Criton – 1954-11-20 – Contradictions

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-20 – La Vie Internationale.

 

Contradictions

 

Nous nous étions fait l’écho de changement possible de la tactique soviétique, changement qui ne peut se produire que par une substitution de personnes. Ni Molotov ni Vichinsky ne modifieront leur ligne et leurs méthodes. La dernière note du Kremlin et les commentaires de « La Pravda », avec les menaces qu’ils contiennent en cas de ratification des Accords de Paris montrent assez clairement qu’il n’y a rien de changé pour le moment.

 

Nouvelles Déclarations d’Eden

C’est encore M. Eden, après ses déclarations inquiètes sur la situation en Indochine, qui a de nouveau averti les Communes qu’il ne fallait pas s’attendre à un apaisement prochain. Dans sa conférence de presse, M. Dulles a fait preuve du même scepticisme.

Cependant, le front uni des Démocraties, si renforcé qu’il semble depuis les accords sur l’Allemagne n’est pas encore sans fissure ; le malaise à Bonn provoqué ou accentué par le compromis sur la Sarre est loin de s’apaiser. En France, l’agitation nationaliste, réveillée par M. Mendès-France à son avènement, se retourne maintenant contre lui, à la suite des troubles d’Algérie et de la lettre du leader néo-destourien Bourguiba sur les Fellaghas tunisiens. Derrière ces manœuvres, c’est l’entente franco-allemande qui est visée.

 

La Politique Extérieure aux Etats-Unis

Mais chose au fond plus importante, c’est à Washington même que les divergences d’opinion se font jour. Deux tendances s’affrontent. Celle que personnifient Eisenhower et Ridgway, c’est-à-dire l’armée de terre et celle que représentent, avec des nuances, Dulles, l’amiral Radford et le vice-président Nixon. Les remarques optimistes d’Eisenhower qui parlait d’une ambiance de détente à propos de l’incident de l’avion américain abattu, et en dépit de cet incident, croyait à de meilleures dispositions du Kremlin, ont été vivement critiquées par le sénateur Knowland, républicain, et même par le nouveau leader démocrate du Sénat, Johnson. Celui-ci pour atteindre le président trouve intérêt à le présenter comme un faible, avec les Maccarthystes et la vieille garde républicaine.

 

Les Révélations du « Washington Post »

On a fait état contre Eisenhower des révélations du « Washington Post ». Eisenhower se serait opposé à une menace d’action navale dans les eaux chinoises contre les forces de Mao Tsé Tung opérant autour des îles proches du continent chinois contrôlées par Chang-Kaï-Chek. Naturellement, la dernière note soviétique et la destruction d’un destroyer nationaliste chinois par les Rouges ont apporté de nouveaux arguments aux adversaires de toute politique d’apaisement. Même la visite de M. Mendès-France est accueillie par les uns avec sympathie et avec une méfiance accrue par les partisans d’une politique énergique à l’égard du communisme.

Dans quelle mesure tout cela est-il sérieux ? Il est difficile de le dire, bien que le conflit entre les deux clans à Washington ne date pas d’hier. Eisenhower à sa manière habituelle a maintenu une balance oscillante entre les deux, cherchant à rassurer l’opinion qui ne demande que cela.

 

Le Fond du Problème

Mais ce que l’on ne dit pas, c’est le fond des pensées : beaucoup craignent une politique de désarmement, non seulement les militaires, mais aussi beaucoup de représentants d’intérêts privés. Ils ne le font pas uniquement par profession. Ils croient en effet que l’U.R.S.S. et la Chine épuisés par la course aux armements verraient avec faveur une trêve, à condition de ne rien abandonner des positions acquises, trêve qui leur permettrait de se consacrer un peu plus au relèvement du niveau de vie de leurs peuples.

En effet, le contraste entre la prospérité de plus en plus marquée des peuples libres qui a pris, en cet été et automne 1954 les proportions d’un boom dans beaucoup de pays, et la stagnation avouée des pays totalitaires, porte au prestige du communisme un coup dont on n’a pas encore vu les effets car les hommes non avertis sont longs à comprendre -. Mais si l’ascension économique du monde libre se poursuit à la cadence actuelle, la misère dans l’autre camp finira par prendre la valeur d’une démonstration. Les hommes de Moscou s’en inquiètent. Il suffit d’entendre leurs émissions ; le relèvement de la production de biens consommables est leur souci quotidien. Pour cela, une détente internationale et un désarmement partiel, ou plutôt un ralentissement du réarmement, les servirait considérablement et serait en outre de bonne propagande.

Ceci, nous l’avons déjà dit, n’est pas de l’intérêt des Etats-Unis. Les dépenses si énormes qu’elles soient de la préparation militaire ne gênent nullement leur expansion économique ; tout au contraire, elles la stimulent. Le ralentissement du réarmement a toujours été considéré comme un facteur de crise. En laissant se poursuivre la course, ils aggravent l’écart entre leur niveau de vie et celui des pays totalitaires, et par l’aide militaire qu’ils apportent à leurs alliés, ils soulagent le fardeau de ceux-ci, et en même temps disposent, par leur apport, d’un moyen de pression politique. C’est pourquoi beaucoup de milieux aux Etats-Unis craignent que le Président ne se laisse aller à faire le jeu du Kremlin en poursuivant une détente qui ne serait qu’un piège.

Qu’ils aient tort ou raison, leurs arguments ont quelque valeur. Cependant, il se peut pour d’autres raisons que le sentiment de détente internationale soit un facteur de progrès économique, la confiance dans l’avenir incitant aux dépenses et aux investissements.

 

La Détérioration de la Situation en Indochine

La détérioration de la situation en Indochine soulignée par tous les rapports, préoccupe non seulement les Français mais ses partenaires. La mission là-bas du général Collins va aboutir à mettre aux mains des Etats-Unis l’instruction de l’armée sud-vietnamienne, question qui a, des années durant, été la cause principale de friction entre les Américains et nous ! Une des causes aussi de notre défaite.

Comme pour l’Allemagne nous en arrivons à faire pour l’Indochine exactement le contraire de ce que nous avions voulu. C’est pourquoi, les partisans de M. Mendès-France se retournent peu à peu. Lui-même semble d’ailleurs faire le contraire de ce qu’il espérait ou avait paru promettre. Dans l’opposition, il disait avec raison, que seule une technique de rigueur financière pourrait permettre à la politique française de s’affranchir, si besoin était, de toute servitude extérieure. Or il a endossé au pouvoir toutes les impatiences démagogiques des gauchistes. La situation est inextricable. Il eut mieux valu s’en aviser plus tôt dans l’intérêt national.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1954-11-13 – Plus Cela Change …

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-13 – La Vie Internationale.

 

Plus Cela Change …

 

Lentement, progressivement, la diplomatie soviétique a changé sa manière depuis la mort de Staline. Sans modifier par des actes précis ses objectifs et sa méthode, elle s’est faite plus affable et en apparence plus conciliante. Elle a parlé de détente, et, dans une certaine mesure, on l’a cru. Depuis quelque temps, surtout depuis la reprise des relations normales avec Tito et l’acquiescement à l’accord sur Trieste, on s’est demandé s’il n’y avait pas quelque chose de vraiment nouveau au Kremlin, et aujourd’hui on spécule sur une disgrâce possible de Molotov.

La conclusion rapide des Accords de Londres et de Paris a donné à Moscou un coup de fouet après les succès faciles de Genève. Le Kremlin a dû se rendre à l’évidence que la manière brutale qui consistait à effrayer le Monde libre avait scellé une union qui, malgré des vicissitudes, avait quelque chose de plus solide qu’on ne le pensait à Moscou. La possibilité de briser l’Alliance Atlantique par intimidation avait délibérément échoué, et sans doute définitivement.

 

La Guerre Totale Impossible

Il y a plus : le monde en général ne croit plus à la guerre totale. L’étendue des destructions à mesure que progressent les engins téléguidés et thermonucléaires rendrait aussi aléatoire que vaine une tentative de résoudre l’antagonisme Est-Ouest par la force. La coexistence pacifique de quelque manière qu’on la conçoit et qui n’exclut pas des conflits localisés est une nécessité qui s’impose aux deux parties. La peur de la guerre ne joue plus.  Il se pourrait alors que pour changer de tactique, le Kremlin fasse le choix d’un homme nouveau comme ce fut autrefois le cas quand Litvinov disparut de la scène.

 

Préparations contre le Sud-Vietnam

La manière affable n’exclut pas la brutalité : on vient d’en avoir un nouvel exemple avec l’avion américain abattu par les chasseurs russes au large du Japon. Il se pourrait aussi bien que la nouvelle technique diplomatique soit mise à profit pour endormir la vigilance occidentale, en vue d’un coup de force qui se situerait en Indochine – une nouvelle Corée revue et corrigée.  Anthony Eden a dit ces jours-ci aux Communes que la puissance militaire du Vietminh, contrairement aux accords de Genève, avait considérablement doublé. Le Tonkin, pays de 14 millions d’habitants, aurait plus de soldats que le Pakistan et l’Indonésie. On a remarqué également la présence de techniciens russes, et la nomination de Lavrichev comme ambassadeur de l’U.R.S.S. à Hanoï montre l’importance que Moscou accorde au rôle du Vietminh dans la compétition internationale.

