Criton – 1953-05-23 – Pressions sur Eisenhower

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-23 – La Vie Internationale.

 

Pressions sur Eisenhower

 

En dépit de vives critiques en Angleterre même, en particulier de l’ « Economist », le discours Churchill continue d’impressionner l’opinion. On pense que pour se prononcer aussi nettement pour une rencontre avec Malenkov, le Premier anglais avait eu des contacts encourageants avec Malik, l’Ambassadeur soviétique à Londres. Mais ce discours a eu surtout pour effet de cristalliser les oppositions à la politique américaine qui, de ce fait, se trouve à Pan Mun Jon en situation difficile.

 

Les Démarches à Washington

D’abord, le ministre canadien Pearson a fait pression sur Washington pour que les propositions d’armistice faites au nom de l’O.N.U. se rapprochent des offres Sino-Coréennes. Le Pandit Nehru à son tour s’est entremis pour que la proposition indienne présentée comme base de compromis et acceptée par l’Assemblée de l’O.N.U., Etats-Unis compris, et dont les termes sont voisins de ceux de Pékin, soient reprises comme base d’accord. On voit très bien que l’ensemble de la manœuvre à laquelle Churchill prête son autorité, est susceptible de permettre au Bloc communiste de conclure un armistice à des conditions avantageuses, et de faire disparaître à bref délai la menace américaine sur le Nord asiatique.

 

Les Conséquences d’un Armistice en Corée

On se rend compte cependant que si la guerre de Corée se termine ainsi sur une sorte de match nul, les Sino-Coréens vont en tirer prestige et vont pouvoir se consacrer à leur dessein de pénétration lente vers le Sud-Est Asiatique. Là-dessus d’ailleurs Moscou ne cache pas son jeu. « La Pravda » a répété que les questions d’Indochine et de Corée ne sont pas liées, et que les combattants du Viet-Minh sont des libérateurs en lutte pour délivrer les populations du joug colonial. Le Siam même est visé où, dit l’organe soviétique, le peuple est soumis au régime terroriste du maréchal Phibun, allié des Américains. Et la Birmanie abrite les bandes de Tchang-Kaï-Chek.

 

Dulles aux Indes

On attache beaucoup d’importance à la visite que fait en ce moment Foster Dulles à la Nouvelle Delhi. Convaincra-t-il Nehru qu’en se prêtant aux desseins de Pékin et de Moscou, la marche enveloppante du communisme appuyé par les manœuvres intérieures, le menace lui-même au premier chef ?

 

Churchill et l’Allemagne

On peut se demander quelles sont les véritables intentions de Churchill. Les assurances qu’il a données à Adenauer lors de la visite du Chancelier allemand à Londres de ne rien renoncer des promesses faites à la République Fédérale, rendent impossible un accord avec Moscou au sujet de l’Allemagne. Les résultats d’une conférence à Trois ou à Quatre ne pourraient donc concerner que l’Asie et là, la France à cause de l’Indochine, ne serait pas d’accord avec Londres.

Il est possible qu’outre un armistice en Corée qui sauverait Hong-Kong et pourrait ouvrir la Chine communiste au commerce anglais, Churchill ait voulu faire pression sur les Etats-Unis pour obtenir l’abaissement des barrières douanières et obtenir un prêt de garantie américain pour la convertibilité de la Livre, ce qui est à rapprocher de la visite faite en ce moment à Moscou par l’ancien ministre travailliste Harold Wilson venu pour intensifier les échanges commerciaux avec la Russie et ses satellites.

Enfin, sur le plan intérieur, Churchill songe à un regroupement politique et à un gouvernement d’union nationale où les Travaillistes de droite et Conservateurs seraient parties, tandis que l’aile gauche de M. Bevan formerait l’opposition.

 

Les Etats-Unis cèderont-ils en Corée ?

Quoi qu’il en soit, le fait le plus sérieux demeure : les Etats-Unis cèderont-ils le gage qu’ils tiennent en Corée ? Ils ont pour résister l’appui du chef de l’Etat Sud-Coréen Syngman Rhee qui refuse d’accepter une trêve qui remettrait son pays dans la situation divisée d’avant juin 1950, et qui parle de continuer seul la lutte si les Américains s’en retiraient.

 

La Primauté de l’Asie

Pour comprendre cette négociation compliquée, il ne faut pas perdre de vue le fil conducteur. L’Asie est depuis longtemps déjà le théâtre essentiel de la lutte entre le monde libre et le bloc soviétique. En Europe, tant que la paix demeure, il n’y a pas de solution possible, et les communistes ne songent qu’à consolider la situation présente qui les satisfait pleinement. Il s’agit d’avancer en Asie où le terrain est plus facile. La guerre de Corée a été une erreur. Staline, comme nous l’avons dit en son temps, a dû s’en rendre compte dès les premiers échecs militaires. Les Chinois ont hâte d’en terminer pour refaire leurs forces et les employer ailleurs. Réussiront-ils ?

 

La Politique Russe en Allemagne Orientale

Si l’on avait quelque illusion sur les intentions russes en Europe, il suffirait de lire et d’entendre les récits des réfugiés d’Allemagne orientale qui affluent par dizaine de milliers chaque mois à Berlin-Ouest. On fait le silence sur ces drames effrayants et sur le sens qu’ils comportent. Cet afflux de réfugiés est organisé par les Russes qui se débarrassent ainsi des éléments les plus hostiles à leur pouvoir, et du même coup, mettent en difficulté les autorités de la République de Bonn qui a déjà plus d’un million de chômeurs à charge.

Tout comme en Roumanie, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, les Russes ont entretenu la disette en privant ces pays désorganisés par le régime communiste de tout secours alimentaire. D’autre part, ils ont imposé aux paysans libres de telles prestations et impôts que ceux-ci ont  dû se ruiner pour acheter au marché noir les denrées qu’ils devaient livrer à l’Etat. Expropriés dans les pays satellites et embrigadés dans les kolkhoses ils ont pu, en Allemagne orientale fuir à Berlin-Ouest en abandonnant leurs terres. Aux autres éléments de la population, à l’exception de certains ouvriers, ils ont supprimé les cartes d’alimentation, obligeant les particuliers à consacrer leurs dernières ressources à acheter au marché noir de quoi subsister. Chez les satellites, ils ont fini par le suicide ou au camp de travail forcé. En Allemagne, ils s’enfuient. Quant aux fonctionnaires suspects, ils les ont tellement harassés de travail, d’heures supplémentaires consacrées à l’endoctrinement marxiste, de vexations de toutes sortes qu’ils ont fui à leur tour, épuisés. A leur place peu à peu, à défaut d’éléments autochtones sûrs, on fait venir des Russes, des Mongols, et même des Chinois, ce qui fait dire au chancelier Adenauer qu’il faudrait recoloniser l’Allemagne orientale le jour où le pays serait réunifié.

Ces faits dont les témoignages sont innombrables suffiraient à montrer, s’il n’y en avait d’autres, que les Soviets n’ont nullement l’intention d’abandonner un pouce des territoires qu’ils ont conquis. On le sait à Londres comme ailleurs. C’est pourquoi les desseins de l’Angleterre churchillienne sont si difficiles à deviner et si suspects.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-05-16 – Commentaires au Discours Churchill

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-16 – La Vie Internationale.

 

Commentaires au Discours Churchill

 

Le grand discours de Sir Winston Churchill aux Communes lui a valu un grand succès en Angleterre, où les Travaillistes l’ont acclamé. Succès donc incontestable de politique intérieure puisque, fort de l’unanimité nationale, le premier ministre pourra intervenir dans la politique internationale avec une autorité accrue. L’accueil à l’extérieur a été, par contre, plutôt froid.

Aux Etats-Unis, les officiels se sont tus ; à Paris, M. Mayer n’y a fait aucune allusion directe. A Moscou, après un jour de réflexion le commentaire a porté sur les passages relatifs à l’Allemagne, à la Communauté européenne de défense que le premier anglais à la veille du voyage d’Adenauer à Londres, assure de son entier appui. Winston Churchill est trop informé pour s’être fait des illusions sur les chances de son initiative pacifique. Mais il a voulu être, pour les Anglais et pour le monde, l’homme de la paix. Qu’elle donne ou non des résultats, son entrevue avec Malenkov lui tient à cœur. Aura-t-elle lieu ? C’est bien improbable.

 

Retour à l’Ancienne Tactique à Moscou

En effet, les changements que l’on croyait percevoir dans l’attitude russe après la mort de Staline et dont Churchill se dit convaincu sont, à notre avis, de moins en moins apparents. Les nombreux dirigeants du Kremlin ont voulu mettre à profit la disparition du vieux dictateur pour rendre à la diplomatie russe un peu du crédit qu’il avait ruiné par tant de conférences sans résultat. A l’intérieur, ils ont cherché à créer un climat favorable à leur avènement, en rassurant la nouvelle bourgeoisie soviétique qui vivait sous Staline dans la terreur de la police secrète.

