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Le Courrier d’Aix – 1953-04-18 – La Vie Internationale.
La Paix Indivisible
L’effervescence produite par la nouvelle attitude soviétique a fait place à des réflexions plus circonspectes. En dehors des avances Sino-Coréennes, les intentions pacifiques des Russes ne se traduisent jusqu’ici que par des paroles modérées et des gestes courtois. A l’intérieur, la propagande contre l’Occident débarrassée de quelques injures reste néanmoins aussi virulente. Mais c’est surtout en imaginant une à une les démarches possibles vers une réelle détente qu’on s’est aperçu que la paix était indivisible, c’est-à-dire que l’on ne pouvait régler une question particulière comme la guerre de Corée ou le problème autrichien sans remettre en cause tous les autres. On en arrive ainsi à se demander si dans l’état présent des antagonismes une révision aussi radicale des méthodes et des points de vue est concevable ?
Nécessité de Changer les Hommes
Nous ne le pensons pas. Si le conflit russo-américain doit un jour se résoudre pacifiquement, ce ne saurait être avec l’actuelle équipe au pouvoir en U.R.S.S. Molotov et Vichinsky, quels que soient les buts qu’ils poursuivent, sont incapables de créer une ambiance confiante où de mutuels sacrifices seraient possibles sans perte de prestige pour les uns ou les autres.
Un changement de personnes et même de personnel dirigeant n’est pas impossible en U.R.S.S. d’après ce que l’on sait des tendances de la jeune génération. D’ici là ce serait, à notre sens, une faute de consolider le pouvoir de l’équipe Malenkov-Beria en lui offrant l’occasion de succès diplomatiques. Le Monde occidental, s’il veut établir un jour la paix véritable, doit se montrer intraitable à l’égard de tout ce qui rappelle le stalinisme, ses méthodes et ses hommes. La paix proprement dite n’étant pas présentement menacée et ne peuvant l’être, la fermeté et la constance dans le renforcement des défenses du monde libre est le meilleur garant d’un règlement futur.
L’Invasion du Laos
Si quelque chose pouvait calmer les enthousiasmes prématurés, c’est bien la coïncidence de la reprise des pourparlers d’armistice en Corée et de l’attaque Vietminh au Laos. Cela, en corrélation avec une déclaration de «La Pravda » excluant toute interdépendance entre les problèmes Indochinois et Coréen. Si les Communistes cherchent un accord, c’est aussi limité que possible – comme ce fut le cas à Berlin – pour ajuster à leur profit une situation locale. Les Chinois veulent cesser les hostilités en Corée pour éviter qu’un jour ou l’autre, les usines de Mandchourie ne subissent le sort des centrales électriques du Yalu, ce qui priverait la Chine nouvelle de toute industrie lourde pour la plus grande satisfaction de son alliée soviétique.
Conditions d’une paix en Corée
Mais de quoi servirait un armistice en Corée si à travers le Laos, les Viets appuyés par les Chinois menaçaient, outre le Sud Vietnam, la Birmanie ? Un armistice est sans grand intérêt pour les Américains s’il n’est suivi d’un règlement général en Asie – qui devrait, pour être valable être assorti de garanties telles qu’un contrôle internationale – qui peut assurer autrement que les Chinois ne se serviraient d’un armistice, comme ils l’ont fait des pourparlers de Pan Mun Jon, pour reconstituer leurs forces et les lancer au jour opportun sur un nouvel objectif ? Faute de garanties, les Américains sont obligés de rester l’arme au pied au Japon et d’avoir peut-être à improviser à un moment imprévu une défense difficile et coûteuse, comme celle de 1950 en Corée ?
La paix en Extrême Orient suppose d’autres conditions encore. La Corée du Sud qu’elle soit représentée par Sigmund Rhee ou l’un de ses adversaires politiques n’admettra pas un nouveau partage du pays qui reviendrait à rétablir la situation qui a eu pour conséquence l’invasion de 1950. Il faudrait régler aussi la question de Formose et le sort de Tchang Kaï Chek et de son armée. Il faudrait enfin imposer une vraie pacification en Indochine et en Malaisie. Sans le règlement d’un de ces problèmes la solution des autres ne présente – politiquement parlant il s’entend – aucun avantage. Il est fort douteux que ce soit à un règlement d’ensemble que les Communistes songent.
Difficultés d’un Renversement de Politique
Il y a plus. Un renversement de politique de cette ampleur est aussi difficile pour les Soviets et leurs alliés que pour les Américains. A notre époque une politique donnée implique une foule de conditions inconnues il y a quelques lustres. D’abord une organisation de l’économie interne et des échanges internationaux dont la moindre rupture a de profondes répercussions, tout un système aussi d’action psychologique, de propagande dans les masses et de jeu d’influences dans les cadres politiques qui ne peuvent se rompre sans atteindre le prestige et l’autorité des gouvernants. Faire la paix équivaut presque à faire une révolution.
Interdépendance de l’Orient et de l’Occident
Certains, comme Lippmann, ont dit, peut-être à tort, que les problèmes d’Extrême-Orient ne pouvaient être réglés sans un accord en Europe et tout d’abord sur l’Allemagne. La paix serait indivisible, même à l’échelle planétaire. Un règlement du problème allemand soulève d’ailleurs des difficultés qui sont assez analogues à celles d’Extrême-Orient.
En supposant – ce qui est bien problématique – que les Russes consentent à des élections libres dans leur zone à l’évacuer ensuite, les Allemands dont on ne pourrait plus disposer comme d’un vaincu, consentiraient-ils à se laisser neutraliser ? Et la France accepterait-elle une Allemagne réunifiée à laquelle on ne pourrait refuser un minimum de force militaire, c’est-à-dire exactement la situation du Reich avant Hitler ?
Si d’autre part, on évacue l’Allemagne, cela ne se conçoit pas sans la conclusion d’un traité autrichien, les Russes peuvent-ils, dans ce cas, renoncer, comme ils y sont tenus par traité, à avoir des forces militaires chez les autres satellites qu’ils tiennent à si grand peine en leur puissance ?
Enfin, les Américains seraient-ils en mesure de se maintenir en Europe s’ils évacuaient l’Allemagne, et s’ils quittaient le sol européen la France ne serait-elle plus séparée du monde soviétique en armes que par l’espace vide d’une Allemagne abandonnée à son sort et peut-être à l’absorption par infiltration du communisme ? Ces hypothèses ne sont évidemment qu’un jeu, mais aucune n’est improbable au cas où l’on bouleverserait les positions actuelles sans changer les hommes et les dispositions mentales des dirigeants de Moscou.
CRITON