Eden a dit toute son inquiétude, et l’on sait qu’il ne parle pas à la légère. Cette présence russe à Hanoï est-elle destinée à surveiller et à contrebalancer l’influence chinoise, ou bien à se conjuguer avec celle-ci pour opérer le nouveau bond en direction de Saïgon ? L’envoi par les Etats-Unis du général Lawton Collins au Sud-Vietnam révèle l’inquiétude de Washington dans cette partie du monde, et la coopération franco-américaine, dont nos ultra-nationalistes font déjà grief au gouvernement, montre l’urgence de coordonner tous les efforts pour éviter que ne saute le barrage, et que l’image du « château de cartes » évoqué naguère par Eisenhower ne devienne réalité.

 

L’Optimisme et l’Économie

L’optimisme que l’on répand à profusion en Occident n’est pas tout à fait sincère. Il a pour but d’encourager la reprise économique, l’inquiétude étant un facteur de dépression. Le relèvement particulièrement accentué en Europe et qui se dessine aux Etats-Unis serait arrêté par un retour de la peur. Et en tout état de cause, la peur est nuisible car elle n’empêche rien.

Du côté russe, on s’est rendu compte du retard croissant de l’économie par rapport à celle du Monde libre, et l’effort pour relever le niveau de vie des habitants de derrière le rideau de fer se poursuit et s’accélère non sans accrocs. Cela implique un accroissement des échanges Est-Ouest jusqu’ici presque négligeables. L’accord commercial franco-soviétique qui vient d’être signé va en principe atteindre 53 milliards, soit près de 4 pour cent de nos échanges.

 

La Crise Économique Surmontée

L’ambition des Soviets serait de jouer un rôle important dans le commerce international pour arriver d’ici quelques années à le désorganiser à leur profit, et de créer une crise sur laquelle les peuples libres n’auraient aucun moyen d’action. La crise économique mondiale est le dieu de toutes les espérances du communisme, le dogme stalinien fondamental.

Les événements de ces derniers temps, de ces derniers mois surtout, l’ont sérieusement ébranlé. Les Etats-Unis au bord de la dépression ont réagi avec succès, et l’Europe n’a même pas senti les effets du ralentissement des affaires en Amérique de l’automne dernier au début de cet été, contrairement à tous les diagnostics. Il n’y a donc plus qu’à attendre passivement que les contradictions internes du monde capitaliste n’en fassent une proie pour le communisme. Il faudrait donc provoquer cette crise quand on aura les moyens d’écraser les marchés par des exportations massives. Ce moment-là est fort éloigné. La préparation militaire coûte fort cher à un pays pauvre de capitaux comme l’U.R.S.S., et plus encore à la Chine qui en est à peu près dépourvue. De plus, l’augmentation effrayante en Chine et considérable en Russie de la population qui croît plus vite que les moyens de la nourrir, empêche pour de longues années de songer à des surplus. Il est donc probable que les impérialismes russes et chinois devront se contenter d’une expansion très modérée et se limiter aux proies tout à fait mûres comme le Sud-Vietnam.

 

La Fin de la Présence Française en Asie

A cet égard, nos lecteurs doivent admettre combien nous avions raison de demander depuis des années l’internationalisation du conflit, quand il en était temps. On ne voulait pas que d’autres, et surtout les Américains, se mêlent de nos relations avec les Etats alors associés et partagent, si tant est qu’ils le désiraient, les privilèges commerciaux que nous tenions là-bas. Nous sommes à la veille de tout perdre. Nos importateurs plient bagage au Nord et s’y préparent déjà au Sud. C’est quelques cent milliards d’affaires qui vont progressivement échapper à notre commerce et créer de sérieuses difficultés à certaines industries dont le textile déjà si mal partagé. Si les Américains ne continuaient pas par des moyens directs et indirects de maintenir au titre de l’Indochine leur subvention en Dollars, nos finances, toujours précaires, chavireraient. Quel exemple de ravages de la politique et surtout d’un nationalisme aveugle (que l’on a remis en selle au moment où il allait choir) qui nous a empêché de faire jouer à plein la solidarité du Monde libre devant la menace qui l’oppresse. La leçon est aussi terrible qu’aveuglante, et le pire est qu’elle ne servira de rien.

 

Le Retour au Bon Sens

L’étranger suit avec une certaine ironie la désillusion de tous ceux qui en France saluaient à grands cris un changement de notre politique extérieure comme la fin de l’ « Immobilisme ». On voit comme au contact des réalités les faiseurs de prodiges emboîtent peu à peu le pas à leurs prédécesseurs. En toute impartialité on peut se demander si le bilan de ces derniers mois se solde positivement, une nouvelle expérience était-elle nécessaire, sinon pour se convaincre qu’il n’y a qu’une politique possible, aussi bien dans le domaine international qu’en matière économique, et qu’on sera contraint d’y revenir avant même de s’en être beaucoup écarté.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-11-06 – Le Progrès Social et les Idées

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-06 – La Vie Internationale.

 

Le Progrès Social et les Idées

 

Au soulagement qui a suivi la signature des Accords de Paris a succédé un examen critique qui en a révélé les faiblesses.

 

Les Réactions Allemandes à l’Accord Sarrois

C’est en Allemagne d’abord que le règlement du différend sarrois a soulevé des protestations qui ne relèvent pas toutes de la tactique électorale. Les libéraux, loin d’y voir l’aube d’une réconciliation franco-allemande, y trouvent les éléments d’une discorde permanente. La coalition gouvernementale de Bonn, déjà fêlée par des controverses purement intérieures, aura quelque peine à se remettre des discussions qui vont s’ouvrir au Bundestag. Le Parti Chrétien-démocrate du Chancelier répugne à porter seul la responsabilité d’un accord que les autres Partis rejettent. Sans doute en fin de compte seront-ils ratifiés.

Mais alors que la solution européenne de la C.E.D. aurait créé un climat nouveau, il est à craindre que l’Allemagne de Bonn, investie d’une souveraineté pratiquement complète, n’use de cette autorité pour saper progressivement les accords clauses du compromis.

 

Un Pacte avec les Soviets

Le chancelier Adenauer a fait suggérer, lors de son voyage à Washington, la conclusion d’un pacte de non-agression avec les Soviets, qui a intrigué les milieux gouvernementaux américains. Était-ce une manœuvre pour apaiser l’irritation de ses alliés et adversaires politiques ou bien l’amorce, à plus ou moins longue échéance, d’une politique indépendante dans les rapports Est-Ouest ? Le Chancelier craignait jusqu’ici qu’un accord de coexistence pacifique ne soit conclu un jour ou l’autre, sans l’Allemagne et sur son dos. C’était la raison majeure de sa hâte à sceller l’intégration de l’Allemagne dans le Bloc occidental et de recouvrer pour elle la souveraineté. Aujourd’hui toute négociation à Quatre, si elle devait s’engager de façon sérieuse, ne pourrait l’être sans la participation de Bonn, et tout accord serait subordonné à son approbation ou à son veto. Moscou peut trouver là, un jour, un moyen nouveau de dissocier le Monde libre.

 

Le Communisme et la Misère

On répète comme une évidence ici et ailleurs – c’est même un slogan endossé par notre actuel gouvernement – que le seul moyen de faire reculer le communisme est d’extirper la misère et d’élever le niveau de vie des masses qui seraient fatalement entraînées vers cette idéologie par la persistance de leur état. C’est là simplifier le problème et faire sans le vouloir du matérialisme historique. On a vu d’abord combien le Stalinisme se souciait peu du bien-être des peuples conquis. Son autorité n’a pas été menacée pour cela. Les révolutions ne sont pas l’œuvre des masses opprimées. Les ouvriers russes qui ont aidé Lénine à faire triompher le bolchévisme avaient un niveau de vie supérieur en moyenne à ce qu’il est encore, et plus de liberté.

 

La Situation Politique en Italie

Mais c’est en Italie que le problème apparaît réellement. La Péninsule est aujourd’hui menacée d’une majorité d’extrême-gauche aux prochaines élections, et l’inquiétude grandit au point qu’une coalition des forces anticommunistes se révèlera peut-être nécessaire pour s’opposer à une prise de pouvoir légale par les rouges, coalition qui comprendrait les monarchistes, et inévitablement les néo-fascistes. Or la citadelle du communisme en Italie, Bologne, est relativement à sa population la plus moderne et la plus florissante des cités de la Péninsule. Elle est, de plus,  une des moins industrielles. La force du Parti socialo-communiste réside dans le suffrage des fermiers et métayers qui roulent voiture et mènent grand train ; la montagne avoisinante qui au contraire est pauvre reste fidèlement démocrate-chrétienne. Dans le Sud, on constate que le recul du paupérisme coïncide avec un progrès de l’extrême-gauche et l’on dit, par ironie, que la baisse du Mezzogiorno est la meilleure pourvoyeuse d’électeurs communistes et nennistes.

En Angleterre, la gravité de la crise sociale soulignée par les grèves récentes, s’appuie sur les éléments les mieux payés, dans le pays du monde socialement le plus avancé. Inversement, les masses les plus déshéritées de l’Islam se montrent en Moyen-Orient peu perméables au communisme, et même en Afrique du Nord, sans la collusion avec le nationalisme, la force du Parti serait presque négligeable : nous n’entendons pas démontrer par là que la lutte pour le progrès social est inefficace, mais que le facteur essentiel de la lutte entre les idéologues qui divisent le monde est beaucoup plus psychologique que matérielle.