En informant le public des événements extérieurs, ils ont voulu donner aux Russes l’impression d’une détente internationale. Mais tout cela semble déjà dépassé ; le résultat obtenu, les choses reprennent leur cours comme par le passé ; l’écoute de la radio et la lecture de la presse en donnent le sentiment.

 

Moscou n’a aucune Hâte

On se demande d’ailleurs pourquoi les Russes se presseraient maintenant d’engager des négociations sérieuses où pour aboutir, ils seraient obligés à des concessions. Ce qu’ils craignent – et les commentaires du discours de Churchill le prouvent – c’est le réarmement de l’Allemagne, l’unification de l’Europe occidentale et la Constitution de la communauté de défense. Or, les événements qui pouvaient sembler proches sont remis à plus tard, s’ils doivent jamais avoir lieu. Quant à l’armistice en Corée, il intéresse bien plus les Chinois que les Soviets qui ne sont pas pressés de laisser Mao Tsé Tung libre de s’étendre vers l’Asie du Sud-Est. D’ailleurs, les négociations relatives au traité de paix autrichien vont reprendre sans doute à la fin de ce mois. On verra alors si le Kremlin a vraiment le désir d’une détente.

 

La Rivalité Anglo-Américaine

En réalité, le discours de Churchill a pour but d’affirmer la volonté d’indépendance de l’Angleterre à l’égard des Etats-Unis. Churchill avait à venger les échecs successifs que lui-même et ensuite Eden et Butler avaient essuyés dans leurs voyages en Amérique. C’est là-dessus qu’il a fait l’unanimité des Anglais.

Le voyage de Dulles en Moyen-Orient, les paroles chaleureuses du ministre américain au général Naguib actuellement en conflit ouvert avec Londres, inquiètent les Anglais. De l’appui que Naguib pourrait rencontrer à Washington dépend l’avenir du Commonwealth.

Les Américains voudraient obtenir l’évacuation du canal pour réaliser avec le monde arabe une alliance défensive du Moyen-Orient. Ils ont, pour décider Naguib, de puissants appuis dans le monde arabe qui ne sont pas précisément amis de l’Angleterre. L’Arabie Séoudite liée à Washington par l’exploitation des pétroles, l’Irak, autre détenteur de pétrole qui cherche à secouer la tutelle anglaise, bien que les dirigeants officiels restent probritanniques. Enfin, le Liban où les Américains ont beaucoup progressé depuis que les Français sont partis.

La présence anglaise est un obstacle à la constitution d’une alliance arabe contre la Russie. Les Anglais voudraient bien aujourd’hui retrouver l’appui français, mais à Paris on se préoccupe surtout de l’Indochine, et la France n’a plus d’intérêts majeurs en Orient. Or, la défense de l’Indochine repose sur l’aide américaine. Seuls les Etats-Unis peuvent tenir les Chinois en respect. Les intérêts français en Extrême-Orient sont liés à ceux des Etats-Unis, et pas du tout aux intérêts anglais qui sont centrés sur la préservation de Hong-Kong.

Autre divergence encore ; Churchill voudrait une conférence à Trois avec la Russie, sans la France ; il ne le dit pas expressément, mais le sous-entend. Tout comme à Yalta. La France n’entend pas être évincée, et Eisenhower a répété sur le rôle mondial de la France des paroles qui indiquent son intention de la faire participer à toute négociation éventuelle. Il ne veut en aucun cas donner à l’Angleterre une position d’allié privilégié.

 

Les Pourparlers de Pan Mun Jon

Les négociations de Pan Mun Jon continuent. Les Chinois, obligés de céder pas à pas du terrain, le font de mauvaise grâce et les Américains, tout en manifestant le désir d’aboutir, poussent leurs adversaires dans leurs retranchements. Il est difficile de savoir si le gouvernement des Etats-Unis souhaite vraiment l’armistice. Il y a l’opinion publique américaine qui l’y pousse mais certains politiciens du Congrès le redoutent. La nomination de l’Amiral Bradford qui est un « asiatique » à la tête des forces armées américaines signifie que pour le moment, l’Asie a le pas sur l’Europe, car c’est là que le danger est pressant. L’invasion du Laos le prouve, et Bradford était ces jours-ci à Saïgon.

Si les Américains signent un armistice en Corée, liés qu’ils sont par leurs déclarations antérieures et leurs promesses électorales, ce sera une trêve sous condition. Les Français comme les Américains entendent que la paix en Corée soit associée à la paix en Indochine et à un règlement général des problèmes asiatiques, à défaut de quoi les hostilités en Asie pourraient reprendre, car ce n’est pas demain que les Etats-Unis abandonneront Tchang-Kaï-Chek, remettront Formose à Mao et feront entrer la Chine communiste au Conseil de Sécurité, comme le souhaiterait Churchill. Les Russes le savent bien et pour cela aussi ils n’ont aucunement besoin de négocier sérieusement avec les Occidentaux.

De tout cela, Churchill est certainement très averti. Il a voulu obtenir un succès personnel et en même temps renforcer la position du Parti conservateur qui vient de subir aux élections municipales un échec assez sensible. Mais contrairement à ce qu’on croit généralement, ce ne sont pas des initiatives de ce genre qui fortifieront la paix, bien au contraire. Pour amener les Russes à négocier il fallait signer les accords de Bonn et de Paris, préparer sans le réaliser le réarmement de l’Allemagne. Peut-être alors Moscou se serait décidé à mettre le prix. Mais les rivalités du monde libre, la confusion et l’indécision générale, ne peuvent que servir les desseins du Kremlin.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1953-05-09 – Retour à la Diplomatie

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-09 – La Vie Internationale.

 

Retour à la Diplomatie

 

Aujourd’hui encore, malgré l’invasion du Laos et les négociations tortueuses de Pan Mun Jon, il est difficile de prévoir si l’offensive de paix qui s’est dessinée à Moscou depuis la mort de Staline a une signification politique ou est de pure propagande. Un seul fait apparaît clair, c’est que cette offensive avait pour but de sonder les intentions de Washington et la solidité de l’Alliance occidentale. Les Communistes sur ce point sont suffisamment renseignés.

 

L’Offensive au Laos

A Pan Mun Jon d’abord, il apparaît que le Gouvernement américain, tout en ménageant d’une part l’opinion internationale qui désire une détente et l’opinion aux Etats-Unis anxieuse de voir la fin du conflit coréen, n’est pas prêt à payer de concessions la conclusion d’un armistice. Tant qu’un accord n’est pas signé, le seul centre productif de l’industrie chinoise, la Mandchourie reste exposé à la destruction par l’aviation américaine. Si les Chinois veulent terminer la guerre, il faut qu’ils en passent par les exigences de Washington, et c’est bien ce qu’ils semblent disposés à faire en ce moment.

 

Les Négociations en Corée

D’autre part, la poussée des troupes d’Ho Chi Minh vers la frontière Siamoise a provoqué une réaction non équivoque à Washington. Les Etats-Unis ne peuvent laisser l’Asie du Sud-Est tomber aux mains des Communistes. Dulles l’a affirmé et il n’était pas nécessaire qu’il le dise pour qu’on en soit assuré. Le Siam de son côté qui a sur son territoire des milliers de réfugiés Vietnamiens sympathisants du Viet-Minh, s’est senti menacé à ses frontières, et d’autre part, la situation du maréchal Phibun n’est pas très solide. Des hostilités, même limitées aux régions périphériques, pouvaient avoir pour conséquence un coup d’état à Bangkok qui aurait assuré aux Communistes le pouvoir sans grand frais. Cependant, l’opération n’était pas sans inconvénients. L’aide américaine au Siam n’aurait pas soulevé de difficultés à Eisenhower comme l’aide aux Français d’Indochine, et le conflit du Sud-Est asiatique se serait trouvé immédiatement internationalisé.

 

L’Internationalisation du Conflit

Hier encore c’est ce qui était pratiquement décidé ; une plainte en agression allait être déposée conjointement par la France, les Etats associés et le Siam contre les Sino-Vietnamiens envahisseurs. Cette procédure évitait toutes les difficultés que soulevait une requête de la France seule, au nom du Laos, difficultés qui avaient fait hésiter le gouvernement français. On sait que M. Bidault y était personnellement opposé et ses arguments n’étaient pas sans valeur. Par contre, une plainte où le Siam était partie ne pouvait plus être combattue par les Etats arabo-asiatiques membres de l’O.N.U., ni servir de prétexte à une agitation nouvelle au sujet de l’Afrique du Nord française.

 

L’Abandon de l’Offensive

Là-dessus tout paraît indiquer que l’offensive du Viet-Minh au Laos va tourner court. Peut-être n’était-ce qu’un sondage, ce qui est vraisemblable étant donné les difficultés d’une campagne militaire à la veille de la saison des pluies. Sondage politique et sondage militaire. Les Viets espéraient sans doute prendre de vitesse les défenseurs de Luang Prabang et de Van Tam, mais la rapidité des moyens de concentration et l’hostilité des Laotiens à l’envahisseur ont montré l’opération irréalisable. D’où l’ajournement probable à l’automne de mouvements dans cette direction.

