Criton – 1951-09-08 – Le Second San Francisco

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-08 – La Vie Internationale.

 

Le Second San Francisco

 

Six ans après la Conférence de San Francisco qui définit la Charte des Nations-Unies, s’ouvre de nouveau à San Francisco la réunion des pays appelés à signer le traité de paix avec le Japon. La première avait, en théorie du moins, l’ambition de perpétuer la collaboration des pays qui allaient achever la victoire et constituer à la place de l’ancienne Société des Nations un monde unique et solidaire auquel les vaincus pourraient plus tard s’agréger. Juste avant la mort de Roosevelt, le slogan était « one world »

Le San Francisco de 1951 consacrera, au contraire, la division du monde en deux blocs qui chaque jour paraissent plus irréconciliables. Cette cassure était déjà prévisible en avril 1945, et nous l’avions souligné en son temps. Le San Francisco d’alors avait plus pour objet d’assurer la prépondérance américaine que d’ouvrir une assemblée de Nations de droits égaux. Moscou, à l’époque, ne s’y était pas trompé. Ses manœuvres le prouvaient. L’objectif de la Russie d’aujourd’hui est d’empêcher que les vides que la guerre a creusés par la suppression de deux grandes puissances, l’Allemagne et le Japon, ne soient absorbés par la puissance grandissante des U.S.A.

A moins de provoquer la guerre, l’Union Soviétique n’a pas grand pouvoir de s’opposer aux plans américains. D’abord, parce qu’elle a perdu la confiance des Nations libres par ses annexions brutales, ses agressions, ses déportations de peuples et son obstruction systématique dans toutes les réunions internationales où un accord était possible. Ensuite, parce que sa faiblesse économique et financière ne lui permet pas d’offrir aux pays en difficulté – et ils le sont tous – un appui qui les puisse tenter :

A l’heure où nous écrivons, on ne sait pas encore ce que Gromyko se propose à San Francisco. Il aura de la peine à faire autre chose qu’un manifeste de propagande et à dissocier le monde libre, qui, bon gré, mal gré, se resserre autour des Etats-Unis. Des menaces ne feront que renforcer cette solidarité. Des ouvertures conciliantes rencontreraient le scepticisme. Staline a eu tort de discréditer à fond son propre instrument diplomatique. Plus que toute autre faute, celle-là est irréparable. Quand un pays ne peut compter que sur sa force, il est condamné, soit à s’en servir, soit à reculer ; et c’est en fait malgré quelques signes contraires, ce qui se produit de jour en jour davantage.

 

Le Sens du Traité avec le Japon

Le traité de paix avec le Japon si généreux en apparence, consacre en réalité sa subordination aux Etats-Unis. Coupé de son débouché et de son réservoir d’approvisionnement, la Chine, par la guerre de Corée ; économiquement parlant, il ne peut être qu’une dépendance de l’Amérique. Les Etats-Unis fournissent les matières premières et les crédits, et le Japon travaille avec pour la machine de guerre des U.S.A. Typique exemple de la force des choses. Aucune autre solution n’est imaginable, à moins que le Japon ne passe au camp bolchévique, et encore faudrait-il créer de rien un système financier dont aucun des partenaires n’aurait les moyens.

 

Vers un Accord analogue sur l’Allemagne

Ce traité avec le Japon est le prélude à un autre qui ne sera pas un traité de paix, mais en aura toutes les conséquences : l’accord avec l’Allemagne de Bonn.

Là encore, la prospérité ou simplement l’existence de ce pays n’est possible que s’il s’intègre à la communauté que les Etats-Unis commandent et travaille à façon pour le réarmement. Comme pour le Japon, il ne s’agira pas de fabriquer des armes proprement dites, mais de fournir l’outillage et les accessoires qu’il utilise. C’est ainsi qu’on voit – paradoxe assez ridicule et qui montre la fragilité des prévisions des hommes d’Etat – les usines allemandes hier démantelées à grand bruit se reconstituer avec l’aide de ceux qui en ont enlevé les machines. Une politique réaliste que les faits imposent se venge des calculs à courte vue.

Les Travaillistes s’étaient acharnés au démantèlement sans souci du sort des ouvriers allemands. Or, un ministre anglais disait hier qu’il fallait que l’Allemagne travaille pour le réarmement sans quoi, tandis que l’Angleterre s’épuiserait à fabriquer des armes au détriment de ses exportations, les marchés qu’elle devrait abandonner seraient absorbés par l’Allemagne qui pourrait se consacrer complètement à son commerce avec l’extérieur.

L’histoire abonde en ironies de ce genre. On n’aurait pas de peine à montrer que toutes les initiatives de la Russie depuis 1945, et par-dessus tout cette énorme erreur que fut l’agression en Corée, ont quasiment obligé les Etats-Unis, qui n’y étaient pas préparés et ne le désiraient pas, à s’assurer une hégémonie mondiale dont il semble bien que rien désormais, avec ou sans guerre, ne les empêchera d’exercer.

 

Les Hésitations du Kremlin

Nous avons chaque jour davantage l’impression que dans cette vaste partie d’échecs les maîtres du Kremlin ne savent plus quel pion pousser. Les pourparlers de Kaesong donnent plus le sentiment de l’incohérence que d’un plan médité. Ou ils chercheront un armistice et celui-ci sera acquis à un prix beaucoup plus élevé que s’ils l’avaient conclu il y a deux mois et ils devront, qu’ils le veuillent ou non, perdre la face, ou bien ils reprendront la guerre et ils risquent fort de recevoir la terrible leçon qu’ils ont évitée jusqu’ici. L’industrie mandchoue, la seule dont dispose la Chine sera en tout état de cause pulvérisée, et même si les Américains devaient subir des échecs, on sait bien qu’ils ne lâcheraient jamais la partie avant d’avoir le dernier mot.

 

Les Conséquences du Réarmement

En attendant, l’effort du réarmement qui n’est pas encore en pleine action, a donné au monde libre tout entier, une impulsion économique considérable. Il y a sans doute partout des risques d’inflation, peut-être, mais ce n’est pas sûr, de certaines pénuries. Mais la suractivité en définitive créera plus de bien-être que de privations. La nouvelle E.C.A., comme on l’appelle déjà, que l’envoyé américain en Europe, M. Joyce, est venu préparer prévoit un accroissement de production de 25% en cinq ans pour notre continent. Cela n’est possible que si l’interdépendance des Etats membres de la communauté atlantique se resserre rapidement et que se constitue progressivement un monde unifié dont Washington aura nécessairement la direction.

Est-ce bien cela que Moscou entendait réaliser ?

 

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