Le communisme cristallise des antagonismes séculaires qui ont peu à voir avec le contenu du portemonnaie. L’Italie a toujours été divisée en fractions hostiles. La France également a conservé au long des siècles des haines de classes et des éléments révolutionnaires par tempérament, de même qu’en Espagne les anarchistes qui sont d’ailleurs anti-communistes politiquement, ne deviendraient pas conservateurs en s’enrichissant. Le progrès social n’est opérant que s’il s’accompagne d’une rééducation intellectuelle fondée sur l’évidence des faits, la démonstration de l’absurdité de certaines passions politiques, et le ralliement à l’ordre le plus profitable à tous, montré par l’expérience et appuyé sur l’étude des résultats acquis. C’est ce que l’on néglige ; la pure démagogie est plus facile. Dans un pays éminemment réfléchi et d’esprit pratique, la Hollande, on publiait récemment un rapport qui montrait que le progrès social et le développement du revenu national était entravé par l’écrasement progressif des revenus privés élevés et que si l’on voulait tendre à plus de bien-être collectif, il fallait maintenir et même élargir l’écart entre les gros et les petits revenus, l’attrait et le stimulant des premiers donnant à la production son dynamisme. L’égalitarisme pratiqué par le socialisme dans les pays d’économie mixte s’étant révélé comme un facteur de décadence surtout en Angleterre et en France.

 

Les Élections aux Etats-Unis

Les élections aux Etats-Unis ont déjoué les pronostics qui annonçaient un raz de marée en faveur des Démocrates. Si ceux-ci enregistrent une légère avance, elle est inférieure au résultat traditionnel des élections intermédiaires où le Parti au pouvoir perd toujours un terrain appréciable.

Le prestige d’Eisenhower, fortement affaibli il y a un an, s’est rétabli peu à peu et c’est à l’influence du Président que le Parti républicain doit ce relatif succès. Sauf accident d’ordre international, il n’y aura rien de changé dans la politique américaine, non seulement à l’extérieur, mais même à l’intérieur. On restera « au milieu de la route », appuyé par les modérés des deux camps. Cependant, ce résultat affecte beaucoup de calculs ici même. On attendait d’un triomphe démocrate une inflexion à gauche dans l’ordre social international, un flottement de la direction américaine en politique étrangère, et surtout le départ de Foster Dulles. Bien des combinaisons et des espoirs devront être ajournés. Ne nous en plaignons pas.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-10-30 – Le Nouveau Concert Européen

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-30 – La Vie Internationale.

 

Le Nouveau Concert Européen

 

On ne peut qu’être d’accord avec Foster Dulles lorsqu’il dit qu’après le rejet de la C.E.D. le 30 août, les résultats des Conférences de Londres et de Paris tiennent du miracle. L’angoisse et la consternation qui régnaient alors parmi les Nations libres n’ont pas été ressenties en France, en apparence du moins, avec la même intensité. On ne pensait pas toutefois que l’Union occidentale pourrait être rétablie aussi rapidement, mais on savait que le risque d’isolement matériel et moral que courait la France exigeait un redressement immédiat. Et en définitive, c’est à la pression de tous nos partenaires que nous avons dû céder. Nous disions alors que la note à payer pour le rejet de la C.E.D. serait lourde et que les avantages de la solution de rechange seraient loin de compenser ceux que les anciens Traités de Paris et de Bonn nous conféraient, car, qu’on le veuille ou non, la position de l’Allemagne de Bonn est beaucoup plus forte, sa liberté beaucoup moins limitée aujourd’hui qu’elle n’eût été. Et surtout, l’avenir, peut-être lointain, est moins assuré.

 

La Nouvelle Alliance

Toute cette construction d’alliance européenne occidentale ne lie les participants que dans la mesure de leur bonne volonté. Tout montre qu’elle existe et l’on peut prévoir que les accords signés à Paris et certainement ratifiés bientôt fonctionneront sans à-coup grave, mais à condition que la situation mondiale demeure en l’état. On nous dira que c’est le sort de tous les traités ; mais justement, il aurait fallu que celui-ci changeât la nature des choses, et seule une union protégée par une autorité internationale le pouvait. Entre états souverains, les contrats ne peuvent être que temporaires.

 

Le Compromis Sarrois

Cela est particulièrement applicable au compromis sur le statut de la Sarre. Il est par nature, non définitif comme on le voulait, mais provisoire jusqu’au traité de paix. On dit bien que celui-ci ne sera jamais signé, ce qui présentement paraît probable. Il n’en reste pas moins que les Sarrois demeurent juges de leur sort et que l’avenir reste ouvert ; on se souvient de ce qu’il advint en 1935 ; en 1955, il pourrait en être de même si l’Europe entre temps n’est pas scellée. De plus, la rédaction de l’accord franco-allemand laisse beaucoup des points obscurs ; bien des litiges en pourraient sortir si les partenaires cessaient d’avoir intérêt à s’entendre. Les Sarrois sont opportunistes ce qui pour un petit peuple est naturel. Ils évolueront selon leur avantage ce qui ne peut manquer, tôt ou tard, de les entraîner vers la plus forte puissance économique.

 

Les Réactions en Allemagne

Les réactions en Allemagne sont diverses. On se plaint d’avoir payé avec la Sarre une note bien lourde, mais au fond du cœur, on se réjouit. Les Accords de Paris rendent peut-être plus problématique la réunification de l’Allemagne, mais il faudrait être bien naïf pour croire que les Soviets abandonneraient leur zone d’occupation et laisseraient écraser le gouvernement Grotewohl par des élections libres.

Quant à la Sarre, les concessions faites par Bonn laissent tout de même quelques compensations que l’alternative, c’est-à-dire le maintien indéfini du statut quo actuel, ne comportait pas. Les partis pro-allemands pourront faire campagne en Sarre et s’installer pour préparer l’avenir, et le commerce germano-sarrois présentement très faible sera progressivement élargi.

Quant aux traités qui rendent à l’Allemagne sa souveraineté, l’admettent sur un pied d’égalité au Pacte de Bruxelles et la font entrer dans l’OT.A.N., on ne voit pas ce que le chancelier Adenauer pouvait souhaiter de plus. Au contraire il aurait, dit-on, préféré que lorsqu’il aura disparu, ses successeurs aient moins d’indépendance. Il connaît ses compatriotes.

 

L’Opposition Socialiste

Il est donc assuré qu’après les murmures d’usage le Parlement allemand ratifiera les accords. Les Socialistes par pure démagogie font une opposition profitable dans l’ordre électoral. Ils ne se soucient pas de l’approbation sans réserve que leurs confrères, les Socialistes sarrois, donnent à l’accord franco-allemand qui les concerne ; l’internationale socialiste a des frontières bien étroites.

 

Les Réactions Soviétiques

Les réactions soviétiques ont jusqu’ici manqué d’imagination. Le jour même de la signature de Paris, Molotov a remis une note où il propose une nouvelle conférence à Quatre sur l’Allemagne. Il parle d’élections libres sans en préciser le sens. Après celles récentes en zone soviétique, on peut s’en faire une idée : il propose le retrait des troupes d’occupation, ce qu’il sait inacceptables pour les Occidentaux et pour les Allemands eux-mêmes qui sentent que la présence américaine est leur meilleure garantie. D’ailleurs, Churchill a dit aux Communes que le nouveau dialogue Est-Ouest n’était pas pour demain. Les Etats-Unis et les autres membres de l’O.T.A.N. sont de cet avis. Des concessions russes ne peuvent être obtenues que lorsque la nouvelle union de l’Europe de l’Ouest aura fait ses preuves.

 

L’Association Industrielle Franco-Allemande

Le plus intéressant et le plus neuf des accords de Paris ce sont les projets d’association économique et culturels franco-allemands. Là aussi nous sommes dans le vague et le contingent ( ?). Mais si l’idée prend corps elle peut, elle, changer la nature des choses. L’expansion industrielle allemande et le savoir-faire qui l’anime ne tarderont pas à sentir des limites. La balance des comptes allemands est largement créditrice. La monnaie est pratiquement convertible ; le marché des capitaux s’élargit chaque jour. La reconstruction totale est en vue ; le niveau de vie des Allemands est aussi satisfaisant que celui de ses voisins. La question de l’espace vital qui n’est en fait qu’un besoin d’expansion permanent, se posera bientôt à nouveau. Si les industriels allemands voient s’ouvrir, en collaboration avec les Français avec lesquels ils se sont toujours bien accordés, un champ d’activité illimité au-delà des mers, la paix franco-allemande pourra devenir, d’un objectif purement moral une réalité payante.

