Criton – 1954-01-23 – Veillée d’Armes

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-23 – La Vie Internationale.

 

Veillée d’Armes

 

Une sorte de trêve diplomatique s’est établie avant l’ouverture de la Conférence de Berlin. Les commentaires oscillent entre deux pronostics : un nouveau « Palais Rose » qui ne serait qu’un duel de propagande qui laisserait les grands problèmes en l’état, ou bien la première discussion sérieuse depuis Postdam qui, sans donner de résultats décisifs, préparerait de nouveaux contacts. Quant à la discussion elle-même, elle aurait pour but d’empêcher l’une des parties de faire endosser à l’autre la responsabilité d’un échec. Ce qui nous semble le plus probable, c’est que la Conférence, sans aboutir à des conclusions, ne laissera pas une impression tout à fait négative. Russes et Américains s’accorderaient volontiers pour que le contact repris se prolonge de façon que, les événements venant à modifier les données, un nouvel examen demeure constamment possible.

 

Une Politique de Rechange à la C.E.D. est-elle possible ?

La discussion : Existe-t-il une solution de rechange à la Communauté Européenne de Défense ? reprend M. Duverger dans « Le Monde » qui se fait l’avocat de la neutralisation d’une Allemagne réunifiée qui pourrait s’intégrer à la Communauté occidentale en restant pratiquement désarmée. L’avantage de cette solution serait de garantir la sécurité soviétique et de dissiper les craintes d’une renaissance du militarisme allemand, solution évidemment séduisante mais qui, comme le reconnaît M. Duverger, représente peut-être un idéal lointain que les faits actuels contredisent.

Les Russes en effet, accepteraient-ils ? Sont-ils prêts à abandonner leur zone et, par là même, à la retourner à l’Occident ? M. Duverger oublie aussi qu’une Allemagne ainsi neutralisée, et augmentée de la zone Est, délibérée à la fois des frais d’occupation et des charges du réarmement verrait son potentiel économique, qui déjà effraie ses voisins et concurrents, prendre un tel essor que les marchés extérieurs tourneraient l’un après l’autre dans son orbite. Il serait en effet, difficile d’imposer aux Allemands une contribution à une défense dont ils seraient exclus. D’autre part, une telle neutralisation impliquerait pour les Allemands une renonciation définitive aux territoires d’au-delà l’Oder-Neisse et par conséquent, consacrerait l’occupation à une telle renonciation. Il n’est pas impossible toutefois que les Etats-Unis, pour éprouver les intentions soviétiques, proposent l’abandon ou tout au moins la révision de la C.E.D. si les Russes, à ce prix, admettaient de leur côté des élections libres en Allemagne orientale et la réunification du pays sous un gouvernement indépendant.

En tout état de cause, même si la Conférence échoue plus ou moins, l’actuelle formule de la C.E.D. sera révisée sans doute par la voie de nouveaux protocoles additionnels, de façon à la rendre acceptable pour les Français et en même temps afin de laisser aux Russes la possibilité de revenir un jour sur leur attitude.

 

Un Traité Autrichien ?

Un autre point qui éveille la curiosité, c’est la signature du traité autrichien pour laquelle les Soviets se disent prêts. Ce serait un pas en avant d’importance. L’Autriche serait alors un état neutre tampon entre les deux Blocs et on pourrait y voir le prélude à une solution semblable pour l’Allemagne.

 

Et Trieste ?

Mais les Soviets n’avaient-ils pas récemment lié la conclusion du traité autrichien à la solution du problème de Trieste ? Ils semblaient favoriser alors la constitution du territoire libre en un petit état neutre gouverné par une Commission Internationale. Il est curieux que la question de Trieste qui était récemment la plus brûlante des controverses actuelles soit brusquement tombée dans le plus complet silence.

Où en est en particulier la décision anglo-américaine de remettre la zone A et le port à l’Administration italienne ? Où en sont les projets de conférence à Cinq ? Il y a, il est vrai, la crise politique italienne qui est sérieuse et la crise yougoslave qui, si elle l’est moins, détourne l’attention du pays des questions extérieures.

 

Tito a-t-il conclu avec Moscou ?

Cependant, il doit y avoir autre chose. Certaines révélations qui ne sont pas confirmées feraient croire que Tito aurait conclu récemment des accords secrets avec les Soviets. De ces accords, la question de Trieste ne serait évidemment pas exclue et peut-être serait-elle évoquée à la Conférence de Berlin ? Il est de fait que les puissances occidentales se taisent. La confiance en Tito serait-elle ébranlée ?

 

Les Grèves en Angleterre

La question sociale devient critique en Angleterre. Le Gouvernement conservateur, en libérant les contrôles, en mettant à la disposition des consommateurs les marchandises jusqu’ici rationnées, a réveillé des désirs légitimes qui ne peuvent être satisfaits que par une hausse des salaires. Or, la consommation intérieure en Angleterre absorbe déjà 65 pour cent de la production n’en laissant que 35 à l’exportation ; une hausse de 15% réclamée par les syndicats ruinerait cette exportation déjà en baisse régulière depuis plusieurs mois. En dépit de l’optimisme de M. Butler, l’équilibre économique de l’Angleterre reste précaire. Menacée d’une part par une hausse des prix de revient industriels et par une récession éventuelle de la conjoncture américaine, on a calculé à Londres qu’une baisse de 5% de la production américaine couperait 25 pour cent des exportations du Commonwealth en dollars. Cependant, malgré la pression syndicale, il semble que les dirigeants des Trade-Unions, conscients de la menace de chômage qu’entraînerait une baisse profonde des exportations, feront preuve de sagesse. C’est d’une considération semblable qu’on devrait s’inspirer également chez nous où le problème quoique moins aigu, demeure semblable.

 

L’Action contre la Crise aux U.S.A.

Aux Etats-Unis, par ailleurs, le gouvernement Eisenhower multiplie les efforts pour relancer l’expansion économique américaine. Il bénéficie de l’appui puissant des financiers et des grandes entreprises. L’action est surtout psychologique. Croire à la crise c’est l’engendrer, dit-on ; aussi, la grande affaire d’automobiles, la plus importante des entreprises du monde entier, la General Motors, lance-t-elle un programme d’investissements de deux milliards de dollars. C’est la foi qui sauve et l’exemple est, à la manière américaine, de taille. Est-ce un défi aux lois naturelles ou une action déterminante pour les maîtriser ? Nous le saurons dans quelques mois.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-01-16 – Faillite du Collectivisme

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-16 – La Vie Internationale.

 

Faillite du Collectivisme

 

Décidément, cela devient séreux : la Comédie Française va jouer à Moscou et les Ballets Russes se produiront à Paris. Il est question que le beurre du Wisconsin, fief de McCarthy, soit vendu aux Soviétiques ; les commandes industrielles des pays d’au-delà du rideau de fer affluent à Paris, sans doute pour suppléer éventuellement aux commandes « off-shore ». La Conférence de Berlin finira peut-être par trouver un local à la convenance commune, et peut-être reparlera-t-on de la Corée à Pan Mun Jon ; le baromètre est à la détente !

 

Les Transformations de la Structure Soviétique

Les signes se multiplient d’un changement assez général dans l’ordre intérieur soviétique. Les indices en étaient, comme nous l’avons vu, perceptibles dès la mort de Staline. Une nouvelle société qui vivait sous la terreur despotique du vieux Maître aspire à la sécurité, au mieux vivre, et exige de ses nouveaux dirigeants un ordre plus humain. Elle demande aussi de pouvoir sortir de cette prison de fer et de participer à la vie internationale. Il y a plus : la structure sociale imposée par le bolchévisme n’est pas viable. L’extrême pénurie des biens de consommation, l’impossibilité d’organiser de façon satisfaisante les commodités de la vie font prévoir des transformations plus profondes.

 

La Société Moderne exclut le Collectivisme

La Société moderne en effet, est incompatible avec le collectivisme. C’est une idée qui se fait jour et qui fait son chemin. C’est peut-être le fait le plus important qui se dégagera pour les historiens de cette année 1953, par ailleurs assez terne. Le rouage essentiel d’une économie moderne n’est pas comme on pourrait le croire, la grande industrie avec sa production de masse et de série, ses combinats et ses exploitations agricoles géantes. Dans les pays les plus industrialisés, la part de la grande entreprise dans la production globale n’a cessé de décroître. Cela semble paradoxal au profane, et c’est pourtant ce qui ressort des statistiques. La machine, en effet, une fois transmise à l’usager est chose vivante, qu’il faut soigner, réparer souvent, adapter à sa tâche. La civilisation industrielle repose alors sur l’artisanat et la petite entreprise qui rendent utilisable ce que la grande a construit. Elle exige aussi qu’entre le producteur et l’usager s’interposent tous ceux qui s’informent des besoins, les transmettent au producteur pour servir l’intérêt commun. Il faut ainsi que s’établisse une concurrence qui assure une grande variété de produits pour des besoins qui varient de plus en plus. Il faut enfin que le profit et l’intérêt stimulent les uns et les autres.

