait qu’on ne peut rien attendre des Russes.

 

Le Congrès de Morecambe

C’est quelque chose d’assez semblable que l’on a entendu à Morecambe au Congrès des Socialistes anglais. Le Bevanisme a bruyamment triomphé ; hostilité à l’endroit des Etats-Unis, refus d’un réarmement adéquat aux défenses de la Grande-Bretagne, opposition à la formation d’une armée allemande atlantique et naturellement conférence à quatre pour l’établissement d’une paix définitive.

Ce congrès britannique est plus inquiétant que celui de Dortmund, car les socialistes allemands sont en perte de vitesse et n’ont pas beaucoup d’audience dans l’opinion. Leur attitude est de pure tactique électorale et leur bonne foi douteuse. Les slogans de Bevin ont au contraire exercé leur attraction sur une fraction importante de la classe ouvrière anglaise profondément tourmentée d’une crise interne qu’elle subit sans en comprendre les causes. Malgré leurs divisions internes et leur nationalisme exaspéré, les différents partis socialistes cherchent à refaire un bloc. Même la S.F.I.O. française en la personne d’un homme pourtant modéré et pourvu de l’expérience du pouvoir, Ramadier, a pris parti aussi contre l’unification de l’Europe et la constitution d’une autorité politique supranationale. On craint en réalité que cette Europe inspirée par la démocratie chrétienne, encouragée par le Vatican et les Etats-Unis ne soit libérale et que l’avènement du socialisme ne soit remis à des temps incertains. La passion partisane l’emporte sur ce qui fut l’idéal d’un parti et peut-être son seul titre.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-09-27 – Lutte pour l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1952-09-27 – La Vie Internationale.

 

Lutte pour l’Europe

 

En l’absence de grands événements, c’est la visite de De Gasperi à Bonn qui prête à commentaires. A la différence des entretiens d’autrefois qui avaient abouti à l’axe Rome-Berlin, la nouvelle amitié politique germano-italienne n’est pas dirigée contre la France. Depuis Napoléon III, les relations franco-italiennes n’ont jamais été aussi bonnes, et le voyage de De Gasperi ne porte pas ombrage au Quai d’Orsay. Au contraire, entre Adenauer et les Ministres de France et d’Italie, il y a communauté de vues et ils se heurtent tous trois aux mêmes adversaires : les sociaux-Démocrates en Allemagne, les Socialistes Français, le Nennistes Italiens, sans parler bien entendu des communistes, à gauche. A droite, le Néo-nazisme allemand qui risque en ce moment de se souder à un vaste groupement nationaliste dominé par le parti Allemand actuellement incorporé à la coalition gouvernementale. En Italie, le Néo-fascisme redevenu puissant sous l’étiquette de Mouvement social Italien. En France enfin, le vieux nationalisme intégral qui a passé de la défunte Action Française au Gaullisme orthodoxe et militant. Ce sont ces forces conjuguées qui s’opposent à la formation de l’Europe à laquelle travaille la Démocratie Chrétienne.

 

La Position de l’Italie

La position de l’Italie dans les projets d’unification européenne est la plus avancée. De Gasperi voudrait qu’on instituât une autorité politique européenne supra-nationale avant même de réaliser la communauté de défense. Partisans de l’européanisation de la Sarre, il passe pour être le médiateur entre la France et l’Allemagne sur ce problème capital.

La visite de De Gasperi pourrait avoir aussi un autre but : celui de montrer à une certaine opinion française qu’à défaut d’une collaboration franco-allemande, une entente germano-italienne directe pourrait s’établir, dont la prépondérance en Europe ne tarderait pas à s’affirmer. Cette forme indirecte de pression ne pourrait que faciliter la tâche de M. Schuman à la veille de la ratification des accords passés par la France avec Bonn.

Autour de cette approbation des accords contractuels et de la communauté de défense va se livrer à Paris la plus sérieuse lutte politique que l’Europe ait connue depuis la capitulation de l’Allemagne. De l’issue de ce prochain débat dépend l’avenir de l’Europe. On conçoit que les trois ministres ne négligent rien pour l’emporter.

 

Belgrade

Un second cercle d’intérêt se concentre à Belgrade. M. Eden est allé voir Tito et l’a invité à Londres. Episode après d’autres de la lutte courtoise et acharnée que se livrent Anglais et Américains pour le commandement en Méditerranée. De cette rivalité Tito ne manque pas de profiter comme les Grecs l’ont fait récemment. Les balkaniques excellent à ce jeu dont ils ont tiré l’existence et une relative indépendance depuis plus de cent ans. Tito ne peut se soustraire à la pression américaine ; sans l’aide des Etats-Unis il aurait inexorablement sombré sous le flot des difficultés économiques. Néanmoins, les Anglais si mal en point qu’ils soient, ont fait à la Yougoslavie des cadeaux non négligeables et l’aideront au besoin sur le terrain politique à ajourner une explication avec l’Italie.

Londres a toujours cherché à affaiblir l’Italie à cause de Malte et de Chypre, tant en Méditerranée où elle l’a évincée en Lybie qu’en Mer Rouge où elle l’a éliminée d’Erythrée. La solution du problème de Trieste n’apparaît pas urgente à M. Eden. D’autre part, le Maréchal Montgomery est en Turquie. La présence anglaise n’a cessé de s’exercer en Méditerranée orientale. Les missions anglaises ont immédiatement suivi les américaines, en Turquie comme en Grèce et peut-être avec quelques succès.

 

En Egypte

Cela paraît être aussi le cas au Caire où comme nous l’avons vu, la position de Naguib n’est pas défavorable aux intérêts britanniques. Ne voit-on pas le dictateur égyptien envoyer à Londres les officiers de son armée pour s’initier aux armements modernes. Comme on le devinait, Naguib a surtout en vue la constitution à bref délai d’une force militaire efficace qui seule peut lui permettre de tenir à l’intérieur ses adversaires en respect, car le voici en lutte ouverte avec le principal parti égyptien, le Wafd. Naguib avait bien réussi à emprisonner Sagar et Din, mais liquider Nahas Pacha est une autre affaire. Nahas a défié Naguib de le démissionner de la présidence du Parti. Les choses en sont là. Pour Naguib ou pour Nahas, les paris sont ouverts.

 

Au Liban

Les militaires ont le vent en poupe en Orient, voici le général Chehab maître de Beyrouth, mais à la différence de Naguib, ce nouveau maître du Liban n’est pas personnellement l’initiateur du coup d’Etat qui l’a porté au pouvoir. La situation au Liban est trop complexe pour être exposée ici. Il semble que la dictature militaire de Damas actuellement représentée par Chichakli ne soit pas étrangère à l’instauration d’un pouvoir militaire à Beyrouth. D’une façon générale, la guerre des Arabes en Palestine contre les Juifs a donné à l’élément militaire une importance qu’il avait perdue. Cependant, il n’y a pas de communauté de vue entre Naguib et ses confrères Syro-Libanais, ils ont hérité au contraire des rivalités de leurs prédécesseurs civils. Ce n’est pas encore le sabre qui fera l’unité panarabe.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-09-20 – Petites et Grandes Controverses

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Le Courrier d’Aix – 1952-09-20 – La Vie Internationale.