Il se peut aussi, et toutes ces raisons ne s’excluent pas entre elles, que Moscou ait senti que l’offensive vers le golfe du Siam n’embarrassait pas le gouvernement américain et par ailleurs rendait la France et les Etats-Unis complètement solidaires sur ce théâtre d’opérations, et par voie de conséquence dans les autres questions qui intéressent Moscou. La résistance des parlements à la ratification du traité d’armée européenne en particulier se serait trouvée très affaiblie si Français et Américains avaient combattu de concert, les uns en Indochine, et les autres au Siam. Quoi qu’il en soit, les puissances communistes ont jugé préférable de ne pas insister.

La situation va donc évoluer à nouveau sur le plan diplomatique avec toute la lenteur accoutumée, et les véritables intentions  de Moscou et de Pékin demeurent obscures. Il se peut qu’ils ne soient pas encore fixés, et pour eux le temps ne compte guère.

 

L’Ajournement de la Ratification à Bonn

Ils sont d’autant moins pressés que le traité d’armée européenne est de nouveau en suspens et ajourné pour un temps indéterminé. Nos lecteurs savent que le vote hostile du Bundesrat à Bonn a mis du côté allemand le traité en panne pour un mois au moins et sans doute davantage, et que les élections en Allemagne auront lieu fin août. Les Soviets ont par conséquent tout le temps de réfléchir et aucune raison de s’engager à l’avance. On assiste par ailleurs à un raidissement des milieux politiques allemands qui rendent la tâche de plus en plus difficile au chancelier Adenauer dans des desseins de politique extérieure.

 

La Convertibilité du Deutch Mark

Comme nous l’avons souligné à maintes reprises la puissance de l’Allemagne Occidentale s’affirme, et les Allemands ne mettent pas longtemps à en prendre conscience. Après un fléchissement en hiver, la production de la République fédérale repart rapidement ; la conquête des débouchés extérieurs se poursuit ; la balance commerciale de mars n’a jamais été aussi favorable, tandis que celle de la France retombe au plus profond déséquilibre. Mieux encore, le Deutch Mark allemand, devise jeune de cinq ans, est en train de devenir convertible. Un marché libre de devises fonctionne à Francfort. Les Allemands devancent l’Angleterre sur le chemin de la convertibilité, et les Britanniques s’en montrent si inquiets que les ministres allemands vont en discuter à Londres.

Enfin, l’Allemagne de Bonn est en passe de retrouver son crédit en ratifiant l’accord de Londres sur les dettes d’avant-guerre, et négocier à Berne et aux Etats-Unis l’obtention de crédits nouveaux pour son industrie en expansion. Il est normal que, comparant ces progrès avec les piètres résultats obtenus en Angleterre et en France, les Etats-Unis comptent – à regret d’ailleurs – plus sur Bonn que sur Paris pour soutenir la défense commune.

 

Le Succès de l’Economie Libre

Il faut dire aussi et nettement que ces résultats indiscutables ont été obtenus conformément aux plans américains par la politique d’économie libérale suivie rigoureusement par le gouvernement Adenauer et son ministre Erhard. A moins d’être aveuglés par la passion politique et les théories abstraites, on ne peut nier un fait évident : les pays qui ont trouvé ou conservé la vraie prospérité sont ceux qui ont suivi les chemins de la liberté économique, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, pays où l’on travaille sans grève pour le bien commun dans le système qui a fait ses preuves. Les embarras actuels de la Suède, la crise en Argentine, pour ne rien dire de la détresse des satellites de l’U.R.S.S. montrent à l’évidence que ni le socialisme ni le totalitarisme ne peuvent sur le terrain économique se mesurer avec le système dit capitaliste si décrié, et pourtant le mieux adapté aux données économiques et peut-être tout bien pesé, aux autres.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-05-02 – Solidarité du Monde Libre

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Le Courrier d’Aix – 1953-05-02 – La Vie Internationale.

 

Solidarité du Monde Libre

 

Après deux semaines de réflexion sur l’offensive de paix soviétique, les commentateurs qui croyaient déjà à une négociation étendue entre l’Est et l’Ouest se demandent s’il ne s’agit pas d’une manœuvre tactique destinée à distraire l’opinion des graves événements du Laos. C’était pourtant, comme nous l’avons dit, l’hypothèse la plus vraisemblable. De même, la nécessité d’internationaliser le conflit indochinois qui nous semblait inéluctable devant l’importance des moyens que les Chinois et les Russes ont mis à la disposition du Vietminh a été, nous dit-on, l’objet des entretiens du ministre américain Foster Dulles et de ses partenaires français.

 

Internationaliser le Conflit Indochinois

Si en effet, la France avait pu jusqu’ici faire face à une lutte de positions à l’intérieur du Vietnam proprement dit, elle n’est pas en mesure de s’opposer seule très longtemps à une offensive de grande envergure où les Viets ne sont que l’instrument de la poussée chinoise vers le golfe du Siam.

L’enjeu de la lutte dans le Sud-Est asiatique est, comme nous l’avons montré, trop grave pour le monde libre pour que les Etats-Unis acceptent une défaite occidentale dans ce secteur. Et pour que leur intervention soit efficace, le recours à l’O.N.U. est indispensable. Nous savons quelles fâcheuses conséquences cette solution peut avoir sur notre position en Extrême-Orient. Mais nous n’avons pas le choix. Une capitulation ou une défaite militaire étendue serait infiniment plus grave pour l’avenir de l’Union française et l’indispensable cohésion du monde libre en face de l’agression serait si ébranlée qu’une guerre généralisée serait seule capable de la rétablir.

 

L’Impérialisme Chinois

Les observateurs aussi bien que les politiques n’avaient pas jusqu’ici mesuré les ambitions de l’impérialisme chinois. Ils avaient pourtant pu voir à l’œuvre les Japonais dont l’audace et la présomption avaient porté les armes de Pearl-Harbour jusqu’à Singapour et Batavia. Mac Arthur seul, qui était sur place, avait vu juste et nous avons répété que tôt ou tard les Américains, s’ils ne veulent perdre la direction du monde, devront faire pour les Chinois ce qu’ils ont fait pour les Japonais. On n’abandonne pas au péril jaune la part du feu.

 

La Politique Intérieure de Moscou

Les récents événements, comme la publication par la « Pravda » de Moscou du texte intégral du discours du président Eisenhower, justifient la distinction préalable que nous avions faite entre l’aspect intérieur des changements intervenus après la mort de Staline en U.R.S.S., changements qui sont réels et profonds, et l’aspect extérieur, l’offensive de paix menée par les mêmes hommes qui dirigent la politique extérieure soviétique depuis la guerre, Molotov et Vichinsky, et qui est simplement un changement de tactique dans la conduite de la guerre froide. De ce côté, répétons-le, pour qu’il y ait changement, il faudrait que les hommes changent. Ce qui n’est pas le cas jusqu’ici.

 

La Nouvelle Méthode de l’Information

Une chose apparaît clairement, à l’écoute de la radio et à la lecture des journaux russe, c’est que la mort de Staline a été un profond soulagement dans toutes les sphères dirigeantes d’U.R.S.S. Le mythe stalinien s’est dégonflé de jour en jour. A peine mentionne-t-on son nom comme une idole du passé, pour le rattacher aux gloires historiques de l’éternelle Russie.

Ce qui est nouveau, inattendu et surprenant c’est que le peuple russe est maintenant informé, on ne saurait dire avec objectivité mais sans les grossières déformations habituelles, sur ce qui se passe à l’extérieur. A titre d’exemple, le compte-rendu de Radio-Moscou sur les élections municipales françaises était parfaitement exact, et si l’accent était mis sur quelques succès communistes, celui des autres partis était chiffré  d’après les statistiques françaises. La publication du message Eisenhower est un fait inouï et sans précédent pour qui  suit la politique soviétique depuis toujours. Le peuple russe sera en mesure de réfléchir sur des données précises, et si son opinion ne compte guère, elle n’en fera pas moins son chemin.

Reste cependant le brouillage des émissions américaines en langue russe. Il faut dire en toute impartialité qu’elles sont trop polémiques et plutôt destinées à des partisans hostiles au régime qu’à des citoyens soviétiques qui demeurent en politique internationale vaguement solidaires de leur gouvernement. L’exposé de la vérité demanderait un autre ton et d’autres arguments. On oublie trop que des peuples peu évolués comme le Russe, et plus encore le Chinois, ont un sentiment national violent, et que le succès de leurs gouvernants quels qu’ils soient, les exaltent, que, même ceux qui souffrent suivront plus volontiers un communiste vainqueur qu’un tsar abattu. Il y a là un instinct primitif que la force subjugue. Nos conceptions démocratiques n’ont aucune chance de prévaloir contre cela.