En agriculture en particulier, il est montré que c’est l’entreprise familiale de dimension moyenne qui assure les meilleurs rendements, et la petite entreprise industrielle qui pour tous les produits finis qui ne sont pas ceux de base assure la meilleure productivité.

Le système soviétique exclut tout cela. C’est pourquoi il n’a donné que des résultats détestables. Les objets les plus nécessaires manquent ou sont mal adaptés aux besoins et souvent restent dans les magasins d’Etat parce qu’ils sont ou trop peu tentants ou de trop mauvaise qualité et trop chers pour l’usage qu’ils font. L’U.R.S.S. produit des automobiles mais il n’y a pas de garagistes sur les routes en cas de panne ; et personne n’a soin des tracteurs ou du bétail qui sont à tous et à personne. Le mythe collectiviste se dégonfle parce qu’il est économiquement absurde et s’oppose à l’amélioration du niveau de vie. Les nouvelles élites soviétiques en prennent conscience. La marche du progrès auquel n’échappent pas plus les Russes que d’autres peuples imposera peu à peu une structure sociale qui, à quelques nuances près, ressemblera à celle qui s’est imposée, en dehors de toute doctrine, dans les pays plus évolués.

 

Politique Intérieure et Politique Extérieure

Mais faut-il pour cela que la politique extérieure subisse une évolution parallèle ? Dans une certaine mesure sans doute, et le changement de ton du Kremlin est aussi bien une tactique que le reflet de ce qui se passe à l’intérieur. Malheureusement, le progrès de la civilisation matérielle n’exclut pas l’exaspération des sentiments nationalistes. L’Allemagne nous l’a appris à nos dépens. Il semble au contraire que dans la période de mue d’une structure sociale, le raidissement est plus marqué à l’égard du monde extérieur, au moins dans la phase initiale. Il ne faut pas croire qu’à la détente intérieure en U.R.S.S. va correspondre à l’extérieur un esprit de compromis. La tactique sera plus souple, mais ce n’est pas en ce moment difficile pour les dirigeants soviétiques qu’ils peuvent consentir des abandons territoriaux ou autres ; la répression en Allemagne orientale à la suite des émeutes du 17 juin, le montre manifestement.

 

Ce qui se Passe à Belgrade

Ce n’est pas seulement à Moscou que l’on entend des craquements dans le système politico-social. A Belgrade aussi, le communisme yougoslave a déjà beaucoup évolué depuis sa constitution stalinienne. Tito lui-même a tendu à démocratiser le régime. Son meilleur compagnon Djilas a voulu aller plus loin et a signalé dans des articles retentissants de « Borba », les méfaits sur l’économie de la structure rigide et autocratique du Parti. Il a même suggéré qu’il n’en irait que mieux si la caste qu’il constitue dans la nation pouvait se dissoudre. Les hauts-fonctionnaires qui détiennent les postes clefs du pouvoir ont crié à l’hérésie et exigé la démission du réformateur. Tito a cédé ; mais le germe d’une opposition a levé ; la Yougoslavie est moins protégée que l’U.R.S.S. des contacts avec l’Occident ; les masses sont un peu plus évoluées, elles souffrent des mêmes défectuosités que nous venons de signaler chez les Russes. Sans l’aide conjuguée de l’Occident, le régime aurait éclaté du fait de la pénurie et de la famine menaçante en 1948. Les tentatives de réforme agraire ont généralement échoué. L’industrie étatique n’est pas plus rentable là-bas qu’ailleurs. La dictature d’un parti ne peut assurer l’avenir d’une nation ; Tito qui est habile ne l’ignore pas.

 

Naguib et ses Ennemis

Nous nous étions trompés, du moins à court terme, sur les chances de succès de la dictature de Naguib en Egypte. Cependant, la situation du Général qui paraissait s’affermir apparaît plus menacée qu’on ne le croyait. Le voilà en conflit politique avec certains pays arabes, et brouillé avec la Turquie. Les Anglais ont renoncé à négocier pour Suez et Naguib n’ose pas employer la force pour les en chasser. Les Américains paraissent las de l’appuyer et le sacrifient volontiers à des partenaires plus intéressant politiquement, stratégiquement et économiquement en Moyen-Orient. Enfin à l’intérieur, Naguib est obligé d’arrêter successivement les anciens amis de Farouk et du Wafd, puis les communistes et enfin – c’était hier – les Frères Musulmans dont la puissance religieuse et temporelle est loin d’être négligeable. Cela fait beaucoup d’ennemis pour un seul homme.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-01-09 – La Problématique de Berlin

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-09 – La Vie Internationale.

 

La Problématique de Berlin

 

La Conférence de Berlin qui s’ouvrira le 25 janvier est l’objet de toutes sortes de spéculations plus ou moins autorisées. Chacun l’imagine dans le sens de ses propres désirs : négative à Washington et, autant qu’il se peut, limitée à trois ou quatre semaines ; positive, décisive même dans les milieux neutralistes français. A Londres, on ne sait trop ce que cache un certain optimisme officiel ; les uns croient que les conversations Malik-Churchill ont abouti à la préparation d’un plan que nous relatons plus loin ; d’autres plus subtils et qui pourraient avoir raison, pensent que les Anglais se montreront conciliants pour satisfaire leur opinion publique qui désire un accord entre les deux blocs et qui le croit possible, mais qu’au fond, on s’accommoderait encore mieux à Londres d’un échec final dont on ne porterait pas la responsabilité, mais qui permettrait de poursuivre une politique d’équilibre continental dont les Anglais ont l’habitude et où ils ont toujours manœuvré avec profit.

 

Les Atouts Soviétiques

Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que Moscou a choisi admirablement son heure, et que les Soviets ont en mains un jeu magnifique pour troubler les relations entre Alliés. Comme toujours, leur objectif final est soigneusement caché. Nous serions bien surpris si les Russes venaient à Berlin avec l’intention d’aboutir à un règlement durable avec l’Occident. Molotov ne changera rien à sa politique. Il n’a d’autre but que de mettre les Alliés en posture difficile : les Français devant une crise politique et morale grave, et les Etats-Unis dans un mauvais cas, et cela avec l’aide apparente des Anglais ; ils ont la partie facile.

 

Ce que Serait le Plan Soviétique

La « Pravda » vient en effet d’insister sur la possibilité d’un armistice en Indochine. Moscou tient dans une large mesure la clef du problème ; l’appât pour la France est alléchant. Pour ce prix, la France n’aurait qu’à souscrire à un plan lui-même en apparence bien tentant : accepter une neutralisation de l’Allemagne réunifiée ; garantir la permanence de la frontière Oder-Neisse qui consacre la mutilation de l’Allemagne ; ne laisser à celle-ci qu’une police sans moyens militaires sérieux ; souscrire à une évacuation générale de l’Allemagne par les quatre occupants, et enfin demander aux Américains de renoncer à toutes leurs bases en territoire français, sur le continent et outre-mer. Selon ce programme, Moscou offrirait même, en compensation des sacrifices financiers qui seraient ainsi imposés à la France, un élargissement considérable du commerce entre celle-ci et le Bloc sino-soviétique. On conviendrait par là-dessus d’une sorte de pacte d’assistance et de garanties mutuelles, le Locarno de Churchill qui assurerait l’Europe d’une paix perpétuelle.

 

Conséquences de ce Plan

Si ce plan était réellement conforme aux intentions Russes, il serait difficile aux Anglais qui y souscrivent semble-t-il par avance, de le repousser. L’opinion française dans sa majorité y verrait sans doute une base très acceptable de règlement, surtout si la paix en Indochine venait s’y ajouter. A ce moment, les Etats-Unis seraient au pied du mur. Comme ils ne peuvent guère se résigner, sans être obligés de reconsidérer tous leurs plans stratégiques et à des risques et frais considérables, à une évacuation complète du continent européen, ils seraient obligés, soit de se retirer devant l’accord Franco-Anglo-Russe, soit de faire échouer la Conférence ce qui serait infiniment grave pour leur prestige moral. Quel déchaînement de propagande contre eux ! Quelle vague en Europe d’anti-américanisme ? Qui après cela pourrait soutenir la ratification ou même la reconsidération des Accords de Bonn et de Paris ? S’il en est ainsi, on comprend les hésitations de Washington et les appréhensions de Bonn devant cette Conférence de Berlin qu’ils ne peuvent éluder.

En tout état de cause, les Soviets auront porté à l’Alliance Atlantique un coup redoutable. Peut-être compte-t-ils, sans abandonner quoi que ce soit, faire échouer la C.E.D. et pousser les Etats-Unis à se replier sur la stratégie périphérique.

 

La Stratégie Périphérique gagne du Terrain

Il est certain que cette politique de repli – qui n’est pas celle de l’Etat-Major américain – a été cependant déjà envisagée politiquement et militairement aux U.S.A. Bases en Espagne ; bases en Lybie après accord avec le Senoussi ; traités séparés en préparation avec les nations asiatiques : Irak, Iran, Pakistan et Afghanistan, ce programme est tracé au cas où la France se détacherait de l’Alliance Atlantique plus ou moins complètement.

