Criton – 1954-11-27 – Retour à 1913

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-27 – La Vie Internationale.

 

Retour à 1913

 

Mendès-France a clairement défini à la tribune des Nations-Unies les buts de la politique française telle qu’il la conçoit. Cet exposé sans équivoque a été accueilli avec réserve à Washington, aussi bien qu’à Londres et plus encore à Bonn. Politique qui marque en effet un retour vers un passé qu’on voulait mort, celle de l’équilibre européen tel qu’on le cherchait en 1913.

 

Le Programme Français aux Nations-Unies

Les positions ont changé, ainsi que les protagonistes, l’esprit demeure. On peut résumer en quelques traits ce programme : constituer à l’Ouest du rideau de fer une coalition militaire, cette fois-ci avec l’Allemagne occidentale et les Etats-Unis, axée comme naguère sur l’arbitrage anglais. De l’autre côté, on accepterait volontiers une coalition militaire semblable soumise aux mêmes règles, englobant tous les satellites de la Russie, y compris l’Allemagne orientale. On établirait en commun entre les deux coalitions un équilibre bien organisé avec publicité des armements et limitation des effectifs, et on continuerait l’arme au pied à coexister pacifiquement. C’est ce qu’on avait réalisé avant 1914 pour les forces navales des grandes puissances : le nombre de cuirassés, leur tonnage et leur armement, l’épaisseur des blindages jusqu’au calibre des pièces, tout avait été fixé pour un peu jusqu’à l’âge des capitaines. On sait comment tout cela a fini.

 

Réalisme et Idéaux

Qu’on nous entende bien : cette politique a le mérite d’être réaliste et dans l’esprit de son auteur, elle est la seule possible dans l’état présent du monde. Il se peut, en effet, qu’il n’y ait pas d’autre solution pratique et qu’il faille s’en contenter puisqu’il ne saurait être question de guerre préventive pour modifier les données du problème.

C’est en tous cas la seule politique que les Soviets pourraient peut-être accepter. On ne voit pas de leur côté d’objections possibles, puisqu’elle assurerait à l’U.R.S.S. la consolidation définitive et reconnue de la totalité de ses conquêtes en Europe, et lui laisserait les mains libres en Asie. En consacrant la coupure de l’Allemagne pour un temps indéfini, en délivrant l’Occident des soucis d’une politique en Europe centrale abandonnée par contrat à la domination russe, elle ne ferait que reconnaître un statu quo susceptible de durer jusqu’à ce que les circonstances viennent en rompre l’équilibre. Elle servirait en tous cas ce qu’on appelle le néonationalisme français : maintien du statut de la Sarre, réduction de l’Allemagne à une portion de territoire lié à l’Occident et limitée dans ses initiatives par le contrôle des armements.

Tout cela a le mérite d’être simple et réalisable, si l’autre camp y trouve son compte et y consent de bonne foi. En tous cas, on pourrait en attendre un assez long répit, avant d’autres drames. Ce qui ne fut pas le cas en 1913, mais aurait pu l’être.

 

Où est la Différence ?

On voit combien différente est cette conception de celle qui animait les prédécesseurs de M. Mendès-France. L’Europe de Schuman n’était pas celle de Poincaré, ni de De Gaulle. C’était un monde cohérent et intégré, impuissant sans doute pour le moment à s’étendre à l’ensemble du continent, mais susceptible par son rayonnement de donner espoir aux peuples asservis et de rendre possible un jour un monde libre et uni par le jeu même de ces impondérables qui font à la longue crouler les empires fondés sur la force seule. La différence entre les deux politiques est beaucoup plus d’ordre moral que pratique. Deux coalitions d’états souverains armés qui se surveillent est quelque chose de statique, établi sur de vieux modèles, réalisable sans doute, mais dépourvu d’inspiration. C’est peu d’offrir à la jeunesse qu’on entend favoriser.

 

L’Oraison Funèbre de Vichinsky

Quant à l’éloge funèbre de Vichinsky, il ne peut pas ne pas avoir choqué l’opinion de beaucoup. Le vieux procureur représentait en ce milieu du XX° Siècle ce que le Bolchévisme a réalisé de plus odieux : la passion froide d’un bourgeois devenu révolutionnaire sans conviction véritable, feignant avec autant d’habileté la haine et l’amabilité, heureux seulement de faire tomber des têtes sur l’ordre de son maître, et d’insulter les adversaires qu’on lui désigne et dont il eut aussi bien serré la main, s’il en avait reçu l’ordre. Exécuteur des basses œuvres de Staline auquel il ressemblait moralement et dont il a si fidèlement servi la politique, il s’était fait un succès de ses réquisitoires et de ses invectives. On peut trouver des excuses aux passions mêmes sanglantes, on peut en trouver à Saint-Just, aux plus exaltés des conventionnels, il n’y en a pas pour ceux pour lesquels la passion n’est qu’une comédie qu’on pourrait au besoin jouer à rebours, toujours au service de la raison d’état.

Tel fut Vichinsky, bourgeois passé au service d’une révolution qu’il méprisait et dont il s’était fait l’instrument par ambition, avec d’autant plus de zèle qu’il demeurait suspect à cause de ses origines. Sa disparition ne changera rien à la politique soviétique dont il n’était que le porte-parole, son successeur, Malik ou Gromyko, avec moins de talent remplira l’office : utiliser la tribune de l’O.N.U. pour répandre la propagande et diviser les gouvernements adverses.

 

Le Boom Économique et Financier

Plus important pour l’avenir du Monde libre que les mouvements divers sur l’échiquier diplomatique est le redressement absolument sensationnel de l’économie des nations qui le composent. Un optimisme, parfois un peu délirant, a succédé aux sombres prévisions de l’an dernier. Les bourses américaines, anglaises, françaises, allemandes, hollandaises connaissent un boom presque sans précédent ; sauf l’envolée de 1936 à la suite des dévaluations qui a rapidement tourné court et la hausse de 1928-29, qui s’est terminé par la catastrophe que l’on sait, il faudrait, si l’on omet la courte fièvre de l’après-guerre en 1919-1920, remonter à la fin du siècle dernier pour trouver un équivalent, c’est-à-dire qui ne soit pas le simple résultat de circonstances exceptionnelles.

Les experts du « brain trust » américain considèrent ce mouvement comme justifié et parfaitement sain et normal et le voient se continuer sans à-coup dans le proche avenir. Peut-être, l’expérience conseille-t-elle un peu plus de réserve. Un mouvement quel qu’il soit se termine toujours par des excès dans un sens ou dans l’autre. Il n’en demeura pas moins que le monde dit capitaliste montre une vitalité, sinon une santé, insoupçonnée, après les années sombres de l’après-guerre. Des capitaux sortent de partout pour s’investir, enfouis depuis deux décades ; la production industrielle monte en flèche, sans que les prix des matières premières s’élève en même temps ; la libre entreprise et la concurrence jouent avec des moyens accrus. Si le mouvement réussit à se poursuivre sans que trop d’excès ne soient commis, la liberté économique aura donné des preuves éclatantes de ses capacités à améliorer le sort des hommes en multipliant les richesses. Il faudrait toutefois que les consuls veillent, et que les augures ne se prennent pas pour des dieux. Ils se sont si souvent trompés.

 

                                                                                  CRITON