 

La Conférence de l’O.T.A.N. à Paris

Les résultats de la Conférence de l’O.T.A.N. à Paris ont été très satisfaisants. Le réarmement extensif de l’Europe avec des effectifs sans cesse accrus n’était plus compatible avec la santé économique plutôt chancelante des principales nations, France et Angleterre en particulier. D’autre part, la stratégie atomique, comme il était évident depuis longtemps, ne nécessitera plus une infanterie aussi nombreuse, en Europe du moins, mais plus de techniciens. Les Etats-Unis ont fait dans ce domaine des progrès de géant qui dépassent – si l’on ose employer ce mot – les espérances les plus optimistes et quoiqu’en ait dit Eisenhower, l’avance américaine sur les Soviétiques, loin de diminuer, n’a cessé de croître. C’est la seule raison, mais elle est péremptoire, pour laquelle la paix en Europe n’est pas menacée. C’est aussi pourquoi la poussée communiste s’exerce en Asie, parce que l’arme atomique est inefficace dans la jungle.

On va donc commencer en Europe des exercices de manœuvre atomique à la lumière des enseignements des expériences récentes dans le désert du Nevada. Grâce à ces nouvelles conceptions, la charge financière du réarmement, si elle demeure lourde, n’ira pas en dévorant de plus en plus les budgets déséquilibrés des nations européennes.

 

L’Alignement des Monnaies

Par ailleurs, des progrès ont été réalisés en marge de la Conférence pour assurer dans un avenir pas trop lointain l’équilibre sinon la convertibilité des monnaies menacées. D’ici l’automne, un nouveau taux de change fixera les parités des devises européennes à un niveau qui permettra, si des mesures d’assainissement budgétaire sont prises en même temps, d’asseoir le commerce international sur des bases moins arbitraires et chancelantes. Par contre, il ne semble pas que le protectionnisme américain se laissera facilement entamer. Les Anglais livrent en ce moment sur ce point aux Etats-Unis une sorte de guerre froide qui n’est d’ailleurs pas nouvelle. Ils préfèrent faire cavalier seul que de se plier aux exigences d’une solidarité atlantique en matière économique. Le refus de s’associer à l’accord international du blé en est une des manifestations. L’Angleterre de MM. Butler et Churchill n’est cependant pas en meilleure posture que celle d’Attlee et de Cripps. Un remarquable redressement psychologique a été réalisé, mais les statistiques ne suivent pas. Et ce sont elles qui ont tôt ou tard le dernier mot.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-04-25 – Le Péril Asiatique

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Le Courrier d’Aix – 1953-04-25 – La Vie Internationale.

 

Le Péril Asiatique

 

L’invasion du Laos est le fait le plus grave de cette période. Tout se passe comme si les Chinois, cherchant à se débarrasser de la guerre de Corée qui faisait le jeu des Russes mieux que le leur, portaient leur effort vers le Sud-Est de l’Aise où se trouvent les ressources qui leur manquent et que leurs alliés soviétiques ne peuvent leur procurer.

Il se pourrait bien que ladite offensive de paix menée par les Sino-Russes soit l’écran de fumée destiné à masquer  l’opération, ébranler et distraire l’opinion américaine et empêcher le gouvernement des Etats-Unis de faire front à temps devant une menace qui, si elle se développait, mettrait en danger l’équilibre du monde. Car si les Chinois ou leurs satellites atteignaient le golfe du Siam, c’est toute l’Asie qui tomberait rapidement entre leurs mains non seulement la Malaisie, la Birmanie, le Siam, mais l’Inde. Le Pandit Nehru ne le sait que trop. Il est singulier qu’au moment où la situation mondiale prend un caractère sinon grave du moins sérieux, beaucoup se livrent aux douces espérances d’une paix prochaine.

 

Le Gouvernement du Lahu

La technique des Sino-Soviétiques n’est pourtant pas nouvelle. En même temps que commençait l’invasion du Laos, le gouvernement de Pékin proclamait l’indépendance d’un petit territoire appelé Lahu qui se trouve au Sud-Ouest du Yunnan à l’extrême pointe de la Chine qui touche aux frontières de Birmanie et du Laos, et par la voie du Mékong n’est éloigné du Siam que de quelques cent cinquante kilomètres. Pourquoi cette autonomie accordée à une population montagnarde qui n’a pratiquement jamais connu de gouvernement, sinon pour renouveler le coup des volontaires et préluder à la constitution d’une série d’états « libérés » qui seraient à la Chine ce que sont à la Russie les Etats de l’Europe centrale.

 

L’Echange des Prisonniers en Corée

Pendant ce temps, à grands renforts de projecteurs, on célèbre le retour de quelques dizaines de prisonniers Américains et Alliés à Pan Mun Jon. L’opinion aux Etats-Unis est fascinée par la perspective d’un armistice. Le président Eisenhower aux prises avec des courants politiques contraires est obligé de se dédoubler. C’est lui qui compose les messages de paix ; il laisse à Foster Dulles le soin de rassurer l’aile droite des Républicains. On laisse même courir le bruit que le Président et son Ministre seraient en désaccord sur la politique extérieure.

 

Le Message

Le message solennel d’Eisenhower sur les conditions d’une véritable paix a été composé avec grand soin. C’est un chef d’œuvre en son genre puisqu’il a recueilli l’unanimité aux Etats-Unis où tous les courants politiques ont trouvé ce qu’ils attendaient, et à l’étranger tous les Alliés l’on approuvé au moins officiellement.

Il énumère les conditions morales de la paix, la bonne foi des gouvernements et des peuples conduisant au désarmement général et contrôlé ; cela pour les pacifistes – les conditions matérielles de la paix, la liberté pour tous les peuples, c’est-à-dire ceux d’Europe centrale et orientale, et l’arrêt de toutes les guerres en Asie y compris l’Indochine et de Malaisie : cela pour les partisans du refoulement ;  enfin, pour ceux qui craindraient que l’arrêt des commandes dues au réarmement  ne soit le signal d’une dépression économique, le projet de consacrer toutes les sommes qui seraient épargnées sur les canons à une assistance généreuse aux pays qui souffrent de sous-alimentation ou de moyens insuffisants de production. Le discours d’Eisenhower se termine par ces mots « nos propositions veulent enlever le fardeau d’armements et de craintes qui pèse sur les hommes afin qu’ils puissent connaître un âge d’or de liberté et de paix ».

Pour ceux qui ont le triste privilège de la mémoire, cela sonne comme une conclusion d’un discours de feu le président Wilson, presbytérien comme Eisenhower et Dulles. A quoi nous serions tentés de répondre que le christianisme nous enseigne que la paix matérielle n’est pas de ce monde et que l’âge d’or sur cette terre enlèverait à cette vie de combat, sa signification et son but. Quant à l’Histoire et surtout celle de ce siècle, elle ne nous autorise guère à rêver d’un univers où régneraient l’harmonie et la tolérance mutuelle. Sans parler des impérialismes russe et chinois, il y a le monde musulman en révolte, et la fermentation croissante du continent noir. Et même en Europe où les bonnes volontés ne manquent pas, l’antagonisme franco-allemand est-il réellement apaisé ?

 

La Réunion de l’OTAN

Aujourd’hui s’ouvre à Paris la réunion de l’Alliance Atlantique. On y discutera des objectifs du nouveau gouvernement soviétique dont les paroles apaisantes se multiplient sans qu’on puisse voir encore où elles tendent. Il semble que le voyage aux Etats-Unis de MM. Mayer et Bidault que la presse en général avait présenté comme une démarche sans résultat, a au contraire influé sensiblement sur les dispositions du défensif atlantique.

La France reçoit sous forme de commandes d’armement des sommes importantes susceptibles de soulager les finances publiques et de stimuler la production. De plus, le programme d’armement trop lourd pour les économies européennes va être étalé et, comme le souhaitaient les Anglais, révisé en fonction de la qualité plutôt que de la quantité. Un programme à long terme réclamé par la France rendra plus facile les futures prévisions budgétaires en matière de défense : Comme nous le pensions il y a un mois, ces décisions prévues ne manqueront pas de poids si le Congrès, comme il est probable, y souscrit.

 

Faut-il Internationaliser le Problème Indochinois ?

Reste le problème indochinois. La situation militaire est préoccupante et l’on peut craindre que la France ne soit plus en état de faire face seule – toute question financière mise à part – à la pression du Vietminh appuyé par la Chine. Ne faudra-t-il  pas internationaliser le conflit tôt ou tard, c’est-à-dire charger l’O.N.U. de responsabilités que nous voulions garder pour nous seuls ? La solution présente des dangers évidents. Les litiges de Tunisie et du Maroc que nous avions, sans doute à tort, refusé de plaider devant l’assemblée, ne seront-ils pas désormais de son ressort ? Et où s’arrêterait l’arbitrage de l’O.N.U. ? Les Etats-Unis, si la situation l’exigeait, n’interviendraient en Indochine que sur mandat des Nations-Unies. Voici la France devant des décisions difficiles qui laissent à notre diplomatie peu de latitude. Mais on sait que la diplomatie est précisément l’art de choisir entre des inconvénients.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-04-18 – La Paix Indivisible

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Le Courrier d’Aix – 1953-04-18 – La Vie Internationale.