De leur côté, les Anglais – et c’est probablement le but secret de leurs pourparlers avec les Russes – poussent à cette politique périphérique qui leur permettrait de retirer du continent européen les trois divisions blindées qui y stationnent et qui constituent le plus clair de leur puissance militaire terrestre. Ils se sentiraient alors beaucoup plus forts dans toutes les régions du globe où ils sont en difficulté et où la présence de forces armées de qualité pourrait restaurer leur autorité et leur prestige. Cette politique, de plus, est conforme à l’instinct d’insularité des Anglais et à celui de l’isolationnisme américain.

Les Anglais donc ont calculé qu’ils gagent sur les deux tableaux : Si la conférence réussit le continent est abandonné à lui-même et le Bloc anglo-saxon est définitivement soudé dans une stratégie commune, et surtout les Anglais se débarrassent de la France et de tout engagement envers elle, ce dont ils ne cachent guère l’intention. Si la conférence échoue, Churchill pourra montrer qu’il a fait l’impossible pour réussir et il se joindra aux Américains pour imposer la C.E.D. à la France, ou à défaut, il obtiendra que les Etats-Unis reviennent pour la défense commune à l’ancien « Partnership » en égalité complète avec eux. Les Anglo-saxons seraient enfin seuls sans tiers importun dans leurs affaires.

Le président Eisenhower et Foster Dulles ne trouvent pas cette perspective très séduisante, et ils feront le possible pour poursuivre la politique bipartisane de ces dernières années. Mais réussiront-ils ? M. Bidault va se trouver là arbitre du sort commun. On sait le peu de confiance qu’il met dans les Soviets. Il ne s’est pas embarrassé pour le leur dire dans la note très rude qu’il publia quand les Russes ont essayé de remettre en honneur la France et le pacte de 1944. Mais – et le drame est là – dans l’état des choses, chez nous, a-t-il les moyens de décider ?

 

Le Neutralisme Égyptien

Le sort paraît jeté : Naguib passe au camp des neutres, et l’U.R.S.S. s’empresse de lui promettre assistance pour qu’il puisse se passer des marchandises anglo-saxonnes. Les dictateurs se jouent l’un après l’autre des bonnes volontés des démocraties. Les Américains ont prodigué à Naguib leur appui moral, leurs bons conseils et leurs dollars, ce qui lui a permis de franchir le cap difficile de l’agitation révolutionnaire au pouvoir absolu. Aujourd’hui bien établi après la victoire obtenue au Soudan sur les Anglais, il s’installe comme Nehru entre les deux Blocs. Cependant Churchill pressé par l’aile droite des Conservateurs qu’il avait sans doute sollicitée a pratiquement rompu les pourparlers sur Suez qui n’auraient d’ailleurs jamais abouti.

Les despotes, qu’ils soient rouges ou roses ou blancs, ont besoin pour s’imposer d’ennemis à combattre. On voit bien que Tito a gardé de s’entendre avec l’Italie sur Trieste et Naguib avec l’Angleterre sur Suez, sous peine de n’avoir plus rien pour exalter leurs peuples. De même, Malenkov et son présidium ont besoin de l’encerclement capitaliste qu’ils ont eux-mêmes provoqué. Jusqu’à Franco auquel il faut Gibraltar et peut-être le Maroc, au moins en paroles. Le fait est aussi constant que banal, mais on doit l’avoir toujours à l’esprit pour ne pas entretenir trop d’illusions sur les conversations à quatre ou cinq.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-01-02 – Bilan

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-02 – La Vie Internationale.

 

Bilan

 

Tout compte fait, l’année 1953 laisse la situation internationale au point où 1952 l’avait placée. La détente espérée au printemps est toujours au futur ; la guerre de Corée est passée de l’armistice latent à l’armistice effectif, sans que le règlement du problème politique apparaisse possible. La mort de Staline a maintenu en place les dirigeants de la politique extérieure soviétique, et les gestes de conciliation ne s’accompagnent d’aucune mesure concrète ; l’affaire de Trieste, après une phase aigüe, revient au point mort. Le différend anglo-égyptien à Suez n’est pas plus près d’une solution. Quant au problème franco-allemand, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il reste en l’état. La question sarroise en suspens, la C.E.D. plus que douteuse. Enfin la guerre d’Indochine se poursuit, mieux soutenue sans doute, mais toujours sans issue prévisible.

Dans l’ordre économique, l’ascension américaine s’est ralentie ; des signes de flottement apparaissent çà et là, même dans les pays les plus favorisés comme l’Allemagne et la Belgique. A l’actif de cette année, on peut inscrire le redressement de la situation en Iran qui sous la direction de Zahedi se rapproche du Bloc occidental, et une certaine détente en Tunisie et au Maroc après la crise aigüe de cet été. A l’intérieur, l’Espagne et les Pays-Bas peuvent se réjouir des résultats obtenus en 1953, mais l’Angleterre qui avait fait quelques progrès les voit remis en question par un réveil de l’agitation sociale. Stagnation donc dans l’ensemble sans signe sérieux d’amélioration prochaine.

 

L’Évolution en Pays Soviétique

Cependant l’évolution inhérente à toutes choses humaines se poursuit dans l’ombre. Malgré l’apparente stabilité du régime, l’U.R.S.S. se transforme. La mort de Staline a été pour le peuple russe un profond soulagement. Il est très significatif que le procès muet intenté à Beria et ses collaborateurs ait été présidé par un militaire, le maréchal Koniev. Plus d’aveux spontanés, ni de réquisitoire public. Une liquidation sans épisodes d’une certaine forme de police secrète, ce qui ne veut pas dire que cette sorte d’autorité occulte ait disparu. Elle demeure inhérente aux types de gouvernement qu’a connus la Russie de toujours.  Elle a changé de mains et sans doute de méthode. Certains groupes d’individus sont pour l’heure hors de sa portée.

Nous avons relaté au cours de ces dernières années le nombre exceptionnel de décès d’officiers supérieurs relativement jeunes ; l’armée s’est vengée. Elle n’a cependant pas cherché à supplanter le Parti. Mais elle le maintient sans tête ; le pâle Malenkov reste un figurant, et son autorité est toute administrative. Ce n’est pas lui, à notre avis, qui s’est défait de Beria. Pour gouverner la Russie, il avait besoin de lui. Il ne pouvait chercher à l’abattre que s’il avait les moyens de concentrer dans sa main les pouvoirs que le grand policier détenait. Au lieu de cela, l’autorité est de plus en plus répartie entre des chefs de service rivaux sans cesse multipliés. Plus cette autorité se divise et plus le contrôle de l’armée s’affirme.

Mais dans cette armée même, on ne voit pas jusqu’ici se détacher l’homme capable de s’imposer en maître. Et même si l’un des maréchaux prenait le pouvoir, il ne pourrait briser l’appareil du Parti qui tient tous les rouages de l’organisme soviétique. Il n’y a pas, comme dans l’Allemagne de 1945, une équipe de rechange tenue à l’écart et prête à reprendre les leviers de commande avec autorité et expérience. De plus, l’idéologie communiste est pour l’impérialisme russe un moyen trop efficace pour être abandonné par un nouveau maître qui serait tout aussi nationaliste que l’ancien. Restent la crise économique, le mécontentement et le malaise manifeste des couches moyennes du pays qui se forment lentement. Il serait illusoire d’en attendre dans le proche avenir un bouleversement du système politico-social. Le peuple russe est passif par nature et habitué à ses chaines séculaires. La prison où il demeure éclatera un jour, mais ce jour est loin.

 

Les Prochaines Conférences

Dans l’ordre diplomatique, on prépare des Conférences, sans grande conviction de part et d’autre. Tentée par les divisions de l’opinion française, l’U.R.S.S. s’est décidée, un peu tard, à jouer de cette carte. Elle a multiplié les avances, invité Daladier et consorts en Pologne, envoyé à Paris ses sportifs, ses musiciens, ses ballerines et ses chanteuses, et fait d’abord miroiter l’appât d’un armistice en Indochine suivi presque aussitôt à titre d’alternative d’une offensive vietminh ; chaud et froid opportun pour montrer aux Français ce qu’ils ont à espérer et ce qu’ils ont à craindre, selon qu’à la Conférence de Berlin ils se rangeront d’un côté ou de l’autre.

 

Le Choix n’est que Théorique

Comme nous l’avons dit, ce choix n’existe pas et la France comme les Etats-Unis sont liés, qu’on le veuille ou non, à la même politique. Sans doute, les Américains ont acheté les bases espagnoles ; ils traitent en ce moment avec le roi de Lybie pour en établir dans ce pays de nouvelles. Ils paraissent avoir réussi à disloquer la ligue arabe en reliant dans un pacte défensif la Turquie, l’Irak, l’Iran et le Pakistan. L’Egypte a très violemment accusé le coup et aussi l’Inde ; ce qui montre qu’il s’agit là d’un succès sérieux de la politique américaine et d’un résultat capital du voyage du vice-président Nixon. De cette façon, les Etats-Unis mettent la France devant le tableau d’une défense périphérique qui pourrait se passer d’elle et de ses territoires d’outre-mer.