 

Petites et Grandes Controverses

 

C’est au moment où les négociations d’ordre militaire entre la Yougoslavie et la Grèce faisaient prévoir une coordination de la défense des Balkans et de l’Adriatique entre les Alliés du Bloc Atlantique et l’armée de Tito, que le Maréchal a brusquement lancé contre l’Italie et ses dirigeants une attaque verbale jugée injurieuse. Tito, fort de la position stratégique qu’il détient, manœuvre avec audace pour obtenir le maximum d’aide, sans s’engager avec ses partenaires sur le terrain politique. La vieille querelle italo-slave autour de Trieste demeure aussi virulente que par le passé.

Avec Tito, comme avec son ancien maître Staline, les Anglo-Saxons ont affaire à forte partie. L’habileté de ces dictateurs rouges consiste à ne jamais dévoiler leur jeu. On ne sait jamais distinguer ce qui est pure manœuvre de tactique diplomatique, d’une résolution véritable. En refusant à l’Italie toute concession sur Trieste, Tito met les trois Grands qui ont en 1948 promis le retour du territoire à l’Italie dans une position gênante.

L’opinion italienne ne comprend pas qu’on puisse sacrifier un allié sûr à un partenaire incertain. Les concessions franco-anglo-américaines pour soutenir l’économie chancelante de la Yougoslavie et renforcer son potentiel militaire sont jugées à Rome avec irritation. On le conçoit sans peine. On peut se demander si la position stratégique de Tito valait le risque de consolider en pays slave un communisme politiquement aussi dangereux, sinon plus, que celui de l’U.R.S.S.

Ce qui a convaincu les Américains de poursuivre cette politique d’assistance au Dictateur yougoslave c’est qu’il est le seul, dans ce pays composite et disparate déchiré de haines religieuses et raciales, à pouvoir maintenir une unité politique. Sans lui, l’unité yougoslave se briserait et Moscou trouverait, dans l’un ou l’autre des tronçons, des alliés plus sûrs que les satellites qu’il a soumis jusqu’ici. L’U.R.S.S. installée en Dalmatie, la défense de la Grèce serait impossible et sa sécurité en Méditerranée précaire. Tito peut tout se permettre, et l’échec subi par les Soviets dans la lutte contre le renégat du Kominform est compensé en partie par les difficultés qu’il crée à l’entente atlantique.

Après cette polémique violente entre Tito et De Gasperi, le Maréchal a fait une mise au point qui semble éclairer ses intentions véritables : collaborer sur le plan militaire avec les Alliés, mais rester intransigeant sur Trieste, sans se soucier des intérêts italiens. La dernière proposition de Tito : un condominium Italo-yougoslave sur Trieste et son territoire ressemble à une gageure.

On réalise aisément ce que cela pourrait être, un nouveau Berlin après Postdam, une plaie vive entretenue d’incidents entre les deux rivaux d’une part, entre l’Italie et ses alliés anglo-saxons, de l’autre. Malheureusement les Américains et les Anglais sont sans moyens pour faire plier Tito, à moins de lui refuser de l’aide. Mais les militaires du Pentagone et l’amiral Carney ne supporteraient pas que leurs plans stratégiques soient mis en péril pour des raisons purement politiques qu’ils jugent futiles. En quoi ils ont peut-être tort, car ce n’est pas de la force militaire de Tito que dépend la paix du monde, pas même de la position respective des deux blocs dans l’Adriatique.

 

Les Pourparlers Sino-Russes à Moscou

Si prudent qu’on doive demeurer en ces matières, on ne peut s’empêcher de supposer que la stratégie de l’U.R.S.S. est en ce moment soumise à une étude approfondie à Moscou entre Russes et Chinois. Il ne semble pas que la véritable raison de ces conciliabules prolongés ait été jusqu’ici mise en lumière : la voici à notre avis.

Les Sino-Soviétiques voient venir le moment où les Américains vont mettre en jeu en Corée, si l’armistice n’est pas conclu, les armes nouvelles susceptibles de révolutionner l’art militaire. Avec de tels moyens dont l’emploi n’est plus qu’une affaire de mois, les Américains pourront liquider l’affaire coréenne au risque d’anéantir complètement la partie du pays qu’occupent les armées chinoises et nord-coréennes. Les Russes hésitent à employer les armes nécessaires à une contre-offensive qui serait terriblement coûteuse et sans doute inefficace à la longue. Ils hésitent à risquer un échec qui aurait de profondes répercussions dans toute l’Asie et pourrait amener l’effondrement progressif des mouvements rebelles dans tout le Sud-Est asiatique. C’est pourquoi, il n’est pas impossible que de nouvelles propositions d’armistice soient offertes sous peu par les Russes et les Chinois afin, sinon d’aboutir, tout au moins de prolonger l’état actuel de guerre limitée le plus longtemps possible.

 

Les Deux Politiques Américaines

Walter Lippmann dans une série d’articles a pris position dans la polémique qu’ont suscitée les déclarations successives des deux candidats à la présidence des Etats-Unis : Stevenson et Eisenhower. La reprise en somme sous une forme simpliste des deux théories politico-stratégiques du « containment »  et du « roll back ». Faut-il contenir les Russes ou les refouler, et surtout, comment ?

Après Acheson qui a fait là-dessus un discours remarquable, Lippmann déplore les professions de foi qui ne peuvent que diviser l’opinion des Alliés des Etats-Unis, alors que dans l’état présent des choses on ne voit pas comment l’une ou l’autre des politiques pourrait être appliquée sans inconvénient, l’une donnant aux Russes d’emblée tout ce qu’ils souhaitent, et l’autre évoquant des risques de guerre. La politique future des Etats-Unis et de leurs Alliés ne pouvant qu’évoluer et se préciser au gré des circonstances et non selon un plan rigoureux, ce choix est imprévisible et les modalités d’application encore plus.

Ce qu’on peut retenir des articles de Lippmann, qui contiennent d’excellentes choses et méritent d’être médités, c’est que dans l’état présent la politique russe vise à consolider cet immense empire le plus vaste que l’histoire ait connu, et cela en évitant autant la guerre totale que l’apaisement. La guerre froide étant l’instrument même de défense de ce nouvel empire.

