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Le Courrier d’Aix – 1953-04-11 – La Vie Internationale.
La Fin de l’Ere Stalinienne
Nous avions, il y a quinze jours, commenté les signes d’une nouvelle politique soviétique. Les événements se sont précipités depuis. Il n’est pas douteux que l’échiquier diplomatique va s’en trouver bouleversé. Le monde semble avoir été surpris par des initiatives auxquelles on devait s’attendre. Il serait faux de penser, comme certains le croient, que la diplomatie occidentale se trouve prise de court. La situation nouvelle était depuis longtemps envisagée. Comme il arrive toujours en pareil cas, l’imagination des commentateurs s’est donné carrière. Chacun a réagi selon ses espoirs ou ses craintes. De là, une grande confusion dans les esprits et beaucoup de spéculations erronées.
Politique Extérieure et Politique Intérieure en U.R.S.S.
Séparons d’abord, pour y voir clair, deux ordres de faits distincts dans la nouvelle politique russe. Les uns, purement diplomatiques depuis longtemps préparés et qui se seraient produit en tout état de cause si Staline avait vécu. Le but essentiel de l’U.R.S.S. est d’empêcher le réarmement de l’Allemagne et la constitution d’une fédération européenne qui mettrait fin à la rivalité franco-allemande. Tant que la réalisation de ce plan était lointaine et douteuse, les Russes, comme nous l’avons vu, s’étaient contentés de manœuvres occultes et de portée secondaire. Mais les Etats-Unis et l’Allemagne de Bonn pressant le mouvement, le moment d’agir était proche pour Moscou.
Nous y voici arrivés. Il est facile aux Russes de démolir le fragile édifice de la diplomatie occidentale en proposant une conférence à Quatre qui remette en cause le statut de l’Allemagne. Pour cela, il fallait cependant une condition essentielle : rétablir un minimum de confiance dans le crédit qu’on peut accorder à la diplomatie soviétique. La politique ordonnée par Staline depuis la fin de la guerre l’avait sérieusement ébranlée. On ne croyait plus à la bonne foi de Moscou, ni à la possibilité d’un accord. A cet égard, la mort de Staline a grandement facilité la tâche des nouveaux maîtres du Kremlin. Ils peuvent ressaisir un crédit que le vieux potentat avait systématiquement ruiné. Encore leur faudra-t-il donner des gages et c’est là que pour eux les difficultés commencent. Comment remettre en question les problèmes que les Occidentaux étaient sur le point de résoudre, sans reculer en quelque partie du monde et donner des gages tangibles. C’est là que les Américains les attendent.
Fin du Terrorisme
Mais il y a autre chose et peut-être plus intéressant encore. C’est le changement imprévu et sensationnel celui-là qui se produit dans la politique intérieure russe ; la fin du régime de terreur et d’arbitraire qui avait été le moyen de la dictature stalinienne, quelque chose d’analogue à ce qui s’est produit après Thermidor chez nous.
En libérant les médecins arrêtés il y a trois mois, en destituant ou emprisonnant au contraire leurs accusateurs qu’on avait présentés en janvier comme des héros de la vigilance patriotique, en annonçant que, dorénavant, on renonçait à la méthode des aveux spontanés qu’on reconnait avoir servi à faire s’accuser eux-mêmes les praticiens appréhendés, on rassure l’opinion soviétique et surtout les hauts fonctionnaires qui jusqu’ici vivaient dans la terreur d’une purge inopinée ; on reconnaît implicitement que tous les procès spectaculaires en Russie et chez les satellites n’étaient que des prétextes à l’action policière.
Nous pensons que dans cette affaire Beria et Malenkov on agit d’accord. Beria en particulier avait failli perdre le contrôle des services de sécurité et il avait sans doute été sauvé par son collègue au moment de l’arrestation des médecins. Il n’avait jamais approuvé les méthodes staliniennes et déjà autrefois mis fin à l’épuration sanglante du sinistre Yedrob.