Mais les Etats-Unis ne peuvent abandonner la défense de l’Allemagne et en retirer leurs divisions sans disloquer l’O.T.A.N. ce qui entraînerait le départ du continent des divisions anglaises et canadiennes. Ce serait donner aux Soviets partie gagnée. Les Française seraient les premiers à s’affoler de ce repli général. D’un grand élan patriotique (comme à Versailles), ils proclameraient leur foi dans l’O.T.A.N. et leur indéfectible attachement aux nations amies. D’autant mieux que les grands intérêts privés des commandes off-shore s’avéraient en mauvaise posture.

 

Vers un Compromis

Mais alors, dira-t-on ? N’a-t-on pas proclamé de part et d’autre qu’il n’y a pas de solution de rechange ? Non sans doute, mais il y a des accommodements. La C.E.D. peut repasser chez le tailleur et transformer sa silhouette sans que l’étoffe soit changée. Chacun pourra y voir la ligne de son choix, sans que personne ne soit satisfait, tous auront gagné quelque chose. Il est si facile de sauver la face en régime parlementaire. Voilà pour la diplomatie une grosse besogne jusqu’au printemps 1954 ; mais l’essentiel pour les diplomates, n’est-ce-pas de paraître occupés ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-12-26 – Pénurie et Abondance

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-26 – La Vie Internationale.

 

Pénurie et Abondance

 

On a accueilli avec satisfaction la réponse russe aux propositions Eisenhower sur le pool des réserves atomiques. Les Soviets paraissent plus disposés à négocier sur ce sujet, où leur position est favorable, que sur les problèmes allemands et autrichiens. La conférence de Berlin n’a pas encore reçu l’adhésion du Kremlin à quelques jours du rendez-vous fixé par les Alliés aux Bermudes ; ni Washington, ni Moscou ne semble d’ailleurs pressés de se rendre à cette confrontation dont on ne voit pas ce qu’on pourrait retirer sinon un nouvel ajournement des solutions européennes.

 

Le Désordre de la Production Soviétique

Peu à peu depuis la mort de Staline le voile se lève sur les difficultés intérieures de la Russie. Les nouveaux dirigeants n’hésitent pas à ouvrir l’abcès et à étaler publiquement les insuffisances criantes de la population agricole et des biens de consommation. On se souvient du rapport Krouchtchev de septembre dernier. Le discours du 4 décembre du même premier Secrétaire du Parti révèle que les plans établis n’ont pas encore reçu un commencement sérieux d’exécution. Il s’agissait d’abord d’envoyer dans les campagnes ingénieurs agronomes, mécaniciens de tracteur, éleveurs vétérinaires embusqués jusqu’ici dans la bureaucratie centrale ; Krouchtchev se plaint que l’on n’ait pas réussi jusqu’ici à en déloger beaucoup et que la production de viande et de lait reste stationnaire aux environs de 60% du programme prescrit. Il est pour le moins curieux que dans ce pays où il  ne fallait qu’un signe du M.K.V.D. pour envoyer un grand personnage à la mort, les Maîtres de l’heure ne parviennent pas à déplacer leurs subordonnés. Le formidable appareil bureaucratique de l’U.R.S.S. résiste aux plus hautes pressions. La nouvelle classe de techniciens soviétiques ne se laisse plus malmener.

 

Absence d’Objets de Première Nécessité

La pénurie de biens de consommation est plus flagrante encore que celle des produits alimentaires. L’absence dans les grandes villes des ustensiles nécessaires pour satisfaire les besoins les plus simples est l’objet de récriminations quotidiennes. L’U.R.S.S. est obligée avec son or d’acheter à l’étranger de la viande, aussi bien que des ustensiles de cuisine. Elle commande même des cargos à des chantiers navals français. Et cela se passe en Russie.

Dans les pays satellites, n’en déplaise aux pèlerins de Varsovie, la disette est encore plus grande. On n’a sans doute pas conduit les hôtes distingués le long des queues où les ménagères attendent des heures la distribution de pommes de terre et qui reviennent souvent le panier vide. Krouchtchev se plaint également de l’invraisemblable mépris des chefs d’entreprise à l’égard du prix de revient. A titre d’exemple, « La Pravda » qui n’est parfois pas beaucoup plus volumineuse que « Le Courrier d’Aix », occupe 2.500 employés aux bureaux de rédaction et d’administration. Evidemment à ce prix, le plein emploi est bien assuré. Le système étatique est partout aussi onéreux. L’administration d’Hitler elle-même n’échappait pas à ces défauts. Les dirigeants de l’U.R.S.S. ne se dissimulent pas qu’ils auront fort à faire à remonter la pente. Krouchtchev se contente de promettre aux Russes pour 1956 la ration de viande qui nous était donnée sous l’occupation allemande. Plus de huit ans après la guerre, les critiques les plus malveillants du régime soviétique n’auraient jamais osé prévoir une gabegie aussi générale et des résultats aussi désastreux : on se serait moqué d’eux.

 

Le Pool de l’Énergie Atomique

Mais revenons aux négociations atomiques. La proposition Eisenhower accueillie avec tant d’enthousiasme par les officiels de tous les pays nous a paru, quant à nous, fort obscure dans ses mobiles. Personne, semble-t-il, ne s’est avisé que les Etats-Unis se trouvent dans ce domaine devant une difficulté alarmante. Ils ont constitué une réserve de bombes atomiques telle que, répandue, elle ne laisserait guère de coins de terre ennemie qui ne soit pulvérisé. Pendant ce temps, la production d’uranium se développe à une vitesse croissante. Mines et usines de traitement s’édifient un peu partout. Qu’en faire ? Les limites du stockage sont atteintes. Si les Russes manquent d’uranium, ils n’auront pas grand peine à s’en procurer quand les producteurs ne sauront plus où placer le leur. Les Américains voudraient donc, sans toucher à leur réserve atomique, organiser à des fins industrielles l’utilisation du minerai en développement. La tâche est urgente et quelles que soient les conclusions des pourparlers avec la Russie, il faudra entreprendre un vaste Point 4 du programme atomique, ce qui sera fait.

Mais les Russes ne l’entendent pas ainsi. Non sans raison, ils prétendent que l’on commence par renoncer à l’usage des armes atomiques, et qu’on les détruise. Or les Américains ne peuvent se dessaisir d’un engin qui est leur seul garant du maintien de l’équilibre militaire entre la Russie et le Monde libre. Les Soviets se trouvent donc très forts sur ce terrain, et leur propagande en faveur d’un désarmement atomique préalable ne peut que rencontrer l’approbation des masses apeurées.

 

Gestes de Détente de Moscou

On a remarqué par ailleurs les gestes de détente multipliés par Moscou à l’égard de Tito. Ces jours-ci, la commission de la navigation sur le Danube présidée jusqu’ici par un Russe et où les Yougoslaves n’avaient pu défendre leurs intérêts aura un président désigné par Tito. Après la Bulgarie et la Hongrie, l’Albanie a sollicité la reprise des relations diplomatiques avec Belgrade.

Toutes ces prévenances sont en corrélation avec le différend qui oppose la Yougoslavie et l’Italie sur Trieste. Partout d’ailleurs, dans la mesure où ils ne sont pas obligés de sacrifier leurs intérêts, les Soviets montrent de l’empressement à apaiser les frictions qu’ils ont entretenues. Ils veulent rendre un peu de créance à leur diplomatie et se montrer sous un jour moins redoutable et ramener l’espoir d’une détente effective. Tout cela est jusqu’ici plus spectaculaire que pratique. Molotov a compris que la peur que Staline voulait inspirer ne paie pas. Le bilan de la guerre de Corée est négatif. La crainte a servi les Etats-Unis à reconstituer leurs forces et à resserrer leurs alliances. Les Soviets espèrent que la bonne volonté et les bonnes paroles suffiront à endormir la crainte et à détendre les coalitions. Là encore, ils conservent l’initiative. La difficulté pour eux viendra au moment où il faudra passer des mots aux actes.

Dans l’état où se montre aujourd’hui la Russie, devant le contraste aveuglant entre l’abondance d’un côté du rideau de fer et la pénurie au-delà, il n’est guère possible qu’une concession trop manifeste ne passe pas pour faiblesse, ce qui réduit singulièrement les chances d’un accord sur quelque point que ce soit.

 

                                                                                            CRITON                                                                   

 

Criton – 1953-12-19 – L’Heure du Choix

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-19 – La Vie Internationale.

 

L’Heure du Choix

 

La mise en demeure de se prononcer sur la Communauté Européenne de Défense adressée à la France par Foster Dulles, n’a soulevé qu’une émotion de surface. On connaissait la politique américaine sur ce point ; on avait entendu Churchill à Margate dans le même sens. La France reste libre de sa décision ; elle ne l’est pas d’entretenir indéfiniment l’équivoque. L’opinion internationale est unanime là-dessus.

