Criton – 1951-09-15 – Les Lendemains de San Francisco

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-15 – La Vie Internationale.

 

Les Lendemains de San Francisco

 

Le voyage de Gromyko à San Francisco aura peut-être été salutaire. Sauf l’Inde et la Birmanie, tout le monde non soviétique était représenté et il n’a pu distraire une seule des voix qui venaient, en approuvant le traité japonais, condamner la politique soviétique. Gromyko a pu mesurer le discrédit où est tombée la parole de Moscou. Il n’a d’ailleurs pas insisté et sa modération a été pour tous une surprise.

 

La Parade de San Francisco

Les critiques n’ont cependant pas manqué ni les réserves, mais le sentiment dominant était qu’aucune autre solution n’était possible, puisque les Soviets se refusaient à tout compromis et l’échec des pourparlers de Kaesong, les vaines chicanes des plénipotentiaires communistes, ont beaucoup contribué à la résignation générale. Gromyko n’a pas trouvé d’oreille complaisante. Il se peut qu’il soit venu avec des illusions. Il n’en peut plus conserver.

Les Etats-Unis ont voulu faire de la conférence une démonstration de résolution et de puissance : l’appareil rigide des séances, la solennité des discours, la sévérité de l’horaire, l’attitude particulièrement humble du premier ministre Yoshida, tout donnait à la cérémonie un caractère d’irrévocable manifestation de la prépondérance américaine.

 

La Question des Crédits d’Assistance

Il en sera de même à Washington et à Ottawa où le sort de l’Allemagne, lié à la défense commune de l’Europe et à son unification économique, fera l’objet d’un accord lui aussi préétabli. Car tout est réglé en principe déjà. Seules les modalités d’application laissent du champ à la discussion. Le succès des pourparlers se heurtera évidemment à des difficultés financières. Le Congrès américain a réduit d’un milliard les crédits à l’Europe. Les élections de 1952 pèsent sur les décisions des parlementaires. Malgré les recommandations d’Eisenhower, l’électeur pense que son argent sera mieux utilisé à l’intérieur, même si les fournitures coûtent à fabriquer aux Etats-Unis trois fois plus qu’en Europe. Il craint aussi de fournir aux pays du pacte atlantique des moyens industriels qui pourraient plus tard se tourner en concurrence. Il n’a pas entièrement confiance dans la détermination des démocraties du continent. Le souvenir de la Chine de Tchang-Kaï-Chek reste cuisant pour le contribuable américain.

Il ne faudrait cependant pas exagérer la gravité des abattements que le Congrès a fait subir aux propositions de Truman. Ils étaient prévus et escomptés dans le total. Ils sont en quelque sorte rituels. Des clauses permettent de faire passer du chapitre réarmement des sommes qui iront à l’aide économique. La limite entre les deux formes de fournitures est d’ailleurs assez floue et il y a dans le montant voté assez pour couvrir les besoins essentiels. Le rôle des ministres et des experts sera de camoufler les différents usages des crédits.

Pour la France en particulier, il s’agira d’obtenir une aide pour supporter le fardeau d’Indochine dont le coût passe à lui seul les charges du réarmement. Les solutions à trouver sont plus compliquées que vraiment introuvables, mais pour y aider, il faudrait que la France finisse par rétablir un peu d’ordre dans ses finances et mette un frein à une politique de laisser aller et d’inflation permanent qui choque la mentalité anglo-saxonne. Rien n’indispose plus que l’absence de volonté et d’esprit de sacrifice. Il faudrait en finir avec cette situation de nation entretenue. Notre crédit autant que notre autorité y perd, et cela affaiblit notre diplomatie qui ne peut faire accepter des suggestions souvent raisonnables.

 

Le Congrès de Blackpool

Le congrès des Trade-Unions anglais à Blackpool a passé au second plan. Il a cependant marqué une défaite des tendances de M. Bevan et renforcé plutôt la position interne du gouvernement Attlee. Les Syndicalistes se sont rendu compte que l’opinion dans son ensemble avait évolué et ont hésité à se montrer en désaccord avec le sentiment de la majorité du pays favorable au réarmement et hostile aux augmentations de salaire : la proximité probable des élections a commandé cette tactique.

 

L’Attitude des Pays Arabes

On a beaucoup remarqué le vote de l’Egypte et des pays arabes favorable au traité japonais. Personne n’ose mécontenter Washington, et dans les querelles de ces pays avec la Grande-Bretagne, il y a toujours l’espoir d’un recours à la médiation américaine.

La dispute des pétroles persans continue et rebondit. On pensait bien qu’il faudrait être patient. Cependant la position du Dr. Mossadegh s’affaiblit. Il n’a pas réussi à faire approuver par la Chambre basse de Téhéran l’ultimatum destiné à l’Angleterre. Beaucoup d’éléments modérés ne le suivraient pas s’il mettait à exécution la menace d’expulser les techniciens anglais de la raffinerie d’Abadan. L’Iran dans cette action serait probablement seul. Ses voisins dont le Pakistan et l’Irak ne le soutiendraient pas, et l’attitude des Soviets est toujours prudente.

Récemment, les Russes se sont dérobés alors que l’Egypte croyait avoir, sur les promesses de Moscou, un appui dans son litige à l’O.N.U. dans l’affaire des restrictions à la navigation dans le canal de Suez. Les Soviets ont trop besoin de la liberté des communications maritimes pour approuver qu’on les entrave. Là encore, le Kremlin s’est repris. Un précédent de ce genre eut été fâcheux pour ses revendications sur les Dardanelles et les détroits de la Baltique. Mais cette dérobade a fâcheusement impressionné les pays arabes en général.

Dans l’affaire des pétroles, il paraît vraisemblable que Mossadegh va peu à peu s’user et que sa chute préparera une nouvelle médiation américaine. Mais cela n’est pas pour demain.

 

La Question Marocaine

Reste un problème délicat dont on ne parle qu’à mots couverts : l’éventualité d’un débat à l’O.N.U. sur le problème marocain porté à l’assemblée des Nations par les Pays Arabes et la menace, peut-être encore vague, d’une autonomie accordée par l’Espagne à son protectorat au Maroc. Franco a beaucoup flatté les Arabes ces temps-ci. Sans doute entrevoit-il, de concert peut-être avec les Etats-Unis, un moyen de pression sur la France pour obtenir l’intégration de l’Espagne dans la communauté atlantique ?

Les Etats-Unis ont sur la question marocaine une attitude peu claire. Il y a eu un conflit entre les intérêts privés américains et le Protectorat. Washington se donne là, comme en Indochine, le beau rôle au détriment de ceux qui ont transformé ces pays anarchiques en nations prospères. C’est sans doute sur ce point, plutôt que dans les grandes questions internationales où nous ne pouvons pas grand-chose, que la discipline intérieure nous donnerait une autorité nécessaire pour défendre notre œuvre et sauvegarder l’avenir.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-09-08 – Le Second San Francisco

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-08 – La Vie Internationale.

 

Le Second San Francisco

 

Six ans après la Conférence de San Francisco qui définit la Charte des Nations-Unies, s’ouvre de nouveau à San Francisco la réunion des pays appelés à signer le traité de paix avec le Japon. La première avait, en théorie du moins, l’ambition de perpétuer la collaboration des pays qui allaient achever la victoire et constituer à la place de l’ancienne Société des Nations un monde unique et solidaire auquel les vaincus pourraient plus tard s’agréger. Juste avant la mort de Roosevelt, le slogan était « one world »

Le San Francisco de 1951 consacrera, au contraire, la division du monde en deux blocs qui chaque jour paraissent plus irréconciliables. Cette cassure était déjà prévisible en avril 1945, et nous l’avions souligné en son temps. Le San Francisco d’alors avait plus pour objet d’assurer la prépondérance américaine que d’ouvrir une assemblée de Nations de droits égaux. Moscou, à l’époque, ne s’y était pas trompé. Ses manœuvres le prouvaient. L’objectif de la Russie d’aujourd’hui est d’empêcher que les vides que la guerre a creusés par la suppression de deux grandes puissances, l’Allemagne et le Japon, ne soient absorbés par la puissance grandissante des U.S.A.