 

La Paix Indivisible

 

L’effervescence produite par la nouvelle attitude soviétique a fait place à des réflexions plus circonspectes. En dehors des avances Sino-Coréennes, les intentions pacifiques des Russes ne se traduisent jusqu’ici que par des paroles modérées et des gestes courtois. A l’intérieur, la propagande contre l’Occident débarrassée de quelques injures reste néanmoins aussi virulente. Mais c’est surtout en imaginant une à une les démarches possibles vers une réelle détente qu’on s’est aperçu que la paix était indivisible, c’est-à-dire que l’on ne pouvait régler une question particulière comme la guerre de Corée ou le problème autrichien sans remettre en cause tous les autres. On en arrive ainsi à se demander si dans l’état présent des antagonismes une révision aussi radicale des méthodes et des points de vue est concevable ?

 

Nécessité de Changer les Hommes

Nous ne le pensons pas. Si le conflit russo-américain doit un jour se résoudre pacifiquement, ce ne saurait être avec l’actuelle équipe au pouvoir en U.R.S.S. Molotov et Vichinsky, quels que soient les buts qu’ils poursuivent, sont incapables de créer une ambiance confiante où de mutuels sacrifices seraient possibles sans perte de prestige pour les uns ou les autres.

Un changement de personnes et même de personnel dirigeant n’est pas impossible en U.R.S.S. d’après ce que l’on sait des tendances de la jeune génération. D’ici là ce serait, à notre sens, une faute de consolider le pouvoir de l’équipe Malenkov-Beria en lui offrant l’occasion de succès diplomatiques. Le Monde occidental, s’il veut établir un jour la paix véritable, doit se montrer intraitable à l’égard de tout ce qui rappelle le stalinisme, ses méthodes et ses hommes. La paix proprement dite n’étant pas présentement menacée et ne peuvant l’être, la fermeté et la constance dans le renforcement des défenses du monde libre est le meilleur garant d’un règlement futur.

 

L’Invasion du Laos

Si quelque chose pouvait calmer les enthousiasmes prématurés, c’est bien la coïncidence de la reprise des pourparlers d’armistice en Corée et de l’attaque Vietminh au Laos. Cela, en corrélation avec une déclaration de «La Pravda » excluant toute interdépendance entre les problèmes Indochinois et Coréen. Si les Communistes cherchent un accord, c’est aussi limité que possible – comme ce fut le cas à Berlin – pour ajuster à leur profit une situation locale. Les Chinois veulent cesser les hostilités en Corée pour éviter qu’un jour ou l’autre, les usines de Mandchourie ne subissent le sort des centrales électriques du Yalu, ce qui priverait la Chine nouvelle de toute industrie lourde pour la plus grande satisfaction de son alliée soviétique.

 

Conditions d’une paix en Corée

Mais de quoi servirait un armistice en Corée si à travers le Laos, les Viets appuyés par les Chinois menaçaient, outre le Sud Vietnam, la Birmanie ? Un armistice est sans grand intérêt pour les Américains s’il n’est suivi d’un règlement général en Asie – qui devrait, pour être valable être assorti de garanties telles qu’un contrôle internationale – qui peut assurer autrement que les Chinois ne se serviraient d’un armistice, comme ils l’ont fait des pourparlers de Pan Mun Jon, pour reconstituer leurs forces et les lancer au jour opportun sur un nouvel objectif ? Faute de garanties, les Américains sont obligés de rester l’arme au pied au Japon et d’avoir peut-être à improviser à un moment imprévu une défense difficile et coûteuse, comme celle de 1950 en Corée ?

La paix en Extrême Orient suppose d’autres conditions encore. La Corée du Sud qu’elle soit représentée par Sigmund Rhee ou l’un de ses adversaires politiques n’admettra pas un nouveau partage du pays qui reviendrait à rétablir la situation qui a eu pour conséquence l’invasion de 1950. Il faudrait régler aussi la question de Formose et le sort de Tchang Kaï Chek et de son armée. Il faudrait enfin imposer une vraie pacification en Indochine et en Malaisie. Sans le règlement d’un de ces problèmes la solution des autres ne présente – politiquement parlant il s’entend – aucun avantage. Il est fort douteux que ce soit à un règlement d’ensemble que les Communistes songent.

 

Difficultés d’un Renversement de Politique

Il y a plus. Un renversement de politique de cette ampleur est aussi difficile pour les Soviets et leurs alliés que pour les Américains. A notre époque une politique donnée implique une foule de conditions inconnues il y a quelques lustres. D’abord une organisation de l’économie interne et des échanges internationaux dont la moindre rupture a de profondes répercussions, tout un système aussi d’action psychologique, de propagande dans les masses et de jeu d’influences dans les cadres politiques qui ne peuvent se rompre sans atteindre le prestige et l’autorité des gouvernants. Faire la paix équivaut presque à faire une révolution.

 

Interdépendance de l’Orient et de l’Occident

Certains, comme Lippmann, ont dit, peut-être à tort, que les problèmes d’Extrême-Orient ne pouvaient être réglés sans un accord en Europe et tout d’abord sur l’Allemagne. La paix serait indivisible, même à l’échelle planétaire. Un règlement du problème allemand soulève d’ailleurs des difficultés qui sont assez analogues à celles d’Extrême-Orient.

En supposant – ce qui est bien problématique – que les Russes consentent à des élections libres dans leur zone à l’évacuer ensuite, les Allemands dont on ne pourrait plus disposer comme d’un vaincu, consentiraient-ils à se laisser neutraliser ? Et la France accepterait-elle une Allemagne réunifiée à laquelle on ne pourrait refuser un minimum de force militaire, c’est-à-dire exactement la situation du Reich avant Hitler ?

Si d’autre part, on évacue l’Allemagne, cela ne se conçoit pas sans la conclusion d’un traité autrichien, les Russes peuvent-ils, dans ce cas, renoncer, comme ils y sont tenus par traité, à avoir des forces militaires chez les autres satellites qu’ils tiennent à si grand peine en leur puissance ?

Enfin, les Américains seraient-ils en mesure de se maintenir en Europe s’ils évacuaient l’Allemagne, et s’ils quittaient le sol européen la France ne serait-elle plus séparée du monde soviétique en armes que par l’espace vide d’une Allemagne abandonnée à son sort et peut-être à l’absorption par infiltration du communisme ? Ces hypothèses ne sont évidemment qu’un jeu, mais aucune n’est improbable au cas où l’on bouleverserait les positions actuelles sans changer les hommes et les dispositions mentales des dirigeants de Moscou.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-04-11 – La Fin de l’Ère Stalinienne

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Le Courrier d’Aix – 1953-04-11 – La Vie Internationale.

 

La Fin de l’Ere Stalinienne

 

Nous avions, il y a quinze jours, commenté les signes d’une nouvelle politique soviétique. Les événements se sont précipités depuis. Il n’est pas douteux que l’échiquier diplomatique va s’en trouver bouleversé. Le monde semble avoir été surpris par des initiatives auxquelles on devait s’attendre. Il serait faux de penser, comme certains le croient, que la diplomatie occidentale se trouve prise de court. La situation nouvelle était depuis longtemps envisagée. Comme il arrive toujours en pareil cas, l’imagination des commentateurs s’est donné carrière. Chacun a réagi selon ses espoirs ou ses craintes. De là, une grande confusion dans les esprits et beaucoup de spéculations erronées.

 

Politique Extérieure et Politique Intérieure en U.R.S.S.

Séparons d’abord, pour y voir clair, deux ordres de faits distincts dans la nouvelle politique russe. Les uns, purement diplomatiques depuis longtemps préparés et qui se seraient produit en tout état de cause si Staline avait vécu. Le but essentiel de l’U.R.S.S. est d’empêcher le réarmement de l’Allemagne et la constitution d’une fédération européenne qui mettrait fin à la rivalité franco-allemande. Tant que la réalisation de ce plan était lointaine et douteuse, les Russes, comme nous l’avons vu, s’étaient contentés de manœuvres occultes et de portée secondaire. Mais les Etats-Unis et l’Allemagne de Bonn pressant le mouvement, le moment d’agir était proche pour Moscou.

Nous y voici arrivés. Il est facile aux Russes de démolir le fragile édifice de la diplomatie occidentale en proposant une conférence à Quatre qui remette en cause le statut de l’Allemagne. Pour cela, il fallait cependant une condition essentielle : rétablir un minimum de confiance dans le crédit qu’on peut accorder à la diplomatie soviétique. La politique ordonnée par Staline depuis la fin de la guerre l’avait sérieusement ébranlée. On ne croyait plus à la bonne foi de Moscou, ni à la possibilité d’un accord. A cet égard, la mort de Staline a grandement facilité la tâche des nouveaux maîtres du Kremlin. Ils peuvent ressaisir un crédit que le vieux potentat avait systématiquement ruiné. Encore leur faudra-t-il donner des gages et c’est là que pour eux les difficultés commencent. Comment remettre en question les problèmes que les Occidentaux étaient sur le point de résoudre, sans reculer en quelque partie du monde et donner des gages tangibles. C’est là que les Américains les attendent.