 

La Position Française

Ce qui irrite sans doute les Anglo-Saxons, c’est de sentir que la position diplomatique de la France est très forte et qu’elle ne manque pas d’en jouer. D’une part, la carte indochinoise : le sort de l’Asie du Sud-Est est en nos mains. La perte de ressources de matières premières, le caoutchouc et l’étain, et du grenier à riz qui alimente l’Asie méridionale serait pour les Anglo-Saxons plus grave encore que pour nous. Elle mettrait à la disposition des chinois tout ce qu’ils convoitent et qui leur manque pour affermir leur puissance. Nous tenons également la carte allemande puisque nous disposons du droit de veto contre tout réarmement de celle-ci aussi bien que contre toute modification du statut actuel d’occupation. Si l’on met en regard les avances un peu voyantes que l’U.R.S.S. nous prodigue pour nous faire changer de camp en nous offrant l’armistice en Indochine, si nous consentons à assurer de concert avec la Russie et ses satellites la garde d’une Allemagne démembrée et désarmée, on conviendra que quels que soit la puissance anglo-saxonne et le prestige d’Adenauer, c’est de la France que dépend la solution des problèmes clefs du monde actuel. On ne peut donc qu’approuver notre diplomatie de vouloir tirer de cette position le maximum d’avantages et de garanties.

C’est de bonne guerre. On le comprend d’ailleurs fort bien à Bonn où Adenauer recommande à sa presse d’être patiente et de ne pas nous irriter.

 

Ne pas Recommencer 1911 et 1922

Cependant, il ne faudrait pas abuser de la meilleure des positions. Il y a toujours en politique un moment délicat où il faut abattre son jeu et conclure. Si en France, les nationalistes ont joué un rôle, à tout prendre utile en poussant l’opinion à ne pas se contenter de garanties verbales pour la constitution  de l’Union Européenne, il ne faudrait pas que cette obstruction triomphe.

Souvenons-nous. Certains Français auxquels ne ressemblent que trop nos nationalistes d’aujourd’hui ont brisé en 1911 la politique de Caillaux, et porté une part de responsabilité dans cette guerre de 1914-1918 dont nous ne nous sommes jamais relevés et dont le plus clair résultat fut la révolution bolchévique de 1917 et la destruction au profit des Anglais de la flotte allemande à Scapa-Flow. Ces mêmes hommes ont contribué à l’écroulement de la République de Weimar et donné aux pourparlers Briand-Stresemann en 1922, ce qu’on a appelé « le coup de Cannes ». Souhaitons avec la majorité des Français qu’en 1954, un troisième coup de ce genre nous soit épargné, car le suicide dont parle M. Dulles n’est pas une simple métaphore.

 

Hypothèses

Parlons clair. Supposons que nous remettions en vigueur le pacte franco-soviétique suivant les plans de Molotov et de Daladier et que dans quelques années, pour des raisons intérieures ou extérieures, le Bloc soviétique se désagrège, c’est alors que les « revanchards de Bonn » prendraient en effet leur revanche de l’oppression à laquelle la France et l’U.R.S.S. les auraient condamnés, et cela sous le regard indifférent des Anglo-Saxons.

Il y a plus proche et plus certain encore. Si la France changeait de camp, l’Union Française ne durerait pas longtemps. Marocains et Tunisiens, nationalistes et révolutionnaires de toute l’Afrique ne demanderaient pas la permission de Moscou pour tenter le grand assaut dont nous avons eu l’esquisse ces derniers mois et qui ne s’est apaisé que parce qu’ils sentaient derrière la France la puissance des Etats-Unis qui désapprouvaient leur audace. Il en serait autrement demain. L’anticolonialisme n’est pas mort.

 

Ceux qui ne Veulent pas Voir

Que l’armée européenne ne soit pas une joyeuse union – certes – mais à ceux qui se piquent de réalisme nous répondons : qui pourrait de bonne foi contredire à ces données de fait que nous venons d’évoquer. Il est vrai que les pèlerins de Varsovie ont vu une Pologne heureuse, fière d’être aux ordres du maréchal Rokossowski et priant avec sérénité dans leurs églises rebâties non loin de la prison du Cardinal Vichinsky. Il faudrait distribuer à tous les exilés polonais dispersés l’article de M. Loustaunau-Lacau publié par « Le Monde », pour leur donner une idée fidèle de la patrie perdue et une haute considération pour certains de leurs amis français. L’ordre règne toujours en effet à Varsovie.

Nous pensons d’ailleurs que ces propos sont – Dieu merci – inutiles. L’opinion française est saine, inquiète sans doute des décisions à prendre qui ne le peuvent être de gaieté de cœur, mais consciente des liens qu’on ne peut briser, des appuis indispensables à sauvegarder et de la nécessité de mettre à profit l’état de péril qui se dresse sur l’Elbe et l’Oder, pour en finir avec l’antagonisme franco-allemand qui fut cause de la ruine des deux peuples voisins. Il serait sage désormais de laisser à notre diplomatie le soin de mettre au point, avec toute liberté de manœuvre les conventions qui règleront le statut de l’Europe future.

 

L’Attitude Anglaise

Il y a encore autre chose à observer. A Londres, les contradictions de l’opinion française ont été pleinement mises à profit. Nous avons suivi ici la ligne observée par Churchill et le rapprochement progressif qu’il a opéré avec Washington. Les divergences de vues qui étaient sans doute réelles au printemps ont été patiemment dissipées. Que ce soit en Corée, ou en Europe, tout a été fait pour reconstituer l’unité anglo-saxonne. Quoiqu’on en ait dit en haut lieu, on ne s’est pas privé de nous faire sentir qu’on se serait volontiers passé de nous aux Bermudes. Si la France changeait de camp, on le déplorerait à Londres, mais seulement en paroles. On ne serait peut-être pas désolé que sur le continent, sans qu’on y soit pour quelque chose, les antagonismes reprennent leur physionomie d’antan. Il y a des concurrents dangereux qu’on ne voudrait pas combattre en face, mais dont on aimerait voir d’autres se charger de lier les mains.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-12-12 – Le Colloque des Bermudes

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-12 – La Vie Internationale.

 

Le Colloque des Bermudes

 

Si les Russes en acceptant la conférence à Quatre avaient eu pour seul objet d’aggraver la confusion dans les milieux diplomatiques alliés, ils y ont parfaitement réussi. Ajoutons que la contradiction se trouve, non seulement dans les tendances des opinons publiques, mais même, ce qui est plus grave, dans l’esprit même des responsables.

La Conférence des Bermudes avec ses incidents et ses indiscrétions n’a pas apporté de clarté. Le communiqué final n’affirme que les lieux communs de la politique occidentale. Quant à la politique de prestige de Winston Churchill, elle s’est surtout, comme nous le craignions, exercée contre la France

 

Les Contradictions de l’Attitude Anglaise

Les journaux anglais si respectueux qu’ils soient à l’endroit du vieux leader ne peuvent s’empêcher de voir les contradictions de sa politique : Promoteur d’un accord avec les Soviets, il n’en presse pas moins la France de ratifier la Communauté Européenne de Défense dont les Russes proclament qu’ils ne veulent pas. Si contre toute attente, la réunion des Quatre à Berlin devait avoir quelque résultat, ce serait précisément de substituer à l’armée européenne une neutralisation de l’Allemagne, assortie de quelque Locarno nouveau style auquel Churchill ne paraît plus tenir, dont du moins le communiqué des Bermudes ne parle pas. Il est par surcroit d’assez maladroite politique de traiter la France comme partie négligeable alors que, si les Russes y tiennent réellement, la France même affaiblie peut se trouver l’arbitre de la situation.

 

Les Pèlerins de Varsovie

Si MM. Daladier et Soustelle avec leurs amis ont fait le voyage de Varsovie, c’est qu’ils y ont été invités par les communistes pour se faire l’avocat d’un accord Franco-Russe qui bouleverserait toute la politique européenne suivie jusqu’ici, et qui tendrait à maintenir une Allemagne réduite et morcelée sous la garde permanente de la Pologne soviétisée et de la France indépendante de tout engagement envers les Anglo-Saxons.

Les Russes n’ont pas la naïveté de croire que cette politique peut réussir en 1954, mais la manœuvre est suffisante pour mettre les Alliés occidentaux dans une position inextricable à la Conférence de Berlin, et leur faire perdre la face devant leurs adversaires.

 

L’Échec des Pourparlers de Pan Mun Jon

Par ailleurs, pendant que cette rencontre se prépare, les pourparlers de Pan Mun Jon sur la réunion éventuelle d’une assemblée de belligérants et de neutres susceptibles de résoudre le problème coréen sont délibérément mis au point mort par les Sino-Coréens, ce qui est de fâcheuse augure pour le succès de la réunion des Quatre.

 

Le Désarmement Atomique

Pour faire diversion à cet imbroglio, le président Eisenhower, reprenant un vieux projet, a présenté devant l’O.N.U. un plan de désarmement atomique, plan qui a reçu l’approbation des Anglais qui y ont collaboré, des Français et de toutes les délégations assemblées à New-York.