Un journal allemand disait ces jours-ci : on nous offre la Sahara en échange de la Sarre. Il croyait ironiser. Il se pourrait que le Sahara, même partagé, qui est neuf, vaille infiniment plus que la Sarre qui n’offre rien qu’un petit pays surpeuplé, suréquipé, surindustrialisé surtout. Une vaste entreprise franco-allemande en Afrique aurait aussi l’avantage de consolider notre influence chancelante. Car, malgré l’apparence, nous souffrons surtout là-bas, d’être les seuls maîtres. Nous avons toujours pensé que si nos territoires d’outre-mer étaient un champ d’action international sous notre contrôle, notre position aurait bien plus de chances de se maintenir. C’est une idée qu’il est malheureusement difficile de faire admettre aux partisans des chasses gardées, alors que nous n’avons ni la puissance matérielle, ni le prestige, ni les moyens financiers suffisants pour les organiser seuls. A cet égard, les vues de M. Mendès-France économiste, ne manquent pas d’intérêt. Si ses plans ne sont pas qu’une parade verbale alors on pourra dire que l’on est sorti de « l’immobilisme », mais alors seulement.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1954-10-23 – Doutes et Espoirs

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-23 – La Vie Internationale.

 

Doutes et Espoirs

 

Il encore trop tôt pour mesurer la portée des projets d’accord et de coopération franco-allemands. Certes, il s’agit d’une tentative ingénieuse et courageuse de briser le cours néfaste de ces rapports depuis plus de quatre-vingt ans ; à ce titre, on doit souhaiter qu’elle réussisse. Il suffit cependant de suivre les réactions de Rome, de Bruxelles et de La Haye pour remarquer qu’elles ne répondent, pas plus que les Accords de Londres, à tous les espoirs de notre temps. Une collaboration franco-allemande économique et financière, une association dans l’expansion industrielle fondée sur un compromis valable sur les questions territoriales litigieuses auraient sauvé le monde en 1911 et en 1922 des calamités qui l’accablent encore, et dont le bolchévisme est le produit. Aujourd’hui, si souhaitable que soit cette réconciliation franco-allemande, elle ne suffit pas à l’équilibre européen ; on peut même craindre qu’elle ne fasse obstacle à la construction d’une communauté européenne qu’Adenauer et Schuman avaient espéré constituer aussi large que possible et ouverte à tous dans l’avenir.

 

Les Négociations de Paris

Une grande hâte d’en finir avec des discussions harassantes anime les négociateurs de Paris ; on tournera la page avec soulagement et quelles que soient les critiques que nous avons exposées, on doit savoir gré à M. Mendès-France d’avoir pressé la liquidation des problèmes qui allaient, faute de solution, devenir périlleux. L’heure de la chirurgie avait sonné.

 

Les Élections de Pankow

La diplomatie soviétique n’était pas habituée à ce rythme accéléré chez les Occidentaux. Elle n’a pas eu le temps de refaire son jeu pour y répondre. Dimanche, ont eu lieu en Allemagne orientale les élections que les Soviets ont cru devoir soigner particulièrement.

Les électeurs rassemblés à heure fixe ont défilé devant les urnes dans un ordre impeccable ; peu s’en fallut que le cent pour cent des votants et des suffrages pour le front national ne soit atteint. On n’aurait même pas été surpris que des fonctionnaires trop zélés n’aient dépassé le compte. Les Russes ne comprennent pas – et c’est là la limite à leur habileté que nous avons souvent signalée – que ce genre d’élection « démocratique » les discrédite au lieu de les servir. Comment pourrait-on croire à des élections libres en Allemagne, ou ailleurs, après une démonstration de ce genre ? Moscou ferme par avance la porte à des pourparlers auxquels beaucoup ne demandent qu’à croire.

 

L’État d’Esprit au-delà du Rideau de Fer

L’accueil délirant fait au Théâtre National Populaire français en Pologne après l’enthousiasme soulevé par la tournée de la Comédie-Française à Moscou, montre mieux que tout le degré de popularité des régimes en Europe soviétisée. Tous les voyageurs, même les Anglais, ont été frappés de la tristesse et de l’ennui qui règnent dans ce monde fermé. Le rideau de fer et la surveillance policière étouffent ces populations jadis animées, et les échecs successifs de leur redressement économique avoué par les dirigeants, s’expliquent par cette apathie résignée. On ne bâtit un monde qu’avec une certaine joie de vivre et d’espérer. Le plus grave défaut du communisme est peut-être l’ennui qu’il répand.

 

Les Grèves en Angleterre

L’Angleterre est aujourd’hui paralysée par une grève des dockers d’une ampleur exceptionnelle ; dans un pays insulaire qui s’alimente du commerce extérieur, la manutention des navires est un service clé dont la vie même du pays dépend. Le Gouvernement Churchill laisse se développer la grève pour mieux la briser. Il veut montrer au peuple anglais quels périls la Nation court en s’abandonnant à l’extrémisme dont le Travaillisme de M. Bevan est l’animateur. Il prépare ainsi les prochaines élections en obligeant l’électeur incertain à réfléchir sur les risques de voir le socialisme aboutir au désordre. Ce qui frappe dans cette grève comme dans d’autres qui l’ont précédée, c’est qu’elle s’est déclarée et s’étend contre les avis et les ordres de la Fédération ouvrière. Le chef du syndicat des transports Deakin, hostile au mouvement, accuse les communistes de l’avoir inspiré. Ici, les communistes et les bévanistes ont plus ou moins partie liée. Cette grève montre, par ailleurs, la fragilité du redressement économique dont se fait gloire le gouvernement Churchill-Butler, le peu de chances aussi d’une convertibilité prochaine de la Livre. Un retour au pouvoir des Travaillistes, dans l’état actuel de division du Parti, à cause de la force occulte (beaucoup plus grande que les Anglais eux-mêmes ne le croient), d’une certaine forme de communisme chez eux, aurait tôt fait de ramener la Grande-Bretagne à ses difficultés d’il y a trois ans.

 

Moscou et l’Accord sur Trieste

Les Accords de Londres et la réconciliation franco-allemande aboutissent ; le Monde libre aura franchi une étape salutaire à laquelle les solutions du différend anglo-égyptien sur Suez et de la querelle de Trieste ont aussi beaucoup contribué.

La conclusion du traité Italo-Yougoslave, attendu depuis longtemps, n’aurait causé aucune surprise si Moscou, dès le lendemain, n’avait jugé opportun d’y ajouter sa bénédiction. Geste inattendu après des années d’opposition obstinée au partage du territoire libre. Les plus marris ont été les communistes italiens et leurs associés qui n’avaient pas même été prévenus des intentions de leurs maîtres, et faisaient au compromis la même opposition que leurs ennemis, les ex-fascistes. Leur déconfiture a réjoui la presse italienne. Nos communistes en ont vu d’autres semblables sous Staline.

 

Neutralistes Punis

L’indépendance du jugement a ses périls, mais la servilité à une doctrine, à un parti ou à un homme est souvent cause de sérieux embarras. Tel est le cas, en ces jours, de nos compatriotes du « Monde », et consorts, qui ont poussé de leurs vœux et de leur influence M. Mendès-France ; au pouvoir qu’ils supposaient acquis à leurs idées, ils sont fort penauds aujourd’hui de recevoir en contre-partie le réarmement allemand, l’entrée de Bonn à l’O.T-A.N., le Pacte de Bruxelles et le renouveau de la coopération américaine en Indochine. Tout comme les communistes de « L’Avanti », ils sont bien obligés de dire amen et de sourire. Si les accords prévus prêtent à controverse, on doit reconnaître que notre Premier nous a rendu le service de mettre fin – espérons-la définitive – à ce neutralisme suspect, qui de la part d’un organisme jadis officieux, avait jeté sur notre position morale dans le monde un discrédit dont il faudra bien des démentis tangibles pour nous laver.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1954-10-16 – Lendemain de Fête

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-16 – La Vie Internationale.

 

Lendemain de fête

 

L’enthousiasme et l’euphorie qui ont suivi la signature des Accords de Londres, parce qu’on avait craint le pire, se sont beaucoup refroidis à la réflexion. On croyait au triomphe définitif de l’unité occidentale. Ce n’est qu’un début dont les promesses sont encore douteuses. Le vote favorable du Parlement français demeure équivoque. Poursuivre les négociations n’implique pas nécessairement le désir de les voir aboutir. Les manœuvres de Molotov, quoique cousues de fil blanc, ne sont vaines que si elles n’ont pas à Paris quelques complicités. Dans l’état d’esprit des diplomates des Neuf, la position réelle de M. Mendès-France n’est pas définitivement éclaircie.

 

Les Problèmes en Suspens

Il reste en effet, le problème sarrois à résoudre comme préalable à la ratification des accords, qu’il s’agit en outre de mettre noir sur blanc, ce qui ne sera pas facile. Rien n’indique que le chancelier Adenauer puisse devant son opinion aller au-delà des formules sur lesquelles il s’était entendu à Strasbourg avec M. Teitgen. On se demande aussi de quels moyens dispose encore Molotov pour faire échec aux accords.

 

L’Effort de la Diplomatie Soviétique

L’effort russe porte sur deux plans. Celui du désarmement aux Nations-Unies. Celui de l’Allemagne à Berlin, probablement aussi mais secrètement à Paris sur un projet de réunion à Quatre.