 

Fin du Terrorisme

Mais il y a autre chose et peut-être plus intéressant encore. C’est le changement imprévu et sensationnel celui-là qui se produit dans la politique intérieure russe ; la fin du régime de terreur et d’arbitraire qui avait été le moyen de la dictature stalinienne, quelque chose d’analogue à ce qui s’est produit après Thermidor chez nous.

En libérant les médecins arrêtés il y a trois mois, en destituant ou emprisonnant au contraire leurs accusateurs qu’on avait présentés en janvier comme des héros de la vigilance patriotique, en annonçant que, dorénavant, on renonçait à la méthode des aveux spontanés qu’on reconnait avoir servi à faire s’accuser eux-mêmes les praticiens appréhendés, on rassure l’opinion soviétique et surtout les hauts fonctionnaires qui jusqu’ici vivaient dans la terreur d’une purge inopinée ; on reconnaît implicitement que tous les procès spectaculaires en Russie et chez les satellites n’étaient que des prétextes à l’action policière.

Nous pensons que dans cette affaire Beria et Malenkov on agit d’accord. Beria en particulier avait failli perdre le contrôle des services de sécurité et il avait sans doute été sauvé par son collègue au moment de l’arrestation des médecins. Il n’avait jamais approuvé les méthodes staliniennes et déjà autrefois mis fin à l’épuration sanglante du sinistre Yedrob.

 

La Révolte de l’ « Intelligentsia »

Mais cela ne suffirait pas à expliquer un pareil revirement, ni surtout la publicité qu’on lui donne.  La cause véritable est plus profonde. C’est l’ « Intelligentsia » russe qui est lasse de ces procédés. Depuis la guerre, cette classe sociale qui comprend tous les techniciens, médecins, ingénieurs, universitaires, dirigeants de grandes entreprises et surtout les plus influents de tous les acteurs et les artistes, a beaucoup grandi en importance. Elle a remplacé l’ancienne aristocratie. Sans sa collaboration, l’appareil monolithique de l’Etat russe ne peut fonctionner.

Tant que Staline vivait, leur influence ne pouvait s’imposer. Mais aujourd’hui elle se révèle. Ces personnages souffrent du contrôle de la police et de l’administration, de l’isolement où ils se trouvent derrière le rideau de fer, coupés d’informations de leurs confrères occidentaux, ils sentent aussi peser sur eux le discrédit du monde intellectuel et l’accusation de l’opinion qui en fait des serviteurs d’une nation dont les pratiques barbares révoltent la conscience humaine. Ils veulent renouer avec le monde et faire figure de civilisés. La pression de ce besoin de liberté se manifeste pour la première fois et Malenkov en tient compte.

De plus, ces intellectuels  ne sont pas particulièrement attachés au système communiste. Ce n’est pas qu’ils regardent avec envie leurs confrères occidentaux. Ils veulent simplement avoir dans la société nouvelle la part qui leur revient, la première et l’influence prépondérante que prennent leurs semblables dans tous les pays quel qu’en soit le régime. Et dans l’ensemble, la doctrine politique leur importe peu. Nous assistons donc à un changement majeur dans la physionomie du monde soviétique. Nous n’avons pas fini d’en montrer les conséquences.

 

La Fin de la Guerre de Corée

Par ailleurs, nous entrons dans la phase dernière de la guerre de Corée. Elle ne pouvait plus durer sans entraîner un conflit entre Russes et Chinois. On en avait eu le premier signe quand Mao Tsé Tung ,après avoir favorisé la rédaction du compromis indien sur la question du rapatriement des prisonniers, s’était vu obligé de le rejeter quand Vichinsky, à l’O.N.U. l’avait en toute hâte déclaré inacceptable.

Cette guerre ne profitait plus qu’aux Russes qui tenaient par-là la Chine en tutelle, à la merci des fournitures de guerre qu’elle livrait avec parcimonie, et empêchait la Chine nouvelle de remettre sur pied son industrie. Chou en Laï venu à Moscou pour les obsèques de Staline a mis Malenkov en demeure d’accepter l’arrêt des hostilités.

Il ne faudrait pas croire cependant que la fin de ce conflit est un prélude à une paix générale en Extrême-Orient. Les Américains, s’ils se retirent de Corée, devront rester l’arme au pied au Japon et renforcer leurs moyens militaires au cas où les Chinois tenteraient, par la force ou l’infiltration, de s’emparer de toute la Corée. L’armistice ne changera que la position des adversaires. Les négociations après l’armistice seront longues et difficiles pour les Américains. La question de Formose et de Tchang-Kaï-Chek, l’admission éventuelle de la Chine communiste à l’O.N.U., autant de problèmes (sans compter l’Indochine) où les Etats-Unis vont se trouver embarrassés à l’égard de leurs alliés et de l’opinion mondiale.

 

Vers la Paix

Un dernier mot. Cette détente qui s’annonce est-elle un pas vers la paix ? On en peut douter. Les problèmes vont changer d’aspect et la rivalité entre l’U.R.S.S. et les Etats-Unis s’exercer sur un plan nouveau, les problèmes essentiels et les difficultés demeurent aussi malaisés à surmonter. La paix n’est possible que par la libération de l’Europe, la délimitation des sphères d’influence en Asie et le désarmement universel contrôlé. Rien ne permet d’espérer que Moscou y consente.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-03-28 – Ouverture du Dernier Acte

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-28 – La Vie Internationale.

 

Ouverture du Dernier Acte

 

Après les longues, difficiles et fructueuses négociations interalliées de ces dernières semaines, on assiste à une conclusion accélérée d’accords qui précèdent le voyage de M. Mayer à Washington, et tout a été mis en œuvre à Paris, à Londres et à Bonn, et plus encore de la part des Etats-Unis pour le succès de cette rencontre franco-américaine. Nul doute qu’on se trouvera, au retour des ministres français, en présence d’un plan général coordonné auquel il ne manquera plus que la sanction du Congrès des Etats-Unis.

 

Le Changement d’Attitude Soviétique

Cette course pour l’entente, habilement menée, pourrait surprendre si l’on ne savait qu’elle est commandée par le changement d’attitude de la diplomatie soviétique dont l’inflexion conciliante n’a pas manqué d’être remarquée. A l’intérieur, Moscou prépare son opinion à la coexistence pacifique, et les diplomates accrédités en U.R.S.S. sont frappés de la soudaine amabilité de leurs collègues soviétiques. Que signifie ce changement ?

Ce que les Russes craignent au premier chef, c’est le réarmement de l’Allemagne de Bonn et la constitution d’une communauté européenne de défense, prélude à la fédération européenne ; jusqu’ici, ils se sont contentés, comme nous l’avons vu, de manœuvres de propagande, d’actions diplomatiques secrètes par personnes interposées. Mais tout récemment, ils ont senti que l’échéance était proche et que la ratification des traités serait effective, malgré l’opposition violente qu’ils suscitaient. Il fallait ressaisir l’initiative.

 

La Nature de l’Action Soviétique

Qu’une intervention directe de la diplomatie russe soit proche, cela ne fait aucun doute. Il y a longtemps que Staline s’y préparait. Il la réservait pour le dernier quart d’heure. Reste à savoir en quoi elle consistera et quelle peut en être la portée et le succès. Si Moscou veut y mettre le prix, il ne lui sera pas difficile de renverser définitivement les plans américains et de remettre en cause le sort de l’Europe. Il suffirait de proposer l’évacuation de la zone orientale, la réunification de l’Allemagne, et des élections libres d’où sortiraient un gouvernement allemand et une Allemagne réintégrée dans ses droits de puissance libre, mais démilitarisée et neutralisée.

C’est ce qu’a toujours craint le chancelier Adenauer sans cesser d’ailleurs de le réclamer parce qu’il est convaincu que la Russie est incapable d’y souscrire. Moscou peut très bien cependant faire des propositions de cette nature ; proposer sur ces bases une conférence à Quatre à laquelle les Alliés occidentaux ne pourraient se soustraire, et après de longs pourparlers, faire échouer la conférence sur une question de détail exactement comme la conférence d’armistice de Pan Mun Jon qui a été bloquée sur la question des prisonniers. La manœuvre serait exécutable si précisément il n’y avait des précédents.

 

Conditions Préalables à une Conférence à Quatre

Aussi, avant que ne se réunisse la Conférence, les Américains et leurs partenaires demanderont aux Russes, non l’affirmation de principes vagues, mais un protocole précis qui ne laissera au hasard des conversations ultérieures que des points négligeables.

Les Russes peuvent difficilement éviter cette fois-ci d’être mis au pied du mur. Est-il réellement possible qu’ils acceptent d’abandonner le glacis de l’Allemagne orientale, d’évacuer Berlin et de mettre ainsi à nu le désordre et la ruine qu’ils ont semés dans ces territoires ? Peuvent-ils renoncer à cette politique constante de non accord et de maintien intransigeant  de toutes les positions acquises ? Peuvent-ils consentir à un recul manifeste de l’influence communiste en Occident ? Nous ne le pensons pas.