A moins de provoquer la guerre, l’Union Soviétique n’a pas grand pouvoir de s’opposer aux plans américains. D’abord, parce qu’elle a perdu la confiance des Nations libres par ses annexions brutales, ses agressions, ses déportations de peuples et son obstruction systématique dans toutes les réunions internationales où un accord était possible. Ensuite, parce que sa faiblesse économique et financière ne lui permet pas d’offrir aux pays en difficulté – et ils le sont tous – un appui qui les puisse tenter :

A l’heure où nous écrivons, on ne sait pas encore ce que Gromyko se propose à San Francisco. Il aura de la peine à faire autre chose qu’un manifeste de propagande et à dissocier le monde libre, qui, bon gré, mal gré, se resserre autour des Etats-Unis. Des menaces ne feront que renforcer cette solidarité. Des ouvertures conciliantes rencontreraient le scepticisme. Staline a eu tort de discréditer à fond son propre instrument diplomatique. Plus que toute autre faute, celle-là est irréparable. Quand un pays ne peut compter que sur sa force, il est condamné, soit à s’en servir, soit à reculer ; et c’est en fait malgré quelques signes contraires, ce qui se produit de jour en jour davantage.

 

Le Sens du Traité avec le Japon

Le traité de paix avec le Japon si généreux en apparence, consacre en réalité sa subordination aux Etats-Unis. Coupé de son débouché et de son réservoir d’approvisionnement, la Chine, par la guerre de Corée ; économiquement parlant, il ne peut être qu’une dépendance de l’Amérique. Les Etats-Unis fournissent les matières premières et les crédits, et le Japon travaille avec pour la machine de guerre des U.S.A. Typique exemple de la force des choses. Aucune autre solution n’est imaginable, à moins que le Japon ne passe au camp bolchévique, et encore faudrait-il créer de rien un système financier dont aucun des partenaires n’aurait les moyens.

 

Vers un Accord analogue sur l’Allemagne

Ce traité avec le Japon est le prélude à un autre qui ne sera pas un traité de paix, mais en aura toutes les conséquences : l’accord avec l’Allemagne de Bonn.

Là encore, la prospérité ou simplement l’existence de ce pays n’est possible que s’il s’intègre à la communauté que les Etats-Unis commandent et travaille à façon pour le réarmement. Comme pour le Japon, il ne s’agira pas de fabriquer des armes proprement dites, mais de fournir l’outillage et les accessoires qu’il utilise. C’est ainsi qu’on voit – paradoxe assez ridicule et qui montre la fragilité des prévisions des hommes d’Etat – les usines allemandes hier démantelées à grand bruit se reconstituer avec l’aide de ceux qui en ont enlevé les machines. Une politique réaliste que les faits imposent se venge des calculs à courte vue.

Les Travaillistes s’étaient acharnés au démantèlement sans souci du sort des ouvriers allemands. Or, un ministre anglais disait hier qu’il fallait que l’Allemagne travaille pour le réarmement sans quoi, tandis que l’Angleterre s’épuiserait à fabriquer des armes au détriment de ses exportations, les marchés qu’elle devrait abandonner seraient absorbés par l’Allemagne qui pourrait se consacrer complètement à son commerce avec l’extérieur.

L’histoire abonde en ironies de ce genre. On n’aurait pas de peine à montrer que toutes les initiatives de la Russie depuis 1945, et par-dessus tout cette énorme erreur que fut l’agression en Corée, ont quasiment obligé les Etats-Unis, qui n’y étaient pas préparés et ne le désiraient pas, à s’assurer une hégémonie mondiale dont il semble bien que rien désormais, avec ou sans guerre, ne les empêchera d’exercer.

 

Les Hésitations du Kremlin

Nous avons chaque jour davantage l’impression que dans cette vaste partie d’échecs les maîtres du Kremlin ne savent plus quel pion pousser. Les pourparlers de Kaesong donnent plus le sentiment de l’incohérence que d’un plan médité. Ou ils chercheront un armistice et celui-ci sera acquis à un prix beaucoup plus élevé que s’ils l’avaient conclu il y a deux mois et ils devront, qu’ils le veuillent ou non, perdre la face, ou bien ils reprendront la guerre et ils risquent fort de recevoir la terrible leçon qu’ils ont évitée jusqu’ici. L’industrie mandchoue, la seule dont dispose la Chine sera en tout état de cause pulvérisée, et même si les Américains devaient subir des échecs, on sait bien qu’ils ne lâcheraient jamais la partie avant d’avoir le dernier mot.

 

Les Conséquences du Réarmement

En attendant, l’effort du réarmement qui n’est pas encore en pleine action, a donné au monde libre tout entier, une impulsion économique considérable. Il y a sans doute partout des risques d’inflation, peut-être, mais ce n’est pas sûr, de certaines pénuries. Mais la suractivité en définitive créera plus de bien-être que de privations. La nouvelle E.C.A., comme on l’appelle déjà, que l’envoyé américain en Europe, M. Joyce, est venu préparer prévoit un accroissement de production de 25% en cinq ans pour notre continent. Cela n’est possible que si l’interdépendance des Etats membres de la communauté atlantique se resserre rapidement et que se constitue progressivement un monde unifié dont Washington aura nécessairement la direction.

Est-ce bien cela que Moscou entendait réaliser ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-09-01 – La Saison des Conférences s’ouvre

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-01 – La Vie Internationale.

 

La Saison des Conférences s’ouvre

 

A première vue, les nouvelles de cette quinzaine paraissent décevantes : rupture à Kaesong ; impasse à Téhéran ; refus de l’Inde de prendre part à la conclusion du traité avec le Japon ; tension anglo-égyptienne … En fait,  derrière ces épisodes marquants, la puissance du monde libre se développe. Un été qui s’annonçait dangereux passe sans inquiétude majeure.

 

Les Pourparlers d’Armistice en Corée

Il est difficile de trouver un sens aux incidents qui ont marqué depuis deux mois les pourparlers de Kaesong, d’expliquer de façon rationnelle ces conférences que les communistes sollicitent pour les torpiller. L’opinion finit par s’habituer et se désintéresser de conversations sans objet, et cette détérioration de l’instrument diplomatique est grave en soi. Quand les plénipotentiaires se rencontrent avec la certitude de s’employer inutilement, il ne reste plus qu’à redonner la parole au canon. Les communistes se rendent-ils compte qu’ils rendent inutilisables pour eux-mêmes une valeur politique qui leur serait précieuse. On peut même se demander, devant cette incohérence, si le bloc soviétique sait ce qu’il veut : hanté par la propagande, les réactions de l’extérieur ne l’atteignent plus.

 

Explications

Ces manœuvres paraissent d’autant plus vaines que l’aboutissement des pourparlers de Kaesong aurait plutôt embarrassé les Etats-Unis qui craignent avant tout un relâchement de l’opinion devant l’effort militaire. Reste évidemment l’hypothèse que les Sino-Coréens et les Russes aient voulu mettre à profit cette trêve de fait de deux mois pour préparer une offensive plus puissante. Mais comme l’activité de l’aviation américaine ne s’est pas ralentie, le bénéfice est peu apparent. Le dernier incident, un prétendu bombardement de Kaesong par les Américains eux-mêmes, est si invraisemblable qu’il faudrait être dépourvu de raison pour y croire. Quel intérêt pourraient avoir les Etats-Unis à mitrailler le siège de la conférence ? Et comme cela est loin de leur manière.

Il se peut que les pourparlers reprennent, mais il est difficile de concevoir que la paix puisse en sortir. Les Américains d’ailleurs ont pris toute mesure pour continuer les hostilités s’ils y étaient forcés, et cette fois avec plus de moyens et moins de scrupules. Le bombardement de Kashing près de la frontière russe prouve que l’heure des ménagements est passée et que ce qui était refusé à Mac Arthur ne le serait pas à Ridgway. Le plus probable est que l’affaire continuera à pourrir sur place sans éclat démesuré.

 

Les Pétroles Persans

La rupture de Téhéran dans l’affaire des pétroles entre Mossadegh et les Anglais était assez inattendue. L’envoyé du président Truman, Harriman, avait préparé avec succès le terrain à un accord, et le ministre anglais Stokes passe pour habile. On a donné de multiples explications de cet échec, et certaines tiennent du feuilleton.

Donnons sous toutes réserves la nôtre.