Lippmann d’autre part, souligne que ce bloc de 750 millions d’habitants qui va de Weimar aux portes de l’Alaska et du Japon et jusqu’auprès d’Hanoï constitue une menace qu’aucune supériorité militaire ne peut compenser. A la longue, si aucune modification géographique n’intervient dans l’empire soviétique, le poids de cette masse finirait par s’accroître et absorberait les faibles territoires qu’il borde.

Le danger est là, danger politique et psychologique, qui relève plus de la physique encore que de la stratégie. Polémiquer sur les moyens d’y parer est plein de risques et sans profit aucun.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1952-09-13 – La Dictature Refleurit

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Le Courrier d’Aix – 1952-09-13 – La Vie Internationale.

 

La Dictature Refleurit

 

Tandis que le Politburo reconsidère sa politique après la réception de Chou en Laï et avant la réunion du Congrès du Parti communiste prévue pour le 5 octobre, l’actualité internationale met en relief l’avènement de deux dictatures, celle de Naguib au Caire, celle du général Ibanez au Chili.

 

L’Égypte

La rupture entre le général Naguib et le civil Ali Maher n’est pas une surprise. C’eut été le premier exemple dans l’histoire d’un duumvirat où civils et militaires se seraient réellement partagé le pouvoir. Ou bien le militaire se transforme en civil comme Perón, ou le civil endosse un uniforme d’emprunt comme le généralissime Staline, mais toujours les deux qualités finissent par se confondre dans le même homme, et si la moindre dualité de pouvoir subsiste, si atténuée qu’elle soit, comme dans le cas de Mussolini ou d’Hitler, tôt ou tard, le conflit reparaît. C’est donc par la force des choses, si ces intentions au départ étaient sincères, que le général égyptien a assumé la totalité du pouvoir. Reste à savoir si sa position s’en trouve réellement renforcée dans un pays où les masses, en faveur desquelles le mouvement est dirigé, n’ont aucune organisation, aucune conscience collective.

En dehors de l’armée, qui ne constitue ni une opinion, ni un parti, il faut bien qu’une formation politique appuie l’autorité. Il faut au dictateur l’aide et la propagande d’un parti. Si le Wafd est dissous, il ne reste que les Frères Musulmans qui aient assez de force pour épauler Naguib. Est-ce dans la voie du progrès social qu’ils l’engageraient ou vers le fanatisme religieux xénophobe et rigoriste ? L’aventure Naguib est intéressante à suivre comme on suit le dompteur ou l’équilibriste. Il est difficile de croire que l’Égypte y trouvera la stabilité.

Les Américains avaient fait à Naguib bon accueil. Cette association du pouvoir civil et du pouvoir militaire pour réaliser la démocratie sociale avait de quoi leur plaire, et Acheson s’était hâté d’applaudir. Il doit le regretter. Quant aux Anglais, les événements ne peuvent que les servir. Étant en place au Soudan et à Suez, ils vont gagner du temps pendant que Naguib sera aux prises avec les politiciens. Le Général ne pourra rien faire qui puisse lui attirer des difficultés supplémentaires avec les puissances occidentales dont il attend au surplus des armes pour ses troupes. Et si une période d’anarchie s’ensuivait, elle ne ferait que retarder les décisions désagréables pour la puissance britannique.

 

Au Chili

L’arrivée, ou plutôt le retour d’Ibanez au pouvoir au Chili après l’établissement de la dictature Estensero en Bolivie va par contre ajouter beaucoup de difficultés à la politique des Etats-Unis en Amérique latine. Le Chili avait fait de sérieux progrès dans la voie de la démocratie et le précédent gouvernement avait réussi à concilier les intérêts nationaux avec les besoins de ses clients étrangers qui avaient mis en valeur les richesses essentielles du pays : le cuivre et le nitrate.

On peut se demander si le retour d’Ibanez ne marque pas une orientation vers un Péronisme dont les conséquences pour l’Argentine en matière économique se sont révélées désastreuses. Heureusement qu’il y a toujours un abîme entre les promesses électorales et les exigences du pouvoir. Cependant, dans des pays encore mal équilibrés, des mesures excessives et inconsidérées sont toujours possibles. Ibanez suivra-t-il la voie modérée de Vargas au Brésil ou celle de Perón ? En tous cas, étant donné l’importance numérique et l’influence de l’Amérique latine à l’O.N.U., ce nouveau facteur d’incertitude peut inquiéter les puissances occidentales et pas seulement les Etats-Unis.

 

Les Négociations sur la Sarre

Mais ce sont là pour les Européens des problèmes secondaires. Il n’est pas exagéré de dire que la question dont dépend aujourd’hui l’avenir de l’Europe est l’affaire sarroise. C’est la solution de cette difficulté majeure qui commande l’avenir. Les négociateurs Français et Allemands paraissent en avoir pleinement conscience, et c’est déjà beaucoup. Les opinions publiques si mal informées qu’elles soient par des politiciens intéressés, le sentent également. Il est difficile d’espérer trouver un règlement qui donne toute satisfaction aux trois parties. Mais le vote récent des Sociaux-démocrates sarrois en faveur de l’européanisation a une valeur impérative pour les Allemands et trace en même temps pour les Français les limites de leurs exigences.

Malgré les difficultés évidentes, nous avons été optimistes quant à l’issue des négociations. Les dernières nouvelles si réservées et obscures qu’elles soient, confirment et accentuent cet espoir. Les Etats-Unis de leur côté pèseront de tout leur poids en faveur d’un compromis. Un accord aurait en outre l’avantage de renforcer les institutions du Pool Charbon-acier dont la mise en place se révèle laborieuse. L’édifice de la nouvelle Europe y trouverait sa pierre angulaire.

 

L’Entente Yougoslavie-Grèce-Turquie

Un autre aspect encourageant de la situation vient des Balkans. A l’entente Gréco-turque déjà bien assise, vient enfin s’ajouter après de longs mois d’incertitude un commencement de participation yougoslave. Tito ayant accepté l’aide des puissances occidentales qui l’ont octroyée avec une générosité qui a par moments un peu surpris, est obligé d’en payer le prix. Malgré sa répugnance à s’intégrer dans le Bloc occidental, il a trop de difficultés pour se retrancher dans une neutralité même partielle ; son régime ne peut vivre économiquement que si ses relations avec l’Italie et la Grèce deviennent normales ; cela suppose un règlement de la question de Trieste et de l’affaire macédonienne. Sous la pression du Bloc soviétique et des exigences normales des Occidentaux il devra s’aligner. Si l’heure n’est pas encore venue, elle paraît devoir inévitablement sonner avant longtemps.

