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Le Courrier d’Aix – 1954-11-20 – La Vie Internationale.
Contradictions
Nous nous étions fait l’écho de changement possible de la tactique soviétique, changement qui ne peut se produire que par une substitution de personnes. Ni Molotov ni Vichinsky ne modifieront leur ligne et leurs méthodes. La dernière note du Kremlin et les commentaires de « La Pravda », avec les menaces qu’ils contiennent en cas de ratification des Accords de Paris montrent assez clairement qu’il n’y a rien de changé pour le moment.
Nouvelles Déclarations d’Eden
C’est encore M. Eden, après ses déclarations inquiètes sur la situation en Indochine, qui a de nouveau averti les Communes qu’il ne fallait pas s’attendre à un apaisement prochain. Dans sa conférence de presse, M. Dulles a fait preuve du même scepticisme.
Cependant, le front uni des Démocraties, si renforcé qu’il semble depuis les accords sur l’Allemagne n’est pas encore sans fissure ; le malaise à Bonn provoqué ou accentué par le compromis sur la Sarre est loin de s’apaiser. En France, l’agitation nationaliste, réveillée par M. Mendès-France à son avènement, se retourne maintenant contre lui, à la suite des troubles d’Algérie et de la lettre du leader néo-destourien Bourguiba sur les Fellaghas tunisiens. Derrière ces manœuvres, c’est l’entente franco-allemande qui est visée.
La Politique Extérieure aux Etats-Unis
Mais chose au fond plus importante, c’est à Washington même que les divergences d’opinion se font jour. Deux tendances s’affrontent. Celle que personnifient Eisenhower et Ridgway, c’est-à-dire l’armée de terre et celle que représentent, avec des nuances, Dulles, l’amiral Radford et le vice-président Nixon. Les remarques optimistes d’Eisenhower qui parlait d’une ambiance de détente à propos de l’incident de l’avion américain abattu, et en dépit de cet incident, croyait à de meilleures dispositions du Kremlin, ont été vivement critiquées par le sénateur Knowland, républicain, et même par le nouveau leader démocrate du Sénat, Johnson. Celui-ci pour atteindre le président trouve intérêt à le présenter comme un faible, avec les Maccarthystes et la vieille garde républicaine.
Les Révélations du « Washington Post »
On a fait état contre Eisenhower des révélations du « Washington Post ». Eisenhower se serait opposé à une menace d’action navale dans les eaux chinoises contre les forces de Mao Tsé Tung opérant autour des îles proches du continent chinois contrôlées par Chang-Kaï-Chek. Naturellement, la dernière note soviétique et la destruction d’un destroyer nationaliste chinois par les Rouges ont apporté de nouveaux arguments aux adversaires de toute politique d’apaisement. Même la visite de M. Mendès-France est accueillie par les uns avec sympathie et avec une méfiance accrue par les partisans d’une politique énergique à l’égard du communisme.
Dans quelle mesure tout cela est-il sérieux ? Il est difficile de le dire, bien que le conflit entre les deux clans à Washington ne date pas d’hier. Eisenhower à sa manière habituelle a maintenu une balance oscillante entre les deux, cherchant à rassurer l’opinion qui ne demande que cela.
Le Fond du Problème
Mais ce que l’on ne dit pas, c’est le fond des pensées : beaucoup craignent une politique de désarmement, non seulement les militaires, mais aussi beaucoup de représentants d’intérêts privés. Ils ne le font pas uniquement par profession. Ils croient en effet que l’U.R.S.S. et la Chine épuisés par la course aux armements verraient avec faveur une trêve, à condition de ne rien abandonner des positions acquises, trêve qui leur permettrait de se consacrer un peu plus au relèvement du niveau de vie de leurs peuples.
En effet, le contraste entre la prospérité de plus en plus marquée des peuples libres qui a pris, en cet été et automne 1954 les proportions d’un boom dans beaucoup de pays, et la stagnation avouée des pays totalitaires, porte au prestige du communisme un coup dont on n’a pas encore vu les effets car les hommes non avertis sont longs à comprendre -. Mais si l’ascension économique du monde libre se poursuit à la cadence actuelle, la misère dans l’autre camp finira par prendre la valeur d’une démonstration. Les hommes de Moscou s’en inquiètent. Il suffit d’entendre leurs émissions ; le relèvement de la production de biens consommables est leur souci quotidien. Pour cela, une détente internationale et un désarmement partiel, ou plutôt un ralentissement du réarmement, les servirait considérablement et serait en outre de bonne propagande.
Ceci, nous l’avons déjà dit, n’est pas de l’intérêt des Etats-Unis. Les dépenses si énormes qu’elles soient de la préparation militaire ne gênent nullement leur expansion économique ; tout au contraire, elles la stimulent. Le ralentissement du réarmement a toujours été considéré comme un facteur de crise. En laissant se poursuivre la course, ils aggravent l’écart entre leur niveau de vie et celui des pays totalitaires, et par l’aide militaire qu’ils apportent à leurs alliés, ils soulagent le fardeau de ceux-ci, et en même temps disposent, par leur apport, d’un moyen de pression politique. C’est pourquoi beaucoup de milieux aux Etats-Unis craignent que le Président ne se laisse aller à faire le jeu du Kremlin en poursuivant une détente qui ne serait qu’un piège.
Qu’ils aient tort ou raison, leurs arguments ont quelque valeur. Cependant, il se peut pour d’autres raisons que le sentiment de détente internationale soit un facteur de progrès économique, la confiance dans l’avenir incitant aux dépenses et aux investissements.
La Détérioration de la Situation en Indochine
La détérioration de la situation en Indochine soulignée par tous les rapports, préoccupe non seulement les Français mais ses partenaires. La mission là-bas du général Collins va aboutir à mettre aux mains des Etats-Unis l’instruction de l’armée sud-vietnamienne, question qui a, des années durant, été la cause principale de friction entre les Américains et nous ! Une des causes aussi de notre défaite.
Comme pour l’Allemagne nous en arrivons à faire pour l’Indochine exactement le contraire de ce que nous avions voulu. C’est pourquoi, les partisans de M. Mendès-France se retournent peu à peu. Lui-même semble d’ailleurs faire le contraire de ce qu’il espérait ou avait paru promettre. Dans l’opposition, il disait avec raison, que seule une technique de rigueur financière pourrait permettre à la politique française de s’affranchir, si besoin était, de toute servitude extérieure. Or il a endossé au pouvoir toutes les impatiences démagogiques des gauchistes. La situation est inextricable. Il eut mieux valu s’en aviser plus tôt dans l’intérêt national.
CRITON