La rupture vient évidemment des Anglais : question de prestige d’abord, d’intérêts ensuite. La façon peu empressée dont avait été accueilli le médiateur américain après les rebuffades reçues par l’ambassadeur à Téhéran, Grady, faisait prévoir que les Anglais n’accepteraient pas volontiers que les Etats-Unis leur rendissent, grâce à leurs bons offices, le pétrole perdu. On ne voulait pas à Londres qu’on puisse dire en Orient que sans l’appui des Américains les Anglais ne pouvaient plus rien obtenir. Infliger à Harriman, personnage considérable, une blessure d’amour-propre n’est peut-être pas un bon calcul. Les Anglais sont persuadés que dans deux mois Mossadegh, les caisses de l’Etat vidées, sera obligé de capituler.

De toute façon, l’affaire des pétroles doit s’arranger. Cela paraît en effet probable, si les Etats-Unis le veulent bien. Car il y a un crédit en dollars en suspens accordé à la Perse et des Compagnies pétrolières américaines qui, si elles y étaient autorisées, prendraient l’affaire en mains avec empressement. Ce que Washington ne fera pas, à moins que les Russes ne se montrent ou que Mossadegh entre en pourparlers avec eux.

Le jeu pour Morrison, qui n’y est pas spécialement entraîné, nous paraît bien acrobatique. En tous cas, et malgré l’accroissement rapide des autres sources d’approvisionnement en pétrole, la perte même momentanée de la raffinerie d’Abadan et des puits qui l’alimentent pèsera sur la balance des comptes de l’Angleterre déjà fort obérée.

 

A Quand les Elections Anglaises ?

L’horizon international, dans tous les cieux, sera largement éclairci lorsqu’enfin – on l’espère en octobre – la désastreuse gestion du travaillisme aura pris fin. La France en particulier, sans préjugé d’ordre politique, se réjouira de voir s’éloigner du pouvoir des partenaires avec lesquels elle n’a cessé d’avoir des difficultés en Méditerranée comme en Europe. Comme en 1924-25, le Travaillisme s’est montré anti-européen et peu francophile. Les Etats-Unis se féliciteront aussi de l’éclipse de ces partenaires obtus et peu maniables. Mais la succession est si lourde qu’on plaint ceux qui devront la prendre.

 

Le Traité Japonais

Comme nous le signalons depuis des mois, les Etats-Unis qui sentent croître leurs forces, sont de plus en plus décidés à aller de l’avant sans se soucier des conséquences. L’Inde aura beau chercher à constituer une troisième force en Asie, et les Soviets essayer de rallier une minorité suffisante pour empêcher la signature du traité de paix avec le Japon, souhaité et approuvé par le Japon même, gageons que la conférence qui s’ouvrira à San Francisco le 4 septembre ne durera pas une heure plus que prévu et que les paraphes requis seront apposés.

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Tandis que le parlement français s’ensevelit dans des querelles intempestives l’équipe qui va représenter la France dans la série des prochaines conférences à San Francisco puis à Washington, puis à Ottawa et enfin à Rome, apparaît très forte et très bien armée, grâce surtout à l’appui vraiment sensationnel que le général Eisenhower – peut-être futur président – vient de donner au plan Pleven d’armée européenne et aussi par ses recommandations au Sénat américain de ne pas réduire les crédits militaires à l’Europe. Malgré le discrédit parlementaire auquel on ne prête plus guère attention à l’étranger, la position française paraît excellente. Notre diplomatie et nos deux généraux Juin et De Lattre de Tassigny ont tous les moyens de réaliser une organisation européenne ordonnée par les Etats-Unis et dirigée par la France. Celle-ci a beaucoup à demander, des armes et des crédits et aurait besoin d’être soutenue par une opinion plus avertie et plus patriote. Les difficultés viendront plutôt du Parlement américain que du gouvernement Truman. Il y aura sans doute quelques déchets et quelques déconvenues, mais dans l’ensemble, le succès semble assuré. La France aurait un bel avenir si les Français s’en montraient dignes.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-08-11 – L’Offensive de Paix

 

L’Offensive de Paix

 

Les discussions avec les Orientaux, tant  à Téhéran qu’à Kaesong, n’avancent pas vite. On s’y attendait. Mais rien n’est venu remettre en question l’issue favorable qu’on espère.

 

Les Pétroles Persans

L’affaire des pétroles persans est maintenant bien engagée. M. Harriman s’est rendu à Londres afin de préparer pour le Cabinet britannique la solution de compromis offert par Mossadegh. La mission Stokes est enfin partie, et le conseiller du président Truman veille sur les pourparlers qui seront laborieux.

Tout le monde est d’accord sur un point : la nationalisation des gisements et des raffineries. Persans et Américains y tenaient particulièrement. Car on sait que les Soviets avaient obtenu de Téhéran un droit de prospection et d’exploitation sur les richesses pétrolières du Nord de la Perse. Cette concession avait été rejetée par le Parlement de Téhéran. En proposant que désormais les ressources du pays ne seront plus confiées à des étrangers, on coupe court à toute revendication future. L’U.R.S.S. est donc éliminée de la partie et, du même coup, bien des difficultés prévisibles. Reste à trouver la formule qui permettra aux Anglais de rester sur place et de diriger comme par le passé, les produits pétroliers vers le monde occidental. On y parviendra.

 

Les dissensions Sino-Russes

Deux articles parus dans le « New-York Herald » sous la signature des frères Alsop ont fait sensation. Pour la première fois, ils apportent des preuves d’une dissension entre Mao Tsé Tung et Staline. Il s’agit du manifeste du Politburo chinois publié le 1er Août où le nom de Joseph Staline ne figure pas. Mao Tsé Tung, déifié à son tour, y développe une théorie communiste personnelle qui constitue selon lui une contribution nouvelle au Marxisme léninisme, destinée aux peuples qui s’émancipent de la tutelle coloniale. Le caractère indépendant du mouvement est fortement marqué et il n’est fait mention de l’exemple soviétique que pour souligner le caractère original de la révolution chinoise.

Il ne faudrait pas exagérer la portée de ce document. Il montre seulement les ambitions de ce nouvel impérialisme chinois qui cherche à s’étendre à toute l’Asie et le ressentiment à l’égard de l’U.R.S.S. qui n’a pas fourni aux Sino-Coréens les moyens de vaincre les Américains.

Ces faits ne surprendront pas nos lecteurs. Nous avons dit à plusieurs reprises que l’U.R.S.S. ne tenait pas plus que les Etats-Unis à voir une Chine puissante commander au monde jaune. L’expansion du communisme n’intéresse les Russes que dans la mesure où ils en sont les maîtres. La doctrine n’est qu’un moyen de domination. Le triomphe rapide du communisme irait à l’encontre du but de Moscou. Car le contrôle leur échapperait. Ils ont dû être effrayés de l’explosion de nationalisme qui a suivi le succès de l’intervention chinoise en Corée, fin novembre dernier.

Le communisme doit rester un mythe qui pousse à la révolte les peuples de couleur, active les troubles et retient au loin les forces des occidentaux. Un succès qui mettrait ces peuples en face de la réalité aurait tôt fait d’amener une désillusion qui les rejetterait vers leurs anciens maîtres, et une Chine triomphante ne tarderait pas à être un dangereux rival. Aussi les Russes n’ont-ils rien fait, ni en Corée, ni en Indochine pour aider au succès des rouges. Ils ne voient sans doute pas avec déplaisir une reprise de la guerre civile chinoise aux confins de la Birmanie où les Nationalistes ont engagé à nouveau la lutte. C’est aussi pourquoi ils ont contraint les Sino-Coréens à demander l’armistice en leur refusant une aide massive.

 

L’Offensive de Paix

L’offensive de paix de Moscou bat son plein et l’on se demande jusqu’où on entend la mener. Il y a eu la publication – fait sans précédent – du manifeste de M. Morisson dans la « Pravda », et hier le message du président Chvernik au président Truman où l’on semble accepter un contrôle des armes atomiques. Il est difficile de faire la part de l’intention sincère et de la propagande.

A Berlin, les Russes ont contraint les Alliés à établir un nouveau pont aérien pour l’évacuation de marchandises dont les Soviets refusent d’autoriser l’exportation. Il y a aussi les menaces à Tito dans le discours Molotov à Varsovie, et la grande parade de la jeunesse communiste à Berlin. Les Soviets se rendent bien compte qu’il est trop tard pour arrêter le réarmement des Etats-Unis.