 

Aux Etats-Unis

La campagne électorale aux Etats-Unis poursuit sa course sans grand éclat. Le général Eisenhower lui-même se fait au métier de politicien, ce qui parfois gêne ses admirateurs. Devant les fermiers du Middle-Ouest, il n’a pas hésité à faire de la surenchère. Sur les promesses et les réalisations des Démocrates, il n’a pas craint de s’attaquer au « solide Sud » où il a réussi à détacher des démocrates un nombre important de notabilités. Comment faire de la politique en restant honnête homme, il n’est ni le premier ni le dernier à se poser l’amère question.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-09-06 – Fin d’Été

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Le Courrier d’Aix – 1952-09-06 – La Vie Internationale.

 

Fin  d’Été

 

Cet été que certains prévoyaient si troublé a été le plus calme que nous ayons connu depuis longtemps. On a beaucoup travaillé. Quant à la rivalité des deux mondes, elle est restée au point mort et probablement y demeurera.

 

L’Orientation des Soviets sur l’Allemagne

Il y a bien eu une note soviétique sur l’Allemagne, mais on ne prend plus cela au sérieux. Les politiciens eux-mêmes n’en font plus un usage électoral. Y aura-t-il cet automne un nouveau « Palais Rose » ? On sait que le dialogue est inutile cependant, si discréditée qu’elle soit, la diplomatie Soviétique demeure redoutable, non pas dans le cercle des chancelleries, mais dans les parlements et sur la place publique. Son but aujourd’hui est d’empêcher la ratification des accords contractuels avec l’Allemagne de Bonn et la formation d’une armée européenne.

En France, elle a deux puissants alliés, ses communistes et l’extrême-droite. Des sondages ont été faits même à l’échelon ministériel pour amener la France à lier sa politique allemande à celle de l’U.R.S.S., c’est-à-dire perpétuer la coupure de l’Allemagne en deux et neutraliser militairement les tronçons.

Les Soviets n’ont jamais eu d’autre but : faire de l’Allemagne orientale un satellite et si possible, avec le temps, gagner l’occidentale au communisme ou tout au moins obtenir une évacuation militaire qui mettrait pratiquement les Américains hors d’Europe. Pour cela, puisqu’il n’est plus question de recourir à la force, l’accord de la France est indispensable. En évoquant le péril allemand, en offrant un démembrement permanent de ce pays, on trouvera toujours beaucoup d’auditeurs en France. Comment cependant les Soviets concilieront-ils cette manœuvre avec leur propagande en faveur de la réunification de l’Allemagne ?

On le saisit déjà dans leur note récente : il y aura deux gouvernements allemands qui harmoniseront leurs politiques et tendront à fusionner. Les Soviets n’ont pas peur de la contradiction, et la propagande trouve toujours une formule.

 

La Question Sarroise

C’est devant ces suggestions soviétiques encore voilées mais facilement discernables qu’Acheson et Truman cherchent, avant l’élection du 4 novembre, de réaliser leur programme d’unification européenne. Pour ce qui est de l’Allemagne, tout dépend de la solution du problème sarrois. Aussi, M. Donnelly multiplie-t-il ses démarches auprès d’Adenauer et de Schuman afin de trouver une formule médiative. L’accord sur la Sarre fait, l’Europe est en marche. La Sarre européanisée devient et le berceau du nouveau monde, et le symbole de la Paix Franco-Allemande. Cela est-il possible ? Les délais sont un peu courts, ce genre de projet a besoin de mûrir ; il faut que l’opinion s’y intéresse, qu’il devienne familier. C’est dans les semaines qui viennent une très grosse partie qui va se jouer. A tout prendre, nous pencherions pour le succès. Mais ce n’est qu’un pronostic.

 

Le Sauvetage de la Livre

De toutes les nouvelles qui mériteraient une étude, la plus importante concerne le sauvetage de la Livre Sterling. Après la nouvelle hémorragie de ce mois, 44 millions de dollars malgré les restrictions d’importations, la monnaie anglaise ne peut plus attendre. Bien que le Gouvernement Truman ne puisse pas prendre de décisions, le plan que l’on prépare à Washington pour éviter la faillite de l’Angleterre a reçu par avance l’approbation de la future administration.

Le fait qu’on en laisse complaisamment publier les modalités contribue au soutien de la devise en péril. Les Américains savent qu’en dehors de graves conséquences politiques qu’aurait une chute du Sterling, elle provoquerait aussi une restriction catastrophique des échanges commerciaux internationaux déjà fort réduits du fait des crises du Franc et de la Livre. On paraît s’orienter vers l’établissement de contrats à long terme d’achats de « commodities » qui garantirait au Bloc Sterling un revenu en Dollars évaluable par avance et sur lequel les échanges pourraient s’équilibrer, cela sans préjudice d’un prêt considérable analogue à celui de 1945, mais selon des modalités différentes, sous forme de fonds de soutien. Cela suffira, sinon matériellement du moins moralement, espère-t-on.

 

Le Rapport Draper

Enfin, le rapport Draper est venu souligner la nécessité pour les Etats-Unis d’ouvrir leurs portes aux marchandises européennes. Déjà le « Cheese Act » est pratiquement aboli. Truman a maintenu l’importation des montres suisses.

Cependant, quel que soit le degré de libéralisation des échanges et de l’abaissement des tarifs douaniers américains, le trou en Dollars ne sera pas pour cela comblé. Il faudra faire mieux, surtout si le programme d’armement se ralentit parce que l’on renoncera à la production massive d’armes dont l’efficacité serait de trop courte durée.

En tous cas, on peut être assuré que la crise des monnaies européennes sera surmontée coûte que coûte. Naturellement, le Commonwealth, la France, l’Italie continueront à vivre difficilement et sur de brèves échéances, mais il n’y aura pas de drame spectaculaire, c’est ce que nous avons toujours écrit ici. Reste néanmoins que seule l’Angleterre, à moins de réformes profondes ne pourra jamais retrouver une vraie solvabilité.

 

La Campagne pour la Présidence

La campagne électorale aux Etats-Unis commence à s’animer. Le gouverneur Stevenson a pris un meilleur départ qu’Ike qui déjà dans sa lutte contre Taft avait au début déçu. Aujourd’hui, comme hier, il faut bien que le public se passionne et qu’il ait le sentiment que les jeux ne sont pas faits. D’ailleurs, le Parti démocrate a de sérieux appuis et n’était la personnalité d’Eisenhower, les Républicains seraient encore battus, semble-t-il, car il y aura près de 100 millions d’électeurs dont à peine plus de la moitié votera effectivement. Comment sonder cette mer ?

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-08-23 – Propos d’Août

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Le Courrier d’Aix – 1952-08-23 – La Vie Internationale.

