ORIGINAL-Criton-1951-09-15 pdf
Le Courrier d’Aix – 1951-09-15 – La Vie Internationale.
Les Lendemains de San Francisco
Le voyage de Gromyko à San Francisco aura peut-être été salutaire. Sauf l’Inde et la Birmanie, tout le monde non soviétique était représenté et il n’a pu distraire une seule des voix qui venaient, en approuvant le traité japonais, condamner la politique soviétique. Gromyko a pu mesurer le discrédit où est tombée la parole de Moscou. Il n’a d’ailleurs pas insisté et sa modération a été pour tous une surprise.
La Parade de San Francisco
Les critiques n’ont cependant pas manqué ni les réserves, mais le sentiment dominant était qu’aucune autre solution n’était possible, puisque les Soviets se refusaient à tout compromis et l’échec des pourparlers de Kaesong, les vaines chicanes des plénipotentiaires communistes, ont beaucoup contribué à la résignation générale. Gromyko n’a pas trouvé d’oreille complaisante. Il se peut qu’il soit venu avec des illusions. Il n’en peut plus conserver.
Les Etats-Unis ont voulu faire de la conférence une démonstration de résolution et de puissance : l’appareil rigide des séances, la solennité des discours, la sévérité de l’horaire, l’attitude particulièrement humble du premier ministre Yoshida, tout donnait à la cérémonie un caractère d’irrévocable manifestation de la prépondérance américaine.
La Question des Crédits d’Assistance
Il en sera de même à Washington et à Ottawa où le sort de l’Allemagne, lié à la défense commune de l’Europe et à son unification économique, fera l’objet d’un accord lui aussi préétabli. Car tout est réglé en principe déjà. Seules les modalités d’application laissent du champ à la discussion. Le succès des pourparlers se heurtera évidemment à des difficultés financières. Le Congrès américain a réduit d’un milliard les crédits à l’Europe. Les élections de 1952 pèsent sur les décisions des parlementaires. Malgré les recommandations d’Eisenhower, l’électeur pense que son argent sera mieux utilisé à l’intérieur, même si les fournitures coûtent à fabriquer aux Etats-Unis trois fois plus qu’en Europe. Il craint aussi de fournir aux pays du pacte atlantique des moyens industriels qui pourraient plus tard se tourner en concurrence. Il n’a pas entièrement confiance dans la détermination des démocraties du continent. Le souvenir de la Chine de Tchang-Kaï-Chek reste cuisant pour le contribuable américain.
Il ne faudrait cependant pas exagérer la gravité des abattements que le Congrès a fait subir aux propositions de Truman. Ils étaient prévus et escomptés dans le total. Ils sont en quelque sorte rituels. Des clauses permettent de faire passer du chapitre réarmement des sommes qui iront à l’aide économique. La limite entre les deux formes de fournitures est d’ailleurs assez floue et il y a dans le montant voté assez pour couvrir les besoins essentiels. Le rôle des ministres et des experts sera de camoufler les différents usages des crédits.
Pour la France en particulier, il s’agira d’obtenir une aide pour supporter le fardeau d’Indochine dont le coût passe à lui seul les charges du réarmement. Les solutions à trouver sont plus compliquées que vraiment introuvables, mais pour y aider, il faudrait que la France finisse par rétablir un peu d’ordre dans ses finances et mette un frein à une politique de laisser aller et d’inflation permanent qui choque la mentalité anglo-saxonne. Rien n’indispose plus que l’absence de volonté et d’esprit de sacrifice. Il faudrait en finir avec cette situation de nation entretenue. Notre crédit autant que notre autorité y perd, et cela affaiblit notre diplomatie qui ne peut faire accepter des suggestions souvent raisonnables.
Le Congrès de Blackpool
Le congrès des Trade-Unions anglais à Blackpool a passé au second plan. Il a cependant marqué une défaite des tendances de M. Bevan et renforcé plutôt la position interne du gouvernement Attlee. Les Syndicalistes se sont rendu compte que l’opinion dans son ensemble avait évolué et ont hésité à se montrer en désaccord avec le sentiment de la majorité du pays favorable au réarmement et hostile aux augmentations de salaire : la proximité probable des élections a commandé cette tactique.
L’Attitude des Pays Arabes
On a beaucoup remarqué le vote de l’Egypte et des pays arabes favorable au traité japonais. Personne n’ose mécontenter Washington, et dans les querelles de ces pays avec la Grande-Bretagne, il y a toujours l’espoir d’un recours à la médiation américaine.
La dispute des pétroles persans continue et rebondit. On pensait bien qu’il faudrait être patient. Cependant la position du Dr. Mossadegh s’affaiblit. Il n’a pas réussi à faire approuver par la Chambre basse de Téhéran l’ultimatum destiné à l’Angleterre. Beaucoup d’éléments modérés ne le suivraient pas s’il mettait à exécution la menace d’expulser les techniciens anglais de la raffinerie d’Abadan. L’Iran dans cette action serait probablement seul. Ses voisins dont le Pakistan et l’Irak ne le soutiendraient pas, et l’attitude des Soviets est toujours prudente.
Récemment, les Russes se sont dérobés alors que l’Egypte croyait avoir, sur les promesses de Moscou, un appui dans son litige à l’O.N.U. dans l’affaire des restrictions à la navigation dans le canal de Suez. Les Soviets ont trop besoin de la liberté des communications maritimes pour approuver qu’on les entrave. Là encore, le Kremlin s’est repris. Un précédent de ce genre eut été fâcheux pour ses revendications sur les Dardanelles et les détroits de la Baltique. Mais cette dérobade a fâcheusement impressionné les pays arabes en général.
Dans l’affaire des pétroles, il paraît vraisemblable que Mossadegh va peu à peu s’user et que sa chute préparera une nouvelle médiation américaine. Mais cela n’est pas pour demain.
La Question Marocaine
Reste un problème délicat dont on ne parle qu’à mots couverts : l’éventualité d’un débat à l’O.N.U. sur le problème marocain porté à l’assemblée des Nations par les Pays Arabes et la menace, peut-être encore vague, d’une autonomie accordée par l’Espagne à son protectorat au Maroc. Franco a beaucoup flatté les Arabes ces temps-ci. Sans doute entrevoit-il, de concert peut-être avec les Etats-Unis, un moyen de pression sur la France pour obtenir l’intégration de l’Espagne dans la communauté atlantique ?
Les Etats-Unis ont sur la question marocaine une attitude peu claire. Il y a eu un conflit entre les intérêts privés américains et le Protectorat. Washington se donne là, comme en Indochine, le beau rôle au détriment de ceux qui ont transformé ces pays anarchiques en nations prospères. C’est sans doute sur ce point, plutôt que dans les grandes questions internationales où nous ne pouvons pas grand-chose, que la discipline intérieure nous donnerait une autorité nécessaire pour défendre notre œuvre et sauvegarder l’avenir.
CRITON