Le Congrès américain vient de voter 56 milliards de dollars (21 mille milliards de nos francs) pour l’exercice 1951-52 destinés aux forces terrestres, aériennes et navales auxquels viendront s’ajouter les crédits pour l’établissement de bases à l’extérieur et les 8.500 milliards d’aide militaire aux Nations du pacte atlantique ; Le chiffre prévu de 65 milliards, près de 25.000 de nos milliards, sera largement dépassé. Cela est à peu près huit fois ce que les Russes, en se privant au maximum de biens consommables, peuvent consacrer à leur préparation militaire. Evidemment, la main-d’œuvre n’est pas chère en U.R.S.S. Un travailleur ne coûte que 500 roubles en moyenne (7.500 frs) par mois et il y a le travail forcé qui coûte encore moins, mais le rendement est bien moindre aussi. Il n’atteint pas en certains cas le dixième du rendement américain. Ceci compense cela.

On comprend que les Soviets sont tentés d’arrêter les frais, ou tout au moins de les réduire et d’essayer de consolider leur actuelle position. Mais ils n’ignorent pas plus que nous que l’heure est passée, sinon d’arriver à un modus vivendi, du moins de suspendre l’exécution du programme des Etats-Unis. D’autant que, comme nous le signalions la semaine passée, en politique extérieure et militaire, il n’y a plus d’opposition. Le Congrès vote à peu près ce qu’on lui demande. Le parti Taft s’est déclaré d’accord là-dessus avec Truman et il semble même que Républicains et Démocrates se rallieraient à une candidature du général Eisenhower si celui-ci acceptait de se présenter à l’élection présidentielle en 1952. Truman y a fait une allusion directe et les Républicains seraient heureux après l’échec de la campagne Mac Arthur de patronner un candidat qu’ils ont toujours considéré comme des leurs. Une union nationale autour d’Eisenhower se ferait sans opposition. Les industriels de leur côté et les économistes ne s’effraient plus de l’ampleur du programme militaire. La petite crise si inattendue dans la vente des produits de consommation, loin de s’atténuer, s’accentue, et le Congrès a refusé pour cette raison d’accorder au Président des pouvoirs discrétionnaires de contrôle des prix. L’économie semble assez forte pour supporter la charge des armements. On se demande même si sans elle les affaires iraient si bien. De quoi, pour une fois, donner, à un certain point de vue, raison aux marxistes. La bourse de New-York, a battu le 6, tous ses records de hausse depuis vingt ans. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Si l’effort d’armement est un puissant facteur d’expansion économique, ce surplus trouverait, s’il venait à se ralentir, d’autres débouchés. Ce qui est perdu et stérilisé en armement serait distribué aux peuples arriérés, et il ne manque pas de mains tendues.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-08-04 – Flottement

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Le Courrier d’Aix -1951-08-04 – La Vie Internationale.

 

Flottement

 

Si l’affaire des pétroles persans paraît s’acheminer vers un dénouement favorable, la conférence de Kaesong pour l’armistice en Corée ne progresse pas sensiblement. Les communistes laissent comme toujours leurs intentions dans le doute. Ils continuent à masser des troupes en face de leurs adversaires, et dans leurs déclarations mettent la paix en balance. Nous persistons à penser que ces manœuvres n’ont pour but que de lasser les négociateurs, de les intimider pour arracher quelques concessions. Il ne faut cependant pas rejeter l’hypothèse que les rouges ne seraient pas eux-mêmes bien fixés sur leur propre plan. Peut-être ont-ils voulu, en négociant, essayer de désorienter les Alliés, et mettre les Etats-Unis en état de moindre résistance et, selon l’effet de la tentative, décider au dernier moment de la guerre ou de la paix. En tous cas, une reprise des hostilités ne mettrait pas les Etats-Unis dans l’embarras, et les communistes n’auraient pas gagné grand-chose à cette sorte de demi-trêve. Mais, répétons-le, les chances d’un armistice, encore lointain, peut-être, nous paraissent l’emporter.

 

Les Discours Officiels aux Etats-Unis

Le président Truman, après Acheson et le général Marshall, s’est montré nettement moins optimiste que précédemment. Cela évidemment pour empêcher l’opinion de s’endormir, de réclamer le retour des soldats et le ralentissement de l’effort d’armement. Quand il représente la menace militaire des Soviets, la masse d’hommes tenus sous les drapeaux, les concentrations de troupes en Mandchourie, les évacuations de civils dans les territoires limitrophes de la Yougoslavie, on se demande s’il est tout à fait sincère, s’il croit réellement à une menace imminente des Russes ?

Nous ne sommes pas les seuls à douter de la signification de ces préparatifs belliqueux. En Angleterre à côté des déclarations d’Attlee et de Shinwall qui se servent de ces menaces pour défendre le programme d’armement assez impopulaire, d’autres ministres, comme Strachey croient que la vérité est moins sombre et les Bévanistes ont peut-être raison de demander que l’on étale un peu les dépenses militaires. On risque en effet, et même aux Etats-Unis, de troubler à l’excès l’économie intérieure en forçant la cadence au-delà des besoins urgents.

 

La Situation chez les Communistes

A notre sens, il est bien improbable que la Russie et la Chine soient en mesure d’entreprendre une agression sans limite. Tous les renseignements qui parviennent de l’U.R.S.S. montrent que la crise intérieure dont nous parlons depuis quelques mois est plus aigüe qu’on ne le pensait. Non seulement en U.R.S.S. même, mais surtout chez les satellites où la tension a atteint un véritable paroxysme.

 

En Bulgarie

En Bulgarie, notamment, Tcherenkov a affaire à une révolte généralisée des paysans dont un certain nombre a pris le maquis et jusqu’à des membres du parti qui ont organisé une résistance passive, si générale que les Russes envisagent une occupation militaire du pays.

Pour les lecteurs de la « Pravda », le récent commentaire qu’elle fait des récents événements est une surprise sans précédent. Voici ce qu’on lit :

« La collectivisation des terres dans les districts de Teteven et de Kula (en Bulgarie) a été une mesure stupide et prématurée. Au lieu d’isoler les Koulaks des paysans, on n’a fait que les unir dans un mouvement général d’opposition », et parlant des dirigeants communistes du pays : « C’est un nid de vipères qui se cache habilement camouflé dans les postes de commande. Ces vipères bénéficient de la sympathie du Comité central qui souvent refuse d’accueillir dans son sein des éléments jeunes » L’article se poursuit ainsi : « Un véritable mouvement déviationniste profite du mécontentement populaire par suite de la situation économique qui de fait est désastreuse (sic) après l’échec du plan quinquennal de reconstruction ».

Ce n’est pas avec de tels alliés qu’on entreprend une campagne militaire.

 

Le Plan de Washington

So Washington exagère donc le danger, quel serait son plan ? Fort simple. La course aux armements aura sur l’U.R.S.S. et ses satellites exactement l’effet que les Russes espéraient qu’elle aurait sur les Alliés : ruiner leur économie. Le budget militaire absorbe en Russie, une fraction de plus en plus grande du revenu national, 3.000 milliards (de nos francs) sur 20.000 et le solde à répartir sur 200 millions d’êtres humains épars sur un sixième du globe. Cette charge qui croit chaque année plus vite que le revenu pèse infiniment plus qu’aux Etats-Unis : 35 milliards de dollars sur un revenu de 330 (pour seulement 150 millions d’habitants) et qui s’accroît de 5 pour cent par an. Le contraste de la prospérité des uns et de la misère des autres sera tel que le régime ne pourra pas, à la longue ne pas en être ébranlé, s’il ne l’est déjà.

Le plan américain est extrêmement ambitieux puisqu’il vise non seulement à maintenir le niveau de vie aux Etats-Unis, mais encore à consacrer l’an prochain 65 milliards de dollars à l’armement, tout en aidant une grande partie du monde à s’armer et en disposant par surcroît d’une somme importante pour la continuation de l’aide Marshall. Jusqu’ici, et malgré les craintes que l’on avait aux Etats-Unis, tout a marché sans accroc et l’opposition républicaine bat en retraite. Le sénateur Taft paraît à peu près rallié aux plans gouvernementaux et le gouverneur Dewey qui vient de passer à Saïgon dans son tour d’Extrême-Orient, aurait plutôt tendance à surenchérir qu’à freiner.

 

Le Nouveau Plan Marshall

 

La nouvelle orientation du plan Marshall est significative des intentions de Washington. Ce plan, en France en particulier, a soulevé des oppositions, tant du côté des communistes que du patronat. Au lieu d’être une aide directe aux gouvernements, il prendra le caractère de collaboration immédiate avec les entreprises pour élever la production et faire bénéficier surtout les travailleurs des résultats de l’emploi de méthodes plus rationnelles. Les capitaux iront aux firmes qui accepteront de renouveler leurs procédés, et s’engageront à répartir entre leurs employés les bénéfices supplémentaires qu’elles en retireront.