Le moindre recul, même s’il était assorti de contreparties avantageuses pour eux, serait trop dangereux ; l’espoir qu’il susciterait ne serait pas celui de la paix, mais d’une proche libération chez les satellites. Il est donc plus probable, ou bien qu’ils se contenteront de manœuvres dilatoires, ou qu’ils mettront en œuvre une stratégie diplomatique si compliquée qu’ils réussiront malgré la résistance de leurs adversaires à gagner du temps et à ressusciter parmi les Alliés des divergences en train de s’aplanir. La partie qui s’engage ne manquera pas d’intérêt ni d’émotions.

 

Les Accords de Dernière Heure

Mais revenons aux faits de ces derniers jours : il y a eu d’abord la réunion à Paris de la Conférence européenne de Coopération économique où MM. Eden et Butler ont annoncé qu’ils adoucissaient les restrictions anglaises aux importations en faveur des pays européens, et tout spécialement de la France et de l’Italie. Geste opportun qui a été demandé à Washington comme condition à toute aide américaine en faveur de la Livre. La solidarité économique des pays de l’Union européenne ne sera pas brisée.

Résultat heureux et important : l’Union européenne de Paiement obtient un sursis d’une année alors qu’elle semblait du fait de l’Angleterre condamnée à disparaître. Il est probable en outre qu’aux engagements moraux que promettront, sous condition de la ratification du Congrès, Eisenhower et Dulles, correspondront des engagements analogues des Anglais en faveur de la Communauté européenne de Défense. Parallèlement, le Gouvernement de Bonn a lui aussi réduit ses restrictions à l’importation.

A Paris, la commission d’experts désignés pour mettre au point la rédaction des protocoles additionnels réclamés par la France a, le jour même du départ des ministres français, abouti à un accord que les Allemands, jusqu’ici hostiles, ont eux-mêmes signé.

Les négociations franco-sarroises qui trainaient depuis des semaines ont abouti à un protocole qui laisse le champ libre à une définition du statut de la Sarre. Il est probable que lorsque le chancelier Adenauer qui a fait ratifier en troisième et dernière lecture, les fameux traités de Bonn et de Paris, se rendra à Washington, le terrain sera préparé pour une solution du problème franco-allemand sur la Sarre. Le compromis qui en résultera, sans satisfaire les deux parties, ni mettre un sceau définitif au litige, suffira sans doute à apaiser les esprits de part et d’autre.

Pour couronner l’œuvre, M. Cabot Lodge, premier personnage de la diplomatie américaine après Dulles, a fait pour l’opinion française une déclaration très amicale où le rôle futur de la France comme puissance mondiale et puissance directive en Europe, est clairement affirmé. Rien n’a été négligé de toutes parts, et même du côté belge par l’activité à Washington de M. Van Zeeland, pour donner au dernier acte de la ratification des traités européens le plus de chances de succès. L’opposition française n’aura pas été inutile et aura donné aux négociateurs français le moyen d’obtenir le maximum de concessions de la part de leurs Alliés. Mais reste à savoir si elle se laissera désarmer et si l’impasse à laquelle on avait abouti ces derniers temps est vraiment tournée. Tout dépend, encore une fois, de Moscou.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-03-21 – Double Visage

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-21 – La Vie Internationale.

 

Double Visage

 

La France donne à l’étranger le sentiment d’avoir deux politiques, l’une officielle qui demeure fidèle aux projets d’unification européenne, l’autre qui s’efforce de mettre devant cette politique des obstacles qui la rendent irréalisable. C’est ce double visage que les ministres vont présenter à Washington. L’échec essuyé à Londres où l’on espérait amener les Anglais à s’associer ne fut-ce qu’indirectement à l’armée européenne, a beaucoup accentué cette attitude ambigüe. Dans ces conditions, on peut craindre qu’une crise majeure n’éclate qui dépasserait le cadre habituel des crises politiques intérieures.

 

Une Politique de Rechange

Ce qui ajoute à la confusion, c’est que l’on sent que certains éléments, et non des moindres, cherchent une autre voie que celle de la coopération des nations libres. Certains incidents significatifs se sont produits dont la coïncidence a été remarquée à l’extérieur : l’affaire des drapeaux en berne à l’occasion de la mort de Staline, les condoléances officielles et le télégramme du Président de la Chambre après le décès de Gottwald ; puis la remise par les Soviets des dépouilles des aviateurs français de Neimen-Normandie, les cérémonies qui ont suivi auxquelles assistaient l’ambassadeur d’U.R.S.S.

Sur un autre plan, ce fut la visite quasi officielle de l’ex-chancelier allemand Wirth à Paris. Le personnage qui se dit le chef du « Rassemblement Allemand » d’Allemagne occidentale vient de remettre aux trois haut-commissaires alliés, une requête pour la reprise des pourparlers à Quatre  en vue de la « réunification pacifique de l’Allemagne » ; ce rassemblement compterait quinze millions d’adhérents et Wirth se tient en contact avec les dirigeants de l’Allemagne orientale. Les deux pseudo-parlements de la zone russe vont se réunir le jour même où le Bundestag de Bonn est appelé à ratifier les accords contractuels et le traité d’armée européenne ; cela pour discuter avec les représentants du « rassemblement » les conditions de la réunification et de la neutralisation des deux Allemagnes.

Certains milieux politiques français dont les plus haut placés attendent un signe de Moscou et la convocation d’une nouvelle conférence du Palais Rose qui pourrait durer plusieurs saisons et permettrait d’ajourner ou d’enterrer les projets européens. On gagnerait du temps, et surtout on dégagerait une responsabilité dont on sent le poids devant l’opinion mondiale.

 

Les Chances de Succès

Malenkov se prêtera-t-il à la manœuvre ?  S’il proposait une réunion à Quatre, Washington demanderait des garanties préalables, comme la signature du traité autrichien et l’armistice en Corée. Or Moscou, pas plus qu’hier et sans doute moins encore, n’est prêt à un accord qui comporte de sa part une concession quelconque. En aucun cas, les Soviets n’abandonneront la zone orientale d’Allemagne ; tout le long de la ligne de démarcation, ils construisent les fortifications qui impliquent le dessein de la rendre définitive. Il suffit aux Russes pour le moment d’entretenir quelques illusions parmi les vieux français qui en ont encore à leur endroit. Il n’en faut pas plus pour empêcher ou, en tous cas pour faire traîner la ratification des traités de Bonn et de Paris.

Cela suffit également pour créer entre la France et les Etats-Unis d’un côté, entre la France et l’Allemagne de l’autre, un état de tension et de suspicion qui demeure l’objectif essentiel de la tactique stalinienne. Malenkov attendra sans doute le dernier moment pour une manœuvre plus sérieuse que les intrigues de Wirth. On saura bientôt par Washington si l’équivoque de la politique française a des chances de durer.

En attendant, le chancelier Adenauer sautant par-dessus les obstacles va se présenter lui aussi aux Etats-Unis avec les traités ratifiés en bon Européen.

 

La Question Sarroise

Aux difficultés de la politique française s’ajoutent maintenant les marchandages entre Français et Sarrois, sur la révision des accords économiques, révision promise à Paris et dont les grandes lignes paraissent établies. Le président sarrois, Hoffman cherche à consolider sa position intérieure en ramenant à Sarrebruck des concessions plus avantageuses ; il espère ainsi désarmer l’opposition des partis pro-allemands. De leur côté, certains intérêts français cherchent à revenir sur les facilités dont jouit la Sarre au détriment des industries lorraines. Quant au règlement de la question sarroise entre la France et l’Allemagne, il semble en être moins que jamais question.

 

Tito à Londres

Il faut espérer que les Anglais se rendent compte du ridicule qu’il y a à accueillir, avec les honneurs souverains et la mise en scène des grands galas, Tito, le dictateur de Belgrade. Nous nous demandons sans nous l’expliquer ce que Churchill et Eden attendent de ce rapprochement ? Donner plus de poids à leur position en Méditerranée ? Manœuvrer parmi les intrigues balkaniques ? S’assurer un succès de prestige ? Tout cela paraît bien vain. Tito est à l’image de son maître Staline. Il en a reçu les méthodes et les applique : profiter de toutes les rivalités de ses nouveaux partenaires : recevoir tout ce qu’on en peut tirer et ne jamais s’engager avec aucun. Churchill n’est pas homme à s’y tromper.

 

L’Italie et les Pétroles Persans

Les Italiens voient avec humeur le voyage triomphal de leur voisin ennemi. Cela ajoute à tous les griefs accumulés contre la politique de Londres. Mais ils ont riposté en jouant aux Anglais un mauvais tour dans l’affaire des pétroles iraniens. Les pétroliers italiens dont « Le Miriella » font la navette entre Abadan et Venise avec leur chargement de pétrole persan, sans se soucier des foudres de l’Anglo-Iranian. Les Persans accueillent les équipages avec enthousiasme, et Mossadegh y est allé d’une larme en proclamant la reconnaissance de l’Iran pour ceux qui ont ouvert une brèche dans le blocus anglais. Les Américains, paraît-il, s’amusent de l’incident auquel ils sont juridiquement étrangers.