 

Propos d’Août

 

La diplomatie est en vacances, non seulement par l’effet de la saison, mais aussi parce que l’avenir du monde paraît fixé sur les positions actuelles. Les rapports du monde occidental et du bolchévisme sont établis sur un point mort  d’où l’on ne voit pas quel évènement pourrait le tirer. Les conversations sur l’Allemagne ne sont même plus en question ; les quotidiens oublient de parler des réunions de Pan-Mun-Jon. Enfin l’échange récent de petites notes sans conviction sur l’Autriche n’a même pas laissé le temps à l’espérance …

 

L’Orient

Par contre, les événements d’Egypte et de Perse restent le point chaud de la situation. Ce que nous avions dit de Naguib au lendemain de son coup d’Etat alors que l’inquiétude débordait des chancelleries dans la presse, semble jusqu’ici point par point confirmé. Un mois à peine s’est écoulé et voilà le militaire en conflit avec les politiciens – en l’espèce le Wafd – et le Général sur la pente fatale de la dictature qu’il avait peut-être sincèrement souhaité d’éviter. Encore un pas et nous verrons en Egypte le fascisme avec son mélange d’autoritarisme et d’étatisme, de démagogie sociale et de rigueur policière : Mussolini au bord du Nil. Epuration des partis, relèvement du niveau de vie des fellahs et des ouvriers, partage des terres, rénovation de l’armée. Voilà le programme. Il se peut que Naguib réussisse. Pour notre part, nous n’y croyons pas : question d’impressions de souvenirs historiques, de pressentiment peut-être. Le mameluck ne restera pas longtemps maître au Caire et une vraie révolution sociale ne se fera pas brusquement en Egypte.

En tous cas, la dictature de Naguib n’est pas, comme on le prétendait, défavorable aux intérêts occidentaux. Il a besoin d’armes et d’appuis financiers. Il aura évidemment à flatter la xénophobie que tous les politiciens ont excitée mais dans la coulisse, les conseils de Washington ne seront pas négligés, et les conversations avec Londres sur Suez et le Soudan pourront continuer à petits pas vers une solution encore lointaine. Reste à savoir si le Général égyptien aura réussi à convaincre les Américains qu’ils ont intérêt à l’appuyer. Le décret sur la protection des capitaux étrangers investis en Egypte est un premier geste vers Washington. Truman et ses conseillers ont-ils une politique cohérente en Orient ? Ce n’est pas sûr. Ils ont jusqu’ici suivi la politique anglaise comme pour profiter de l’expérience de ceux-ci, prenant naturellement une attitude différente de celle qu’ils voyaient ou croyaient voir prendre à leurs rivaux. Un peu comme un joueur malhabile qui contrecarre à tout coup son adversaire. Non seulement les Américains manquent d’expérience dans ces pays, mais ce qui les gêne et les déroute c’est que la politique du Dollar n’y est pas toujours efficace. Elle l’est quand il s’agit d’acheter un Scheik tout puissant, plus du tout quand des rivalités politiques opposent des clans entre eux. Et puis, ils n’ont pas la patience des Anglais et l’aisance à se mouvoir dans des situations instables où l’on peut retourner son jeu à l’occasion.

Ces remarques valent autant à Téhéran qu’au Caire. Là comme ailleurs, quand cela ne va pas pour eux, les Anglais laissent l’affaire cuire dans son jus. Est-ce à dire qu’il y a entre Londres et Washington une vraie querelle à ce sujet comme on le lit un peu partout ? Les deux pays diffèreront toujours d’opinion, mais il n’y a aucune raison de supposer qu’il y ait eu ou qu’il y aura un véritable conflit d’attitude. De plus, rien n’indique que les Russes méditent une action en Perse. Même si, mettant les choses au pire, le parti Tudeh prenait le pouvoir, les Soviets se garderaient bien de se montrer, ce serait gâter leur cause.

 

Les Commandes « Off Shore »

On a beaucoup appuyé sur les divergences de vues entre les Etats-Unis et la France au sujet de ces fameuses commandes de matériel de guerre qui devaient aider notre industrie à tourner et remplir de Dollars les caisses du Trésor. On a exploité à fond l’incident comme une preuve de mauvaise volonté de Washington et d’une crise de l’Alliance Atlantique. Faut-il dire que cette indignation est plus politique que fondée ?

Le véritable problème ne se passe pas sur le plan financier. Les Etats-Unis ont plus d’un moyen de nous ravitailler en Dollars. En dernier recours, un emprunt extérieur est toujours possible. Il s’agit au fond d’un problème stratégique dont nous avons déjà parlé ici même, à plusieurs reprises et depuis longtemps. La technique militaire depuis l’application de l’artillerie atomique a tellement changé qu’il n’y a plus intérêt à équiper la future armée française de matériel qui sera démodé avant d’être sorti. La même question se pose aux Etats-Unis avec une intensité croissante. Des modèles d’avions encore au stade du dessin sont déjà annulés par les engins destinés à les détruire. Les Etats-Unis sont en quelque sorte pris de vitesse par leur propre progrès scientifique. D’autre part, ce progrès vertigineux rend chaque jour moins probable une agression soviétique généralisée. Le retard des Russes dans ce domaine s’accroît sans cesse, et la part de leur potentiel de guerre qui n’est pas démodé doit être actuellement très réduite. Il en résulte que l’urgence d’un réarmement matériel est moins grande qu’auparavant. Il est moins pressant d’équiper le plus de divisions possibles qui seraient sans doute incapables de manœuvrer dans le cadre étroit du front européen. Nous sommes convaincus que l’ère des armées  de masse est révolue. De petits groupes de techniciens, très instruits, très entraînés, très mobiles, le plus dispersés et dissimulés qu’il se peut, tiendront les lignes de bataille, et dans ce nouveau mode d’opérations, les Russes conservent peu d’avantage. Faut-il donc, pour permettre à des usines équipées pour cela, de fabriquer en série des canons ou des tanks qui ne serviraient qu’à faire tuer du monde, et s’obstiner à gaspiller des forces et de l’argent ? N’en doutons pas : une solution interviendra plus intelligente que celle-là. Tant pis si des intérêts privés en pâtissent.

 

La Situation Anglaise

On assiste non sans tristesse – car on ne doit pas se réjouir d’avoir raison – à la lente et inexorable aggravation de la situation économique et financière de l’Angleterre, et l’on voit ce grand pays, si souvent héroïque, incapable de trouver ou même d’énoncer une solution. John Bull les bras croisés, stoïque et immobile coule sur son bateau. Et pour montrer la complicité mauvaise du sort, tous les facteurs jouent contre le redressement. Le prix des matières importées reste élevé tandis que celui des objets exportés baisse du fait de la concurrence. Les matières premières avec lesquelles le Commonwealth se procure des dollars baissent (caoutchouc, étain), tandis que le cuivre, le pétrole et l’acier sont stables au plus haut cours. Le prix de la vie augmente en Angleterre tandis qu’il s’équilibre partout. Les revendications de salaires semblent difficiles à rejeter. Les restrictions à la consommation intérieure sont arrivées au point où l’on ne peut pas serrer la ceinture sans accident. En novembre, le sort de la Livre sera décidé par les ministres des Finances du Commonwealth réunis. On ne voit pas quel miracle en sortira. Une Livre flottante, puis dévaluée ? Et après ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-08-02 – La Sarre, nouvelle Etape

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Le Courrier d’Aix – 1952-08-02 – La Vie Internationale.