L’aide Marshall visera à développer l’entreprise privée et à relever le niveau de vie des travailleurs. Cela ne fera pas l’affaire de ceux qui cherchent à le tenir bas, soit pour servir les intérêts soviétiques, soit pour conserver le secret de leur gestion, ou éviter la concurrence : le plan est à plusieurs fins. D’abord faire reculer partout le contrôle de l’Etat sur l’économie, accentuer le contraste entre le niveau de vie des pays occidentaux et ceux derrière le rideau de fer, faire pénétrer les méthodes américaines et accélérer l’unification économique du monde libre, afin de rallier par l’exemple de la prospérité les masses aux conceptions sociales d’outre-Atlantique sans pour cela prêter à l’accusation de mainmise des Etats-Unis sur les moyens de production des autres peuples. L’ensemble de ces destins est colossal, l’est-il trop ? Quand on se représente les moyens disponibles, on n’ose le dire. Un chiffre à méditer : la plus importante affaire française, purement nationale, représente un capital de 16 milliards de nos francs selon l’appréciation en bourse, la principale affaire américaine en vaut seize cents ; on peut en conclure que rien, dans ces conditions, n’est impossible.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-07-28 – Prépondérance Américaine

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Le Courrier d’Aix – 1951-07-28 – La Vie Internationale.

 

Prépondérance Américaine

 

Tandis qu’on commençait à s’inquiéter de l’issue des négociations d’armistice en Corée, la mission Harriman à Téhéran aboutissait à un projet de compromis. Des hauts et des bas sont à prévoir au cours de ces laborieux pourparlers. Mais rien ne peut faire douter du désir des parties en présence de trouver une solution, pas même les déclarations contraires émises périodiquement à Pékin, à Varsovie ou ailleurs pour les besoins de la propagande.

En émettant la prétention de lier les conditions d’armistice au retrait des forces étrangères de Corée, les communistes ne pouvaient avoir l’illusion de fléchir la résolution américaine, pas plus que d’obtenir un ralentissement de l’effort d’armement européen ou une révision du traité Japonais. Les Etats-Unis ont un programme publiquement exposé sur toutes les questions militaires et politiques. Il faudrait être naïf pour espérer y changer quoi que ce soit d’essentiel. Si Moscou et Pékin ont demandé une trêve, c’est qu’ils étaient prêts à en accepter les conditions.

 

L’effort américain en Espagne

D’ailleurs, à mesure que leur effort s’étend, les Etats-Unis semblent de moins en moins disposés à tenir compte des objections.

A cet égard, les négociations avec l’Espagne qui sont virtuellement conclues malgré la mort subite de l’amiral Sherman, ne laissent aucun doute. Ce n’est d’ailleurs pas pour des raisons d’idéologie politique que la France et l’Angleterre voient avec inquiétude l’installation de bases américaines en Espagne. Ces bases permettront aux Etats-Unis de disposer non seulement d’un complément, d’ailleurs indispensable, de moyens d’action en cas de guerre, mais surtout d’une position sûre au cas où des difficultés surgiraient dans les pays d’Europe où l’instabilité politique et une minorité communiste plus ou moins forte risqueraient de gêner leurs plans. Du même coup, ils auront sur ces pays un moyen de pression indirect si un gouvernement mettait son concours à trop haut prix ou se montrait intransigeant sur certains chapitres au cas où, pour être clair, un De Gaulle ou un Schumacher au pouvoir jouerait de l’indépendance nationale.

L’accord de Franco avec Washington renforce la position, d’ailleurs solide, du dictateur espagnol. Et les Américains ne tiennent nullement à l’affaiblir. Il est totalement anti-communiste et a besoin de crédits pour améliorer son économie dont les récentes grèves de Biscaye ont montré la fragilité. Quel autre régime, fut-il monarchique offrirait les mêmes garanties ?

 

La Chaine des Pactes

De même, l’inclusion de la Turquie dans le Pacte Atlantique est chose acquise. Il n’y avait d’ailleurs pas d’objection majeure. La Grèce y viendra quand l’ordre politique sera un peu rétabli, et l’on peut entrevoir le jour où Israël suivra. Les Russes voient se resserrer la chaîne qui limite leur expansion. Ils l’ont bien cherché.

Le Pacte du Pacifique a commencé d’exister par l’accord des Etats-Unis avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui va s’insérer bientôt dans le cadre du traité Japonais. Reste au Sud un large trou. Cependant, le prochain voyage du général de Lattre à Washington donne à penser que l’armistice en Corée aura des corrélations avec la situation en Indochine. Des rumeurs de paix circulent déjà ; on parle d’une médiation de l’Inde entre Bao Daï et Ho Chi Minh. Il n’est pas téméraire de penser que derrière les négociations officielles de Kaosong, on a fait savoir aux Chinois que des garanties de non-intervention seraient exigées dans le Sud surtout, au cas où Mao Tsé Tung voudrait obtenir une paix qui lui ouvrirait les portes de l’O.N.U. Mais ceci est à longue échéance.

 

En Moyen-Orient

On a fait grand bruit autour de l’assassinat du roi Abdullah de Transjordanie. Les Anglais jouent de malheur. Après l’affaire des pétroles de Perse, voici qu’ils perdent entre l’Egypte et Israël un point d’appui d’importance. Mais il ne faut pas anticiper. L’assassinat d’Abdullah est un règlement de compte dans le milieu des roitelets d’Asie occidentale. Les Anglais, après de nouvelles difficultés, sont assez forts pour trouver un roitelet de rechange ou négocier avec le grand Mufti de Jérusalem, inspirateur présumé du forfait, un accord avantageux. Ils disposent de la légion arabe, seule force militaire organisée du monde musulman, et de la neutralité devenue bienveillante d’Israël. L’attitude provocante de l’Egypte peut leur faciliter la tâche. Il n’en reste pas moins que la politique qui a visé à éliminer la France du Moyen-Orient et d’en détourner les Américains, achève de faire faillite.

Il semble d’ailleurs qu’à Londres on se rend compte de la nécessité d’une solidarité occidentale dans ces régions explosives.

 

En Perse

C’est la leçon qu’ils devront tirer de l’affaire de l’Anglo-Iranian. A l’heure où nous écrivons on ne sait pas encore si les Anglais accepteront de négocier sur les bases proposées par Harriman. Ils ne peuvent cependant pas faire autrement. Ce sera un succès pour les Américains, et pour les Persans une solide garantie. Les Anglais devront admettre une gérance tripartite et un droit de regard des Etats-Unis sur ce qui était leur fief.

Au fond, la perte sera plus morale que matérielle. Car les Etats-Unis n’ont aucun désir d’aggraver la situation financière de l’Angleterre qui ne sera jamais assez rétablie pour assurer son indépendance. Le bloc Sterling se désagrègera de lui-même sans drame. Un effondrement ne profiterait à personne, sinon à Moscou. Mais la facilité avec laquelle Harriman a en quelques jours retourné les Persans est une manifestation de prestige très impressionnante. La Pax Americana s’avance que nous avons annoncée en Août 1945, le jour d’Hiroshima.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-07-21 – Volte-Face

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Le Courrier d’Aix – 1951-07-21 – La Vie Internationale.

 

Volte-Face

 

Les pourparlers d’armistice de Kaesong suivent leur cours ; les discussions d’Harriman à Téhéran passent, à leur tour, par des phases d’optimisme et de pessimisme. Nul doute cependant que, dans les deux cas, l’accord ne soit finalement acquis. Mais l’intérêt est ailleurs ; d’abord l’évolution de la politique soviétique, ensuite le développement du plan stratégique américain qui se concentre en ce moment sur l’Espagne.

 

Renversement de la Politique Soviétique

Dans le cas des Russes, il n’est pas douteux que nous assistons à un renversement de tactique auquel la politique soviétique nous a d’ailleurs accoutumés. N’ayant pu diviser les Alliés par la menace, ils vont essayer de l’apaisement. Les indices abondent : les déclarations optimistes de Malik sur l’issue de la guerre en Corée : « Je suis sûr, a-t-il dit, que la paix est en vue », la reprise des contacts entre commandants à Berlin, la publication à Moscou d’une nouvelle revue en langue anglaise « News » destinée, disent-ils, à établir une meilleure compréhension entre les deux mondes, le silence de Moscou sur le conflit des pétroles persans.