 

L’Attitude Britannique

Tout cela ne donne pas aux relations entre Alliés une allure très harmonieuse, pourtant si nécessaire. L’attitude britannique est particulièrement décevante pour ceux qui avaient mis dans le retour de Churchill au pouvoir l’espoir d’une coopération amicale et d’une solidarité plus étroite du monde libre. Non seulement il s’est refusé à maintenir définitivement en Europe les quatre petites divisions dont la présence symbolique aurait suffi à rassurer beaucoup de Français, mais encore sur le plan économique, les combinaisons qui tendent à rendre la Livre convertible – ce qui d’ailleurs est impossible avant très longtemps – menacent de faire sombrer l’O.E.C.E. et l’Union européenne de payements  qui malgré ses défauts avait rendu de grands services au fonctionnement des échanges entre les pays européens.

Nous ne pensons pas que cette politique étroite et égoïste porte pour l’Angleterre les fruits espérés. Il semble d’ailleurs que les Dominions dont cette politique a pour but de resserrer les liens avec la Métropole, ne la suivent qu’avec réticence. Si la France et les autres pays du continent se voient obligés de réduire leurs importations en provenance du Commonwealth, ce sont les pays d’Outre-mer qui en porteront seuls les conséquences défavorables. A bien des signes, on voit que les Dominions se désolidarisent moralement de cet isolationnisme et préfèreraient une coopération plus vaste et fructueuse avec le monde libre dans son ensemble.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-03-14 – Moscou sans Staline

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-14 – La Vie Internationale.

 

Moscou sans Staline

 

Le flot des commentaires qui a suivi la mort de Staline et la composition du nouveau gouvernement de l’U.R.S.S. s’est calmé. On s’accorde peu à peu sur les deux points que nous avons dégagés la semaine dernière et que M. Foster Dulles a lui-même formulés : il n’y aura rien de changé pour un temps assez long dans la politique soviétique, mais pour consolider l’autorité de la nouvelle équipe il faudra une pause durable qui assure dans le proche avenir le maintien de la Paix.

 

Le Nouveau Ministère Soviétique

Ce n’est pas trop de dire qu’une sorte de panique morale s’est emparée de la masse des citoyens soviétiques apprenant la disparition, inattendue pour eux, de celui qui leur garantissait la sécurité et dont le génie chaque jour exalté par la propagande, les tranquillisait. Les hommes qui le remplacent sont à peine connus du public, en dehors des cercles urbains et des milieux intellectuels. Rassurer les foules était la première obligation des héritiers, nécessité qui s’imposait à tous les dirigeants quels que soient leurs futurs desseins. On a donc fait figurer, d’un commun accord, sur la liste des nouveaux maîtres tous les noms familiers qui pouvaient inspirer confiance. Et l’on fait part égale aux plus célèbres militaires et aux administrateurs déjà depuis longtemps en place. On a même fait appel au maréchal Joukov que Staline craignait et qu’il avait retourné dans l’ombre. En fait, le pouvoir réel est concentré dans les mains de Malenkov et de Beria, l’un qui tient les fiches de tous les fonctionnaires, et l’autre les rouages de la police.

Nous ne pensons pas qu’il y ait entre ces deux hommes une quelconque rivalité. Ils ne peuvent rien l’un sans l’autre et n’ont pas intérêt à s’éliminer mutuellement. Molotov malade n’est plus qu’un figurant ; Kaganovitch est là comme beau-frère de Staline et limité à son rôle de contrôleur de l’Industrie ; Boulganine est un ministre de la guerre apparemment choisi pour surveiller l’armée et l’épurer à l’occasion, et le nouveau président, le vieux maréchal Vorochilov, a une mission purement décorative. Quant à Joukov, ambitieux et brutal, il aura deux anges gardiens, Boulganine d’un côté et Vassilevski de l’autre, qui contrôlent les états-majors.

Quant aux ministres et sous-ministres, leur rôle est réduit à des secteurs bien délimités. Mais c’est sans doute parmi eux qu’un jour peut-être surgira celui qui voudra devenir le nouveau Staline, qui cherchera à se défaire de tous ces contrôleurs de la bureaucratie soviétique. Cette machine bureaucratique est d’ailleurs solide et si ses réalisations sont souvent défectueuses, son fonctionnement est bien assuré. Il n’y a pas de mouvement de masse qui puisse ébranler l’appareil administratif et policier. Une révolution ne peut venir que d’en-haut par un coup d’état de Palais. C’est dire qu’il n’est pas proche.

 

Les Conditions de Survie du Monde Libre

Pour le moment, ce n’est pas à Moscou que se joue l’avenir du monde libre. Il est commandé par deux questions auxquelles pour l’heure il est impossible de répondre : l’unité de l’Europe se fera-t-elle par une véritable et définitive fédération des Six ? La réponse, c’est la France seule qui la donnera d’ici l’automne ; les autres ont déjà moralement donné leur accord de principe ; la seconde question est de savoir si la technocratie moderne est en mesure de prévenir le retour d’une crise économique sérieuse et générale qui rappelle, ne fut-ce que partiellement, celle de 1929-1932. Le monde libre et le système sur lequel il repose ne résisterait pas à une tourmente d’ordre économique. Rien pour le moment ne fait prévoir une crise de cet ordre. Mais le léger ralentissement assez général du progrès économique, la chute profonde du prix des matières premières de base, le déclin sensible de la production française, et la stagnation des autres pays européens sont déjà en soi préoccupants. Le succès du régime de liberté contrôlée repose entièrement sur son dynamisme et la continuité du progrès de la production. Il y a bien un troisième problème, celui de la cohésion politique des pays du monde libre ; il est fonction des deux premiers. Si la fédération européenne se réalise peu à peu et l’économie progresse, il n’y aura pas entre les associés de rupture ou de dissensions graves.

 

Les Buts de la Politique Française

La politique française telle qu’elle s’est trouvée définie par le plan Schuman et le plan Pleven et l’assemblée de Strasbourg et dont le premier acte, le Pool charbon-acier, est réalisé, est peu connue dans ses intentions profondes des Français eux-mêmes. Et cette ignorance est pour beaucoup dans les polémiques passionnées qui se déchainent ici ; polémiques intéressées, souvent aussi purement sentimentales. On entoure les grands desseins d’un voile d’hypocrisie qui ne trompe pas les politiques et ne sert par conséquent de rien, mais égare les non-initiés.

L’idée maîtresse de la politique française a été de soustraire à la disposition exclusive de l’Allemagne l’énorme potentiel industriel de la Ruhr. C’était l’objectif de Poincaré ; il a échoué. Depuis 1945, la France trop faible dans le monde nouveau n’y pouvait plus songer. Le contrôle de la Ruhr après cette guerre n’était que temporaire et ne pouvait durer. Il fallait opérer autrement. D’abord annexer à l’économie française le riche bassin sarrois, et grâce à cela, diminuer la prépondérance allemande à notre profit, et pour la Ruhr trouver le moyen d’y avoir accès. Le Pool charbon-acier met à la disposition de toute l’Europe, petite ou grande, cette source primordiale de richesses. L’Allemagne n’en a plus le contrôle exclusif. Sans doute elle bénéficie en contre-partie de l’accès aux ressources de ses co-partenaires, mais elle ne peut plus se servir de la Ruhr pour reconstituer une machine de guerre.

Cela n’est pas suffisant. Les conditions d’une puissance militaire peuvent changer. Aujourd’hui l’arme atomique ; demain qui peut savoir ? Le plan d’organisation de l’armée européenne permet de garantir l’avenir autant qu’il se peut. Essentiellement, prévenir la reconstitution d’un grand état-major allemand, condition indispensable de la renaissance d’un militarisme de combat ; ensuite, avoir un droit de regard sur la production d’engins de guerre en Allemagne et interdire ce qui pourrait devenir un danger ; ces deux garanties, le projet de communauté de défense européenne les apporte. Les autres modalités importent peu. Ce double contrôle qui assure la paix entre les deux pays est nécessaire et suffisant. Les Allemands, encore sous le coup de la tragique expérience hitlérienne l’acceptent, peut-être pas pour longtemps. Laissera-t-on passer l’heure ?

Il y a plus : d’après la rapide reconstitution du potentiel économique de l’Allemagne qui n’a à son passif ni la charge d’une lourde défense militaire, ni celle de l’Indochine, on peut aisément prévoir que la suprématie allemande en ce domaine pourrait fermer à notre industrie tous les débouchés extérieurs indispensables à son fonctionnement. En mettant l’Allemagne dans l’obligation de consacrer une part importante de son budget dans son effort militaire, on rétablit l’équilibre et l’on freine l’expansion industrielle à des fins commerciales.

Si tous les électeurs français se pénétraient de ces raisons, la grande majorité y souscrirait et les intérêts particuliers d’affaires ou de prestige n’y pourraient rien contre. Mais il faudrait qu’on l’entende clairement.

 

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