Il y a longtemps déjà que Molotov avait confié ses intentions sur le désarmement à M. Jules Moch, ce qui avait renforcé la position des socialistes anticédistes. Dès l’Accord de Londres, Vichinsky a déclaré prendre pour base des discussions les plans franco-britanniques. Les Russes toutefois sont embarrassés pour aller dans cette voie au-delà des besoins de la propagande. On a tôt fait de les mettre au pied du mur : Acceptez–vous un organisme international de contrôle libre d’inspecter où bon lui semble et, si cet organisme constate des infractions, quelles sanctions fera-t-il appliquer et qui sera chargé de le faire ? Les Russes ramènent la question en dernière instance au Conseil de Sécurité de l’O.N.U. où comme l’on sait, ils ont le droit de veto, ce qui rend inopérant tout plan de désarmement dont le contrôle et les pouvoirs répressifs sont la base.

 

Voyage de Molotov en Allemagne

L’effort russe en Allemagne a un tout autre objet. Il vise à mettre à profit le « vide idéologique » qui s’est creusé en Allemagne à la suite du rejet de la C.E.D. On a vu comment une fraction de l’opinion allemande, en l’espèce les six millions d’adhérents des syndicats, ont repoussé l’idée d’un réarmement sans une tentative préalable d’accord avec les Russes sur la réunification. Beaucoup d’Allemands avaient mis leur espoir dans une fédération européenne où ils auraient eu le sentiment d’une réhabilitation, et aussi d’entreprendre une œuvre durable de construction européenne qui aurait donné un sens à leur effort. L’échec de la C.E.D. leur a enlevé leurs illusions. Il n’y a rien à attendre de la France qui ne cherche depuis un siècle qu’à nous maintenir démembrés et impuissants. Rien à attendre de ces Accords de Londres où nous n’endosserons l’uniforme que pour servir de bouclier aux Anglais et aux Américains, et qui rendrait impossible la réunification avec nos frères de l’Est.

Cet état d’esprit, Molotov l’a saisi. Il a fait dans la zone occupée un voyage spectaculaire, visité les travailleurs des usines, rendu hommage à Goethe, embrassé les petites filles aux bras chargés de fleurs. L’enthousiasme était un peu faible, mais la police veillait. On n’a parlé que de réunification, d’élections démocratiques, de paix durable. Il s’agissait de vaincre la haine à l’égard de l’occupant par des propos raisonnables afin que chacun puisse se demander : « Où est notre intérêt ? Des Occidentaux ou des Russes, qui cherche le plus à nous tromper ? » Dans le désordre idéologique où se trouve l’Allemagne d’aujourd’hui, une telle propagande peut faire lentement son chemin ; ce n’est qu’un début.

 

La Portée des Accords de Londres

C’est bien ce qu’a expliqué Paul Reynaud dans sa critique des Accords de Londres. Que sont-ils au fond ? Le retour à la vieille formule de la diplomatie : une coalition plus ou moins stable d’intérêts momentanément solidaires, ce qui correspond exactement aux objectifs de la politique anglaise qui va reprendre sur le continent son jeu d’arbitre, jouant de la France contre l’Allemagne et inversement, et de l’Italie contre l’une ou l’autre.

Londres a toujours excellé à ce jeu. Quelles garanties offre pour l’avenir une alliance militaire de plus que toutes celles du passé ? On dit que les Anglais se sont liés pour un demi-siècle au continent, mais au premier tournant, les données du problème auront obligé les partenaires à reconsidérer leurs accords et comme toujours, Moscou n’aura qu’un geste à faire.

Une construction européenne fondée seulement sur une coalition militaire n’est qu’une mesure opportune qui ne construit rien et n’engage pas l’avenir. D’ailleurs, un doute subsiste. Les Accords de Londres dans l’esprit de certains ne sont-ils pas uniquement un moyen d’obliger Moscou à négocier, en présentant un front apparemment uni pour forcer des concessions et se servir de la Wehrmacht ressuscitée pour rendre l’adversaire plus traitable ? Dans cette lutte compliquée et en partie occulte qui va se jouer, le prestige de la France si profondément atteint par le rejet de la C.E.D. a peu de chances de se rétablir.

 

Les Accords de Pékin

Toute l’attention se trouvant concentrée sur ce duel entre l’Ouest et l’Est, centré sur les Accords de Londres, on a un peu négligé les faits qui continuent à se dérouler ailleurs.

L’activité des Soviets s’est manifestée dans le sens de l’Asie et cette fois à Pékin. Nouvel accord Sino-Russe, nouvelle manifestation de solidarité à grand spectacle entre les deux partenaires communistes. Aussitôt, chaque commentateur a voulu adapter l’événement à ses vues. On a remarqué que les grands dignitaires de Moscou s’étaient rendu à Pékin au lieu du contraire comme il était habituel jusqu’ici, que les Russes faisaient une concession d’envergure en restituant Port-Arthur aux Chinois, et que toutes ces politesses couvraient des divergences entre eux, que Moscou devait de plus en plus compter avec Pékin, sous peine de voir la Chine échapper à son contrôle et glisser au titisme ou au neutralisme hindou. Ce genre d’opinion qui reparaît périodiquement n’est qu’un désir pris pour réalité.

En rendant Port-Arthur, les Russes ne font que tenir une promesse déjà ancienne et donner un gage aux nationalistes asiatiques. Les nouveaux crédits annoncés avec tant de publicité que les Russes accordent aux Chinois représentent en monnaie réelle 20 milliards environ de nos francs, quarante-huit heures de nos dépenses publiques, quarante francs par tête de Chinois. En fait, les relations Russo-Chinoises demeurent ce qu’elles étaient, et l’accord de Pékin n’y ajoute ni n’y retranche. Moscou soutient l’impérialisme chinois dans la mesure où il affaiblit la position des Etats-Unis, en particulier dans l’affaire de Formose. Les Américains sont obligés de défendre l’île, car il est clair que si elle tombait dans l’orbite de la stratégie communiste, le reste des positions asiatiques, et particulièrement le Japon, seraient en péril.

Les Chinois n’ont pas les moyens de prendre Formose, mais ils se servent de l’affaire pour maintenir des points de friction entre Anglais et Américains, et aussi pour resserrer les liens du bloc neutraliste en Asie : Inde, Birmanie, Indonésie. En donnant à l’affaire une publicité constante, on espère aussi amener l’opinion japonaise à se joindre au panasiatisme dirigé de Pékin, en faisant levier de l’occupation et de la tutelle américaine. On ne voit pas présentement ce qui pourrait diviser Pékin et Moscou. Tout au contraire, tout concourt à les lier, les succès d’hier et peut-être ceux entrevus pour demain.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-10-09 – Les Accords de Londres

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-09 – La Vie Internationale.

 

Les Accords de Londres

 

L’unité du Monde libre a été rétablie à Londres avec une rapidité qui témoigne de la profonde inquiétude que sa rupture avait fait naître depuis six mois. Le fait est d’une telle portée que toute autre considération devient secondaire. Le prix que la France devra payer pour le rejet de la C.E.D. est assez lourd. Elle abandonne dans la future Communauté européenne le rôle directeur que le Traité de Paris lui réservait. Il est aussi vain de voir dans les Accords de Londres un triomphe de notre diplomatie qu’un abandon déguisé sous la pression conjuguée de nos partenaires. L’essentiel est sauf. Il est temps d’oublier le passé pour organiser l’avenir selon les données nouvelles qui nous sont offertes.

 

La Proposition Molotov

Succès pour le Monde libre ; échec certain pour la politique soviétique qui, après les succès faciles de ces derniers mois, s’est laissé prendre de vitesse ; la torpille lancée par Molotov aux Nations-Unies – l’acceptation de principe d’un plan de désarmement sur les bases des propositions franco-britanniques jusqu’ici rejetées – a manqué son but. Elle arrive une semaine trop tard et n’a pas fait grand bruit. Il était trop évident qu’elle n’avait pour objet que de troubler l’entente projetée entre les Occidentaux. Quand cette proposition sera discutée, les Accords de Londres seront au point. Ce brusque changement de la politique soviétique dans la question du désarmement est d’autant moins adroit venant après Londres, qu’il prouve au monde libre, s’il en était besoin, que le seul moyen de modifier l’attitude soviétique est de se présenter uni et en force.

 

L’Action d’Eden

Si l’on veut décerner la palme du succès, c’est sans doute aux Anglais qu’elle revient. Eden, en vieux diplomate, a mené l’affaire à point avec une maîtrise qui le sert au moment où il va succéder à Churchill comme Premier Ministre. L’engagement pris par l’Angleterre de maintenir ses quatre divisions sur le Continent pour un temps indéterminé a été salué en France comme un événement capital, avec une faveur qui en fait un événement historique capital.

En Angleterre, on n’y attache que peu d’importance. En tout état de cause, dit-on à Londres, nous devions maintenir nos troupes en Europe. Les retirer, c’était laisser s’écrouler la cohésion continentale indispensable à notre protection. Il faut dire que si les Anglais n’ont pas pris plus tôt cet engagement, ce n’est pas seulement parce qu’ils ne voyaient pas avec faveur se faire l’unité européenne comme le prévoyait la C.E.D. ; sans doute ils préfèrent de beaucoup la solution convenue à Londres d’une coalition militaire de nations égales et indépendantes : cela rentre dans le cadre de leur politique traditionnelle. Mais il y a autre chose ; tant que les Anglais avaient à maintenir 80.000 soldats à Suez, il leur était difficile de fixer définitivement leurs meilleures divisions en Europe. Le règlement de la question et l’évacuation prochaine du Canal changent les données du problème. Ils pourront avoir chez eux les forces rendues disponibles qui leur manquaient complètement jusqu’ici. Cependant, ils se sont réservés le droit, tout comme la France, de retirer des troupes du Continent en cas de crise au-delà des mers. C’est assez dire que l’engagement pris, s’il a une valeur psychologique certaine, ne change pratiquement rien à l’état de choses. Mais cette présence anglaise offre un tel intérêt symbolique pour les Français qu’aucune solution n’aurait été acceptée sans elle.