Le Kremlin tire la leçon de ses échecs. Echec militaire en Corée, échec de la guerre froide qui n’a fait qu’accélérer l’effort militaire des Etats-Unis et resserrer l’alliance atlantique. L’U.R.S.S. sent qu’il s’agit à présent de conserver les positions acquises et d’obtenir la pause pour les consolider. Il y a à cela des raisons profondes.

 

Situation Intérieure en U.R.S.S.

Tous les rapports confirment les difficultés croissantes de l’économie soviétique. Non seulement le plan quinquennal qui s’achève n’a pas donné les résultats attendus, mais pour la première fois on n’entend pas parler du nouveau plan qui devrait lui succéder. Nous avons souligné à maintes reprises l’importance de cet échec, maintenant apparent et à demi avoué. L’U.R.S.S. n’a pas les ressources suffisantes pour soutenir à la fois l’effort d’armement, qu’il faut constamment renouveler car les engins de la guerre se démodent vite, et le développement de l’outillage civil et de la reconstruction.

Ce qui pèse le plus dans la balance morale, c’est l’impuissance de l’économie soviétique à assurer une vie décente à la population. Le travail aux pièces baptisé stakhanovisme, loin de stimuler l’ouvrier, le déprime ; le manœuvre est plus mal logé et son pouvoir d’achat est moindre qu’au temps des Tsars. Le travail forcé des concentrationnaires rend de plus en plus faiblement. Le mécontentement grandit. Un trait donne une idée du dénuement de la population soviétique : Un voyageur, par un beau dimanche de mai dernier, parcourant sur 80 kilomètres une des routes qui mènent de Moscou vers la campagne, n’a croisé que quatre bicyclettes et une moto, celle de la police. Quant aux automobiles, comme il n’y a ni poste d’essence, ni ateliers de réparations, on n’en voit que rarement hors des villes ; une panne est sans remède. Les trains roulent sur des voies sans ballast ; le plus rapide ne dépasse pas cinquante à l’heure. Ces détails intéressent plus qu’on ne pense la politique internationale.

Sur le plan matériel, l’échec aussi patent d’un système s’accompagne du déclin de son prestige, déjà manifeste. Sur le plan social, il aura et a déjà dans le monde libre des conséquences très étendues.

 

Bases en Espagne

Il y a longtemps que nous avons signalé ici les projets des Etats-Unis en Espagne. L’affaire a été menée dans le secret tant que le travaillisme était fort en Angleterre et les partis de gauche au pouvoir en France. Maintenant, de plus, le temps presse, car les Etats-Unis ont besoin de bases rapprochées pour leurs bombardiers à réaction, dont le rayon d’action est trop faible pour qu’ils s’envolent des Etats-Unis, et les anciennes forteresses volantes ont été jugées trop vulnérables en Corée.

Londres et Paris ont émis contre l’admission de l’Espagne dans la défense atlantique des objections de pure forme pour des raisons de politique intérieure. En fait, l’Espagne ne sera pas incluse dans le pacte atlantique, mais l’amiral Sherman qui s’entretient en ce moment avec Franco prépare un accord bilatéral entre l’Espagne et les Etats-Unis qui jouera exactement le même rôle. Sous la pression de l’opinion espagnole très agitée en ce moment, Franco devra jeter du lest pour obtenir des crédits américains. Un remaniement ministériel est imminent.

 

Le Congrès de Milan

On n’a pas prêté assez d’attention au Congrès, qui vient de se tenir à Milan, de l’Union des Syndicats libres, fédération mondiale des organisations ouvrières opposées au communisme. Il est du plus haut intérêt pour l’étude de l’évolution des problèmes sociaux qui commandent l’avenir des nations.

La controverse essentielle a porté sur les futures relations du travail et de la direction des entreprises. Deux tendances s’opposent : l’une européenne qui se cristallise autour de l’organisation qui a fait en Allemagne récemment l’objet d’une loi la « Mitmestimmung », c’est-à-dire la participation des ouvriers à la direction des entreprises et par voie de conséquence, la responsabilité des travailleurs tenus d’en assurer leur prospérité. Le travail et sa rémunération serait fonction des résultats économiques. L’ouvrier aurait à subir la mauvaise comme la bonne fortune de son affaire.

Les Américains sont de tendances opposées. L’ouvrier loue son travail aux conditions générales du marché et n’a pas à se soucier des résultats. Si on le fait, comme il est courant aux Etats-Unis, bénéficier des profits, il s’en félicite, mais si l’entreprise est en faillite, cela ne le regarde pas. Il touchera son salaire et s’embauchera ailleurs. Les Américains tiennent à une séparation rigoureuse du « manager man » et de la main-d’œuvre. La cogestion ne l’intéresse pas.

Autre détail, il n’a pas été question de lutte de classes et lorsque M. Jouhaux a parlé de nationalisations, on a pu constater parmi les délégués que la formule ne provoquait pas l’enthousiasme. Les piètres résultats de celle-ci en Angleterre et en France l’ont discréditée. On a remarqué surtout que les nationalisations avaient eu pour effet de freiner la hausse des salaires en général parce que l’Etat, payeur en difficulté et patron peu efficace, était obligé de mal rémunérer ses services, et que le patronat s’abritait derrière les salaires de l’Etat qui servaient de base. L’Etat freine aussi le développement de l’économie et du bien-être général.

Le capitalisme d’Etat, que le communisme a porté à sa perfection et qui a plus ou moins grignoté le secteur privé en Europe, est lui aussi condamné. A la lumière des faits, les vieilles formules sur lesquelles vivent encore les partis politiques européens perdent, peu à peu de leur sens.

Nous l’avions vu déjà au Congrès socialiste de Francfort. Cette évolution des rapports humains est pleine de promesses, les slogans et les passions cèdent devant l’enseignement des statistiques. On cherche le type d’organisation qui assurera l’élévation la plus rapide du niveau de vie et la meilleure répartition du revenu global, au lieu de se battre sur des abstractions.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

 

Criton – 1951-07-14 – Le Rôle du Facteur “Temps”

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Le Courrier d’Aix – 1951-07-14 – La Vie Internationale.

 

Le Rôle du Facteur « Temps »

 

Les négociations de Kaesong pour l’armistice procèdent normalement ; l’affaire des pétroles persans passe par des phases de tension et de détente auxquelles on s’attendait ; mais c’est la question du réarmement allemand qui, mise en sommeil apparent pendant la conférence du Palais Rose, revient au premier plan et semble cette fois près de recevoir une solution. Rien dans tout cela qui vienne infirmer un optimisme raisonnable.

 

La Tactique Américaine

A l’offensive de paix du Kremlin, le gouvernement Truman oppose la sienne. Washington ne fait rien pour enlever aux Sino-Coréens les moyens de sauver la face, pourvu que les négociations sur le « cessez-le-feu » ne débordent pas du plan militaire au politique. A Kaesong on a laissé les chefs communistes se présenter comme partie invitante. On leur accorde l’avantage de faire croire à leurs peuples que ce sont les Américains qui sollicitent la trêve.

Truman d’autre part, a envoyé au président de l’U.R.S.S. Chvernik une lettre fort habile ; en transmettant au peuple soviétique le message d’amitié voté par le Congrès américain, il a ajouté que le principal obstacle à une détente était l’isolement où se maintient la Russie, et l’absence des communications qui permettraient une meilleure compréhension mutuelle. Radio Moscou n’a soufflé mot de cet appel. On dit encore qu’une invitation à se rendre à Washington serait proposée à Staline. Les Etats-Unis ne cherchent pas à faire de l’armistice en Corée une victoire américaine : les faits parlent suffisamment par eux-mêmes.

Par contre, les Etats-Unis cherchent à prévenir les manœuvres soviétiques qui se dessinent grâce à une action rapide qui mettra Moscou devant le fait accompli avant que la question coréenne ne soit réglée ; en sorte que, si Moscou veut enfin que se réunisse une conférence à quatre pour reprendre l’ensemble des problèmes européens et asiatiques, il faudra qu’il accélère les négociations de Kaesong, et par conséquent cède aux exigences fondamentales de Washington. On sait que la signature du traité japonais doit intervenir début septembre. Quant au problème allemand il peut se résoudre plus vite encore.

