Criton – 1953-03-21 – Double Visage

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-21 – La Vie Internationale.

 

Double Visage

 

La France donne à l’étranger le sentiment d’avoir deux politiques, l’une officielle qui demeure fidèle aux projets d’unification européenne, l’autre qui s’efforce de mettre devant cette politique des obstacles qui la rendent irréalisable. C’est ce double visage que les ministres vont présenter à Washington. L’échec essuyé à Londres où l’on espérait amener les Anglais à s’associer ne fut-ce qu’indirectement à l’armée européenne, a beaucoup accentué cette attitude ambigüe. Dans ces conditions, on peut craindre qu’une crise majeure n’éclate qui dépasserait le cadre habituel des crises politiques intérieures.

 

Une Politique de Rechange

Ce qui ajoute à la confusion, c’est que l’on sent que certains éléments, et non des moindres, cherchent une autre voie que celle de la coopération des nations libres. Certains incidents significatifs se sont produits dont la coïncidence a été remarquée à l’extérieur : l’affaire des drapeaux en berne à l’occasion de la mort de Staline, les condoléances officielles et le télégramme du Président de la Chambre après le décès de Gottwald ; puis la remise par les Soviets des dépouilles des aviateurs français de Neimen-Normandie, les cérémonies qui ont suivi auxquelles assistaient l’ambassadeur d’U.R.S.S.

Sur un autre plan, ce fut la visite quasi officielle de l’ex-chancelier allemand Wirth à Paris. Le personnage qui se dit le chef du « Rassemblement Allemand » d’Allemagne occidentale vient de remettre aux trois haut-commissaires alliés, une requête pour la reprise des pourparlers à Quatre  en vue de la « réunification pacifique de l’Allemagne » ; ce rassemblement compterait quinze millions d’adhérents et Wirth se tient en contact avec les dirigeants de l’Allemagne orientale. Les deux pseudo-parlements de la zone russe vont se réunir le jour même où le Bundestag de Bonn est appelé à ratifier les accords contractuels et le traité d’armée européenne ; cela pour discuter avec les représentants du « rassemblement » les conditions de la réunification et de la neutralisation des deux Allemagnes.

Certains milieux politiques français dont les plus haut placés attendent un signe de Moscou et la convocation d’une nouvelle conférence du Palais Rose qui pourrait durer plusieurs saisons et permettrait d’ajourner ou d’enterrer les projets européens. On gagnerait du temps, et surtout on dégagerait une responsabilité dont on sent le poids devant l’opinion mondiale.

 

Les Chances de Succès

Malenkov se prêtera-t-il à la manœuvre ?  S’il proposait une réunion à Quatre, Washington demanderait des garanties préalables, comme la signature du traité autrichien et l’armistice en Corée. Or Moscou, pas plus qu’hier et sans doute moins encore, n’est prêt à un accord qui comporte de sa part une concession quelconque. En aucun cas, les Soviets n’abandonneront la zone orientale d’Allemagne ; tout le long de la ligne de démarcation, ils construisent les fortifications qui impliquent le dessein de la rendre définitive. Il suffit aux Russes pour le moment d’entretenir quelques illusions parmi les vieux français qui en ont encore à leur endroit. Il n’en faut pas plus pour empêcher ou, en tous cas pour faire traîner la ratification des traités de Bonn et de Paris.

Cela suffit également pour créer entre la France et les Etats-Unis d’un côté, entre la France et l’Allemagne de l’autre, un état de tension et de suspicion qui demeure l’objectif essentiel de la tactique stalinienne. Malenkov attendra sans doute le dernier moment pour une manœuvre plus sérieuse que les intrigues de Wirth. On saura bientôt par Washington si l’équivoque de la politique française a des chances de durer.

En attendant, le chancelier Adenauer sautant par-dessus les obstacles va se présenter lui aussi aux Etats-Unis avec les traités ratifiés en bon Européen.

 

La Question Sarroise

Aux difficultés de la politique française s’ajoutent maintenant les marchandages entre Français et Sarrois, sur la révision des accords économiques, révision promise à Paris et dont les grandes lignes paraissent établies. Le président sarrois, Hoffman cherche à consolider sa position intérieure en ramenant à Sarrebruck des concessions plus avantageuses ; il espère ainsi désarmer l’opposition des partis pro-allemands. De leur côté, certains intérêts français cherchent à revenir sur les facilités dont jouit la Sarre au détriment des industries lorraines. Quant au règlement de la question sarroise entre la France et l’Allemagne, il semble en être moins que jamais question.

 

Tito à Londres

Il faut espérer que les Anglais se rendent compte du ridicule qu’il y a à accueillir, avec les honneurs souverains et la mise en scène des grands galas, Tito, le dictateur de Belgrade. Nous nous demandons sans nous l’expliquer ce que Churchill et Eden attendent de ce rapprochement ? Donner plus de poids à leur position en Méditerranée ? Manœuvrer parmi les intrigues balkaniques ? S’assurer un succès de prestige ? Tout cela paraît bien vain. Tito est à l’image de son maître Staline. Il en a reçu les méthodes et les applique : profiter de toutes les rivalités de ses nouveaux partenaires : recevoir tout ce qu’on en peut tirer et ne jamais s’engager avec aucun. Churchill n’est pas homme à s’y tromper.

 

L’Italie et les Pétroles Persans

Les Italiens voient avec humeur le voyage triomphal de leur voisin ennemi. Cela ajoute à tous les griefs accumulés contre la politique de Londres. Mais ils ont riposté en jouant aux Anglais un mauvais tour dans l’affaire des pétroles iraniens. Les pétroliers italiens dont « Le Miriella » font la navette entre Abadan et Venise avec leur chargement de pétrole persan, sans se soucier des foudres de l’Anglo-Iranian. Les Persans accueillent les équipages avec enthousiasme, et Mossadegh y est allé d’une larme en proclamant la reconnaissance de l’Iran pour ceux qui ont ouvert une brèche dans le blocus anglais. Les Américains, paraît-il, s’amusent de l’incident auquel ils sont juridiquement étrangers.

 

L’Attitude Britannique

Tout cela ne donne pas aux relations entre Alliés une allure très harmonieuse, pourtant si nécessaire. L’attitude britannique est particulièrement décevante pour ceux qui avaient mis dans le retour de Churchill au pouvoir l’espoir d’une coopération amicale et d’une solidarité plus étroite du monde libre. Non seulement il s’est refusé à maintenir définitivement en Europe les quatre petites divisions dont la présence symbolique aurait suffi à rassurer beaucoup de Français, mais encore sur le plan économique, les combinaisons qui tendent à rendre la Livre convertible – ce qui d’ailleurs est impossible avant très longtemps – menacent de faire sombrer l’O.E.C.E. et l’Union européenne de payements  qui malgré ses défauts avait rendu de grands services au fonctionnement des échanges entre les pays européens.

Nous ne pensons pas que cette politique étroite et égoïste porte pour l’Angleterre les fruits espérés. Il semble d’ailleurs que les Dominions dont cette politique a pour but de resserrer les liens avec la Métropole, ne la suivent qu’avec réticence. Si la France et les autres pays du continent se voient obligés de réduire leurs importations en provenance du Commonwealth, ce sont les pays d’Outre-mer qui en porteront seuls les conséquences défavorables. A bien des signes, on voit que les Dominions se désolidarisent moralement de cet isolationnisme et préfèreraient une coopération plus vaste et fructueuse avec le monde libre dans son ensemble.

 

                                                                                            CRITON