 

Les Concessions Américaines

Les Américains aussi ont mis du leur. Il y a, outre les assurances de maintenir eux aussi leurs forces en Europe, comme ils l’avaient garanti à la C.E.D., l’accord négocié à Washington par M. Edgard Faure sur l’Indochine qui prévoit le maintien d’une aide de 600 millions de dollars qui évitera à la France une crise financière. Ces accords ne sont d’ailleurs pas sans contre-partie. Ils impliquent que la France renonce à tout privilège dans la partie de l’Indochine encore libre, c’est-à-dire reconnaît l’indépendance totale des trois états. Ce que l’on avait tout fait – bien à tort- pour l’éviter est chose accomplie. Les Etats-Unis se substitueront peu à peu à nous pour garantir l’indépendance de ce qui reste de l’Indochine et traiteront directement avec les Etats dit « associés », ce qui n’empêchera d’ailleurs pas que nous y maintenions un corps expéditionnaire dont les Etats-Unis assureront les frais. Donc, nous ne conserverons d’influence et d’intérêts que ce que l’Amérique consentira à nous laisser, et nous serons néanmoins liés à elle en cas d’intervention pour sauvegarder l’indépendance de ces pays en face du communisme.

 

L’Accord Etats-Unis – Cambodge

Un traité projeté entre les Etats-Unis et le Cambodge est très clair à cet égard. Nous sommes hors de cause, sauf au cas où il faudrait à nouveau se battre. On ne conçoit pas en effet comment, les Etats-Unis intervenant, nous demeurerions spectateurs. Sans vouloir faire de peine à ces Messieurs du « Monde » qui, hier neutralistes pour ne pas dire plus, sont aujourd’hui si contents. Les Etats-Unis sont arrivés – C.E.D.  mise à part – à réaliser tous leurs plans : intégration de l’Allemagne dans la Communauté Atlantique, admission à l’O.T.A.N., réarmement des 12 divisions allemandes, souveraineté de l’Allemagne de Bonn à égalité de droits avec les autres nations continentales. En Asie, entrée de la France dans le S.E.A.T.O. (à Manille), et indépendance totale accordée aux états indochinois avec maintien de notre corps expéditionnaire. Tout cela, moyennant la promesse d’abroger la suspension votée par le Sénat de l’aide militaire aux pays qui n’ont pas ratifié la C.E.D., et le maintien de cette aide des commandes off-shore et de la subvention pour l’Indochine. Ce que les Américains ont sacrifié, c’est ce qui n’avait pour eux qu’une importance morale dans la C.E.D., c’est-à-dire l’intégration européenne qui mettait réellement fin à la rivalité franco-allemande et assurait la paix en Europe, au cas et le jour où la menace soviétique pourrait disparaître. Car si invraisemblable que cela paraisse aujourd’hui, supposons qu’une révolution décompose l’empire soviétique, que vaudraient les Accords de Londres pour une Allemagne libérée et réunifiée ? Adenauer l’a dit expressément, cette Allemagne-là ne serait pas liée par le traité.

 

La Situation de l’Allemagne

Dans son discours à Bonn qu’il faut étudier de près, le Chancelier a d’ailleurs montré que l’Allemagne avait obtenu à Londres beaucoup plus que la C.E.D. ne lui accordait. Il ne s’en réjouit pas outre mesure, et il a raison. L’Allemagne avait besoin d’un idéal européen et d’entraves à une mégalomanie qui ne tarde jamais à renaître. Les Accords de Londres ne sont nullement rassurants à cet égard. Ces accords seront, pensons-nous, ratifiés sans difficulté. Tout esprit raisonnable s’y ralliera comme à un moindre mal, mais de là à y voir un acompte et un idéal réalisé, il y a fort loin.

 

Les Intérêts Privés

Une dernière remarque qui est fort significative. Au dernier moment, l’Accord a failli buter sur la question du contrôle des armements. Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, une affaire d’ordre militaire mais une question d’affaires tout court. Les Belges et surtout les Hollandais ont pris peur de devoir révéler aux Français les secrets de leur technique en électronique ; on voit pourquoi les intérêts français correspondants ont été si acharnés contre la C.E.D. L’histoire des « marchands de canons » demeure en partie vraie. S’ils ne poussent pas à la guerre, comme on les en a accusés, ils peuvent faire passer l’entente entre les peuples après leurs intérêts industriels. Cette question du contrôle des fabrications va encore provoquer quelques histoires …

Disons pour finir que notre « affaire », où l’on découvre que les Soviets avaient accès à tous nos secrets militaires quand on se battait en Indochine, a produit à l’étranger l’effet le plus déplorable. Ah ! Ces Messieurs qui s’indignaient tant contre le sénateur McCarthy auraient peut-être bien fait de s’assurer ses services au Comité Supérieur de la Défense Nationale.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-10-02 – Le “Réalisme” triomphe

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-02 – La Vie Internationale.

 

Le « Réalisme » triomphe

 

L’importance de l’interview accordée par M. Mendès-France au magazine américain « U.S. News and World Report » n’a échappé à personne. Aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, ses déclarations ont obligé les observateurs à réviser leur jugement sur une politique jusqu’ici soupçonnée d’ambigüité. Il n’est que de lire notre presse communiste ou d’écouter Radio-Moscou pour s’en convaincre : « Libération» écrit : « M. Mendès-France retombe dans les ornières d’où il avait d’abord si vigoureusement tiré le pays ».

Nous sommes loin des campagnes anti-américaines de « L’Express » et de « Combat », du neutralisme du « Monde » et de l’anti-germanisme de M. Duverger !  Le volte-face est complet. David Lawrence, rédacteur d’ « U.S. News and World Report »,  et porte-parole des milieux conservateurs les plus anti-communistes occupe une page entière du « Monde » avec un article particulièrement hostile à l’U.R.S.S. ! Avec le Parti radical, il faut s’attendre à tout.

 

Retour à l’Unification Européenne

Si l’on entend bien les propos du Ministre français, ils signifient que si la C.E.D. a été rejetée, ce n’est pas qu’elle fut mauvaise, mais qu’elle allait trop vite dans la voie de l’autorité européenne supranationale et de l’intégration économique qu’elle implique dans le domaine militaire en particulier, et dans les autres par la suite ; mais cette intégration devra être recherchée par étapes prudentes en fonction des situations de fait auxquelles les participants seront bienvenus.

 

L’Allemagne dans l’O.T.A.N.

Par ailleurs, M. Mendès-France fait un pas décisif en admettant d’accueillir l’Allemagne de Bonn dans l’O.T.A.N., et en promettant d’engager son existence ministérielle devant le Parlement qui s’est prononcé naguère contre cette admission. De même, il se déclare favorable à la restitution sans délai à la République fédérale de sa pleine souveraineté. On ne voit pas dans ces conditions ce que M. Dulles et le chancelier Adenauer pourraient objecter, aussi l’un et l’autre révisant leur attitude se sont rendus à la Conférence de Londres avec un préjugé favorable. L’accord semble fait d’avance.

 

Les Conditions

Mendès-France a bien fait une réserve, c’est que pour s’accorder sur ces points essentiels, il fallait que les conditions mises dans son plan soient acceptées par les neuf.

Au point où en sont les choses, ce n’est plus de la France, mais de l’Angleterre que les difficultés peuvent surgir. Les conditions comportent évidemment un engagement anglais de tenir sur le Continent pendant la durée du pacte un nombre fixé de divisions. C’est aussi la promesse inconditionnelle contenue dans le Pacte de Bruxelles – qu’on étendrait à l’Allemagne et à l’Italie – de défendre tout partenaire qui serait l’objet d’une agression en Europe. C’est enfin de soumettre les armements de tous les pays membres à un contrôle qui ne concernerait sans doute que les forces stationnées sur le Continent, mais qui impliquerait quand même une certaine dose de « supranationalité ». Comme les Américains ne seraient pas liés par de semblables obligations, il faudra persuader les Anglais de s’y soumettre seuls. Cependant, de ce que l’on sait jusqu’ici des pourparlers de Londres, on peut espérer qu’un compromis acceptable surgira, tant est pressant le désir de chacun d’aboutir.

 

L’Inconnue Soviétique

Il reste évidemment une inconnue : ce que sera l’attitude de M. Molotov lorsqu’un accord sera conclu. M. Mendès-France a reconnu sans ambages qu’il n’en savait pas plus qu’il y a six mois sur les plans du Kremlin, et nous le croyons volontiers. Nous sommes pleinement d’accord lorsqu’il dit qu’on ne pourra négocier avec les Russes que quand l’unité occidentale sera rétablie. S’il l’avait dit plus tôt, il se serait épargné bien des soucis.