 

Le Réarmement Allemand

C’est d’ailleurs du côté allemand même que l’empressement est le plus marqué. Nous avons suivi ici l’évolution de l’opinion allemande : d’abord hostilité à toute participation à l’armée européenne, intransigeance de Schumacher qui lui valut ses succès électoraux, puis la patience du chancelier Adenauer pour faire admettre au peuple allemand la nécessité et l’intérêt de rejeter le neutralisme et de s’intégrer dans la communauté occidentale, l’habileté avec laquelle il a étouffé les explosions de nationalisme sur la question sarroise, tout en promettant de la résoudre au bénéfice de son pays. Ce mélange de fermeté et de souplesse ne tardera pas à réussir. Hier a été proclamé par les puissances victorieuses, la cessation de l’état de guerre avec l’Allemagne. Nouvelle étape vers l’égalité des droits. Il ne faudrait pas croire que le compromis qui s’élabore marque une défaite des négociateurs français.

Adenauer a eu peur pendant la conférence du Palais Rose que l’Allemagne ne soit sacrifiée et neutralisée pour permettre un accord entre Russes et Occidentaux. Il craignait que Staline ne fasse des concessions pour obtenir un règlement en Europe et un modus vivendi qui aurait consacré la coupure définitive de l’Allemagne en deux tronçons, états tampons et neutres entre les deux blocs. Aussi est-il décidé à se prêter à de larges concessions afin de rendre à l’Allemagne l’espoir de redevenir par étapes une puissance unifiée et un partenaire égal. La mission du conseiller intime d’Adenauer, Theodor Blank à Paris le prouve. Il sait que si les Français consentent à la formation de divisions allemandes, et non plus de « combat teams », ils s’opposeront à la reconstitution du grand état-major allemand, et que la limitation de l’armée allemande à 250.000 hommes ne lui laissera pas plus de 20 pour cent de l’ensemble des forces prévues pour l’armée européenne.

On se demande d’ailleurs pourquoi la diplomatie soviétique n’a pas profité des négociations du printemps pour obtenir cette neutralisation de l’Allemagne que les Français auraient appuyée volontiers. Les zigzags, comme on les appelle, de la politique russe passant de l’obstruction du Palais Rose, après avoir elle-même sollicité cette réunion, à une soudaine demande d’armistice en Corée ne peuvent s’expliquer qu’ainsi : c’est la propagande qui importe aux Soviets, plus que tout autre chose, et il s’agit de l’alimenter. Car Moscou compte sur l’action des masses, sur leur crédulité et leur ignorance des combinaisons diplomatiques pour briser la volonté des gouvernements démocratiques. Illusion que tous les dictateurs ont entretenue mais qui, de nos jours, paraît vaine. Les Russes ne parviendront pas à disloquer l’alliance atlantique. Les Etats-Unis ont maintenant la force militaire qui repose sur la puissance industrielle, et dans l’état précaire où se trouvent, plus ou moins par leur faute, les pays européens, Angleterre comprise, ils tiennent toutes les ficelles. Leur volonté ne peut être résistée, sous peine d’effondrement.

 

En Iran

Il semble qu’en Perse même, Washington finira par avoir le dernier mot. On a été passablement alerté aux Etats-Unis quand certains conservateurs britanniques – non pas Churchill mais Salisbury – ont préconisé la manière forte en Iran. Pour ne pas perdre le pétrole persan, c’est-à-dire 350 millions de dollars par an (toute la structure financière de la Grande-Bretagne s’écroulerait sous le coup dans la situation difficile où elle se trouve), ces conservateurs envisageaient une occupation militaire de la Perse méridionale qui aurait eu pour corollaire une occupation Russe au Nord.

La Perse coupée en deux aurait cessé d’exister, et Russes et Anglais se seraient entendus pour se partager ses dépouilles, plan qui d’ailleurs remonte au début du siècle, que les vieux Persans connaissent bien et qu’ils redoutent toujours. Plutôt que de perdre le pétrole, les Anglais auraient livré aux Russes les bords de la Caspienne et l’Azerbaïdjan. C’est ce qui sans doute rendra Téhéran plus conciliant, et Washington plus actif ; gageons que M. Averell Harriman, conseiller personnel du président Truman, est déjà en route pour la Perse.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-07-07 – Prévisions et Surprises

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Le Courrier d’Aix – 1951-07-07 – La Vie Internationale.

 

Prévisions et Surprises

 

Les préparatifs de l’armistice en Corée sont laborieux ; les négociations le seront plus encore. Mais l’intention d’aboutir est, de part et d’autre, certaine. Il ne s’agit pas d’une ruse de guerre des communistes. Moscou veut ralentir l’effort de réarmement des Alliés et déjà deux ministres anglais Stokes et Shinwall, parlent de réduire les programmes. Moscou veut surtout empêcher la conclusion du traité de paix avec le Japon dont la signature est prévue pour septembre, et faire échec aux projets de réarmement de l’Allemagne qui rencontrent toujours une opposition intérieure et extérieure.

Le but final – dont les Soviets n’ont jamais fait mystère – est la réunion d’une conférence des Cinq grands qui comprendrait la Chine de Mao Tsé Tung, ce qui offrirait un beau champ de propagande pacifiste et des chances de diviser les Occidentaux, là où la conférence du Palais Rose avait échoué.

 

Attitude Américaine

Le gouvernement Truman qui avait à justifier le renvoi de Mac Arthur et tenait à montrer que sa politique était la bonne, a fait preuve de tout l’empressement compatible avec la prudence. Il permet aux Sino-Coréens de sauver la face en cédant à des exigences de détail sur le lieu et le délai de la réunion d’armistice. Il a de plus à tenir compte de l’opinion de tous ceux de ses électeurs qui ont des fils en Corée.

A Washington, du reste, on ne négligera aucune occasion de gagner du temps, pourvu que le rythme du réarmement ne soit pas ralenti. Le point litigieux est la conscription. Adoptée par le Gouvernement et avalisée en principe par le Congrès, son application n’est pas encore décidée par les parlementaires.

Or, tout est là. A partir du jour où les Américains seront soumis au service militaire obligatoire automatiquement et sans exemptions, comme en Europe, la paix sera pratiquement assurée. Avant l’armistice en Corée, cette mesure était acquise. Avec la fin des hostilités, cela est malheureusement moins certain. Car c’est pour l’Américain un très gros sacrifice auquel l’opinion répugne, et devant lequel les parlementaires hésitent.

 

Aspect Economique

Autre problème délicat, l’état « d’urgence » auquel le pays est soumis depuis le 25 juin 1950 et qui comporte entre autres un ensemble de contrôles économiques et d’interventions étatiques dans la fixation des salaires et des prix, sans parler des nouveaux impôts. Cela est difficilement accepté en temps de paix dans un pays où la libre entreprise et la non-ingérence de l’Etat dans les affaires privées est un dogme.

La lutte sur ce point est d’autant plus vive que le spectre de l’inflation qu’agite le gouvernement Truman, ne paraît pas bien effrayant. On dit que les contrôles empêchent plutôt les prix de baisser que de monter. On l’a vu récemment avec la petite guerre des rabais dans les grands magasins. Le dernier budget échu au 30 juin montre un excédent de recettes de 3 milliards ½ de dollars, au contraire du précédent qui était en déficit. Le prochain s’équilibrera avec, au plus, une dizaine de milliards d’impôts nouveaux et ce sera l’année de pointe du réarmement. Les stocks de marchandises sont importants,  sauf d’automobiles particulières, et on ne manque de rien aux U.S.A. Certains sénateurs même hésitent à demander l’abolition des contrôles, de peur de favoriser l’importation du beurre qui ferait baisser les cours et nuirait aux bénéfices des fermiers. Le dilemme des canons et du beurre est donc résolu.

Par ailleurs, les prix de la plupart des produits de base ont baissé dans des proportions considérables depuis mars. Sauf le soufre, le cuivre et la ferraille parmi les articles d’importance, la pénurie de matières premières est un mythe. La preuve est faite, contrairement aux prévisions des économistes, que dans un monde d’économie libre et d’initiative privée doté d’une armature financière à toute épreuve, il n’y a pas de disette qui dure. Il faut plutôt craindre que l’empressement fiévreux des producteurs ne crée une situation inverse et un excédent qui n’est pas sans péril.