 

La Sarre, Nouvelle Etape

 

L’attention du monde est absorbée par des événements spectaculaires. L’abdication soudaine de Farouk en Egypte, la mort d’Eva Perón. A peine a-t-on commenté un fait d’autre portée, la reprise inattendue des conversations franco-allemandes sur la Sarre menées dans un esprit que le chancelier Adenauer qualifie d’amical. Comme nous le disons depuis quelques temps, un vaste plan d’ensemble pour coordonner la politique des pays occidentaux est mis en œuvre après un accord que l’on peut deviner et que des faits comme celui-ci confirment. Là est l’essentiel.

 

Les Evénements d’Egypte

Nous avons été les premiers surpris par la facilité avec laquelle le roi Farouk a cédé son trône. On savait le souverain peu populaire, et sa conduite ne le désignait guère à l’affection de son peuple. Mais la dynastie et le régime semblaient lui conserver quelque autorité dont il avait usé non sans habileté dans le conflit avec le Wafd. Faut-il tirer de ce coup d’état militaire en Egypte des conclusions définitives ? Faut-il croire à un mouvement de nationalisme révolutionnaire qui se propage à travers l’Islam tout entier et le signe d’une disparition prochaine de l’influence occidentale dans le monde musulman ?

Les faits sont plus complexes et moins significatifs. L’Egypte va évoluer pour un temps, comme la Syrie, vers une dictature militaire plus ou moins camouflée, qui cherchera des succès de prestige. Elle regardera plutôt vers Israël dont elle a à venger l’humiliante défaite de 1949 que vers Suez et le Soudan. Il lui faudra des armes et ne pourra mécontenter ceux qui peuvent en fournir : les Occidentaux. Les premières déclarations du général Naguib sur la question soudanaise sont les plus conciliantes que l’on ait entendues depuis le début du conflit anglo-égyptien.

Cette dictature militaire ne manquera pas au reste d’adversaires et les intrigues politiques ne cesseront pas pour autant. D’abord, la fraction importante de l’armée fidèle à Farouk et que Naguib vient de réduire, le Wafd qui embrasse le dictateur pour mieux l’étouffer, et les frères musulmans dont le fanatisme religieux ne s’accommodera pas des compromis inévitables. Pour ne rien dire des socialistes et des communistes prêts à profiter de toutes les crises. Prenons donc l’événement comme un épisode d’une histoire coupée d’explosions politiques dont il est impossible de prévoir le déroulement et le rythme.

 

Le Jugement de Karlsruhe

Revenons plutôt à l’essentiel : d’abord les jugements de la Cour suprême de Karlsruhe qui prépare les voies à la ratification des accords contractuels entre l’Allemagne de Bonn et les Occidentaux, et l’établissement de la Communauté de défense européenne avec participation allemande. La Cour a en effet rejeté le recours des socialistes qui voulaient qu’une réforme constitutionnelle votée à la majorité des 2/3, ou de nouvelles élections précède cette ratification dont l’actuel Parlement n’aurait pas le pouvoir de décider. Selon le programme établi, les Conservateurs anglais qui ont la majorité à Westminster voteront ces jours-ci ces mêmes accords : la France terminera.

 

La Sarre

Enfin surtout, le grave problème de la Sarre est entré beaucoup plus tôt que les plus optimistes ne pouvaient l’espérer dans une phase qui pourrait être décisive. Il n’y a pas longtemps qu’Adenauer affirmait l’impossibilité de s’entendre là-dessus avec la France et prétendait porter le différend devant l’assemblée de Strasbourg. Il paraît aujourd’hui acquis à la solution de l’européanisation du territoire, et l’accord serait prêt pour que des élections libres aient lieu en Automne à la Diète Sarroise, élections dans lesquelles Français et Allemands s’interdisaient de peser. De son côté, le président sarrois, Hoffmann, a énuméré une série de points qui expriment ses vœux au sujet de l’avenir du territoire et n’a rencontré, ni en France, ni en Allemagne de critique officielle. Tout se passe comme si Sarrebrück allait devenir dans un avenir relativement proche la première capitale de l’Europe future. On n’ose y croire car ce serait le plus grand événement de l’après-guerre.

 

Le Choix des Candidats à Chicago

Une satisfaction unanime à l’étranger a accueilli le choix de la Convention démocrate de Chicago qui a désigné le gouverneur Stevenson comme Candidat à la Présidence. On s’accorde à dire que quel que soit le résultat de l’élection de novembre, la politique américaine n’en serait pas changée. L’assurance de cette continuité est inestimable pour l’Europe. Au demeurant, on peut se demander si entre le démocrate conservateur qu’est Stevenson et le républicain libéral qu’est Eisenhower, les désaccords politiques et électoraux ne sont pas de pure forme. Le vague des programmes des deux partis est tel que l’électeur ne pourra se décider que par une préférence sentimentale. La popularité d’Ike et surtout le besoin d’un changement d’administration doivent être déterminants.

 

En Iran

En Iran aussi, malgré les soubresauts de ces derniers jours, l’évolution de la situation n’est pas aussi périlleuse qu’on le pense. Pour l’Orient, répétons-le, il faut une optique spéciale et ne jamais s’abandonner à l’émotion et aux jugements catégoriques. Le Shah de Perse dont la situation paraissait menacée, a renoué avec Mossadegh qu’il avait cherché, il y a quelques jours, à renverser. Tandis que les députés à Téhéran manifestent contre les missions militaires américaines, Mossadegh, lui-même embarrassé par l’inextricable situation pétrolière, paraît disposé à s’adresser aux Etats-Unis pour une nouvelle tentative d’arbitrage. C’est le pays de la contradiction permanente.

 

Yougoslavie et Balkans

Autre signe encore d’une coordination des politiques occidentales : Tito qui est pressé de besoins d’armes et d’outillage tend de nouveau la main à l’Italie et se déclare prêt à négocier sur Trieste. Enfin, l’épineuse question du commandement terrestre en Grèce et en Turquie a fait un dernier pas ; c’est un général américain qui le prend en charge. Il est probable que l’évolution de la politique anglaise, tant à l’égard des questions européennes que des problèmes méditerranéens est en corrélation avec les difficultés économiques de plus en plus aigües en Grande-Bretagne. Le gouvernement Churchill ne peut plus être sauvé que par Washington, et le temps presse.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-07-26 – Orages sur l’Orient

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-26 – La Vie Internationale.