 

Réalisme

Cette interview pour laquelle le mot de sensationnel semble fait, montre que le réalisme du Président du Conseil l’a conduit à ramener la politique française dans l’« ornière », c’est-à-dire dans la voix traditionnelle de l’intérêt national dont elle s’écartait depuis la Conférence de Bruxelles. Il s’est vite convaincu qu’un renversement de cette politique n’était pas viable. Dont acte. Nous le lui accordons sans réserve. Il avait suscité une vague de défiance dans le Monde libre qui par-delà sa personne atteignait la France. Les déclarations au magazine américain doivent les dissiper. Souhaitons qu’il en soit de même à Londres ; les diplomates chevronnés qu’il affronte sont gens très circonspects. Il n’en reste pas moins que si favorables qu’elles puissent être à la collaboration occidentale, qui est l’essentiel, elles ne peuvent donner à la France les garanties que prévoyait la C.E.D. Elle ne pourra soustraire à l’Allemagne dans l’avenir une souveraineté militaire qui demeure un danger en puissance et un risque qu’il était pour nous essentiel de conjurer. Plus que jamais, redisons qu’on voit ce qu’on a perdu et nullement ce qu’on gagne, même si l’on obtient quatre divisions anglaises en contrepartie du grand état-major du Reich.

 

Problèmes Économiques

Puisque nous nous sommes consacrés au commentaire de l’interview du « U.S. News and World Report », nous nous permettrons de soulever quelques objections, non plus aux Ministres des Affaires étrangères, mais à l’ « Economist ». Il affirme que la production française n’a pas dépassé en 1953 celle de 1929 et que le niveau de vie des Français ne s’est pas élevé depuis cette date. Statistiquement c’est exact, en fait il n’en est rien ; la production de 1929 était excédentaire et ne correspondait pas au pouvoir d’absorption de la nation et du monde. Le krach qui suivit en fut la preuve et feu Tardieu et son « hymne à la production » en fit alors les frais. La production de 1953, au contraire, est insuffisante et si on peut la mettre en harmonie avec le pouvoir d’achat, elle pourra croître considérablement, sans risque d’être invendable. Y parviendra-t-on sans dévaluation ni inflation ni hausse générale des salaires et des prix, c’est une autre affaire. Mais il n’y a que l’embarras des moyens.

Quant au niveau de vie des Français, il faut avoir courte mémoire pour que la comparaison soit douteuse. Compte-t-on pour rien les avantages de la Sécurité Sociale, l’augmentation fabuleuse des consultations médicales, de la consommation de remèdes, du nombre des cures d’eau, pour ne rien dire du nombre de véhicules à moteur qui circulent et des postes de radio qui fonctionnent et de tant d’autres commodités accessibles à la masse. Ce qui trompe dans les statistiques brutes, c’est qu’on ne tient pas compte de deux facteurs, d’abord l’abaissement considérable des prix en valeur absolue de certains produits industriels (on peut se procurer une voiture meilleure à la moitié du prix d’alors, et un poste de radio à moins encore), ni surtout à l’accumulation des biens durables que la production met sur le marché et qui ne sont pas détruits. Par exemple, un mécanicien peut se procurer et utiliser une voiture ou un poste de radio d’occasion pour presque rien, ce qui eut été impossible en 1929. Méfions-nous des statistiques, surtout si nous sommes économistes.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1954-09-25 – Le Plan de Strasbourg

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Le Courrier d’Aix – 1954-09-25 – La Vie Internationale.

 

Le Plan de Strasbourg

 

Le plan français pour remplacer la C.E.D. a été formulé. Il correspond, sans changement de fond, aux conceptions du général de Gaulle depuis longtemps connues. Il est loin d’offrir les mêmes garanties que la C.E.D. contre une renaissance du militarisme allemand. Au cas où l’Allemagne occidentale, appuyée par les Anglo-Saxons, voudrait augmenter la capacité de son armée, les contrôles qu’on envisage seraient facilement tournés, ce qui n’eut pas été le cas si une autorité supranationale avait eu le pouvoir de les imposer. Le plan admet implicitement la formation d’une Wehrmacht autonome avec son Etat-Major propre, et l’intégration à plus ou moins brève échéance de celle-ci dans l’O.T.A.N. Il laisse sans solution la question sarroise.

 

Les Réticences Anglaises

Quant à la participation anglaise, il n’apparaît pas qu’on soit décidé à Londres à aller beaucoup plus loin que les garanties prévues dans les « préalables » antérieurement proposés. On voit bien ce que l’on a perdu en renonçant à une organisation européenne ; il est difficile de formuler ce qu’on y a gagné. Nous disions qu’une solution de remplacement impliquerait pour la France des sacrifices et des risques beaucoup plus lourds que ceux que comportait la C.E.D. Sous la pression des Anglo-Saxons, M. Mendès-France semble d’ailleurs avoir été au-delà de ce qu’il s’était d’abord proposé.

 

Les Chances de Succès

Le pire, c’est que le Plan de Strasbourg a peu de chance d’être accepté ; le Parlement français y fera des objections et une majorité pour l’approuver n’est pas escomptable. Les Anglais n’en retiendront que ce qui cadre avec leurs intentions – qui n’ont pas varié – de ne pas s’engager sur le continent au-delà de ce qu’assumeront les Américains. Ils n’admettront pas en particulier un contrôle sur leurs armements, surtout en matière d’aviation et d’énergie atomique. Mais surtout, les Américains ne se prêteront à aucun accord qui une fois signé risquerait d’être à nouveau rejeté par l’Assemblée Nationale française. M. Mendès-France leur est suspect. Le ressentiment de Washington contre les politiciens français en général, ne s’est pas atténué ; l’accord avec Bonn, au contraire, semble complet. A la prochaine Conférence de Londres, Foster Dulles demandera la restitution immédiate de la souveraineté allemande et le réarmement sans nouveau délai de la République fédérale dans le cadre de l’O.T.A.N. Et si tous les participants, sauf peut-être le Canada, sont décidés à passer outre aux objections françaises, la France isolée pourra-t-elle opposer un veto ?

 

Les Soviets attendent

Mendès-France compte peut-être sur une intervention soviétique pour le tirer d’embarras, mais cela n’est pas probable. Molotov attend son heure. Il ne s’emploiera à démolir que ce qui aura été péniblement édifié à coup de compromis ; tant que les dissensions entre Alliés dureront, il jouira du spectacle, et ce spectacle peut se prolonger. Le temps travaille à point pour les Soviets. En Indochine, la confusion politique renforce la propagande Viet-Minh. Beaucoup d’observateurs estiment qu’avant peu, l’autorité de Ho Chi Minh qui s’organise dans l’ombre se sera imposée à Saïgon. En abandonnant les charbonnages et les cimenteries du Tonkin, on a laissé le Sud-Vietnam à la merci des fournitures des communistes ; la reconstruction et les centrales électriques ne fonctionneront qu’avec leur bonne volonté. Au Maroc et en Tunisie, le terrorisme qu’ils entretiennent, s’est à peine atténué ; les grèves renaissent par intervalles. Les réformes projetées n’y changeront sans doute pas grand-chose, si tant est qu’elles aboutissent, car si elles satisfont nos adversaires, c’est qu’il ne resterait pas grand-chose de notre autorité.

 

Recul du Crédit Moral de la France

Mais tous ces reculs inutiles sont peut-être moins graves que la perte de crédit moral que la France subit dans le monde. On nous parle de réconciliation franco-allemande, mais croit-on que le rejet de la C.E.D. n’a pas ranimé outre-Rhin une méfiance latente qu’il ne sera pas facile de dissiper ?

Mais c’est plus encore l’opinion américaine qui est déçue de façon profonde et durable. Elle attribue à la France un nationalisme incurable qui heurte sa sentimentalité. Le panier de crabes européen ne pourra jamais être contrôlé, et les Américains sont las de prendre part à ces querelles auxquelles ils ne comprennent rien. Ils feront – sans enthousiasme – confiance à l’Allemagne qu’ils craignent un peu, mais dont ils admirent le dynamisme. Ils croient à l’efficacité de l’anticommunisme allemand et à la protection que la Wehrmacht est seule à promettre contre l’ennemi de l’Est ; surtout, ils sont repris par cet instinct, irréfléchi mais vivace, d’anticolonialisme. L’appui que Washington nous donnait à contrecœur en Indochine et en Afrique du Nord était très mal accepté aux Etats-Unis. Il gênait leur lutte contre l’idéologie communiste, dont l’octroi de la liberté aux peuples qui y aspirent est le dogme fondamental. Isolée politiquement, la France le sera plus encore moralement, et ceci est plus grave que cela.

