Criton – 1954-11-13 – Plus Cela Change …

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-13 – La Vie Internationale.

 

Plus Cela Change …

 

Lentement, progressivement, la diplomatie soviétique a changé sa manière depuis la mort de Staline. Sans modifier par des actes précis ses objectifs et sa méthode, elle s’est faite plus affable et en apparence plus conciliante. Elle a parlé de détente, et, dans une certaine mesure, on l’a cru. Depuis quelque temps, surtout depuis la reprise des relations normales avec Tito et l’acquiescement à l’accord sur Trieste, on s’est demandé s’il n’y avait pas quelque chose de vraiment nouveau au Kremlin, et aujourd’hui on spécule sur une disgrâce possible de Molotov.

La conclusion rapide des Accords de Londres et de Paris a donné à Moscou un coup de fouet après les succès faciles de Genève. Le Kremlin a dû se rendre à l’évidence que la manière brutale qui consistait à effrayer le Monde libre avait scellé une union qui, malgré des vicissitudes, avait quelque chose de plus solide qu’on ne le pensait à Moscou. La possibilité de briser l’Alliance Atlantique par intimidation avait délibérément échoué, et sans doute définitivement.

 

La Guerre Totale Impossible

Il y a plus : le monde en général ne croit plus à la guerre totale. L’étendue des destructions à mesure que progressent les engins téléguidés et thermonucléaires rendrait aussi aléatoire que vaine une tentative de résoudre l’antagonisme Est-Ouest par la force. La coexistence pacifique de quelque manière qu’on la conçoit et qui n’exclut pas des conflits localisés est une nécessité qui s’impose aux deux parties. La peur de la guerre ne joue plus.  Il se pourrait alors que pour changer de tactique, le Kremlin fasse le choix d’un homme nouveau comme ce fut autrefois le cas quand Litvinov disparut de la scène.

 

Préparations contre le Sud-Vietnam

La manière affable n’exclut pas la brutalité : on vient d’en avoir un nouvel exemple avec l’avion américain abattu par les chasseurs russes au large du Japon. Il se pourrait aussi bien que la nouvelle technique diplomatique soit mise à profit pour endormir la vigilance occidentale, en vue d’un coup de force qui se situerait en Indochine – une nouvelle Corée revue et corrigée.  Anthony Eden a dit ces jours-ci aux Communes que la puissance militaire du Vietminh, contrairement aux accords de Genève, avait considérablement doublé. Le Tonkin, pays de 14 millions d’habitants, aurait plus de soldats que le Pakistan et l’Indonésie. On a remarqué également la présence de techniciens russes, et la nomination de Lavrichev comme ambassadeur de l’U.R.S.S. à Hanoï montre l’importance que Moscou accorde au rôle du Vietminh dans la compétition internationale.

Eden a dit toute son inquiétude, et l’on sait qu’il ne parle pas à la légère. Cette présence russe à Hanoï est-elle destinée à surveiller et à contrebalancer l’influence chinoise, ou bien à se conjuguer avec celle-ci pour opérer le nouveau bond en direction de Saïgon ? L’envoi par les Etats-Unis du général Lawton Collins au Sud-Vietnam révèle l’inquiétude de Washington dans cette partie du monde, et la coopération franco-américaine, dont nos ultra-nationalistes font déjà grief au gouvernement, montre l’urgence de coordonner tous les efforts pour éviter que ne saute le barrage, et que l’image du « château de cartes » évoqué naguère par Eisenhower ne devienne réalité.

 

L’Optimisme et l’Économie

L’optimisme que l’on répand à profusion en Occident n’est pas tout à fait sincère. Il a pour but d’encourager la reprise économique, l’inquiétude étant un facteur de dépression. Le relèvement particulièrement accentué en Europe et qui se dessine aux Etats-Unis serait arrêté par un retour de la peur. Et en tout état de cause, la peur est nuisible car elle n’empêche rien.

Du côté russe, on s’est rendu compte du retard croissant de l’économie par rapport à celle du Monde libre, et l’effort pour relever le niveau de vie des habitants de derrière le rideau de fer se poursuit et s’accélère non sans accrocs. Cela implique un accroissement des échanges Est-Ouest jusqu’ici presque négligeables. L’accord commercial franco-soviétique qui vient d’être signé va en principe atteindre 53 milliards, soit près de 4 pour cent de nos échanges.

 

La Crise Économique Surmontée

L’ambition des Soviets serait de jouer un rôle important dans le commerce international pour arriver d’ici quelques années à le désorganiser à leur profit, et de créer une crise sur laquelle les peuples libres n’auraient aucun moyen d’action. La crise économique mondiale est le dieu de toutes les espérances du communisme, le dogme stalinien fondamental.

Les événements de ces derniers temps, de ces derniers mois surtout, l’ont sérieusement ébranlé. Les Etats-Unis au bord de la dépression ont réagi avec succès, et l’Europe n’a même pas senti les effets du ralentissement des affaires en Amérique de l’automne dernier au début de cet été, contrairement à tous les diagnostics. Il n’y a donc plus qu’à attendre passivement que les contradictions internes du monde capitaliste n’en fassent une proie pour le communisme. Il faudrait donc provoquer cette crise quand on aura les moyens d’écraser les marchés par des exportations massives. Ce moment-là est fort éloigné. La préparation militaire coûte fort cher à un pays pauvre de capitaux comme l’U.R.S.S., et plus encore à la Chine qui en est à peu près dépourvue. De plus, l’augmentation effrayante en Chine et considérable en Russie de la population qui croît plus vite que les moyens de la nourrir, empêche pour de longues années de songer à des surplus. Il est donc probable que les impérialismes russes et chinois devront se contenter d’une expansion très modérée et se limiter aux proies tout à fait mûres comme le Sud-Vietnam.

 

La Fin de la Présence Française en Asie

A cet égard, nos lecteurs doivent admettre combien nous avions raison de demander depuis des années l’internationalisation du conflit, quand il en était temps. On ne voulait pas que d’autres, et surtout les Américains, se mêlent de nos relations avec les Etats alors associés et partagent, si tant est qu’ils le désiraient, les privilèges commerciaux que nous tenions là-bas. Nous sommes à la veille de tout perdre. Nos importateurs plient bagage au Nord et s’y préparent déjà au Sud. C’est quelques cent milliards d’affaires qui vont progressivement échapper à notre commerce et créer de sérieuses difficultés à certaines industries dont le textile déjà si mal partagé. Si les Américains ne continuaient pas par des moyens directs et indirects de maintenir au titre de l’Indochine leur subvention en Dollars, nos finances, toujours précaires, chavireraient. Quel exemple de ravages de la politique et surtout d’un nationalisme aveugle (que l’on a remis en selle au moment où il allait choir) qui nous a empêché de faire jouer à plein la solidarité du Monde libre devant la menace qui l’oppresse. La leçon est aussi terrible qu’aveuglante, et le pire est qu’elle ne servira de rien.

 

Le Retour au Bon Sens

L’étranger suit avec une certaine ironie la désillusion de tous ceux qui en France saluaient à grands cris un changement de notre politique extérieure comme la fin de l’ « Immobilisme ». On voit comme au contact des réalités les faiseurs de prodiges emboîtent peu à peu le pas à leurs prédécesseurs. En toute impartialité on peut se demander si le bilan de ces derniers mois se solde positivement, une nouvelle expérience était-elle nécessaire, sinon pour se convaincre qu’il n’y a qu’une politique possible, aussi bien dans le domaine international qu’en matière économique, et qu’on sera contraint d’y revenir avant même de s’en être beaucoup écarté.

 

                                                                                  CRITON