La formule de ce projet est très adroite parce qu’elle a obligé les Soviets d’applaudir et a apporté – ce qui est le but – un succès moral pour les Américains devant l’opinion mondiale. La politique d’Eisenhower est de conquérir cette opinion, et il y a jusqu’ici, en partie, réussi. Elle contient cependant des processus qui la font ressembler au plan Baruch que les Soviets ont toujours repoussé ; de mauvais esprits pourraient comprendre que les Etats-Unis demandent que l’on remette progressivement toutes les ressources atomiques existantes entre les mains d’une Commission gérée par l’O.N.U., en sorte qu’après que ceux qui ont le moins de bombes auront livré les leurs, il n’en reste plus qu’aux mains de celui qui en a le plus. C’est probablement ce que Vichinsky fera valoir.

Il est peu probable qu’Eisenhower se fasse l’illusion de croire que les Russes se dépouilleront de leurs armes et livreront leurs secrets à une commission internationale.

 

Le Risque d’un Projet de Contrôle Atomique

Et cependant ? Si le plan Eisenhower était accepté et appliqué, il arriverait un moment où aucun des adversaires n’aurait plus d’arme nucléaire. Les Russes alors avec leur puissante armée terrestre ne seraient-ils  pas maîtres de tous les continents, l’Europe et l’Asie et peut-être même l’Afrique ? Si les Russes n’étaient pas enfermés dans leur tactique et leur routine, ils pourraient mettre les Anglo-Saxons au pied du mur car, dépouillés de leur supériorité atomique, la force militaire de ceux-ci ne pèserait pas lourd devant les 300 divisions rouges. On voit par cet exemple, à quoi aboutissent ces politiques de la place publique où les protagonistes ne poursuivent que des buts de propagande et enveloppent les vrais problèmes de tous les voiles de l’hypocrisie, en se donnant l’air d’être sincère.

 

Surmenage

Cette Conférence des Bermudes suggère des réflexions d’un autre ordre. C’est le spectacle de gens surmenés qui arrivent à bout de forces à des délibérations qui peuvent engager l’avenir du monde. Les responsables de la politique extérieure d’un grand pays devraient être exempts de tout souci autre que celui de leur tâche. Avoir tout le loisir de réfléchir, de consulter et de décider ce à quoi toute leur énergie est à peine suffisante. Quand nous songeons au temps et aux méditations que consacre un modeste chroniqueur à l’étude des problèmes mondiaux pour les connaître imparfaitement, on est inquiet pour la santé et le jugement des ministres de la démocratie.

 

La Reprise des Relations Anglo-Iraniennes

Nous sommes arrivés tout de même à un petit épilogue de la question iranienne. Mossadegh ayant définitivement perdu, le général Zahedi, son successeur, a pu, sans susciter de mouvements révolutionnaires, renouer les relations diplomatiques avec les Anglais. Reste à résoudre la question du pétrole. Quand la crise a éclaté, on craignait – et Mossadegh jouait là-dessus – que la perte de la raffinerie d’Abadan ne mette en péril l’approvisionnement du monde libre en essence. Depuis on en a tant produit qu’il n’y a plus de place pour celle de l’Iran.

Les Russes ont profité de cet embarras pour proposer à leur tour de leur pétrole à certains pays dont la France, aggravant ainsi les soucis du général Zahedi et des grandes Compagnies anglo-saxonnes. Les Russes de plus font construire à l’étranger une flotte de tankers dont ils étaient dépourvus, soit pour se porter acquéreur du pétrole iranien, soit pour exporter le leur, même s’ils doivent s’en priver eux-mêmes afin de désorganiser le marché mondial. Cela est à la rigueur possible. Il n’y a guère de circulation automobile en Russie, puisqu’à Moscou, ville de 4 millions d’habitants, il n’y a que 5 postes d’essence publics et pratiquement aucun sur les routes en dehors des autostrades.

Il faut y songer : le jour où les Russes disposeront d’assez de quelque matière de base pour ruiner les producteurs étrangers par une guerre des prix, c’est alors que la paix du monde serait en mortel péril. Pas avant.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-12-05 – On rebat les Cartes

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-05 – La Vie Internationale.

 

On Rebat les Cartes …

 

Après la note russe du 3 novembre qui refusait l’invitation à Lugano, on s’accordait à clore le chapitre des colloques Est-Ouest et à s’installer dans le statu-quo. L’intervention de l’U.R.S.S. pour faire obstacle in-extremis à la ratification des accords de Bonn et de Paris et que l’on avait tant attendue, paraissait exclue. L’intégration allemande au bloc occidental servait, disions-nous avec d’autres, les intérêts soviétiques autant qu’elle pouvait leur nuire. La note remise ces jours-ci par Molotov aux Alliés fait rebondir la question, et les avances d’Ho Chi Minh favorables à un armistice en Indochine donnent créance à un changement de tactique. C’est ce qu’il faut étudier.

 

Changement de la Tactique Russe

Depuis la mort de Staline, les Russes avaient cherché aux moindres frais à réhabiliter leur crédit diplomatique détruit par le vieux tyran. Mais Molotov, au cours de l’automne avait par des refus de négocier, ramené la situation à son départ. Des pressions avaient dû être exercées sur lui pour qu’il ressaisisse l’initiative, et c’est ce qui explique la conférence qu’il avait récemment tenue, procédé inédit au pays des Soviets.

Là-dessus, les débats à la Chambre française ont montré au monde des résistances plus fortes qu’on ne le pensait au réarmement allemand et à la Fédération européenne. Moscou, comme nous l’avons répété, n’avait qu’un geste à faire pour remettre en question les laborieuses négociations qui avaient abouti à esquisser un projet d’Europe. Molotov s’est enfin décidé à le faire, ou plutôt on l’y a décidé.

 

L’Évolution de la Situation en Indochine

C’est vraisemblablement la tournure des événements d’Indochine qui a constitué le motif dominant de cette démarche nouvelle. La constitution d’un organisme politique au Vietnam s’est révélée difficile : rivalités des nationalistes tonkinois et cochinchinois, hostilité des uns et des autres à Bao Daï et au président Tam, confusion sur la nature de l’appartenance à l’Union Française, impossibilité de rallier toutes les nuances de l’opinion vietnamienne à une autorité unique, et surtout à celle peu populaire de l’Empereur. Enfin, l’inextricable imbroglio cambodgien aggravé par l’instabilité mentale du Roi. Quelle tentation de pêcher en eau si trouble.

Par ailleurs, le redressement militaire opéré par le général Navarre, appuyé par un afflux d’armes américaines, n’est pas niable. Les Viets n’ont pu reprendre l’offensive en automne, et la position stratégique du général Giap morcelée et menacée dans ses centres de ravitaillement, devenait difficile à tenir. L’aide au Vietminh sous sa forme actuelle ne pouvait empêcher leur situation de se détériorer. Pékin et Moscou ont sans doute décidé d’arrêter une opération qui n’est plus payante, et de sacrifier Ho Chi Minh comme ils le firent jadis avec Markos en Grèce. En se mêlant à nouveau à la politique intérieure vietnamienne, les communistes ont plus de chances de s’infiltrer qu’en continuant la guerre.

 

L’Indochine, Ciment Franco-Américain

Mais, il y a plus : la guerre d’Indochine liait de façon indissoluble les intérêts français et américains. Les premiers ne pouvaient tenir sans les fournitures et l’argent des seconds, et les U.S.A. ne pouvaient rien imposer à la France tant que celle-ci tenait la clef du Sud-Est asiatique. Pour rendre à la France sa liberté d’action, Moscou doit sacrifier l’Indochine. Alors la France n’ayant plus aussi urgent besoin des ressources américaines pourrait s’associer à la politique russe en Allemagne, de tenir celle-ci paralysée en perpétuant la coupure des deux républiques et en les neutralisant militairement l’une et l’autre. Il suffit pour cela de faire jouer le pacte Franco-Soviétique signé par de Gaulle. Si le neutralisme l’emportait en France, le statu-quo allemand pourrait s’éterniser.

 

Le Plan peut-il Réussir ?

Le plan est simple et de réalisation aisée. Il sera cependant très difficile à la France, supposant qu’elle le veuille, ce qui n’est pas sûr, de se détacher du bloc occidental pour se tenir en équilibre entre les deux Blocs. Elle ne le pourrait, à la rigueur, qu’avec l’appui des Anglais toujours précaire et incertain. Cela présenterait des risques sérieux sur lesquels nous nous sommes expliqués, ne fut-ce que celui d’un retour progressif des Américains à l’anticolonialisme qu’ils ont répudié à contrecœur pour éviter d’affaiblir la France et de compromettre leur sécurité militaire, ce qui mettrait en péril notre empire d’outre-mer. Les récents événements du Maroc et de Tunisie sont suffisamment éloquents à cet égard. De plus, la structure de notre économie telle que nous l’exposions samedi, ne résisterait pas à un repliement et à l’isolement. Cela sans parler du préjudice moral qui suivrait la déception déterminée dans la petite Europe par le reniement des principes que nous avions nous-mêmes formulés. Les Soviets ne se dissimulent certainement pas ces obstacles.