 

Politique Inviable

Nous ne faisions pas ici à M. Mendès-France une opposition systématique et partisane. Il présente un jeu sur l’échiquier international qui ne manque ni de cohérence, ni d’habileté. Il nous rappelle feu Pierre Laval et ses vues après 1935 et après 1940. Toute politique peut se défendre et réussir, à condition que l’on ait de bonnes chances de pouvoir la mener à son terme. Qui peut dire sans hésiter que la politique n’aurait pas été plus profitable en fin de compte que celle qui fut suivie, si toutefois on fait bon marché de toute considération morale. Mais le renversement de la politique française du printemps 1954, n’est pas plus viable que celle qui fut tentée en 1937 et en 1940. Elle ne peut qu’échouer après que la France en aura supporté tous les désavantages, comme ce fut le cas alors. Si nous attendons pour faire l’Europe que nous soyons en état d’y figurer en bonne posture économique, comme c’est la pensée du Président du Conseil, nous n’y parviendrons jamais parce qu’il faudrait adopter des mesures inconcevables dans l’état et les habitudes des Français. Il y a une mystique de l’Europe que la C.E.D., à tort ou à raison, représentait, comme il y avait une mystique de l’antifascisme, comme il y en a une de l’anticommunisme aux Etats-Unis. Il faudrait être bien puissants pour aller à l’encontre de ces mystiques là. La politique est l’art du possible, et celle-là ne l’est pas.

 

La Préparation de l’U.R.S.S. à la Guerre Polaire

Il y a à cela – et ce n’est pas sans analogie avec la situation d’avant-guerre – une autre raison de poids. Les Anglo-Saxons sont très alarmés par les préparatifs militaires des Soviets dans l’Océan arctique. Tout un réseau de puissantes bases pour l’aviation et les projectiles téléguidés sont en cours d’installation. On sait que par-dessus le Pôle, les centres vitaux des Etats-Unis sont à des distances accessibles aux engins modernes, et particulièrement atomiques. D’ici peu (on parlait de 1960, et maintenant de 1958 et même 1957), la guerre « presse bouton », sera à la portée de l’U.R.S.S., et les moyens de protection contre une attaque brusquée de ce genre sont faibles, sinon nulles. Les Américains sont hantés par la perspective d’un gigantesque Pearl Harbour. Dans ce cas, et même si le succès de cette attaque n’était pas complet – ce qui est probable – les Etats-Unis seraient hors d’état de défendre l’Europe, et de façon générale tous les pays continentaux menacés de subversion intérieure. Le monde libre succomberait sans lutte, à moins que quelques solides points d’appui ne tiennent. Dans l’esprit des stratèges du Pentagone, les seules faibles chances résident en Allemagne et en Espagne. Ces points sont pour eux vitaux. Et quand une question vitale est en jeu, les subtilités diplomatiques ne pèsent pas lourd.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-09-18 – Du Neuf avec du Vieux ?

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Le Courrier d’Aix – 1954-09-18 – La Vie Internationale.

 

Du Neuf avec du Vieux ?

 

Il est aussi dangereux, écrit le « Times », de laisser l’Allemagne dans un vide idéologique que dans un vide militaire. Les élections de dimanche dans le Schleswig Holstein montrent à quel point la foi dans l’œuvre entreprise par Adenauer est ébranlée ; le Chancelier compte sur les craintes qu’inspirent à l’Occident ce flottement de l’opinion germanique pour obliger les Alliés à trouver au plus tôt une solution qui intègre l’Allemagne au Monde libre. Le voyage d’Eden en Europe continentale a pour objet de mettre la France devant une sorte de fait accompli auquel elle serait obligée de souscrire. En tout état de cause, le traité qui se substituera à la C.E.D. donnera à l’Allemagne occidentale une souveraineté plus grande que ne le comportaient les accords de Bonn et de Paris. Nous devrons payer notre défection de l’abandon de certaines garanties qui étaient précieuses. Peut-on dire de plus que le rejet de la C.E.D. a éclairci l’horizon politique en France ?

 

Réserve Américaine

On n’a peut-être pas assez remarqué, qu’alors que les Anglais manifestent une grande hâte, les Etats-Unis gardent une complète réserve. Cela correspond à la nouvelle formule annoncée par Eisenhower, la substitution au « leadership » d’un « partnership », l’initiative revenant aux Alliés auxquels les Etats-Unis donneront au moment opportun des conseils précis. C’est l’Angleterre qui se charge de mettre les solutions au point.

 

Etat de l’Entente Cordiale

On aurait tort de juger des relations diplomatiques franco-anglaises d’après la collaboration qui s’était instituée à la Conférence de Genève. Quand il s’agit de liquider une part de notre empire colonial, on trouvera toujours les Anglais pour nous y aider. Quand il s’agit de s’engager à nous soutenir sur le continent européen, c’est une autre affaire. Et pour l’heure, la politique de Londres est en complète opposition avec celle que suit la France depuis Bruxelles. Non que les Anglais aient été chauds partisans de la C.E.D. S’ils avaient cru à la constitution sur tous les plans, et particulièrement politiques et économiques, d’une fédération européenne, ils se seraient employés à la faire échouer. Mais ils avaient de bonnes raisons de penser que ce super-état européen, même si la C.E.D. avait été ratifiée, n’était pas pour demain. Ils voyaient seulement là le renforcement de leur protection militaire et la possibilité de maintenir solidement les Russes sur l’Elbe, et d’avoir le temps d’organiser leur défense au cas où ils la franchiraient.

 

Retour au Traité de Bruxelles

Le nouveau plan de Londres pour l’organisation militaire européenne consiste en gros dans l’extension à l’Allemagne et l’Italie du traité de Bruxelles signé en 1948 avec la France et le Benelux. Le traité visait alors le danger d’une renaissance du pangermanisme. Il serait demain, sans grande modification, dirigé contre l’impérialisme soviétique. Le résultat devrait être la formation d’une coalition militaire très étroite prévoyant une intervention automatique et immédiate des signataires en cas d’agression contre l’un d’eux ; cela suppose aussi une complète égalité des droits entre les Etats membres. Les restrictions à la souveraineté militaire allemande ne pourraient intervenir que par des moyens détournés, comme l’interdiction de fabriquer certaines armes dans la zone la plus exposée aux attaques de l’ennemi éventuel : la Russie. L’avantage de ce plan pour les Anglais serait de n’avoir pas à prendre d’engagement nouveau et de ne pas s’associer à l’Europe plus que ne le font les Américains. Ce qui est la formule inébranlable de tous les hommes d’état anglais, conservateurs ou travaillistes.

 

Cette Résurrection est-elle Possible ?

Une telle refonte du Pacte de Bruxelles sera-t-elle acceptable pour le Parlement français. Les communistes la rejetteront naturellement, et la plupart des Cédistes ont par avance condamné tout ce qui pourrait ressusciter la Wehrmacht, ce qui est certainement le cas. Les Anglais ne l’ignorent pas plus que les Américains. Par ailleurs, malgré les politesses d’usage, ni les Continentaux ni les Etats-Unis ne paraissent compter faire accepter un règlement à l’actuel Président du Conseil français. Il se pourrait plutôt qu’ils cherchent à s’entendre sur une formule qui provoquerait sa chute pour reprendre la conversation avec ceux qu’on considère comme les véritables représentants de la politique française et de l’opinion réelle du pays. C’est certainement l’arrière-pensée de Bonn et de Washington, et sans doute de Bruxelles et de La Haye. Il nous semble qu’à Londres, au contraire, on soit moins réticent à l’égard de M. Mendès-France qu’on croit susceptible de faire accepter une formule de coalition militaire assez voisine des plans exposés naguère par le Général de Gaulle, et qui correspond aux préférences anglaises.

Les entretiens Eden-Adenauer ont été laborieux comme le montre leur durée. Le Chancelier, après son échec, ne voudrait reprendre les négociations qu’après un nouveau revirement de la politique française, ce dernier étant tenu pour accidentel et éphémère. Il est sur ce point approuvé et soutenu par les Etats-Unis. On ne désespère pas à Bonn et à Washington de retrouver un jour une nouvelle possibilité de constituer l’Union européenne. Il faudrait pour cela beaucoup de patience, et surtout un changement dans le tableau des situations économiques qui ne saurait être rapide.

 

La Carte de Molotov

Les Soviets laisseront-ils à ces plans et ces espoirs le temps de se réaliser ? On peut en douter. Molotov a encore de fort belles cartes à jouer qu’il a eu la chance extraordinaire  de pouvoir tenir en réserve. Il a gagné jusqu’ici sans céder en quoi que ce soit. Il est facile d’imaginer qu’il peut au moment critique tout remettre en question en acceptant la réunification de l’Allemagne par des élections libres, selon le vœu – imprudent – des Occidentaux. Car si Molotov accepte – en principe  – des élections libres, il y mettrait comme conditions l’évacuation de l’Allemagne par les quatre occupants et des limitations au réarmement de cette Allemagne réunifiée. Les Russes resteraient sur l’Oder, alors qu’Anglais et Américains devraient se retirer, et le vide militaire de l’Allemagne s’élargirait du Rhin à l’Oder.

Le jour où Molotov serait obligé de recourir à ce moyen, il mettrait l’opinion allemande dans la plus grande confusion, et l’Alliance Atlantique au pied du mur. Si les Alliés refusent – ce qu’ils seraient obligés de faire – et Adenauer également, quel argument pour la propagande ! « La clique de Bonn et les impérialistes américains démasqués : ils ont refusé la réunification de l’Allemagne » et l’armée soviétique resterait à 200 kilomètre du Rhin. Ceux qui ont rejeté la C.E.D. ont-ils pensé à cette manœuvre ?

 

                                                                                            CRITON