 

Le Conflit Anglo-Persan

Le conflit des pétroles persans qu’on voyait déjà résolu a retrouvé toute son acuité. Anglais et Iraniens jouent serré. Les Anglais veulent arrêter les raffineries, fermer les puits, et évacuer leur personnel pour mettre les Persans au pied du mur. Ceux-ci acceptent le défi et cherchent un personnel de remplacement ; la lutte sera longue, et c’est sa durée même qui imposera un compromis dont nous n’avons jamais douté.

 

L’Internationale Socialiste

L’internationale socialiste est reconstituée à Francfort ; elle en avait besoin. Les partis socialistes des différents pays étaient en parfait désaccord entre eux et ont fini par représenter le plus étroit nationalisme, apanage autrefois des partis de droite qui sont aujourd’hui favorables aux groupements internationaux. Ce sont les britanniques qui tiennent le drapeau de cette nouvelle internationale, en la personne de Morgan Phillips, élu président.

Après des débats académiques sur  des généralités pour masquer les désaccords, on s’est entendu sans peine contre le communisme et le capitalisme, naturellement. Le contact avec les réalités du devoir, comme l’on dit, a modifié de façon significative l’atmosphère et le programme de cette nouvelle confédération politique.

D’abord, il n’est plus question de lutte des classes ; le Marxisme n’est plus un dogme, mais une des références du parti : enfin, la nationalisation des moyens de production n’est plus essentielle, mais un moyen parmi d’autres d’assurer le contrôle démocratique sur l’économie et une planification dont les limites ne sont pas rigides puisque la part reste faite au secteur privé. On voit que ce néo-socialisme est uniquement réformiste et plus du tout doctrinaire. Cette attitude ne manquera pas d’influencer les partis qui auront, comme en France, à se prononcer sur la participation au gouvernement.

Mais ce qui a confondu les congressistes, c’est que le thème essentiel de Morgan Phillips a été le réarmement. Il a été aussi loin que le plus militariste des politiciens pouvait le souhaiter. Et cela n’a pas été sans murmures du côté de chez Schumacher et de ne pas mal d’autres. Loin de notre pensée de blâmer l’orateur travailliste, mais l’internationale socialiste reconstituée sur le thème du réarmement et de la défense militaire, il faut avouer que ce n’est pas banal. Les mânes des grands ancêtres ont dû frémir.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-06-30 – Vers l’Armistice en Corée

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Le Courrier d’Aix – 1951-06-30 – La Vie Internationale.

 

Vers l’Armistice en Corée

 

Le 22 juillet de l’an dernier, lorsque les Américains, après l’invasion de la Corée du Sud, résistaient dans le réduit de Fusan, nous écrivions ici que selon nos impressions, Staline se rendait compte qu’il avait commis une faute en lançant l’agression. Il semble aujourd’hui qu’il se dispose à liquider l’affaire. Le véritable enjeu était de savoir si une armée nombreuse, bien aguerrie, pourvue seulement d’armes légères, pouvait détruire une force numériquement faible, mais dotée d’armements perfectionnés. La preuve est faite que la puissance de feu, aidée de l’aviation, servie, par de bons techniciens, l’emporte sur les masses. C’est le seul enseignement positif que les Russes peuvent tirer de l’expérience : il n’y a rien à faire de décisif contre l’organisation américaine. A notre avis, l’appel de Malik pour un « cessez-le-feu » est la garantie que les Soviets ont renoncé à tenter la grande aventure.

 

Genèse du discours

Il semble que les Russes ont beaucoup hésité à ce qui est, qu’ils le veuillent ou non, un aveu de défaite. Il n’y a pas longtemps que Staline, lui-même dans une interview, prédisait aux Américains qu’ils seraient jetés à la mer. L’aurait-il dit s’il avait eu l’intention de demander l’armistice ?

Il n’est pas exagéré d’affirmer que le discours de Malik du 23 juin marque la fin d’une phase politique et tactique. Les Soviets vont adopter maintenant une attitude défensive, et essayer de diviser et d’endormir l’opinion en se faisant, avec actes à l’appui cette fois, les champions de la paix. Manœuvre dit-on, certainement, mais le fait demeure, l’agression a échoué et on l’avoue.

 

Perspectives

Il s’en faut bien entendu que l’affaire de Corée soit terminée. Un « cessez-le-feu » ne résout rien, pas même le problème militaire, car les Nations-Unies vont exiger des garanties et devront conserver des forces pour les appuyer. Toutes sortes de questions politiques vont surgir, et les Chinois en profiteront pour reconstituer leurs armées épuisées. On ne voit pas bien comment la Corée peut redevenir libre et unifiée si l’armée Nord-Coréenne n’est pas dissoute.

Comment les Nations-Unies pourront-elles rétablir un ordre politique dans le pays et déjouer de nouvelles intrigues ? L’avenir est plein de complications prévisibles.

 

La Réaction Américaine

Qu’en pense Washington ? Il est malaisé de le dire. Sentiment très mélangé sans doute. La guerre de Corée était meurtrière, et la fin sera un soulagement. Cependant, si victoire il y a, ce n’est pas le triomphe complet par lequel les Etats-Unis aiment conclure les défis qu’on leur porte, et si ce n’est qu’une trêve, la reprise des hostilités serait cruelle et mal supportée. Washington cependant ne peut se refuser à la paix si ses conditions essentielles sont acceptées, et tout porte à croire qu’elles le seront. Par ailleurs, ne faudrait-il pas demander des garanties qu’une poussée chinoise libérée au Nord, ne se portera pas vers le Sud, c’est-à-dire vers l’Indochine, la Birmanie et le Siam ?

 

Les Motifs de Moscou

Les motifs profonds de Moscou ne sont pas non plus très apparents. A-t-on voulu éviter une défaite chinoise complète ? A-t-on cédé à une pression de Mao Tsé Tung qui demandait la paix ou des armes que Moscou ne voulait pas fournir ? A-t-on voulu simplement enlever aux Américains un champ d’expériences militaires de haute valeur pour la tactique d’une autre guerre éventuelle ? Tout à la fois sans doute.

Par-dessus, il y a beaucoup d’indices que les Soviets traversent une crise. De leur propre aveu, les mécomptes dans l’ordre économique sont nombreux. La masse est inerte et sans élan, les mécontents sont légion et les satellites, épuisés et hostiles. Il suffit d’entendre ceux qui reviennent de Russie pour se rendre compte que le retard des Soviets en face de l’Occident ne fait que s’accroître. Si la misère s’est un peu atténuée cette année, et que pour la première fois le peuple mange à peu près à sa faim, les boutiques sont encore vides, les objets de consommation sont rares et de mauvaise qualité, le rendement du travail très médiocre, la bureaucratie écrasante. Tout y respire la peur et l’abattement. Ce n’est pas dans ces conditions qu’on entreprend la conquête du monde. Washington le sait, mais l’intérêt des Etats-Unis est de maintenir la crainte des Soviets pour soutenir à l’intérieur et en Europe l’effort de réarmement.

 

Les Pétroles Persans

L’affaire des pétroles persans est plus aigüe que jamais. Le lion britannique remue la queue et Londres, patient jusqu’ici, se prépare à une action plus vigoureuse, soutenue par l’opinion. Nous avons été très critiques à l’égard de la politique anglaise, mais ici nous partageons intégralement son point de vue. Il est regrettable que les Etats-Unis se soient montrés si réservés, et Paris si indifférent.

Si on laisse les Anglais capituler à Abadan, c’est le prestige de l’Occident tout entier qui s’effondre. L’audace de Téhéran appelle une solidarité sans réserve des grandes puissances – champions du droit –. On se trompe à Washington si l’on croit que du chaos iranien sortira une situation favorable aux entreprises américaines. La rébellion des Persans fera tache d’huile. L’Egypte attend son tour avec impatience. Le Canal de Suez, les concessions belges et anglaises vont pâtir.

Certes, les anglais ont profité des pétroles d’Abadan, mais que serait la Perse, si elle n’en avait profité également ? Il est inadmissible qu’on procède à une expropriation pure et simple d’entreprises qui ont exigé vingt ans d’efforts et de capitaux alors que l’Anglo-Iranian est disposé à réviser son contrat dûment accepté par la Perse, dans un sens plus libéral. Si l’on défend le droit, il faut le défendre partout et ne pas céder à la force, sinon l’exemple sera contagieux. Si je ne te crains pas, dit le proverbe, je me moque de toi.

 

                                                                                            CRITON