 

Le Nationalisme Traditionnel peut-il s’Imposer ?

La vieille tradition nationaliste et militaire qui reste puissante en France et dont les idées n’ont pas changé depuis 1870, ou du moins depuis Delcassé, n’a plus les moyens d’autrefois ni le même crédit sur le peuple. Le retour à l’alliance franco-russe flanqué d’une entente cordiale à éclipses, et mue par le souci de démembrement de l’Allemagne dont M. Daladier a repris le flambeau ne résisterait pas à des remous politiques graves. Il faudrait pour le renversement de l’actuelle politique une unanimité qui n’existe pas et une discipline nationale qui manque encore plus. En sorte que les Soviets en seront sans doute pour leur frais, à moins qu’ils ne soient prêts à des concessions majeures susceptibles de recevoir le consentement des Etats-Unis, ce qui paraît pratiquement impossible. Moscou ne peut reculer sans danger en Europe.

 

La Conférence à Quatre aura-t-elle Lieu ?

Il est probable que les Américains ne pourront pas se dérober à une Conférence à Quatre à laquelle ils répugnent si les Soviets veulent vraiment qu’elle se tienne, car il se peut qu’ils veuillent plutôt obliger les Etats-Unis à la refuser eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, Moscou ayant toujours la ressource de revenir à sa position antérieure sans craindre le désaveu d’une opinion intérieure aura réussi à gagner du temps et à faire renaître entre Alliés occidentaux des divergences aigües, qui ces temps-ci s’atténuaient. La politique de M. Dulles et Eisenhower aura quelque peine à s’imposer aux Bermudes, surtout si Churchill reprend, comme on le dit, ses plans du 11 Mai.

 

L’Initiative reste aux Soviets

Disons pour conclure que malgré les déclarations américaines selon lesquelles l’Occident avait repris l’initiative diplomatique, c’est Moscou, en dépit de son faible crédit et de la suspicion que suscite chacun de ses gestes, qu’il soit conciliant ou non, qui mène le jeu et oblige constamment ses adversaires à réviser leur attitude. La supériorité en tactique diplomatique des dictatures sur les démocraties, et des entités politiques sur les coalitions, n’est plus à démontrer. La conférence qui s’ouvre aux Bermudes ne présentera pas à sa conclusion un front uni des démocraties. La France est aussi partagée dans ses tendances que l’âne de Buridan et cherchera à éluder les questions précises. L’Angleterre, bien que décidée à ne pas heurter de front les résistances américaines, s’efforcera de reprendre à ceux-ci le rôle de leadership et de remonter son prestige, sans pour cela compromettre l’Alliance Atlantique.

 

La Politique de Prestige de Churchill

C’est surtout une politique de prestige que Churchill a à cœur de réaliser. Depuis quelques mois, l’affaire de Guyane, les troubles africains, et hier le cruel échec essuyé au Soudan ont fait sérieusement baisser la cote des Conservateurs ; à Londres, une récente élection partielle le montre. Dans les rangs même du Parti il y a des murmures et des menaces de rébellion ; le voyage des souverains autour du monde ne suffit pas à recréer une âme impériale que l’évolution des esprits et les maladresses de la politique coloniale anglaise ont déchirée. Un coup d’éclat sur le théâtre diplomatique arrangerait mieux les choses. Qui en ferait les frais ? Sans être dans le secret de M. Bidault, certaines de ses remarques toujours sibyllines nous donnent à croire qu’il pense que ce pourrait bien être nous.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-11-28 – Réflexions sur un Débat

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-28 – La Vie Internationale.

 

Réflexions sur un Débat

 

Le long débat qui s’est institué à la Chambre française sur l’armée européenne et l’intégration économique et politique de l’Europe des six a été suivi à l’étranger avec attention, avec compréhension pour nos difficultés mais sans complaisance. Ce qui a été dit, estime-t-on, compte moins que les mobiles véritables, et le plus souvent cachés, qui inspiraient les discours, passions et combinaisons politiques, intérêts économiques et professionnels. Pourquoi se demande-t-on aussi, la France qui a inspiré ces idées de communauté européenne jusqu’en 1951, les combat-t-elle aujourd’hui avec une telle vigueur ? C’est à ces questions qu’il faut répondre avec franchise.

 

Le Renaissance Allemande

Il y a, d’abord et avant toute autre considération, la renaissance extraordinairement rapide de l’économie allemande, renaissance qui n’est pas seulement le fait de l’énergie et de la discipline d’un peuple mais aussi de l’application, comme le rappelait récemment le ministre Erhard, des principes et des méthodes de l’économie libérale. En matière monétaire une stricte orthodoxie conforme aux données de la réforme de 1948, en matière économique une pleine responsabilité laissée à l’initiative privée et une collaboration loyale des travailleurs. Les sacrifices très durs consentis par ceux-ci ont porté leurs fruits et leur sort est aujourd’hui comparable à celui des autres nations libres du continent, depuis l’extrême misère de l’après-guerre. Si les mêmes méthodes avaient été acceptées chez nous, nul doute que notre économie serait plus prospère qu’elle n’est.

 

La Hausse des Prix Français

Si, d’autre part, il y avait si peu d’opposition en 1950 aux perspectives d’intégration européenne, c’est que les prix français étaient inférieurs aux prix mondiaux et que dans l’Europe d’alors, nos possibilités d’expansion étaient considérables. Le marché européen nous était largement ouvert, et nous l’aurions dominé si l’on avait aboli les barrières douanières.

La situation est aujourd’hui exactement inverse. Nous sommes le pays le plus cher d’Europe, et l’ouverture des frontières serait notre ruine. La raison essentielle est fort simple : depuis 1950, les salaires (on l’oublie trop souvent) ont augmenté de 80 pour cent en moyenne, les prix de quarante – à l’extérieur la moyenne est de 15 et 10 respectivement -. Les charges sociales de plus grèvent ce salaire de 47 pour cent contre dix à vingt-cinq chez nos concurrents. Sait-on qu’en Angleterre, pays socialement très avancé, les allocations familiales sont de 3% du salaire horaire pour deux enfants, de 15% pour cinq, tandis que chez nous, avant les augmentations projetées, elles sont respectivement de 40 et de 110 pour cent !

Nous aurions tout lieu d’être fiers d’une telle réalisation, mais on comprend aisément que dans ces conditions les possibilités de concurrence sont nulles. D’où le protectionnisme dans lequel nous sommes enfermés. Notre économie est enviable, comme le disait M. Reynaud, et l’Europe impossible tant que nos voisins ne se seront pas alignés sur nous, et il est douteux qu’aucune nation accepte de présenter un budget où la fiscalité et la parafiscalité absorbent plus de la moitié du revenu national net.

On dit que nos dépenses militaires étaient excessives. Elles ne sont cependant pas sensiblement supérieures proportionnellement à nos ressources, à celles des autres nations, et ceux qui parlent de les réduire considérablement savent bien que cela est impossible, le coût de l’armement augmentant sans cesse. Quant à la guerre d’Indochine, si elle grève notre budget réel de 7 ou 8 pour cent, on sait bien que, même si la paix était faite dans les meilleures conditions imaginables, l’aide américaine une fois déduite, l’économie ne serait pas considérable pendant plusieurs années. Dire le contraire est pure démagogie.

 

Seule une Autorité Supranationale peut résoudre le Problème Français

Dans ces conditions, le salut ne serait-il pas de confier à une autorité supranationale le soin de procéder à l’égalisation des chances entre les différents pays. Elever le prix de revient des uns et abaisser celui des autres de façon à faire une Europe où les chances seraient égales pour tous ? Autrement, l’Europe se ferait au profit des uns, comme la Hollande et l’Allemagne ; et au détriment des autres, comme la Belgique et la France ; c’est la seule et indispensable condition d’une intégration. De cela personne ne parle, et pour cause. Tous veulent tricher.

 

Le Gallup Français sur la C.E.D.

Une controverse s’est établie sur un sondage fait dans l’opinion française pour savoir qu’elle était sa réaction en face des projets d’armée européenne. Cette enquête a montré que beaucoup ne connaissent pas la question et étaient incapables d’y répondre ; mais que parmi les autres, plus de 2 sur 3 étaient favorables à la C.E.D. On a contesté ces chiffres avec fureur. Il nous semble cependant que l’homme de la rue, d’après nos propres interrogations est en général assez affirmatif sur deux points :

D’abord que la rivalité séculaire entre la France et l’Allemagne doit être surmontée et qu’une coopération des deux pays est souhaitable et même indispensable – que la C.E.D. et ses annexes offre assez de garanties pour être tentée ; – qu’elle est préférable bien qu’imparfaite à toute autre solution.