 

Orages sur l’Orient

 

Les soubresauts de la politique en Perse et en Egypte ont détourné l’attention des problèmes majeurs. Nous avons dit en son temps qu’il faudrait beaucoup de patience pour que les problèmes orientaux qui procèdent par brusques explosions suivies d’accalmies confuses, évoluent vers une solution durable. Il semble que nous en sommes encore fort loin.

 

En Perse

Rappelons que la question persane est la plus grave : le Communisme sous la forme du parti Tudeh y joue un rôle ; l’U.R.S.S. surveille et attise le feu. Le scénario des derniers incidents de Téhéran répète les précédents. La lutte s’établit entre le Shah dont l’autorité est faible et les intentions raisonnables, et un fanatisme xénophobe sans réalisme ni programme, et le pays souffre. Un homme pouvait ramener la Perse dans les voies de la sagesse, le vieux politicien Ghavam Sultaneh. Avec l’appui du Shah il a essayé. Il était trop tôt. Il a échoué. Mossadegh revient et dispute au Shah le contrôle de l’armée, dernier rempart de l’ordre.

L’attitude des Occidentaux s’est faite de plus en plus passive. Les Anglais, représentés par la Compagnie pétrolière Anglo-Iranian, ne souhaitent pas de revenir à l’exploitation qui exigerait, non seulement un autre climat politique en Perse, mais des capitaux d’une rentabilité douteuse à la merci d’un nouveau coup d’état. Les Américains qui profitent de la fermeture des raffineries d’Abadan, s’accommodent fort bien d’une neutralisation des richesses du pays pour que les Russes ne puissent s’en servir ; or ceux-ci n’ont pas les moyens de transports nécessaires pour acheminer vers leurs ports le pétrole iranien, et la Perse ne peut leur confier la direction des raffineries, au risque de se trouver au centre d’un conflit international.

La question ne peut que pourrir et personne ne peut, ou ne veut, la résoudre. Mossadegh avait cru que le monde ne pouvait se passer de son pétrole, ce qui s’est révélé faux. Quant aux répercussions d’une grave crise financière et économique en Iran, il ne faut pas en exagérer l’urgence dans un pays pauvre sans industries nationales, d’un niveau social et matériel encore médiéval. Les pressions de cet ordre, décisives dans les pays d’Occident, se perdent ici dans le désert.

 

En Egypte

La situation n’est pas sans analogie en Egypte où sont aux prises le roi Farouk, un peu plus solide que le Shah, et le parti du Wafd, plus prudent et moins fanatique que les Mossadegh et Masami. Entre les deux, l’armée, elle-même divisée, joue un rôle équivoque. La situation économique est moins grave qu’en Perse, et le peuple dans sa masse moins violent. Les Anglais sont aussi plus forts, parce qu’ils demeurent en place, à Suez et au Soudan, et n’ont aucune hâte à modifier le « statu-quo » qui, pour précaire qu’il soit, est moins onéreux que n’importe quel traité amiable qui exigerait des sacrifices. Enfin, l’influence soviétique est pratiquement faible.

Là aussi, bien des épisodes à prévoir avant qu’on sorte du chaos.

 

La Convention Démocrate de Chicago

Pas de surprise majeure à envisager à Chicago. Il y avait deux candidats possibles à la nomination pour la présidence, qui seuls pouvaient éviter l’éclatement du parti sur la question des droits et de l’emploi des Noirs, entre les Conservateurs du Sud et les « new dealers » du Nord. C’étaient le vice-président Barclay – qui est hors de cause en raison de son âge – et le gouverneur de l’Illinois Stevenson – qui refusait d’entrer en lutte – Comme il est seul à pouvoir réunir sur son nom les suffrages de deux fractions si éloignées du Parti démocrate parce que le Sud l’a supporté et le Nord s’y résigne, il devra contre son gré accepter la nomination. Il est douteux que par la suite il puisse exercer un attrait suffisant sur les centrales syndicales dont il n’est pas l’homme et qui sont seules capables, dans une certaine mesure, de peser sur la balance.

Pour tenter de vaincre Eisenhower, il aurait fallu un candidat résolument acquis aux revendications sociales des moins favorisés. Ce ne pouvait être qu’Harriman, le favori de Truman. Mais alors, le Sud aurait voté républicain. En tout état de cause, bon nombre de ces Démocrates iront grossir les voix du Général. Depuis plus d’un an, nous voyons dans l’adversaire d’Ike un simple figurant.

 

La Lutte d’Influence en Grèce

Une lutte sourde, aussi courtoise qu’acharnée, se livre entre l’Angleterre et les Etats-Unis en Grèce. Or Venizélos, le premier, a reconnu récemment Farouk comme roi d’Egypte et du Soudan. Les Anglais avaient perdu. Les Américains ne veulent pas partager avec quiconque les responsabilités stratégiques en Méditerranée. Le bastion formé par la Yougoslavie, la Grèce et la Turquie est trop important pour être l’enjeu d’une rivalité de commandement. Et la route des Indes est encore pour les Etats-Unis celle du pétrole d’Arabie. Contre les Anglais joue également la question de Chypre que les Grecs veulent rattacher à la mère patrie. Les souvenirs des échecs anglais en 1941 ont laissé de l’amertume au cœur des Hellènes, et la puissance américaine se manifeste avec évidence. Les petits pays vont au plus fort.

 

La Sarre et le Pool

En proposant Sarrebrück comme siège final du Pool charbon-acier, M. Schuman a causé, dit-on, quelque surprise. Le chancelier Adenauer a proposé La Haye, mais cela n’est qu’une manœuvre pour montrer aux Allemands son opposition de principe à l’européanisation de la Sarre. En réalité, chacun sait depuis longtemps que c’est la seule solution au problème. Pour comprendre la politique actuelle des quatre Puissances, Etats-Unis, Angleterre, Allemagne et France, il ne faut pas perdre de vue que depuis quelques semaines il existe un accord secret sur une ligne générale et sur certains points essentiels, et que chaque ministre poursuit le but commun par des moyens appropriés à l’état de l’opinion avec laquelle il doit composer.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-07-19 – Après le Verdict de Chicago

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-19- La Vie Internationale.

 

Après le Verdict de Chicago

 

Le triomphe d’Eisenhower à la Convention républicaine de Chicago est plein d’enseignements. C’est celui de la vraie démocratie contre les coteries de parti. C’est aussi l’expression d’un sentiment diffus que les doctrines politiques et les idéologies sont un obstacle au développement des états et au progrès social. L’élection d’Ike en novembre se fera aussi bien contre les Républicains orthodoxes que contre les planistes démocrates. Le Général est déjà le symbole d’une union nationale autour de solutions moyennes et prudentes, tant dans l’ordre intérieur qu’extérieur, sans idées préconçues, selon l’opportunité et les données sans cesse mouvantes et imprévues des problèmes à résoudre. C’est dans cet esprit que le nouveau candidat fait appel à la jeunesse qui l’élira. Le vice-président désigné, le Sénateur Nixon n’a que trente-neuf ans. On ne pouvait pas mieux donner congé aux sectaires des générations Hoover et Taft.