La Révolte de l’ « Intelligentsia »
Mais cela ne suffirait pas à expliquer un pareil revirement, ni surtout la publicité qu’on lui donne. La cause véritable est plus profonde. C’est l’ « Intelligentsia » russe qui est lasse de ces procédés. Depuis la guerre, cette classe sociale qui comprend tous les techniciens, médecins, ingénieurs, universitaires, dirigeants de grandes entreprises et surtout les plus influents de tous les acteurs et les artistes, a beaucoup grandi en importance. Elle a remplacé l’ancienne aristocratie. Sans sa collaboration, l’appareil monolithique de l’Etat russe ne peut fonctionner.
Tant que Staline vivait, leur influence ne pouvait s’imposer. Mais aujourd’hui elle se révèle. Ces personnages souffrent du contrôle de la police et de l’administration, de l’isolement où ils se trouvent derrière le rideau de fer, coupés d’informations de leurs confrères occidentaux, ils sentent aussi peser sur eux le discrédit du monde intellectuel et l’accusation de l’opinion qui en fait des serviteurs d’une nation dont les pratiques barbares révoltent la conscience humaine. Ils veulent renouer avec le monde et faire figure de civilisés. La pression de ce besoin de liberté se manifeste pour la première fois et Malenkov en tient compte.
De plus, ces intellectuels ne sont pas particulièrement attachés au système communiste. Ce n’est pas qu’ils regardent avec envie leurs confrères occidentaux. Ils veulent simplement avoir dans la société nouvelle la part qui leur revient, la première et l’influence prépondérante que prennent leurs semblables dans tous les pays quel qu’en soit le régime. Et dans l’ensemble, la doctrine politique leur importe peu. Nous assistons donc à un changement majeur dans la physionomie du monde soviétique. Nous n’avons pas fini d’en montrer les conséquences.
La Fin de la Guerre de Corée
Par ailleurs, nous entrons dans la phase dernière de la guerre de Corée. Elle ne pouvait plus durer sans entraîner un conflit entre Russes et Chinois. On en avait eu le premier signe quand Mao Tsé Tung ,après avoir favorisé la rédaction du compromis indien sur la question du rapatriement des prisonniers, s’était vu obligé de le rejeter quand Vichinsky, à l’O.N.U. l’avait en toute hâte déclaré inacceptable.
Cette guerre ne profitait plus qu’aux Russes qui tenaient par-là la Chine en tutelle, à la merci des fournitures de guerre qu’elle livrait avec parcimonie, et empêchait la Chine nouvelle de remettre sur pied son industrie. Chou en Laï venu à Moscou pour les obsèques de Staline a mis Malenkov en demeure d’accepter l’arrêt des hostilités.
Il ne faudrait pas croire cependant que la fin de ce conflit est un prélude à une paix générale en Extrême-Orient. Les Américains, s’ils se retirent de Corée, devront rester l’arme au pied au Japon et renforcer leurs moyens militaires au cas où les Chinois tenteraient, par la force ou l’infiltration, de s’emparer de toute la Corée. L’armistice ne changera que la position des adversaires. Les négociations après l’armistice seront longues et difficiles pour les Américains. La question de Formose et de Tchang-Kaï-Chek, l’admission éventuelle de la Chine communiste à l’O.N.U., autant de problèmes (sans compter l’Indochine) où les Etats-Unis vont se trouver embarrassés à l’égard de leurs alliés et de l’opinion mondiale.
Vers la Paix
Un dernier mot. Cette détente qui s’annonce est-elle un pas vers la paix ? On en peut douter. Les problèmes vont changer d’aspect et la rivalité entre l’U.R.S.S. et les Etats-Unis s’exercer sur un plan nouveau, les problèmes essentiels et les difficultés demeurent aussi malaisés à surmonter. La paix n’est possible que par la libération de l’Europe, la délimitation des sphères d’influence en Asie et le désarmement universel contrôlé. Rien ne permet d’espérer que Moscou y consente.
CRITON