En second lieu, la plupart reconnaissent que la sécurité de la France ne peut être assurée par ses forces militaires auxquelles les Français ne croient plus ; le souvenir de la débâcle de mai 1940 a laissé une profonde empreinte. On sent confusément que la pression du monde slave sur l’Europe n’est pas un phénomène passager, même si le communisme disparaissait, ce qui est tôt ou tard probable.

Cette pression ne se relâcherait nullement, peut-être s’accentuerait elle ; l’exemple de Tito est inquiétant à cet égard. Pour résister à cette pression, la conjonction des forces françaises et allemandes est malheureusement indispensable.

 

La Réduction des Effectifs Américains en Europe

Sur ce problème de sécurité un fait est significatif. Il a été question ces temps-ci d’une réduction des effectifs américains en Europe. On a cru voir là le désir des Etats-Unis de se décharger sur la future armée allemande du soin de défendre notre continent, et de permettre aux soldats américains de rentrer chez eux. Cette nouvelle, d’ailleurs en principe démentie, a provoqué une vive émotion même chez ceux qui voyaient sans déplaisir nos murs se couvrir de « U.S. go home ». Quand un peuple réfléchit sur son destin, les humeurs passagères cèdent à la raison, même si cette raison ne peut s’exprimer clairement. Malheureusement, le problème actuellement est plus économique que politique. En face d’une Allemagne prospère « l’homme malade » de l’Europe fait triste figure.

 

Notre Économie peut-elle être redressée

Un redressement de notre économie ne paraît guère possible présentement. La démagogie et la faiblesse de l’exécutif l’excluent. C’est là le point sombre. On a dit de tous côtés, à gauche comme à droite, que nous étions à la veille d’un 1789. Une révolution ne résoudrait rien, bien au contraire, car les privilèges à abattre ne sont pas tous du même côté. Elle aboutirait à une dictature ; de quelque côté qu’elle vienne, elle aggraverait la situation, et surtout isolerait la France du reste du monde libre et nous priverait de ce qui nous reste de plus précieux, nos amitiés qui toutes se fondent sur la liberté qui se dégage de notre ambiance.

Nous nous excusons de ces réflexions qui paraissent du domaine intérieur. En fait, elles résument et expliquent les commentaires des observateurs étrangers souvent meilleurs juges de nous, que nous-mêmes.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-11-21 – Le Grand Cercle

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-21 – La Vie Internationale.

 

Le Grand Cercle

 

Les yeux s’ouvrent : M. Jules Moch, promoteur à l’O.N.U. des plans du désarmement français se déclare aujourd’hui convaincu que l’U.R.S.S. favorise la ratification par la France du traité de Communauté Européenne de Défense ; cela, dit-il, à des fins de propagande.

 

Pourquoi l’U.R.S.S. ne craint pas la C.E.D.

Rappelons que l’U.R.S.S. compte tirer de l’établissement d’une armée européenne d’autres avantages : en ralliant tous les adversaires du traité, bon gré, mal gré, autour du parti communiste, elle permet à celui-ci de se présenter en défenseur de la souveraineté nationale et de sortir un peu de l’isolement politique auquel l’avait réduit la qualification de représentant des intérêts d’une puissance étrangère. De là à faire partie un jour d’un nouveau front populaire, il n’y aurait peut-être que quelques étapes à franchir à la faveur d’une crise politique ou sociale. La Russie compte aussi sur les difficultés et les frictions que l’établissement d’une armée intégrée ne manquera pas de faire naître entre les nouveaux fédérés et, si l’Allemagne dans l’Europe nouvelle prenait une place prépondérante, sur un renouveau de craintes inspirées par le pangermanisme. Enfin, dans le cas où l’intégration de l’Allemagne à l’Europe ne troublerait pas l’équilibre des forces au sein de celle-ci, les Allemands seraient empêchés de pousser leurs revendications pour l’unité au-delà des limites purement diplomatiques, les Alliés ne voulant pas mourir pour Koenigsberg. Enfin, la Communauté de Défense consacrerait la division permanente de l’Allemagne et obligerait peu à peu les habitants de la zone orientale, soit à se soumettre au régime de Pankow, soit à s’enfuir en zone occidentale.

Comme nous l’avons dit, la Russie après les émeutes du 17 juin et les troubles en pays satellites, ne peut que renforcer les régimes qu’elle a établis. Reculer serait donner le signal d’une révolte générale en ces pays. On est en conséquence fondé à penser comme la plupart des commentateurs l’avouent maintenant que le point mort dans les relations Est-Ouest n’a guère de chance d’être dépassé.

 

La Rivalité U.R.S.S. – E.U. sert leur Politique

Une des idées fondamentales de nos exposés, c’est que tant l’U.R.S.S. que les Etats-Unis n’ont aucun intérêt à une détente, la division du monde les sert : la Russie, à maintenir malgré de multiples difficultés l’empire qu’elle s’est taillé en Europe et en Asie, l’Amérique, à maintenir la cohésion du monde libre que la force des choses l’incite à diriger.

Le fait essentiel de ces derniers mois, c’est le resserrement opéré par Churchill et Eden de l’Alliance Atlantique, et particulièrement des relations anglo-américaines que le discours du 11 mai avait quelque peu tendues. A la conférence des Bermudes qui va s’ouvrir, les négociateurs français vont se trouver devant cette association des anglo-saxons sur les problèmes allemands et même asiatiques. Ne recevant aucun appui du côté russe, nos délégués ne pourront que s’aligner. Toute autre attitude aboutirait à l’isolement de la France que sa situation économique et politique ne lui permet pas d’affronter. Tous les débats au Parlement resteront donc académiques.

 

Une Occasion Manquée

Le temps, disions-nous, ne travaille pas en notre faveur. En effet, le partenaire allemand, bien qu’il fasse preuve de modération, n’est est pas moins conscient de nos difficultés. Précisément à cause de la force recouvrée par l’Allemagne, Adenauer ne pourra pas devant son opinion publique aller bien loin dans les concessions sur la question sarroise qu’il aurait pu faire il y a quelques mois, et pour sauver la face de part et d’autre, on devra se contenter d’une solution plus ou moins provisoire ou verbale qui n’écartera pas les risques d’un revirement analogue à celui de 1935. Si les Français avaient vu clairement au printemps les développements pourtant bien prévisibles de la situation, ils auraient pris l’initiative, dans les meilleures conditions, de réaliser les plans d’intégration européenne auxquels, en tout état de cause, il est impossible de se soustraire. Il aurait fallu alors que chacun soit convaincu qu’il n’y avait rien à attendre, ni des Russes, ni des Anglais. L’histoire est assez éloquente sur ce point.

 

L’Encerclement du Monde Communiste

Plusieurs faits depuis lors ont affaibli notre position. Ce fut d’abord l’accord hispano-américain sur l’établissement de bases militaires des Etats-Unis en Espagne qui enlève aux positions stratégiques de France et d’Afrique du Nord un peu de leur importance. Deux de ces bases en projet au Maroc viennent d’être abandonnées. D’autre part, les points de vue anglais et américains sur l’Extrême-Orient se sont beaucoup rapprochés. Les Etats-Unis viennent de faire aux négociateurs communistes à Pan Mun Jon de nombreuses concessions demandées par les Anglais. L’U.R.S.S. participera à la Conférence sur la Corée – si elle se tient – ainsi que les neutres, dont l’Inde. Enfin, Foster Dulles n’a pas exclu en principe d’amission ultérieure de la Chine de Pékin à l’O.N.U. De plus, le commerce avec cette même Chine pourra, si l’on trouve une contre-partie, être élargi par les Anglais et leurs Dominions qui ont un besoin urgent de débouchés. Même les Américains qui commencent à souffrir du même besoin envisagent d’exporter leurs automobiles à la Chine rouge. Les excédents de coton et le caoutchouc demandent eux-mêmes preneurs.

 

L’Accord Militaire Etats-Unis – Pakistan

Autre fait d’importance : malgré les mystères et les démentis, un accord militaire vient d’être conclu entre les Etats-Unis et le Pakistan. L’Inde s’en est émue. Il est bien entendu que les bases que les Américains entretiendraient éventuellement aux confins russo-chinois et la réorganisation de l’armée pakistanaise ne visent pas l’Inde. Cependant, il y a le problème du Cachemire toujours en suspens entre les deux pays. La résistance pakistanaise ne pourra qu’être renforcée par la présence des Etats-Unis. En prenant pied aux frontières de l’Inde, les Américains réduiront la liberté de mouvement du Pandit Nehru qui s’est fait le champion du neutralisme, et l’attrait que cette politique exerçait sur les autres états asiatiques s’en trouvera atténué d’autant. De plus, l’élection aux Philippines du favori de Washington M. Magsaysay renforce la position américaine dans le Pacifique. Les Etats-Unis par leur aide au Vietnam, ont acquis une influence sur le Sud-Est asiatique à laquelle le Siam, la Birmanie et l’Indonésie ne peuvent rester insensibles.

Patiemment et méthodiquement, le grand cercle autour du bloc communiste se resserre et les Anglais collaborent – que pouvons-nous, sinon faire de même ?

 

                                                                                  CRITON