 

La Convention Démocrate

Quelle personnalité le Parti démocrate va-t-il lui opposer ? La lutte entre les candidats ne sera pas très chaude tant l’échec est visible. Quant à Truman, il ne reviendra pas sur sa décision de se retirer. Le Parti démocrate a besoin d’une cure d’opposition.

Très intéressantes ont été les réactions de l’opinion internationale après la désignation d’Eisenhower, et curieux surtout de constater que ce sont les porte-paroles des partis de gauche dans la plupart des pays qui ont été réticents, trahissant ainsi leurs préférences pour la candidature de Taft, alors que celui-ci faisait, à l’égard de son rival, figure de réactionnaire. Taft, pour Moscou comme pour les Socialistes et Neutralistes de tout calibre, aurait été une belle cible à travers laquelle on aurait pu combattre l’influence américaine. Les doctrinaires d’extrême-droite ne sont d’ailleurs pas plus satisfaits, ils sentent que c’est un échec de la politique pure infligé par un homme qui ne s’est réclamé d’un parti que parce qu’aux Etats-Unis, il était impossible d’agir autrement.

 

Continuité de la Politique Américaine

Pour l’Europe et la paix du monde, la continuité de la politique américaine se trouve assurée. Les plans élaborés jusqu’ici et que l’issue de Chicago tenait en suspens vont reprendre leur progrès, en particulier la ratification des accords avec l’Allemagne et le projet plus ambitieux ébauché par M. Schuman d’une fédération européenne. Eden ne s’y est pas trompé qui va proposer avant les vacances la ratification des accords avec l’Allemagne.

 

A Bonn

Le Parlement de Bonn a discuté en première lecture les projets d’accords contractuels et de communauté de défense européenne. La ratification proprement dite n’aura lieu qu’en septembre, mais le ton même des débats montre que l’approbation finale est en vue. Les attaques violentes d’Ulbricht, le porte-parole des communistes d’Allemagne orientale contre Schumacher ont enlevé à l’opposition socialiste à Bonn la plupart de ses arguments.

Il est évident qu’une réunification de l’Allemagne ne pourrait s’accomplir que sous l’égide de Moscou. Socialistes et Démocrates Chrétiens mis dans le même sac seraient également éliminés, la priorité reviendrait même probablement à la Social-démocratie rival direct du communisme dans les pays évolués. Dès lors, Schumacher et ses amis iraient à l’encontre de leurs intérêts électoraux et même, en cas de succès en 1953, de leur influence en politique internationale, en s’opposant systématiquement au rattachement de l’Allemagne de l’Ouest au Bloc occidental. Ils dégageront leur responsabilité, tout en laissant faire Adenauer, afin de tirer parti des difficultés et des mécontentements. Nous avions déjà signalé ce double jeu alors que l’on croyait généralement la ratification des accords impossible.

 

Le Problème Sarrois

La plus grave difficulté est évidemment la question sarroise. Adenauer sait bien que le retour de la Sarre dans la Fédération allemande est impossible. Ni les Américains, ni les Anglais ne tiennent à renforcer le potentiel économique de l’Allemagne au détriment de la France, surtout après les progrès de géant de la concurrence allemande sur les marchés extérieurs. Mais les adversaires du Chancelier lui interdisent toute concession qui serait exploitée par les agitateurs nationalistes. La question sarroise devra donc demeurer en sommeil jusqu’à ce qu’une solution européenne vienne dissimuler les antagonismes. Cette solution ne peut intervenir avant les élections allemandes.

La tactique à suivre, tant par le Chancelier que par les responsables français et sarrois sera très délicate. Il serait souhaitable que ces responsables s’abstiennent de toute démarche spectaculaire, comme il s’en est produit déjà, si l’on veut aboutir à l’apaisement. La moindre bévue pourrait compromettre l’équilibre de l’Europe future et remettre en question les résultats acquis. « Pensons-y toujours mais n’en parlons jamais » devrait être la devise adéquate.

 

En Extrême-Orient

La politique américaine en Extrême-Orient évolue depuis les bombardements des centrales du Yalu, conséquence indirecte de la victoire d’Eisenhower à Chicago. Sans préjudice à l’action en Europe, l’action en Asie prend forme.

L’Asie est, on le sait, la préoccupation majeure du Parti républicain aux Etats-Unis. Une pression plus vive va enfin s’exercer sur les Chinois pour qu’ils se décident à conclure l’armistice. L’Etat-Major de Tokyo ne fait pas mystère de ses intentions. Les récentes conférences de Singapour ont montré que le Bloc franco-anglo-américain en Asie était une réalité. Il doit y avoir du vrai dans les rumeurs d’une fissure entre Pékin et Moscou. Il n’est pas douteux que si les Chinois s’obstinent, les bombardements ne respecteront plus les frontières du Yalu et au besoin, celles qui séparent le Yunnan de l’Indochine. Les Etats-Unis ne veulent pas que les forces américaines et européennes demeurent enlisées indéfiniment en Extrême-Orient. Ils emploieront, s’il le faut, les grands moyens.

Nous avons l’impression que cette éventualité donne à réfléchir à Mao Tsé Tung. D’une façon générale d’ailleurs, il faut s’attendre à un raidissement de l’attitude américaine sur tous les fronts de la lutte anticommuniste, tant extérieurs qu’intérieurs. On peut être sûr que les risques en ont été calculés. Les difficultés actuelles de l’U.R.S.S. sont telles qu’aucune menace contre la paix n’est à redouter de ce fait, bien au contraire. L’allure présente des pourparlers de Pan Mun Jon l’a suffisamment montré.

 

Le Procès de la Haye

La France et les Etats-Unis ont finalement préféré porter le litige relatif aux privilèges des commerçants américains au Maroc. Cette procédure a été reconnue avantageuse pour les deux parties. L’administration Truman dégage sa responsabilité à l’égard des groupes politiquement puissants qui soutiennent les hommes d’affaires du Maroc qui accusaient le Gouvernement de sacrifier les intérêts américains. Mais surtout, les Etats-Unis comparaissant pour la première fois devant la Cour de Justice Internationale et en s’y faisant condamner veulent donner au monde une preuve de leur soumission au droit. Quant à la France, elle fera consacrer par une cour internationale ses droits au Maroc.

 

                                                                                            CRITON